Henri Teissier, Archevêque d'Alger
En Algérie
VIVRE LES BÉATITUDES



Il nous a semblé qu'il était difficile, voire impossible, à l'heure de l'épreuve, de s'éloigner du peuple auquel Dieu et l'Église nous avaient envoyés. Dans la mesure où, par la grâce de Dieu, nous pouvions vivre avec suffisamment de sérénité les épreuves de la communauté et les menaces quotidiennes sur notre vie, nous avons donc cherché à offrir à nos amis et partenaires algériens ce signe de fidélité qui est inscrit dans notre présence au milieu d'eux en ces temps de violence et de souffrances.

1. MOTIVATIONS POUR UN TEMPS D'ÉPREUVE

1. Vivre et prouver notre fidélité au peuple auquel Dieu et l'Église nous ont envoyés

 Il s'agit là d'une fidélité personnelle, comme hommes et comme chrétiens, pour ceux qui pouvaient l'assumer.

 Mais il s'agit aussi de notre fidélité communautaire comme Église d'Algérie. L'Église en Algérie, particulièrement depuis l'indépendance, a voulu être non pas seulement la communauté du culte des chrétiens, mais l'Église du peuple algérien, dont, par ailleurs, l'identité nationale est musulmane. Notre fidélité, en ces moments difficiles, voudrait prouver que nous sommes bien l'Église en Algérie. C'est cette conviction qui s'exprime de diverses manières dans les citations suivantes reprises de la vie de nos communautés.

"Le Seigneur a fait à notre Église, prise dans son ensemble, la grâce de la fidélité. Certes, il a fallu surmonter doutes et peurs, parfois même angoisses. Chacun l'a fait selon son tempérament, sa vocation propre, mais avec courage. L'Église comme corps s'est montrée fidèle dans sa solidarité avec le peuple algérien".

 A travers cette fidélité, nous voulons exprimer et mettre en oeuvre notre vocation à faire partie, comme Église, de l'histoire du peuple, dans les épreuves comme dans les temps faciles.

"Cette notion d'histoire commune me paraît primordiale. C'est une des redécouvertes du Concile que nous avons mise en œuvre sans trop le savoir. C'est dans cette histoire commune que se joue la mission de l'Église; elle est la face concrète de la réalité de l'Alliance; elle est un des moyens par lesquels l'Église signifie le don qu'elle a reçu et dont elle est redevable aux autres"...

2. Vivre dans la crise l'approfondissement de nos relations avec nos partenaires musulmans

 L'un des motifs déterminants de notre présence en Algérie, c'est la possibilité de vivre une relation humaine et spirituelle avec des partenaires musulmans. A travers nos rencontres, c'est, pensons-nous, l'Église et le monde musulman qui communiquent, et parfois même qui communient au nom de Dieu.

 La crise a conduit beaucoup d'entre nous à quitter nos lieux habituels de rencontre et de service. Ailleurs, ce sont nos visites et nos relations avec nos amis qui doivent être vécues avec plus de réserve et de discrétion. Des liens sont aussi coupés auxquels il faut suppléer par la correspondance, le téléphone. etc.

 Mais la crise a aussi approfondi nos relations avec nos partenaires musulmans, partout où nous avons pu maintenir ces relations. Dans cette crise, en effet, beaucoup se posent des questions fondamentales sur eux-mêmes, sur leur identité culturelle et religieuse, sur l'islam, sur Dieu, sur la place de la femme dans la société, sur la relation de l'État et de la religion ou sur les liens entre la conscience et la religion. etc.

