Susan
Smith, RNDM
Le Saint Esprit et la Mission dans quelques théologies
contemporaines de la Mission
Susan
Smith, RNDM, est une religieuse catholique qui a travaillé au
Bangladesh et en Papouasie Nouvelle Guinée. Actuellement elle
enseigne le Nouveau Testament à l'Institut Catholique de Théologie
de Auckland, en Nouvelle Zélande. Son intérêt principal
porte sur l'action de l'Esprit dans la mission. Son adresse est : Catholic
Institute of Theology, 16 Waterloo Quadrant, Auckland, New Zealand.
Email : s.smith@ihug.co.nz
Dans certains
documents et écrits missiologiques de l'Église, une certaine
tendance se fait jour qui met l'accent sur l'action de l'Esprit dans
la mission. Le Pape Jean Paul II dans son encyclique de 1990, Redemptoris
Missio, parle du Saint Esprit comme étant "le principal protagoniste
de la mission" (n. 30).
Il y a au
moins trois raisons pour l'émergence d'un intérêt
renouvelé à ce thème de l'Esprit et la mission.
La première raison est qu'il y a une prise de conscience et une
estimation grandissante du fait que le travail de l'Esprit a priorité
en temps et lieu sur toute activité ecclésiale. La mission
de l'Esprit précède la mission de l'Église. Parce
que l'Esprit est présent dans toute la création, dans
toutes les cultures, le mouvement qui tend au dialogue est encouragé
comme la meilleure façon d'être missionnaire. Entrer en
dialogue avec l'autre implique que chacun a quelque chose d'important
à apporter dans la conversation. Cela implique aussi qu'aucune
des deux parties n'a le monopole de la vérité. Ceci permet
un mouvement au-delà d'un modèle de type "monologue",
mouvement qui met l'accent sur la proclamation de la Parole, mais qui
admet que les deux interlocuteurs possèdent une partie de la
vérité qu'ils souhaitent partager avec l'autre. Mettre
l'accent sur le dialogue permet la critique d'un ecclésio-centrisme
qui comprend la mission comme une proclamation conduisant à l'expansion
et à la croissance de l'Église, ou d'un christocentrisme
qui correspond à l'acceptation sans critique du salut unique
offert par le Christ.
La deuxième
raison est que la théologie de l'Esprit de certaines féministes
chrétiennes peut encourager la recherche d'approches différentes
de la mission, libérées de tout parti-pris trop masculin.
La théologienne américaine Elizabeth Johnson, comme nous
le verrons plus loin, présente une théologie de l'Esprit
qui a d'importantes implications en missiologie (Johnson 1992). La théologienne
féministe anglaise Anna Primavesi essaye d'élaborer une
théologie holistique qui met l'accent sur l'immanence de Dieu.
Elle écrit : "L'Esprit de Dieu est non seulement la couronne
de l'arbre du monde, mais aussi ses racines. Il remplit les fils et
les filles de Dieu de sa puissance et la terre de la connaissance du
divin" (Primavesi 1991 :140)
La troisième
raison est que l'attention portée à l'environnement et
la critique qui rend le christianisme en partie responsable de sa dégradation
aujourd'hui, ont provoqué les chrétiens à rechercher
les positions théologiques qui peuvent les rendre capables de
répondre aux questions écologiques actuelles. Comprendre
l'immanence de l'Esprit dans la création peut fournir la base
d'un raisonnement théologique aux chrétiens qui sont soucieux
du respect de la création.
Quelques
écrits théologiques contemporains sur l'Esprit Saint et
la Mission
Un certain
nombre de théologiens, soucieux de faire avancer notre conception
de la relation entre l'Esprit et la Mission, affûtent notre compréhension
de l'Esprit comme principal agent de la mission. Je souhaite, en particulier,
examiner les approches en pneumatologie d'Elizabeth Johnson, Stephen
Bevans, Robert Schreiter, Jacques Dupuis, Leonardo Boff, José
Comblin, et Jürgen Moltmann, dont les explorations théologiques
nous permettent de percevoir quelques unes des implications en missiologie
de la conception de l'Esprit comme "agent principal de la mission."
L'accent que met E. Johnson sur l'immanence de l'Esprit dans toute la
création ouvre des horizons nouveaux à notre compréhension
de la présence universelle de l'Esprit, tandis que sa remise
en cause de la nature androcentrique de la plupart des théologies
traditionnelles, cause significative d'oppression, est importante. Bevans
et Schreiter explorent le besoin d'une théologie de la mission
qui puisse répondre adéquatement à quelques questions
de missiologie soulevées dans l'Église
actuelle,
particulièrement celles liées au dialogue interreligieux.
Dupuis s'attache aux manières culturellement appropriées
et théologiquement sensées d'approcher le dialogue interreligieux
et le pluralisme des religions. Comblin et Boff s'efforcent de mettre
en lumière la conception biblique de l'Esprit actif dans l'histoire
humaine en faveur des pauvres. Moltmann croit que la pneumatologie qui
oriente l'attention vers la présence de l'Esprit dans la création
peut offrir un fondement théologique pour développer des
éco-théologies.
La
pneumatologie d'Elizabeth Johnson et ses ouvertures pour une nouvelle
compréhension missiologique
E. Johnson
suggère que faire usage des catégories pneumatologiques
est une façon privilégiée pour comprendre la présence
de Dieu dans le monde, parce que notre première expérience
de Dieu est celle de l'Esprit. La réalité universelle
de la présence de l'Esprit imprègne la création
tout entière. Nous pouvons expérimenter la présence
de l'Esprit dans la création de trois manières : premièrement,
l'Esprit immanent dans la nature ; en second lieu, l'absence et la présence
de l'Esprit dans les relations ; et, troisièmement, l'absence
et la présence de l'Esprit dans les structures et les systèmes
de la société. Je vais maintenant examiner ces trois dimensions
de la présence de l'Esprit d'une façon plus détaillée.
L'Esprit
immanent et présent dans la Nature
À ce
jour, l'œuvre la plus importante de E. Johnson concernant l'Esprit et
la création est Women, Earth and Creator Spirit. Elle
y attire l'attention sur la présence de l'Esprit dans la nature
(Johnson 1993). Cette présence est importante pour deux raisons.
Premièrement, elle nous alerte sur l'action créatrice
de l'Esprit (voir Gn 1,1 ; Sg 7,22 et 8,1), nous permettant de comprendre
la capacité révélatrice de la nature (voir Rm 1,20).
En second lieu, la présence de l'Esprit de Dieu dans la création
est une invitation pour nous à "étendre les considérations
morales aux espèces inférieures à la nôtre,
et à reconnaître un statut moral aux systèmes écologiques
dans leur ensemble" (E. Johnson, 1992).
