Jean Weydert, SJ
Les Migrants en Europe


Les quinze pays de l'Union Européenne, y compris ceux du Sud qui étaient, bien encore, des pays d'émigration, sont aujourd'hui des pays d'immi­gration. Vingt millions d'étrangers avaient, en 1998, leur résidence légale dans l'Union. Cinq millions étaient originaires d'autres pays de l'Union, ce qui n'est pas considérable si l'on pense qua les ressortissants de ces États jouissent de la liberté d'installation. Quinze millions d'étrangers sort originaires de pays extérieurs à l'Europe ou qui n'appartiennent pas à l'Union. Mais les migrants ou leurs descendants immédiats sont en fait plus nombreux, car il faut tenir compte des naturalisations accordées ou de celles obtenues de plain droit dans plusieurs Etats par les enfants nés de parents étrangers. En France, par exemple, on comptait, au recensement de 1999, 3.300.000 étrangers, mais 4.300.000 «immigrés». Ces chiffres ne tiennent pas compte non plus des étrangers résidant sans autorisation.

A chaque pays ses immigrés

Les immigrés sont inégalement répartis entre pays européens. En chiffres absolus, l'Allemagne vient en tête (7.300.000 soit 8,9% de la population totale), suivie par la France (7%), puis par le Royaume-Uni. Les proportions  sont parfois plus fortes dans de petits pays. Par exemple, 30% au Luxembourg et 19% en Suisse (qui ne fait pas partie de l'Union Européenne).

Chaque pays a un peu ses immigrés, fruits de l'héritage colonial, de liens historiques ou de la proximité géographique. Certaines nationalités sont ainsi concentrées dans un seul pays d'accueil. 97% des Algériens en Europe vivant en France, ainsi qua deux tiers des Tunisiens et des Portugais et 50% des Marocains. L'Allemagne compte 72% des Turcs, 68% des Polonais et la même proportion des ex-Yougoslaves. Le Royaume-Uni accueille l'essentiel des immigrés d'Irlande et du Commonwealth (Antillais, Indiens, Pakistanais).

Une histoire complexe

De 1950 au début des années 1970, one importante immigration de tra­vailleurs se dirige vers l'Europe de l'Ouest, d'abord à partir d'autres pays européens, puis à partir de régions extérieures. Ce mouvement est provoqué chez les migrants par le besoin de gagner leur vie et dans les pays d'arrivée par 'un besoin de main-d'œuvre. La migration est alors le plus souvent considérée comme temporaire par les pays d'arrivée et par les migrants eux-mêmes.

L'immigration de travail est suspendue dans tons les pays d'Europe, lorsque la conjoncture économique devient moins bonne, en 1973-1974. Mais la pression migratoire vers l'Europe reste forte, à cause des déséquilibres économiques, démographiques et politiques qui subsistent dans les pays de départ. La suspension du recrutement incite les immigrés à rester en Europe et renforce la tendance au regroupement familial, que les pays d'accueil s'emploient à limiter mais n'osent pas interdire pour des raisons humanitaires. L'installation des immigrés progresse, reste forte, à cause des déséquilibres économiques, démographiques et politiques qui subsistent dans les pays de départ. L'installation des immigrés progresse, alors qu'elle n'est pas souhaitée. Les restrictions à l'entrée favorisent aussi le développement de filières d'immigration clandestine. Une crainte excessive se manifeste de voir se déverser en Europe «toute la misère du monde». Émigrer suppose en effet chez les migrants une stratégie, des moyens et l'existence de réseaux. Mais les gouvernements s'efforcent (en vain) de rendre la fermeture des frontières de plus en plus effective.

Durant les années 1980, la demande d'asile explose du fait de la déstabilisation de plusieurs pays du Tiers-Monde, en Afrique et en Asie et de crises politiques très graves dans l'ex-Yougoslavie. Quand on avait adopté la Convention de Genève définissant le droit d'asile en 1951, le profil type du réfugié était le dissident d'Europe de l'Est, un individu personnellement menace pour ses idées politiques, différent du migrant économique. Aujourd'hui, les demandeurs d'asile sont le plus souvent un groupe de population, en danger pour des raisons ethniques ou religieuses, partageant la pauvreté avec les migrants économiques. L'on voit arriver des Africains, des Sri-Lankais, des Bosniaques, des Kosovars.... L'Allemagne de l'Ouest a accueilli à elle seule plus de la moitié des demandeurs d'asile. Mais partout des mesures ont été prises en vue de ne plus accueillir ceux qu'on soupçonne d'être de «faux réfugiés», au risque de porter atteinte au droit d'asile.