 Le temps de la "persécution" ou de "l'épreuve" est un temps de plus grande vérité dans la rencontre et de plus grande fidélité dans l'échange. C'est là aussi un appel à demeurer fidèle dans cette relation. Sur ce point aussi, on trouvera, ci-dessous, quelques témoignages qui expriment cette conviction:

"Bien souvent la tendresse de Dieu nous rejoint à travers les gestes délicats de nos amis qui s'expriment de multiples manières, par une visite, un conseil de prudence, une communication téléphonique, un petit achat fait à notre place, un accompagnement, une lettre. Cette amitié prend tout son prix quand elle débouche sur le partage des peines et des joies et la recherche ensemble des fidélités à inventer dans ces heures difficiles. 'L'ami fidèle n'a pas de prix. C'est un bien inestimable' (Si 6,15)

Entre chrétiens ces amitiés font exister notre Église d'une façon très concrète, très forte. Avec nos partenaires algériens, elles font venir le Royaume de Dieu 'qui est la communion de tous les êtres humains entre eux et avec Dieu' (RM 15)...

Dans l'épreuve que nous traversons, notre relation avec les Algériens s'approfondit, l'Église acquiert par sa fidélité et sa solidarité avec la souffrance du peuple, comme une nouvelle légitimité. Elle confirme son engagement de l'indépendance ...

Dans cette crise cependant vous voyez naître des aspects nouveaux et positifs. L'individu émerge du groupe avec ses opinions, ses choix et son désir de liberté même en matière religieuse, car l'islam est traversé par des courants divers, antagonistes jusqu'à l'anathème et au meurtre. Le pluralisme devient peu à peu un fait de société alors que jusque-là le conformisme primait et faisait de la différence une 'fitna', un acte condamnable. Avec lui, beaucoup refusent de plus en plus l'enfermement dans les frontières et les esprits. On rejette la violence avec plus de détermination car on en mesure mieux les ravages".

3. Prendre notre part des travaux de la réconciliation, de la non-violence et de la paix

 Notre présence est un sujet de discorde, puisque certains la contestent au point d'organiser contre nous des attentats. Ces attaques elles-mêmes contre notre communauté rendent notre présence encore plus manifeste. Nous l'avons bien perçu après l'enlèvement des moines. Cette communauté était seulement connue des chrétiens et de ses voisins à Tibhirine et à Médéa. L'enlèvement des moines et leur exécution l'a fait connaître à toute la société algérienne. Chacun était ainsi conduit à se positionner par rapport à cet enlèvement. Peu nombreux ont été ceux qui ont réagi en s'étonnant que des moines chrétiens aient cherché à vivre parmi des musulmans. La plupart des musulmans algériens sont entrés avec nous dans la prière pour que Dieu préserve leur vie et fléchisse le cœur de leurs ravisseurs. Puis, après l'annonce de leur mort, ils ont vécu avec nous, aussi, la consternation, la condamnation et la honte qu'a suscitées un tel crime.

 Dans une société où l'histoire a souvent conduit à faire sentir la présence chrétienne comme un élément étranger d'origine coloniale, les épreuves vécues ensemble obligent beaucoup de personnes à se déterminer sur le fait même de notre droit à la présence. Le désir d'ouverture à l'autre progressant avec le pluralisme, la présence chrétienne est perçue par beaucoup comme un élément qui contribue à ce respect de la différence. Ainsi nous prenons notre place dans l'évolution qui conduit la société tout entière à chercher une vraie paix, celle qui respecte les diversités et fonde une communion.

 Nos épreuves vécues sans esprit de vengeance et dans l'ouverture du pardon évangélique prennent leur part dans les œuvres de la réconciliation et de la paix.

"Ma raison de vivre c'est de chercher à être un signe de réconciliation, d'unité, là où je vis et où je travaille. Être aussi un signe de pardon. En ce moment il y a beaucoup de rancœur et de haine. Je voudrais aider à faire découvrir la valeur du dialogue, à savoir demander et offrir le pardon à tous.

"Il nous a fallu rester fermes dans notre refus de nous laisser identifier à l'un ou l'autre camp, rester libres pour contester pacifiquement les armes et les moyens de la violence et de l'exclusion. Rester ce que nous sommes dans ce contexte, c'est annoncer concrètement un Évangile d'amour pour tous qui implique le respect de la différence. Celle-ci est une vraie bonne nouvelle! La proximité accrue de nos voisins, et leur acceptation de ce que nous sommes nous font accueillir d'eux le message. Un bonheur fait pour grandir!".