La théologie
écologique d'E. Johnson peut aider ceux qui cherchent à
identifier les paramètres d'une éthique de l'environnement.
Elle s'appuie sur l'analyse des théologies de la libération
pour critiquer les modèles de domination et d'exploitation et
dévoiler les implications de la diminution des ressources naturelles.
Cette diminution constitue une question critique de justice, particulièrement
pour ceux qui sont déjà économiquement affaiblis.
Son analyse suggère que la culture patriarcale a fait que la
nature, comme les femmes, est devenue "l'autre", à exploiter,
mater et contrôler par les hommes. Comme E. Johnson le fait observer
: "Les femmes, dont le corps transmet l'existence physique à
l'humanité, sont ainsi devenues symboliquement le plus ancien
archétype de la connexion entre la domination sociale et le pouvoir
sur la nature" (E. Johnson, 1993), car la nature et les femmes sont
vulnérables aux modèles patriarcaux de domination. Dès
lors, les femmes, comme victimes de la culture patriarcale, peuvent
être des protagonistes importantes au nom de la nature exploitée,
elle-même victime de la domination patriarcale. Mais il ne suffit
pas de critiquer la culture patriarcale, et l'oppression des femmes
et de la nature qu'elle tolère, pour résoudre les problèmes
d'exploitation et de domination. Cependant, si nous regardons l'Esprit
comme le principe d'inclusion et de relation mutuelle, nous guidant
vers une relation non-exploitante vis-à-vis de la Création,
alors nous avons découvert une façon importante de réparer
les abus faits à l'environnement. L'acceptation d'une position
théologique qui met l'accent sur l'immanence de l'Esprit dans
toute la création, met l'humanité au défi de passer
d'une vision du monde centrée sur l’homme à une vision
écologique, enracinée dans la croyance en la présence
de l'Esprit dans la création. Cette présence rend difficile
de s'accrocher à une position qui comprendrait la création
comme hiérarchiquement ordonnée, car un tel ordre légitime
souvent l'exploitation et la domination de ceux que l'on considère
comme inférieurs dans l'ordre de la création.
L'Esprit du
Dieu transcendant, immanent dans toute la création, doit encourager
chez la personne humaine un amour respectueux pour la création
qui aille bien au-delà d'une appréciation de ses valeurs
thérapeutiques pour l'humanité. Il nous invite à
reconnaître que l'humanité est une des expressions du pouvoir
créateur de Dieu, unie à toutes les autres expressions
de la créativité de Dieu. La conscience de cette parenté
religieuse devrait encourager les femmes et les hommes à chérir
la diversité biologique et à chercher à "la préserver
intelligemment. En effet lorsqu'une espèce disparaît nous
perdons une manifestation de la bonté de Dieu". Pris par une
passion divine pour la libération, des femmes et des hommes dénoncent
ce qui dérobe l'Esprit aux regards. Ils s'engagent avec ardeur
et créativité pour alerter les autres sur la présence
de l'Esprit de Dieu dans toute la création. Ils croient que la
vérité de la parenté entre la nature et l'humanité
doit guider les attitudes humaines et la conduite à tenir par
rapport à la création, permettant ainsi aux humains de
recréer leur relation avec la création, conscients de
leur commune origine et du but commun de réconciliation dans
l'eschaton (voir Eph 1, 13-14).
E. Johnson
identifie trois manières possibles pour l'humanité d'être
en relation avec la création, chacune d'elles devront provoquer
la réflexion et l'action.
a) Premièrement,
E. Johnson décrit le modèle de souveraineté basé
sur un dualisme hiérarchique, qui comprend l'espèce humaine
comme séparée du reste de la création, et supérieure
à lui. Ce modèle rend légitime l'exploitation des
ressources de la terre par l'homme. C'est le modèle qui a été
si pernicieux pour la création particulièrement dans les
secteurs industrialisés du monde.
b) Un second
modèle est celui de la gestion, qui a le potentiel de modifier
radicalement le modèle précédent. Cependant, il
est encore lié à une compréhension centrée
sur la primauté de l'humain, trouvant sa justification théologique
en Gn 1-2. Il admet encore une structure hiérarchique dans laquelle
les humains sont les gérants des ressources de la terre plutôt
que ses exploiteurs. Malgré ce caractère anthropocentrique,
ce modèle ne peut pas être rejeté. Une tâche
missionnaire importante pourrait être d'encourager les institutions
économiques et politiques de la société à
permettre à ce modèle de guider leurs décisions.
c) Le troisième
modèle, le modèle de la parenté, reconnaît
l'unité organique entre l'espèce humaine et la nature,
et ne postule pas des niveaux ontologiques différents dans l'ordre
de la création. La destruction de toute espèce particulière
par le genre humain influence profondément le reste de la création,
tout y étant interdépendant. Cette option est beaucoup
plus radicale. Alors que c'est le but auquel les êtres humains
devraient aspirer, cela entraînerait de très importants
déplacements théologiques et culturels. Mais si certains
chrétiens devaient faire une telle "option pour la création",
cela aurait une valeur de témoignage pour le reste de la communauté
humaine.
L'Esprit
est présent dans les relations personnelles et interpersonnelles
L'amour des
personnes humaines les unes pour les autres est une révélation
privilégiée de l'Esprit. Le souhait de pouvoir rejoindre
l'autre par amour est une expérience de la transcendance qui
peut nous ouvrir à l'expérience de la source de l'amour.
L'expérience de l'amour pour un autre est source de vie pour
celui qui donne comme pour celui qui reçoit. E. Johnson écrit
: "Nous recherchons et nous sommes trouvés par l'Esprit dans
le donner et le recevoir d'une relation aimante, action qui crée
la personne, à travers chaque nouvelle et particulière
découverte de la beauté de l'autre dans la force d'une
fidélité continue" (Johnson, 1992).
De la même
manière, l'absence d'amour dans la vie humaine est une expérience
de l'absence de l'Esprit de Dieu. De telles situations douloureuses
d'absence sont pour le mieux résolues en accueillant le mouvement
de l'Esprit de compassion, nous poussant à l'action malgré
les ténèbres et l'ambiguïté de ces situations
dans lesquelles il nous arrive de nous trouver. Une douloureuse expérience
d'absence "peut nous motiver pour résister au mal ; et nous donner
la volonté de prononcer la Parole prophétique" (Johnson,
1992). Ce sont de telles expériences qui peuvent nous pousser
à être attentifs aux structures sociales injustes.
La
présence et l'absence de l'Esprit sont expérimentées
dans les structures sociales
L'Esprit est
reconnu comme présent quand de telles structures servent l'amour
humain à travers la mise en place et le maintien de systèmes
qui assurent la justice pour tous, particulièrement pour ceux
qui sont marginalisés par les élites politiques ou économiques.