La chute du Mur de Berlin, en 1989, et l'accélération de la mondialisation font apparaître de nouveaux pôles migratoires en Europe de l'Est et en Asie. On assiste à une diversification des pays d'origine (Polonais, Roumains, Chinois, Kurdes, Afghans...) mais aussi des types de migrations. Les nouveaux arrivants ne sont plus seulement des travailleurs peu qualifies aspirant à des contrats à durée indéterminée. mais des membres de classes moyennes instruites, des étudiants, des touristes, des saisonniers, des femmes ou des enfants isolés, des réfugiés, des clandestins, des personnes arrivant par regroupement familial (la majorité des entrées), avec une multiplication des canaux empruntés.

Depuis les années 1990, les politiques d'entrée et de séjour des pays européens oscillent entre admissions sélectives (on commence à se rendre compte que l'Europe a besoin de travailleurs qualifiés), répressions des entrées illégales et régularisations. Partout des législations dissuasives sont mises en œuvre. Mais des divergences subsistent entre pays européens quant à la durée des titres de séjour, l'interprétation du droit d'asile, la lutte contre l'immigration clandestine, les droits sociaux ou politiques accordés aux étrangers. Ces dernières années, plusieurs pays ont procédé à des régularisations : la France, la Belgique et la Grèce, une fois, le Portugal, deux fois ; l'Espagne, trois fois, l'Italie, quatre fois. Les nouveaux pays du sud de l'Europe y ont procédé au moment où ils établissaient des politiques d'entrée dissuasives. L'Allemagne, qui compte nombre de clandestine et de déboutés du droit d'asile, n'envisage pas de régulariser.

Les pays d'Europe ont aussi des manières différentes de faire face aux problèmes du «vivre-ensemble», mettant plus ou moins l'accent sur l'intégration des individus ou sur celle des communautés. En France, il est surtout demandé à la politique de la vine d'apporter des solutions à ces problèmes ; au Royaume-Uni, l'accent est mis sur la lutte contre les discriminations ; en Allemagne, l'intégration est décentralisée au niveau des Länder et passe surtout par le travail et l'habitat. Pour l'accès à la nationalité, certains pays pratiquent traditionnellement le droit du sol (Royaume-Uni, Irlande), d'autres le droit du sang (Allemagne, Grèce, Pays-Bas, Suisse) ou un mélange des deux (France, Belgique, Italie). L'Allemagne a récemment introduit dans sa législation une dose de droit du sol. Tandis qu'au Royaume-Uni, en Allemagne et aux Pays-Bas, il y a déjà quelques élus d'origine immigrée au Parlement, en France il n'y en a que dans des Conseils municipaux et au Parlement européen. Mais récemment une femme d' origine algérienne a été appelée à faire partie du gouvernement. En Europe du Nord (Suède, Norvège, Danemark, Pays-Bas), le droit de vote local est reconnu aux étrangers. Partout en Europe, où les immigrés musulmans sont nombreux, on s'efforce par divers moyens d'assurer la place de l'Islam dans la société.

Vers l'européanisation

La politique de l'immigration est de plus en plus appelée à s'européaniser. L'année 1985 a vu l'adoption par les Etats membres de la Communauté Economique Européenne de l'Acte Unique qui définit un espace communautaire européen sans frontières. La même année, les Accords de Schengen sont signés par un certain nombre de pays. Ils sont intégrés dans ]'Union Européenne en 1997 par le Traité d'Amsterdam. Ses principaux instruments sont l'adoption d'un visa unique de trois mois pour les non-communautaires qui veulent pénétrer et circuler dans l'Espace Schengen, la liberté de circulation à l'intérieur des frontières européennes pour les Européens et les détenteurs d'un visa Schengen, la solidarité des pays européens dans les contrôles aux frontières extérieures de l'Union. Le Royaume-Uni, l'Irlande et le Danemark ne font pas encore partie de ce système (d'où les problèmes rencontrés au camp de réfugiés de Sangatte, mal-ré la politique commune d'asile entrée en vigueur le 1e septembre 1997). Jusqu'à présent, chaque pays reste maître de ses contrôles aux frontières extérieures de l'Europe. Le Traité d'Amsterdam prévoit cependant la mise en place d'une politique d'immigration commune et l'on pourrait un jour voir la création d'une police des frontières européenne. Les visas ont été supprimés pour les pays d'Europe de l'Est candidats à l'adhésion (sauf la Roumanie). Mais, à l'égard des pays d'émigration non européens, la politique d' immigration commune risque de rester des plus restrictives.

 

Réf. : Mission de l’Eglise, n. 137, octobre-décembre 2002, pp. 3-6.