"En Algérie, nous découvrons et mettons en œuvre la réconciliation dans la relation entre des hommes de religion différente. C'est là un élargissement considérable des frontières de la mission. Il ne s'agit plus seulement d'appeler les autres à trouver leur place chez nous — ce qui est déjà une grande joie — mais d'accueillir et de mettre en œuvre le don de Dieu qui est proposé à tous quelles que soient les identités religieuses".

4. Vivre, avec tout le peuple, la résistance au projet inhumain que certains veulent lui imposer

 Le propre du terrorisme, c'est de chercher à soumettre un groupe humain, par la terreur, à des choix faits par une minorité et refusés par la majorité. En l'occurrence, pour l'Algérie, ces choix sont surtout ceux de la minorité fanatique de l'intégrisme islamique violent, même s'il existe d'autres groupes recourant à la violence. Leur projet inhumain vise à soumettre toute la population à leurs conceptions de la vie, de la société, de la religion. Ils cherchent à imposer par la terreur ce projet archaïque et inhumain aux écrivains et aux journalistes qui pensent différemment, aux femmes qui ont une autre conception de la condition féminine, aux croyants musulmans qui choisissent un islam du respect de l'autre et de non-violence, et aux simples citoyens qui doivent se plier à une lecture unique et contraignante de l'islam, etc.

 Assumer, comme chrétiens, la menace qui pèse sur les non-musulmans — réputés infidèles et ennemis de l'islam — c'est prendre sur nous notre part de résistance, avec toute la société, au projet inhumain qu'on cherche à lui imposer.

"Nous sommes dans la même situation que la plupart des Algériens. Avec eux nous voulons vivre cette résistance pour l'avenir. Nous y voyons un appel très expressif de la vocation particulière de notre Église. En Algérie, et plus largement au Maghreb, nous ne sommes pas une Église pour les chrétiens mais une Église de chrétiens qui veulent vivre une relation évangélique avec les Maghrébins musulmans".

"La place de l Église est sur toutes les lignes de fracture, entre les blocs humains et à l'intérieur de chaque être humain, partout où il y a des blessures, des exclusions, des marginalisations. Quand l'humain est en péril il n'est pas permis au chrétien de déserter".

5. Suivre Jésus-Christ dans cet amour qui va jusqu'à risquer sa vie pour le peuple

 Depuis que la terreur islamiste fait peser quotidiennement sa menace sur nos vies, il nous est impossible de ne pas garder dans le cœur cette phrase de Jésus: Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l'on aime" (Jn 15,13).

 Nous recevons tous les jours des conseils de prudence des ambassades, de nos familles, des congrégations religieuses, voire même de nos amis algériens. Ces pressions trouveront une nouvelle force pendant les vacances de cet été 1996. Mais nous sommes très sensibles à la cohérence de notre situation à haut risque avec tout le message évangélique. Les thèmes du bon pasteur, du serviteur souffrant, de la "suite du Christ" sur son chemin de croix, motivent chaque jour notre résolution. La célébration de l'Eucharistie — vie donnée du Christ — nourrit notre propre offrande de vie et lui donne la force des fidélités quotidiennes.

"Pendant toute cette crise nous avons progressé dans la connaissance du mystère de Jésus particulièrement comme Serviteur souffrant. Et aujourd'hui encore à travers les textes de la liturgie, nous découvrons à nouveau Jésus comme le Juste victime de l'opposition des hommes de violence et de sang...

Nous découvrons à nouveau Jésus dans le Serviteur souffrant et au même moment comme celui qui donne à toutes les souffrances des innocents leur signification, qui en révèle la fécondité pour la venue du salut du peuple, et qui les transforme en offrande, en sacrifice dans son eucharistie, dans notre Eucharistie, en sacrifice de la Nouvelle Alliance...