L'absence de l'Esprit de Dieu est tout particulièrement ressentie
quand les structures sociales sont déshumanisantes, quand la
différence devient une raison de la discrimination et non de
la célébration. E. Johnson croit que ceux qui cherchent
à renverser le racisme, le sexisme, les structures économiques
et militaires qui opèrent en faveur de quelques privilégiés,
sont des signes de l'Esprit au travail dans le monde.
L'importance
d'un nouveau langage pour parler de la présence de l'Esprit
L'appréciation
de l'action libératrice de l'Esprit dans la création requiert
un langage spirituel, qui ne soit pas androcentrique, qui "pousse à
une critique forte du discours traditionnel à propos de Dieu"
(ibid. : 18). La façon traditionnelle de parler de Dieu est oppressive
pour les femmes parce qu'elle met l'accent sur un Dieu pensé
de sexe masculin, image qui a des conséquences négatives
pour les femmes et la création. La théologie chrétienne,
influencée par la philosophie grecque, a toléré
un dualisme qui a légitimé la domination des femmes et
l'exploitation de la nature. C'est pourquoi il est nécessaire
de démasquer le langage patriarcal sur Dieu qui légitime
une culture patriarcale qui exclut les femmes et exploite la nature.
Ainsi donc,
les efforts pour redresser les préjugés androcentriques
dans le langage théologique offrent un objectif missionnaire
important à ceux qui souhaitent libérer les secteurs de
la société humaine des entraves que l'idéologie
patriarcale leurs impose. E. Johnson croit que "la théologie
chrétienne de la libération des femmes est une réflexion
sur le mystère religieux dans une perspective qui met une option
à priori sur l'épanouissement humain des femmes" (ibid.).
Le but de cette option n'est pas d'encourager un sexisme à l'envers
qui donnerait la domination aux femmes. "Au contraire, le but est l'épanouissement
de tous les êtres humains dans leur caractère unique et
dans leur relation entre eux – les deux sexes, toutes les races et groupes
sociaux, toutes les créatures de l'univers" (ibid.). Patricia
Fox note que la tâche d'E. Johnson est "de retrouver le symbole
de Dieu comme un Dieu qui intrinsèquement est relation et communion"
(Fox, 1994 : 283). Un langage sur l'Esprit qui comprend l'Esprit comme
la présence salvifique de Dieu dans la création peut permettre
de tracer une voie pour sortir de l'impasse que les théologies
androcentriques ont provoquée en ce qui regarde les femmes et
la nature.
La pneumatologie
de E. Johnson nous invite à comprendre et à estimer cette
inhabitation de l'Esprit de Dieu parmi nous, et son immanence dans toute
la création, nous invitant à rechercher cette parenté
avec tout ce qui est marginalisé, accueillant l'autre dans la
danse de la vie. Ceci arrive parce que l'Esprit est la source de la
vie relationnelle, "une vie relationnelle qui est intrinsèque
à son être comme amour, don et ami à la fois pour
le monde et dans le saint mystère de Dieu" (Johnson, 1992). L'accent
que met Johnson sur la compréhension de l'Esprit comme le principe
de la vie relationnelle appelle l'humanité à accepter
d'en finir avec l'oppression des femmes, la situation des pauvres et
la dégradation de l'environnement, car l'Esprit par sa présence
exhorte l'humanité à faire régner la justice sur
l'ensemble de la terre.
La contribution
de E. Johnson à ceux qui cherchent à apprécier
l'activité de l'Esprit dans la mission est importante. Cependant,
le lecteur contemporain, tout en reconnaissant cette contribution, a
besoin de garder à l'esprit les remarques suivantes. Premièrement,
son travail est un travail en cours ; le lecteur doit tenir compte du
caractère provisoire de ses propositions. En second lieu, E. Johnson
est peut-être quelque peu romantique dans sa compréhension
de la création. Elle réalise certainement et accepte l'apparent
désordre de la création, mais elle semble suggérer
que la présence de l'Esprit dans la création donne à
la nature un caractère bienveillant qui peut-être correspond
à un certain optimisme infondé. Autrement dit, E. Johnson
doit encore considérer d'une façon systématique
la connaissance expérimentale et la conscience que l'humanité
a de la réalité de la souffrance dans la création,
et ce que cela dit de la présence de l'Esprit dans la création.
Stephen
Bevans et une théologie missionnaire du Saint Esprit
L'importance
de la pneumatologie d'E. Johnson est reconnue par le missiologue catholique
Stephen Bevans qui la développe, en faisant sienne sa perception
de la présence universelle de l'Esprit. Dans sa réflexion
sur l'activité de l'Esprit dans la mission, Stephen Bevans introduit
quatre points qui sont utiles à notre discussion.
-
Il explore,
en premier lieu, la forme d'une théologie missionnaire de
l'Esprit Saint (Bevans, 1998a : 102-105), qui pourrait profondément
affecter la manière dont les chrétiens comprennent
leur relation avec le monde et avec les autres religions. Bevans
nous invite à penser à Dieu comme transcendante immanence,
un concept qui intègre l'engagement de l'Esprit de Dieu dans
le monde et dans l'histoire. Ou, comme Bevans le définit,
"L'Esprit est Dieu si engagé dans le monde (immanence) que
nous avons besoin constamment d'être étonnés
et mis au défi par la présence de Dieu (transcendance)"
(ibid. : 105). Toute action missionnaire devrait se fonder sur cette
transcendante immanence. Bevans est d'accord avec E. Johnson pour
dire qu'il n'y a aucune partie de la création qui ne soit
touchée par la présence de l'Esprit de Dieu. Cette
prise de conscience de l'universalité de la présence
de l'Esprit, une présence qui s'étend à toutes
les cultures et à tous les peuples qu'on pensait formellement
païens et ayant besoin de salut, devrait encourager l'inculturation
et un dialogue interreligieux enraciné dans la croyance en
la présence de l'Esprit dans l'autre.
-
En second
lieu, en appui de cette position, certains textes des évangiles
synoptiques (voir Mc 1,10-12 ; Mt 1,18 ; 4,1 ; Lc 1,35 ; 2,25-26
; 4,1-14) soulignent la priorité de l'action de l'Esprit
dans la mission, une action au cœur du monde qui précède
le temps du ministère public du Jésus historique.
