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Marc Stenger* Le 10 novembre 1998, l'Assemblée
Générale de l'Organisation des Nations Unies adopte la résolution
A/53/25 par laquelle elle «proclame
la période 2001-2010 décennie internationale de la promotion d'une
culture de la non-violence et de la paix au profit des enfants
du monde». Cette décision est le fruit d'une prise de conscience
aux termes de laquelle il apparaît que le seul chemin valide pour
«préserver les générations
futures du fléau de la guerre » est l'instauration d'une «culture de la paix caractérisée par des valeurs,
attitudes et comportements qui reflètent et inspirent une interaction
sociale et un esprit de partage». Cette culture à mettre en place
dans l'esprit des jeunes est une manière d'être, une manière d'être
en relation avec les autres et une pratique clairement fondées sur
les principes de liberté, de justice et de démocratie, sur le respect
et la préservation des droits de l'homme, sur la tolérance et la solidarité.
Un telle culture inscrit nécessairement dans ses contenus le rejet
de toute forme de violence, car la violence produit de la violence
et par conséquent ferme la vole à toute forme de rencontre de l'autre
et de solidarité, mais aussi la prévention des conflits qui suscitent
la violence par le dialogue et la négociation, afin d'éviter l'entrée
dans des dynamiques irréversibles. Elle doit enfin comporter dans
ses programmes la garantie du plein exercice des droits et des moyens
de «participer pleinement au processus de développement
de la société», La culture de la violence a été
prédominante dans l'histoire de l'humanité jusqu'à aujourd'hui, même
si, tout au long de cette histoire, on a multiplié les tentatives
et les compromis pour s'en échapper et qu'on a du moins essayé
de poser quelques règles pour la limiter. Ce qui caractérise une telle culture
c'est qu elle est au service de la prédominance d'intérêts particuliers
sur un bien qui serait commun à tous les hommes. Elle sert la satisfaction
immédiate et sans entraves des besoins et la recherche du profit pour
quelques-uns au détriment des conditions de vie du plus grand
nombre, voire de l'intérêt des générations à venir. Elle peut aller
jusqu'à annexer et asservir le "bien commun" par une définition
de celui-ci faisant bon marché du consensus qui en est le constitutif
fondamental. L'usage de la violence a toujours pour effet d'imposer,
d'instaurer une domination, donc d'abaisser, d'humilier, de mettre
à mal la dignité personnelle de ceux qui en sont les victimes. leur liberté et leur intégrité. L'homme, ses droits, tout ce
qui le fait homme sont atteints mortellement.
S'il peut y avoir des degrés dans la violence, il ne peut pas y avoir
de degré dans les effets de la violence. La violence contrôlée du
"talion" qui n'autorise "pas plus d'un oeil crevé pour
un œil crevé" et qui apparaît comme un immense progrès de la
conscience humaine face au déchaînement sans frein et à l'escalade
sans limite des réactions violentes, n'en repose pas moins sur le
présupposé qu'un homme ne peut pas exister sans imposer sa contrainte
à d'autres. Dès lors qu'il s'agit d'un conflit à connotation religieuse,
le phénomène de violence est exacerbé par l’instrumentalisation de
Dieu. La victime doit subir non seulement la volonté oppressante d'un
homme ou d'un groupe d'hommes, mais encore le poids des exigences
particulières d'un Dieu apparaissant comme celui qui impose sa loi
totalitaire aux consciences et aux coeurs, figure sans aucun rapport
avec celle du Dieu auquel nous nous référons, le Dieu qui suscite
la liberté de chacun et éveille sa chanté et son ouverture aux autres. Elle doit saisir et transformer
toute la personne dans ses dimensions les plus profondes. C'est ce
que veut dire le Concile quand il nous appelle à «changer notre cœur».
La "décennie" se préoccupe activement que l'école fasse
une proposition éducative à cette hauteur-là. L'apprentissage du regard à la fois externe et interne
est essentiel. Il s'agit d'aider les jeunes à évaluer l'information
sur les conflits, telle qu'elle est véhiculée par les médias, la nature
des images, la précision de l'information, l'objectivité des points
d'insistance, l'honnêteté de la médiation. Nul n'ignore l'importance
aujourd'hui de l'image pour forger la conscience qu'on a du monde.