Fixant nos yeux sur Jésus, le Messie souffrant, nous sommes aussi invités a fixer nos veux sur son attente de l'Heure, sur son obéissance de Serviteur souffrant, sur sa dépendance par rapport à sa vocation, à sa mission, lui l'Envoyé du Père, lui qui est venu pour vivre et dévoiler cette qualité d'amour qui va jusqu'au' don de soi, et qui culmine comme l'Heure donnée par le Père...

Nous l'avons vécu en acceptant de ne connaître ni le jour ni l'heure de la délivrance. Nous l'avons vécu en rejoignant chaque jour plus profondément notre vocation baptismale qui est de passer avec tout le peuple, de l'heure des ténèbres à celle de la lumière, de l'heure de la haine à celle de l'amour et de l'heure de la mort à celle de la vie".

6. Vivre l'intercession pour tout le peuple

 Jamais comme pendant cette crise, on ne nous avait autant demandé de prier pour la paix, avec tout le peuple. Beaucoup de personnes, dans la tradition musulmane, hésitent à faire appel à la prière des non-musulmans qui sont souvent considérés comme des infidèles dont la prière serait sans valeur.

 La gravité de la crise traversée par le pays invite tous les croyants de bonne volonté à passer par-dessus les barrières confessionnelles et à s'unir dans la prière. Nos amis nous demandaient de prier pour la paix dans la société algérienne. Ils ont aussi prié Dieu pour la libération des moines.

"Jamais auparavant, on ne nous avait demandé avec autant d'insistance, de prier Dieu pour qu' Il nous donne sa paix. C'est là une invitation à vivre notre vocation. Ne sommes-nous pas l'Église de l'Algérie? L'un des lieux majeurs où l'Église vit sa fidélité c'est l'intercession. La prière pour la paix nous met d'ailleurs dans la vérité. Car nous avons tous compris, pendant cette crise, à quel point nous avions besoin d'apprendre à faire la paix, à partager la paix".

7. Vivre les Béatitudes

 Comme chrétiens minoritaires, nous nous trouvons dans une situation de dépendance radicale par rapport à la société algérienne. Cela fait de nous des pauvres, non pas dans ce sens où nous pourrions vivre au niveau des plus pauvres de ce pays, mais dans ce sens où nous n'avons aucun pouvoir entre nos mains, où nous dépendons radicalement de la société majoritaire. Cette condition d'hommes ou de femmes sans vraie défense s'est encore accrue avec les menaces des groupes armés sur notre vie. Mais, par la grâce de Dieu, nous avons souvent pu assumer cette existence désarmée comme un don de Dieu qui nous livre à nos frères, comme il s'est livré lui-même à sa condition humaine de juif palestinien, sans pouvoir devant les autorités juives ou romaines de son temps.

 Nous pensons que Dieu nous donne ainsi une chance d'accueillir et de vivre les Béatitudes.

"Il y a des situations humaines qui sont en quelque sorte comme un lieu naturel pour les Béatitudes. Le texte de Matthieu fait allusion à l'une de ces situations. 'Bienheureux ceux qui pleurent, ils seront consolés'. Il y a aussi les temps de la persécution: 'Bienheureux êtes-vous lorsqu'on vous persécute et que l'on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi... Soyez dans la joie et l'allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux'(Mt 5,5; 11-12).

La situation qui est la nôtre aujourd'hui en Algérie c'est une situation pour que grandissent parmi nous les fruits des Béatitudes...

Ces lieux et ces temps pour vivre les Béatitudes sont ouverts aussi à tous les Algériens hommes et femmes, qui ont le cœur disponible au don de Dieu".