Bevans suggère que nous avons besoin de travailler à
partir des paramètres de la christologie qui comprend Jésus
comme "le visage du Saint Esprit; dans sa figure concrète
nous rencontrons le mystère, mais nous ne le saisissons jamais
complètement" (ibid. : 104). Parce que la mission de Dieu
réalisée par l'Esprit a une priorité chronologique
sur la mission du Jésus historique, nous réduisons
cette vérité quand nous nous concentrons sur la mission
du Jésus historique comme point d'entrée privilégié
et comme fondation des entreprises missionnaires ultérieures.
Un tel christocentrisme étroit peut promouvoir une christologie
qui ne favorisera pas le dialogue interreligieux fondé sur
une vision de l'Esprit dont la présence est universelle.
Il peut piéger le missionnaire en lui faisant donner priorité
à la proclamation sur toutes autres formes d'entreprise missionnaire.
Par exemple, une insistance sur une christologie concernée
principalement par l'explication de l'événement du
Christ dans des catégories rationnelles et dogmatiques, suppose
qu'on est capable de contrôler le message.
Il ne s'agit
pas de diminuer l'importance de la christologie par une insistance sur
la pneumatologie. La christologie dont on a besoin aujourd'hui nous
pousse à comprendre Jésus comme "le visage de l'Esprit"
(ibid. : 104), "l'épiphanie humaine de l'Esprit dans l'histoire
de l'humanité, celui qui donne à la présence cachée
de Dieu un visage humain"(Bevans, 1998b : 108).
-
Troisièmement,
Bevans est conscient que la reconnaissance de l'Esprit comme agent
principal et universel de la mission, antérieur à
tout autre, peut induire une dichotomie entre l'œuvre de l'Esprit
et celle de Jésus. Il rejette une telle dichotomie, et se
réfère à l'explication, donnée par le
théologien jésuite Frederick Crowe, sur la relation
entre l'Esprit et Jésus. Crowe se demande si nous ne devrions
pas besoin d'inverser l'ordre dans lequel nous pensons habituellement
au Fils et à l'Esprit dans le monde :
Traditionnellement
nous avons l'habitude de penser que Dieu a envoyé en premier
le Fils, et que l'Esprit a été envoyé pour achever
l'œuvre du Fils. Au contraire, Dieu a d'abord envoyé l'Esprit,
et ensuite il a envoyé le Fils dans le contexte de la mission
de l'Esprit, pour achever, non pas précisément l'œuvre
de l'Esprit, mais l'œuvre de Dieu conçue comme une œuvre unique
devant s'accomplir par les deux étapes de la double mission d'abord
de l'Esprit et ensuite du Fils (Crowe 1985 : 8).
Mettre l'accent
sur l'envoi de l'Esprit par Dieu en premier lieu ne vient pas miner
les fondements trinitaires de la foi chrétienne. Si nous représentons
la mission de l'Esprit comme invisible, tandis que la mission du Fils
est révélée à l'humanité à
un moment privilégié de son histoire, dans la mission
visible de Jésus de Nazareth, la relation entre l'Esprit et le
Fils est plus facile à saisir. Nous devons reconnaître
que ce qui est visible "doit être premier dans l'ordre de la découverte
et de la connaissance" (ibid. : 11). Si maintenant nous nous situons
au niveau ontologique plutôt qu'à celui de l'appréhension
intellectuelle, alors nous pouvons renverser cet ordre, et donc reconnaître
la mission universelle de l'Esprit comme première. Au commencement
du temps, Dieu a donné l'Esprit à la création ,
et à la plénitude des temps, Dieu lui a donné son
Fils, envoyé "non pas en opposition, mais dans l'unité,
non pas en subordination mais en complémentarité" (ibid.
: 11). Dans cette perspective, tous les deux, l'Esprit et le Fils, continuent
l'œuvre de Dieu, comme le font ceux en qui l'Esprit de Dieu demeure.
Le temps entre Pâques et la fin des temps est en fait le temps
de l'Esprit dont la présence assure que les individus et
les communautés restent créatifs en fidélité
à la mission de Dieu. La perspective de Crowe nous aide parce
qu'elle rejette la possibilité d'une dichotomie entre l'œuvre
de l'Esprit et l'œuvre de Jésus. Le mystère de la présence
universelle de l'Esprit dans le monde et du don de l'Esprit fait par
Jésus Ressuscité à ses disciples nous oblige à
tenir deux positions en apparence contradictoires. D'un côté
"le Christ a envoyé l'Esprit Saint d'à côté
du Père" (Ad gentes, n.4), et de l'autre, "le Saint Esprit
était déjà à l'œuvre dans le monde avant
que le Christ soit glorifié" (ibid.). Ce qu'il ne faut
jamais oublier c'est qu'il y a une unique économie divine, dans
laquelle les fonctions du Fils et de l'Esprit sont complémentaires.
L'Incarnation, au centre de l'histoire du salut, est actualisée
dans l'histoire à travers l'action de l'Esprit Saint (voir Lc
1,35 ; Mt 1,18).
-
En quatrième
point, Stephen Bevans souligne qu'accepter l'Esprit comme immanence
transcendante a des implications pour l'activité missionnaire
de l'Église. Il conçoit l'Église comme un des
instruments par lesquels l'Esprit agit dans le monde, plutôt
que l'Esprit donné à l'Église au bénéfice
de sa mission. Le disciple doit être "la figure" du Saint
Mystère de Dieu dans l'histoire et doit donner une forme
concrète et un centre au pouvoir créateur, au souffle
vital de l'Esprit qui, depuis toujours dans le monde, interpelle,
renouvelle et unifie" (Bevans, 1998a : 103). Il s'ensuit que l'Église
a un rôle privilégié, mais qu'elle n'agit pas
en solo, dans l'exercice de sa mission. Dans cette perspective,
l'Église "doit plutôt orienter les regards au-delà
d'elle-même, en étant une communauté qui prêche
le Règne de Dieu, le sert et en témoigne" (Bevans
et Schroeder, 1999 : 200). Comme Bevans l'écrit, " le fait
de penser à l'Esprit Saint en fonction de la mission peut
retourner l'Église du dedans au dehors, la rendant peut-être
plus prête à suivre le chemin sur lequel Dieu veut
la conduire dans le monde d'aujourd'hui " (Bevans, 1998a : 105).
Robert
Schreiter : La Trinité et la Mission aujourd'hui
Le catholique
Robert Schreiter est un autre théologien dont l'œuvre se déploie
en un discours sur l'activité de l'Esprit dans la mission de
Dieu et sur sa compréhension (Schreiter, 1990). Il pose la question
du comment de la présence de Dieu dans les autres religions et
de la possibilité de salut sans la médiation explicite
du Christ. Il y a des missionnaires chrétiens qui affirment que
la connaissance et la croyance en la médiation salvifique du
Christ sont des aspects essentiels de l'évangélisation.