Tant que les jeunes (et les moins jeunes) resteront des "illettrés"
de l'image, tant qu'ils n'auront pas une culture de cette image, un
discernement un peu affiné du fonctionnement des médias, ils resteront
esclaves de ce qu'on leur montre et incapables de se donner la liberté
d'une prise de position. Il s'agit ensuite pour les jeunes de prendre conscience
de la complexité des situations du monde. Trop souvent on les dispense
de penser et de réagir, sous prétexte de leur éviter un surcroît de
complications, alors qu'ils sont capables de comprendre même le plus
difficile. L'éducation doit éveiller en eux une double capacité : - celle d'un accueil positif
et respectueux de réalités difficiles à cerner et qui demandent une
approche patiente et beaucoup d' écoute ; Pour cela, il faut qu'ils aient une notion de ce dont
ils parlent, quand ils parlent de paix et soient en mesure de l'exprimer.
S'il n'y a pas de définition standard de la paix, il nous apparaît
important de leur faire découvrir • Ce que la
paix n'est pas : - elle n'est pas la tranquillité.
Vouloir la paix, c'est accepter de n'être pas tranquille face aux
malheurs et aux injustices ; - la volonté de réduire les
injustices et les misères, • Mais il faut moins disserter sur la paix que s'interroger
sur les conditions qui peuvent la promouvoir. Celles-ci se situent
sans aucun doute du côté de la liberté de s'exprimer dans la différence,
de l'égalité des droits des personnes et des nations, de la justice
dans la répartition des biens, du dialogue et de la recherche commune
de solutions des conflits, ce qui signifie le renoncement à dominer
l'autre, l'écoute respectueuse de son point de vue, la transparence
et la franchise dans nos relations, le discernement de l'essentiel
par rapport à l'accessoire et le sens du pardon. Il est essentiel que ces conditions pour construire
la paix soient illustrées par la figure de grands témoins dont l'exemple
atteste la difficulté de l'entreprise et soit un appel à l'engagement.
On ne s'aventurera pas à les énumérer ici. Mais ils sont une pièce
maîtresse de cette éducation à la paix, en montrant à quel point être
artisan de paix engage le tout de l'homme et en appelle à toute la
communauté des hommes dont je suis membre et à la qualité de mon adhésion
à cette communauté. En conclusion,
je soulignerais que l'éducation à la paix dont il est question ici présuppose
certaines convictions fondamentales qui sont du domaine de la philosophie
: que tous les êtres humains ont une éminente dignité, qu'ils appartiennent
tous à la même grande famille humaine et qu' ils
sont donc tous solidaires et que tout ceci les appelle à nouer entre
eux des liens de dialogue et de coopération et à construire ensemble
un monde juste et bon pour les générations futures. Ces convictions rejoignent les fondements de la Déclaration
universelle des droits de l'homme de 1948. Il n'est pas indispensable
d'être croyant pour les partager. Cependant la foi au Dieu unique
et créateur ne peut qu' apporter une prodigieuse
sur-motivation au travail pour la paix. Dès la Genèse, il est
écrit que Dieu a voulu un monde juste, pacifique et solidaire. Il
nous a demandé de nous sentir responsables les uns des autres. Les
prophètes, par la suite, n'ont cessé de rappeler le caractère fondamental
des exigences de la justice, de la solidarité et de la paix. «Et quand
on arrive au Sermon sur la Montagne, comment ne pas voir que l'amour
sans exclusivité et le pardon sont au coeur de la foi chrétienne»
? (René Coste). L'enjeu c'est de construire la paix dans le monde.
Ses fondations sont en chacun de nous. Il s'agit d'
apprendre à devenir personnellement quelqu'un d' aimant, de
pacifique et de pacifiant, qui soit tout à la fois audacieux et lucide.
L'éducation à la paix repose sur l’ "auto-éducation à la
paix".
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