II. RÉFLEXIONS SUR LES ÉPREUVES

DE NOTRE COMMUNAUTÉ ET SUR NOTRE TÉMOIGNAGE

1. La disparition d'une présence chrétienne

 Les attaques contre notre communauté et la crise algérienne ont entraîné la disparition de la présence chrétienne dans la quasi-totalité des localités ou des régions situées en dehors du Grand Alger et dans les principaux quartiers populaires de la capitale. La plupart des lieux où se vivait une relation entre chrétiens et musulmans sont maintenant privés de toute présence chrétienne. Pour beaucoup de ces lieux, on peut craindre, à vues humaines, que cette disparition ne soit définitive.

 Si, dans la foi, nous faisons de cette souffrance un sacrifice, on ne peut considérer cette disparition autrement que comme la fin du témoignage chrétien dans ces lieux et parmi ces personnes. D'autres Églises ont ainsi disparu, par exemple, en Nubie, au nord du Soudan au début du XVIIe siècle, ou en Turquie dans les régions où vivaient autrefois des Grecs, des Arméniens, des chrétiens syriaques, sans parler de la disparition de l'Église des premiers siècles en Afrique du Nord. La fin d'une présence chrétienne et la fin de son témoignage sont toujours une grande tristesse pour ceux qui croient au don que Dieu fait au monde par l'Évangile et par l'Église. L'attaque contre nos frères de Tibhirine a manifesté au grand nombre leur vocation: mais, à vues humaines, cette attaque a fait disparaître le Monastère.

2. La persécution qui nie le droit de l'autre à l'existence est un crime contre l'homme et contre Dieu

 La violence criminelle d'un groupe humain contre d'autres groupes humains marque toujours la faillite de la société. C'est un crime contre l'humanité du point de vue des droits de l'homme, et une insulte à Dieu du point de vue de la foi. C'est une attitude qui déshonore et déshumanise ceux qui la mettent en œuvre. Les violences dont nous sommes les victimes en Algérie sont d'abord pour nous un sujet de tristesse, parce que nous aimons le peuple algérien et que nous souffrons de tout désordre dont des Algériens sont les auteurs.

 Nous savons que l'Église, traditionnellement, vénère ses martyrs. Cependant, devant le violence, nous pensons d'abord à ceux qui se dégradent et déshonorent leur peuple, en éliminant ceux qu'ils considèrent comme leurs adversaires simplement parce qu'ils sont différents d'eux. Ces sentiments ont été bien exprimés par le P. Christian dans son testament. Certes, nous savons également que le groupe humain duquel nous sommes issus a souvent, lui aussi, dans le passé, recouru à la violence injuste, mais ceci ne justifie pas, aujourd'hui, le recours à une nouvelle violence. Nous ne sommes pas dans le peuple algérien pour que les violences se réveillent, mais pour que naissent de nouvelles relations entre chrétiens et musulmans.

3. "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis"

 Devant l'épreuve il est impossible à un chrétien de ne pas entendre l'appel de Jésus à vivre, jusqu'au bout, l'amour des frères. "1l n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis" (Jn 15,13 ). C'est dans cette perspective que se comprend le témoignage chrétien jusqu'au "martyre". Le martyre exprime et implique une fidélité qui va jusqu'au bout de la mission reçue, à cause de Dieu de qui nous la tenons, et à cause des frères à qui Dieu nous a envoyés.

 Il est vrai que beaucoup d'autres personnes peuvent être conduites à risquer leur vie, par exemple dans le cadre de leur profession, comme membres des forces de l'ordre, comme ouvriers dans des métiers dangereux, mais aussi dans certaines compétitions sportives, voire même dans le milieu du grand banditisme, de la drogue, etc. Ce qui fait d'une mort un martyre, c'est la part d'amour quelle véhicule et la fidélité à Dieu et aux frères qu'elle exprime. Le martyre implique une offrande de soi qui refuse la haine, l'appel à la vengeance et à la revanche, à la suite de Jésus qui disait: "Père pardonne-leur ils ne savent pas ce qu'ils font " (Lc 23,34). En ce sens, le martyre est le témoignage suprême rendu à Dieu, qui est Amour, et à la création nouvelle.