Cependant, une telle approche explicitement christocentrique peut courir
le risque de se réduire à un christomonisme. La préoccupation
que peut causer le caractère inapproprié d'approches christocentriques
et christomonistes ne doit pas entraîner, en réaction,
une approche théocentrique de la mission, qui soutiendrait que
le salut est possible par un autre nom que celui du Christ, parce que
toutes les traditions religieuses parlent de la même réalité,
quoique sous des noms différents. Certains soutiennent qu'une
telle conception faciliterait le dialogue interreligieux. Cependant,
il faut prendre beaucoup de précautions avant d'abandonner une
approche christocentrique en faveur d'une autre "théocentrique",
étant donné l'insistance du Nouveau Testament sur la primauté
du rôle de Jésus dans la mission de Dieu (voir Actes 4,12).
Cependant, une difficulté majeure qu'on peut percevoir en rapport
avec le christocentrisme, est qu'il ne permet pas d'explorer avec satisfaction
la question du comment Dieu peut être à l'œuvre dans les
autres traditions religieuses.
Une façon
d'aborder le problème est de revisiter et de réorganiser
les articulations traditionnelles en Occident des origines trinitaires
de la mission afin de mieux comprendre le rôle de l'Esprit. L'insistance
des Latins sur le filioque, le fait que l'Esprit procède
du Père et du Fils, explique le caractère fortement
christocentrique de la pratique missionnaire en Occident, et en corollaire
le sous-développement de la théologie de l'Esprit. La
dépendance traditionnelle de la théologie Occidentale
par rapport aux christologies "hautes" de Paul et de Jean a encouragé
une approche christologique excessive pour la mission. D'un autre côté,
les christologies "moins élaborées" des évangiles
synoptiques nous permettent de comprendre comment la puissance de l'Esprit
est communiquée à Jésus en vue de sa mission (voir
Lc 1,35 ; 3,21 ; 4,1 ; 4,18-19). Une approche de la mission qui met
en lumière le rôle de l'Esprit peut servir "de garde fou
pour nous empêcher de remplacer le sola ecclésia [d'avant
le concile Vatican II] par notre solus Christus" (ibid. : 435).
Le déplacement actuel vers une compréhension de Jésus
comme recevant le pouvoir de l'Esprit pour sa mission ne signifie pas
l'abandon de la christologie, ou l'adoption d'un théocentrisme
qui requière une christologie qui ne soit pas normative. Il signifie
le retour à l'origine trinitaire de la mission, et l'appréciation
du fait qu'un plus grand accent sur l'œuvre de chacune des trois personnes
dans l'économie trinitaire peut permettre une meilleure compréhension
du travail de l'Esprit dans l'histoire. De tels développements
au vingtième siècle sont importants pour l'étude
de la mission pour trois raisons.
-
La première
est que, l'accent sur l'économie trinitaire et sur le rôle
particulier de l'Esprit nous invite à "remodeler notre compréhension
de la missio Dei, qui est au cœur de tellement de théologies
de la mission" (Schreiter, 1996 : 89).
-
En second
lieu, l'accent sur le relationnel et sur ce qui concerne la personne
encourage à donner plus de place à l'Esprit dans les
discussions sur la mission. Si le Saint Esprit reçoit une
place plus importante comme personne, et s'il n'est pas simplement
compris comme l'Esprit de Jésus Ressuscité, alors
il est plus facile de comprendre l'Esprit comme "une présence
de la grâce salvifique de Dieu dans les cultures et les religions
autres que le christianisme" (ibid.). Une telle perception
de l'Esprit peut transformer notre conception traditionnelle de
la mission.
-
En troisième
lieu, dans la théologie occidentale, le mouvement qui tend
à accentuer le relationnel dans la Trinité immanente
et dans son économie signifie que nous pourrions passer "d'une
métaphysique moniste à une métaphysique pluraliste,
ce qui aurait des implications énormes pour la compréhension
de soi du chrétien et donc pour sa compréhension de
la mission" (ibid.). On éviterait alors un préjugé
christocentrique fort qui encourage le christomonisme et lie tellement
l'Esprit au Fils "que le tout de l'activité du Père
est manifesté par le Fils" (Schreiter, 1990 : 434). Ceci
nous permettrait d'accepter plus facilement que l'Esprit soit l'agent
principal de la mission. Cela signifierait que le point de départ
du discours missiologique contemporain est la Trinité. Si
l'accent est mis sur les relations dans la vie Trinitaire plutôt
que sur une "métaphysique moniste", alors le but de la mission
peut être mieux compris comme construction de relations qui,
en quelque mesure, réfléchissent les relations trinitaires
avec leur accent sur l'inclusion, la réciprocité et
la participation, complétant ainsi la rédemption et
la croissance de l'Église comme les seuls points de départ
des discussions actuelles sur la mission.
Jacques
Dupuis : Le pluralisme religieux et la Mission
Le ministère
théologique du jésuite belge Jacques Dupuis en Asie et
en Europe l’a conduit à essayer d'identifier les bases théologiques
qui pourraient aider ceux qui sont engagés dans un dialogue interreligieux
et dans la compréhension du pluralisme religieux. Etant donnée
la signification unique de Jésus dans le plan de salut de Dieu,
comment devons nous comprendre que le salut se réalise aussi
à travers les autres traditions religieuses ? Peut-être,
propose-t-il, faut-il mettre l'accent sur le fait que l'action universelle
de l'Esprit se produit avant, pendant et après l'événement
du Christ (Dupuis, 1999). C'est pourquoi il est important d'identifier
les paramètres d'un modèle missionnaire qui soit une alternative
au modèle christocentrique. Quoique l'Église catholique
affirme la présence de l'Esprit en dehors des "limites visibles
du Corps Mystique" (Redemptor hominis, n.6), Dupuis croit que
la présence salvifique de l'Esprit dans les autres traditions
religieuses ne reçoit pas l'attention qu'elle mérite.
Ces traditions sont des chemins de salut parce que l'Esprit Saint est
présent et actif "dans les membres des autres religions, et dans
les traditions religieuses elles-mêmes". Mais l'acceptation du
fait que "l'action universelle de l'Esprit dans l'histoire humaine et
dans le monde dépasse l'événement du Christ" (ibid.
: 27) provoque le théologien contemporain à tenir ensemble
en une seule économie divine, dans une tension créatrice,
la croyance à la révélation définitive de
l'événement historique de Jésus Christ et à
l'universelle et salvifique action de l'Esprit de Dieu.