4. Chaque vie humaine a une valeur infinie et n'appartient qu'à Dieu, source de la vie

 L'exaltation chrétienne du martyre a parfois, dans le passé, donné l'impression que l'on méconnaissait le prix de la vie humaine. Après deux siècles de lutte pour les droits et la dignité de l'homme, on ne peut aujourd'hui risquer une vie humaine sans se poser profondément la question du respect de cette vie. Les pouvoirs fanatiques n'hésitent pas à conduire à la mort des milliers de jeunes au nom d'une idéologie. Les grandes nations modernes sont, en sens inverse, de plus en plus attentives à protéger la vie de chacun de leurs citoyens, y compris dans les forces armées engagées dans un conflit.

 C'est, à mon point de vue, une question sérieuse posée à tout responsable chrétien, dans les situations où la fidélité chrétienne pourrait se payer au prix de la vie. La tradition de l'Église a d'ailleurs toujours refusé le titre de martyr, à ceux qui provoquaient leurs adversaires et les contraignaient en quelque sorte à user de la violence pour se débarrasser d'eux. Le chemin est étroit entre la pusillanimité à l'heure de l'épreuve, comme le mauvais berger de l'Évangile, et le fanatisme qui conduit à la mort des militants manipulés par des chefs peu respectueux du prix de chaque vie humaine.

5. La manifestation du Royaume dans la Passion de l'homme

 Les réserves exprimées précédemment étaient nécessaires. Il y a une grande tristesse à voir disparaître une présence d'Église et à rencontrer sur notre route une violence injuste qui nous prend des frères et des sœurs. Nos frères moines ont vécu avec nous ces épreuves depuis le début de la crise. Plusieurs de ceux ou de celles qui ont été victimes de la violence dans notre communauté étaient très proches du monastère de Notre-Dame de l'Atlas pour différentes raisons, en particulier Henri Vergès, Christian Chessel et Odette Prévost en tant que membres du "Ribat", mais aussi chacun et chacune des victimes, y compris bien sûr toutes les victimes algériennes, connues de nous et d'eux ou inconnues. Et voici qu'eux aussi nous ont été enlevés pour un temps, puis définitivement.

 Nous avons atteint le sommet de notre épreuve, d'abord avec notre inquiétude sur leur sort, puis avec leur mort. Mais dans le même temps, nous sommes emportés avec eux dans une manifestation de notre vocation qui dépasse tout ce que nous avions pu imaginer. Ils vivaient cachés sur la montagne, complètement offerts à leur Seigneur et, à cause de Lui, à leurs frères et voisins de Tibhirine. Mais le secret de leur offrande de vie a été rendu public par leur épreuve même.

 Cette offrande de vie était un "secret du Roi", "un secret de Dieu", qui seul voyait, là-haut sur la montagne, ce que chacun vivait dans le silence de sa cellule, sur les terrains de travail quotidien ou à travers la prière communautaire de l'office et l'Eucharistie.

 Voici que soudain leur absence devient une présence évangélique non seulement pour toute notre petite Église d'Algérie, pour l'Église de France ou d'Europe, pour l'Église universelle, mais aussi pour tous les croyants en Algérie et pour tous les hommes de bonne volonté dans le pays et ailleurs.

 Voici que des musulmans sincères prennent dans leurs mains les sept cierges de leur présence cachée et veulent les porter, dans la prière et le jeûne, sur le chemin qui conduit de la grande mosquée de Paris à Notre-Dame.

 Nous sommes ramenés à ce mystère de mort et de résurrection que nous avons médité, avec leur présence absente pendant la Semaine Sainte, et qui nous enseigne la manifestation du Royaume de Dieu dans la Passion de l'homme.

Ref:  Mission de l'Église,

 No. 113, Octobre 1996.