-
En second
lieu, ceci soulève la question du point de départ
le plus approprié pour le dialogue interreligieux. Devrait-ce
être la particularité historique de Jésus, ou
la présence universelle de Jésus ? La "particularité
historique de Jésus indéniablement met des limites
à l'événement du Christ" (ibid. : 28)
parce que nous comprenons cet événement à travers
la particularité historique de Jésus. Quoique le Christ
trans-historique ne puisse jamais être séparé
du Jésus historique, la manière selon laquelle le
Jésus historique et l'événement du Christ ont
été proclamés n'a pas toujours respecté
les sensibilités des autres. Parce que l'Esprit n'est pas
localisé dans l'histoire de la même manière
que Jésus, sa présence universelle peut offrir un
point de départ plus adapté pour un dialogue interreligieux.
Dupuis écrit que l'œuvre de l'Esprit et l'œuvre du Fils représentent
des aspects différents mais non compétitifs de l'unique
mission de Dieu. "La Parole et l'Esprit — les <deux mains de
Dieu>, selon Irénée — se rejoignent dans leur action
universelle pour combler la vie religieuse des êtres humains
de grâce et de vérité, et pour imprégner
"de valeurs salutaires" les traditions religieuses auxquelles ces
individus appartiennent" (ibid. : 30).
-
Dupuis
pense qu’une théologie trinitaire, qui reconnaît que
le travail de l’Esprit et du Logos ne peut pas être restreint
au ministère historique de Jésus et de l’Église,
offre une alternative à des positions exclusives, pluralistes
et inclusives. Elle implique que hindous et bouddhistes soient reconnus
comme des "peuples de l'alliance qui méritent d'être
appelés <peuples de Dieu>" (Dupuis, 1997), guidés
et dirigés par l'Esprit. Les chrétiens doivent se
souvenir que, bien que la révélation de Jésus
est privilégiée en regard des autres révélations
de l'action salvifique de Dieu dans l'histoire et dans la création,
elle n'épuise pas la révélation de l'Esprit
et du Logos, car "les différentes traditions religieuses
du monde offrent différentes perceptions du mystère
de la Réalité Ultime" (ibid. : 279). Dans un
dialogue interreligieux, l'Esprit est présent dans les deux
parties, même si seul le chrétien peut exprimer le
mystère de ce don dans les catégories trinitaires.
Dans le dialogue, les deux parties peuvent découvrir des
mouvements de l'Esprit, non reconnus auparavant, qui rendent possibles
la communauté et la communion.
-
La contribution
essentielle de Dupuis est de fournir un cadre trinitaire au dialogue
des chrétiens avec les grandes religions du monde : l'hindouisme,
le bouddhisme, le judaïsme et l'islam. Il prête peu d'attention
aux religions indigènes, bien que, par extension, sa croyance
au fait que l'Esprit et le Logos sont implicitement actifs dans
les religions mondiales implique qu’ils soient actifs de la même
manière dans les religions indigènes. Vers une
théologie chrétienne du pluralisme religieux est
vraiment une somme remarquable de la pensée catholique contemporaine
sur le pluralisme religieux fondée sur la doctrine trinitaire
traditionnelle.
José
Comblin : l'Esprit et la Libération
La contribution
particulière du théologien de la libération belge
José Comblin à la présente investigation est l'exploration
de la relation entre l'Esprit et la mission comprise comme libération.
Il est l'un des rares théologiens dont les écrits présentent
l'Esprit de Dieu, la libération et le travail pour la justice,
comme des aspects essentiels de la mission. Il écrit :
Nous devons
reconnaître que la théologie latino-américaine n'a
pas développé une théologie spécifique sur
le Saint Esprit. Jusqu'à maintenant, la théologie sur
notre continent a suivi la théologie de l'Église latine,
qui, au lieu de développer une théologie de l'Esprit Saint,
a seulement répété ce qu'elle a reçu de
la période patristique. Jusqu'ici, la théologie latino-américaine
– comme toute la tradition latine en théologie, quelle soit protestante
ou catholique – a opéré sous le signe du "christomonisme"
(Comblin, 1993 : 146).
-
Une
manière utile de dépasser le christomonisme est de
mettre l'accent sur le rôle du Saint Esprit dans le travail
de libération, un rôle qui, historiquement, a été
négligé parce que le rôle de l'Esprit est souvent
caché, bien que toujours présent, dans les actions
historiques des pauvres en recherche de liberté. À
travers toute l'histoire, l'Esprit Saint a été à
l'œuvre au nom des pauvres. Dans la tradition judéo-chrétienne,
le problème de la pauvreté a été un
défi majeur. À travers toute l'histoire, une variété
de réponses au problème de la pauvreté et de
ses effets déshumanisants peut être relevée
: les dénonciations par les prophètes de l'Ancien
Testament, l'enseignement de Jésus et des premières
communautés chrétiennes, les héritiers de la
tradition prophétique, la pauvreté volontaire adoptée
par divers mouvements religieux, l'aumône et les œuvres caritatives
faites au service des pauvres. De telles réponses à
la réalité de la pauvreté réfléchissent
les motions de l'Esprit dans le cœur et l'esprit des êtres
humains. Aujourd'hui le même Esprit appelle les personnes
à lutter contre les injustices qui marginalisent les gens.
L'Esprit encourage de nouvelles formes de communautés pour
apporter "la vie et conduire l'histoire vers la vie sur la terre…
en vue de la transformation du monde, par la libération des
pauvres et des opprimés" (Comblin, 1989 : 76). C'est la puissance
créatrice et donneuse d'énergie qui peut motiver les
communautés de pauvres à devenir agents de leur propre
liberté, et à travailler vers une société
renouvelée et juste. C'est pourquoi Comblin insiste pour
dire que "dans les mouvements de libération actuels parmi
les peuples, l'Esprit de Dieu est à l'œuvre" (Comblin, 1993
: 155). Il écrit que c'est l'Esprit :
Qui rassemble
les pauvres de façon à en faire un nouveau peuple qui
défie tous les pouvoirs de la terre. L'Esprit est la force du
peuple des pauvres, la force de ceux qui sont faibles… L'Église
est le peuple des pauvres criant pour sa libération et se dressant
contre les pouvoirs oppresseurs (Comblin, 1989 : 115).
-
Comblin
suggère que l'Église est "profondément différente
des sociétés humaines et profondément humaine"
(ibid. : 116). Elle est différente des autres institutions
humaines parce qu'elle procède de l'Esprit qui est présent
en tous ses membres, leur donnant la capacité de transformer
les sociétés qui ne reflètent pas la justice
et l'amour de Dieu. Elle est en même temps profondément
humaine, précisément parce que l'action prophétique
de l'Esprit dans la société est médiatisée
par ceux qui répondent aux motions de l'Esprit. Comblin est
opposé à la réduction de l'action de l'Esprit
"à la sphère de l'intériorité [car ceci]
place sur les Écritures chrétiennes une restriction
de sens qui apparaît plus tard dans l'Église établie"
(Comblin, 1993 : 154).
-
Parce
que l'Église est "profondément humaine", elle est
"totalement historique ; elle vient de l'histoire et change l'histoire"
(Comblin 1989 : 119). Dans le contexte de l'Amérique latine,
la théologie de la libération suggère que la
tâche de changer et de transformer l'histoire revient aux
pauvres, particulièrement à ceux rassemblés
dans les communautés chrétiennes de base. Cependant,
ce n'est pas leur tâche à eux seuls. C'est une tâche
qui appartient à d'autres Églises locales, et l'Église
de ceux qui ne sont pas pauvres a un rôle particulièrement
important en faisant prendre conscience aux sociétés
dans lesquelles elle se situe, de la nature structurelle de la dépossession
expérimentée par tant de personnes. La théologie
de l'Esprit et de la mission de Comblin fournit le premier traitement
systématique du Saint Esprit dans une perspective de libération
; elle est importante parce qu'elle cherche à nommer l'action
de l'Esprit dans la vie des pauvres, dans l'histoire des peuples
opprimés. Cependant, on peut soutenir que l'ecclésiologie
de Comblin invalide son argumentation concernant la présence
universelle de l'Esprit car il semble suggérer que l'Église
diffère de la société précisément
parce qu'elle procède de l'Esprit (ibid. : 118-120).
Les chrétiens croient que c'est l'action de l'Esprit qui
a fait naître l'Église au jour de la première
Pentecôte, mais ceci n'est pas la même chose qu'affirmer
que l'Église est différente de la société
à cause de la présence de l'Esprit.
Leonardo
Boff et l'Action du Saint Esprit dans l'Histoire
Le Brésilien
Leonardo Boff est un autre théologien de la libération
qui explore l'action de l'Esprit dans l'histoire (voir Boff, 1988 :
189-212, 1993 : 77, 1991 : 6). Il réagit contre une pneumatologie
qui restreint l'œuvre de l'Esprit à la quête intérieure
dans l'individu. Il écrit :
Il y a une
religion de Dieu le Saint Esprit, que l'on trouve particulièrement
dans les groupes charismatiques, que ce soit dans les milieux populaires
ou parmi les élites. Ses caractéristiques sont l'enthousiasme,
la créativité spirituelle, et le respect pour le sens
intime trouvé par chaque individu dans une quête intérieure.
Dans cette expérience, valide en elle-même, l'intériorité
prévaut au détriment de la dimension historique et porte
à négliger le souci crucial pour les pauvres et leur libération
concrète et intégrale (Boff, 1993: 77).
Pour contrer
les conceptions réductrices du rôle de l'Esprit, Boff identifie
les caractéristiques de l'Esprit qu'il considère comme
importantes pour les théologiens qui cherchent à développer
une pneumatologie de la libération.
-
En premier
lieu, l'Esprit est une énergie rénovatrice
qui donne pouvoir à la personne en vue du Règne de
Dieu (Boff 1988 : 192). Les deux Testaments, l'ancien et le nouveau,
attribuent une puissance créatrice à l'Esprit (voir
Gn 1,2 ; Lc 1,35 ; Mt 1,18-20 ; Actes 2,1-4). La créativité
est différente de l'évolution, et donc parler de l'Esprit
comme une force créatrice suggère une rupture avec
ce qui se passait avant. La présence de l'Esprit met au défi
les institutions parce qu'elle implique la possibilité de
changement radical de ces institutions, y compris de l'Église,
qui se regardent parfois comme des réalités achevées.
-
En second
lieu, "l'Esprit dans le Nouveau testament est la mémoire
des actes et des paroles de Jésus" (Boff, 1988 : 193). Le
Nouveau Testament présente Jésus comme la révélation
définitive du Père par sa vie, sa mort et sa résurrection.
Dans son ministère comme serviteur et prophète, Jésus
est bien le chemin à suivre par les autres. C'est grâce
à l'Esprit qu'il est possible d'être son disciple,
et de garder vivante la mémoire dangereuse de Jésus,
comme un signe d'espoir pour les pauvres et les marginalisés.
-
Troisièmement,
"la mission de l'Esprit est de libérer des oppressions
suscitées par notre état de pécheurs" (ibid.
:194). Dans le contexte de la théologie de la libération,
ces oppressions sont les conditions historiques d'une discrimination
politique, raciale, et de sexe. Paul enseigne que l'Esprit à
donner pouvoir aux êtres humains pour se libérer des
limites du légalisme (voir Gal 4, 6-7). Aujourd'hui le même
Esprit continue à donner pouvoir à l'humanité
de se libérer des structures oppressives.
-
Quatrièmement,
l'Esprit est "le principe qui crée la différence
et la communion" (Boff, 1988 : 194). La présence de l'Esprit
dans la communauté croyante se manifeste dans les divers
ministères et charismes d'une communauté particulière,
d'une Église locale particulière, ministères
et charismes qui sont utilisés en vue du règne de
Dieu. Dans la mesure où ces ministères et charismes
sont là pour la construction du règne de Dieu, ils
sont signes de l'Esprit à l'œuvre dans la communauté.
Donc l'Esprit en tant que principe de la transcendance vivante,
donne pouvoir aux êtres humains de transcender les situations
qui les diminuent et d'atteindre à la communion les uns avec
les autres.
-
En cinquième
lieu, c'est la présence de l'Esprit dans toutes les cultures
et dans tous les lieux qui permet l'inculturation, empêchant
l'Évangile d'être réduit à une unique
expression. L'Esprit peut libérer d'une domination qui empêche
la naissance d'une Église amérindienne. Boff conclut
: "L'Esprit est l'imagination divine. Il ne peut être entravé.
Il est la mobilité de l'Église, sa distillation continue,
son insatisfaction vis-à-vis d'elle-même, la stimulant
à des efforts toujours nouveaux sur la route de tous les
peuples" (Boff, 1991 : 86).
-
En sixième
lieu, l'Esprit est un Esprit de liberté pour les opprimés.
Il doit être considéré comme le "Pater pauperum,
'le père des pauvres' et des opprimés qui souffrent
en captivité et aspirent à la liberté" (ibid.
: 85). L'Esprit, qui a traditionnellement donné pouvoir aux
prophètes pour dénoncer l'injustice, donne pouvoir
aux chrétiens et aux communautés chrétiennes
d'aujourd'hui pour continuer ce ministère prophétique.
On pourrait
soutenir que Comblin et Boff, en parlant de l'action de l'Esprit dans
la vie et l'histoire des pauvres, substituent simplement l'action de
l'Esprit à l'action de Dieu. Cependant, parler de l'Esprit est
fidèle à la dynamique de l'Ancien Testament qui comprend
l'Esprit comme la présence créatrice, salvifique et prophétique
du Dieu transcendant dans la création. De plus cela est fidèle
aux positions trinitaires qui mettent l'accent sur la qualité
relationnelle de la Trinité.
La
théologie de l'Esprit de Jürgen Moltmann et le soin de la
Création
La pneumatologie
du théologien protestant allemand Jürgen Moltmann est une
importante contribution aux conversations chrétiennes à
propos de l'écologie (voir Moltmann, 1985). Moltmann reconnaît
qu'une théologie chrétienne adéquate à propos
de l'écologie doit prendre sérieusement en compte le rôle
de l'Esprit. Nous sommes appelés à comprendre l'Esprit
comme créateur, source de vie et rédempteur. Il écrit
:
… la création
dans l'Esprit est le concept théologique qui correspond le mieux
à la doctrine écologique de la création dont nous
avons besoin et que nous recherchons aujourd'hui. Avec ce concept nous
libérons la doctrine théologique de la création
de tout lien avec le temps de la subjectivité et de la domination
mécaniste du monde et nous nous orientons dans la bonne direction
pour l'avenir d'une communauté mondiale écologique (ibid.
: 12).
-
Moltmann
distingue trois étapes dans la création : creatio
originalis, creatio continua, et creatio nova (ibid.
: 55). Creatio originalis, ou la création initiale,
est la création divine qui est un acte libre de Dieu : le
monde est contingent. Mais la création n'est pas immuable
ou sans changement. Creatio continua est aussi creatio
mutabilis (ibid. : 207), ouverte à l'histoire
et au changement. Un tel changement n'est pas sans but ni direction,
mais il vise à une creatio nova, qui a comme but "la
création eschatologique du royaume de gloire, [qui]
finalement procède de la victoire sur la péché
et la mort, c'est-à-dire, sur le Néant annihilateur"
(ibid. : 90). Le but de cette transformation eschatologique
est de permettre au monde de devenir la demeure de Dieu, en qui
la présence de Dieu sera expérimentée d'une
façon nouvelle et plus immédiate. Pour que ceci arrive,
il est important de ne plus mettre l'accent sur une conception de
la transcendance divine responsable de "la conquête brutale
et de l'exploitation de la nature, conception qui a fasciné
l'Europe durant la période [de la modernité] et trouvé
sa légitimité dans la distinction ancienne entre Dieu
et le monde" (ibid. : 13-14).
-
L'oeuvre
de la création appartient à la Trinité, Père,
Fils et Esprit. Moltmann écrit :
Celui qui
a envoyé le Fils et l'Esprit est la Créateur, le Père.
Celui qui rassemble le monde sous sa conduite libératrice, et
le rachète, est la Parole de la création, le Fils. Celui
qui donne vie au monde et lui permet de participer à la vie éternelle
est l'Énergie créatrice, l'Esprit. Le Père est
l'origine créatrice de la création, le Fils est l'origine
qui la structure, l'Esprit est l'origine qui donne vie. La création
existe dans l'Esprit, est modelée par le Fils, et est créée
par le Père. Elle existe donc issue de Dieu, par Dieu, et en
Dieu (ibid. : 97-98).
C'est ce concept
trinitaire de la création qui rassemble dans le même mouvement
la transcendance et l'immanence de Dieu. En particulier, la crise écologique
actuelle signifie que les chrétiens ont besoin de réaffirmer
l'immanence de l'Esprit de Dieu dans la création. Si les chrétiens
ne reconnaissent pas la présence de l'Esprit dans toute la création,
ils ne pourront pas reconnaître leur parenté avec le reste
de lé création ; ils risquent alors de continuer à
agir suivant des modèles qui ignorent la présence de l'Esprit
qui soutient toute la création dans une sainte unité (Moltmann,
1992 : 9-10).
La pneumatologie
de Moltmann comprend l'Esprit d'un certain nombre de manières.
-
En premier
lieu, l'Esprit est l'énergie créatrice et la force
vitale qui imprègnent toute la création. Il écrit
"l'Esprit est l'énergie créatrice et l'énergie
vitale de tout ce qui vit" (Moltmann 1989 : 91).
-
En deuxième
lieu, il affirme que nous avons besoin de comprendre "chaque réalité
créée en terme d'énergie, la percevant comme
le potentiel réalisé de l'Esprit divin" (Moltmann
1985 : 9).
-
Troisièmement,
Moltmann, conscient du risque inhérent au fait de comprendre
l'Esprit seulement comme énergie et potentialité,
réagit contre une telle possibilité en insistant sur
la subjectivité et la qualité divine de l'action de
l'Esprit.
-
Quatrièmement,
l'accent de Moltmann sur la réalité sociale et relationnelle
de la Trinité le conduit à identifier la mission de
l'Esprit comme encourageant les bonnes relations. De même
que la vie intérieure de Dieu est relationnelle, communautaire
et aimante, sa relation au monde l'est aussi, perçue dans
l'activité de l'Esprit qui renouvelle, donne l'énergie
et réconcilie, rendant toute la création capable de
réaliser son but eschatologique d'une nouvelle création.
Comme Moltmann le décrit : "Dans le don et grâce au
pouvoir du Saint Esprit une nouvelle présence divine est
expérimentée dans la création. Dieu le Créateur
s'installe dans la création et en fait sa demeure" (ibid.
: 96).
La théologie
de Moltmann exprime fortement que l'histoire de l'humanité ne
peut pas être séparée du reste de l'histoire de
la création. Les deux histoires ont leur origine en Dieu, et
les deux sont orientées vers Dieu. Pour Moltmann, l'espérance
chrétienne n'est pas dans une rédemption en dehors
du monde, mais une rédemption du monde.
Sommes
nous les témoins de l'émergence d'un nouveau paradigme
missionnaire ?
Chercher à
comprendre l'Esprit comme principal agent de la mission représente
un développement important de la missiologie contemporaine. Notre
brève étude de quelques écrits théologiques
contemporains à propos de l'Esprit et de la mission suggère
qu'il y a des signes de l'émergence d'un nouveau paradigme missionnaire
qui pourrait fournir des alternatives aux paradigmes ecclésiocentrique
et christomoniste.
-
Tout
d'abord, un mouvement vers un paradigme pneumatologique demande
une relecture des perspectives christologiques qui encouragent un
certain type de triomphalisme inapproprié dans un monde pluraliste
où le dialogue interreligieux devient une priorité
missionnaire. Les christologies qui affirment le rôle unique
de Jésus Christ pour le salut peuvent empêcher le dialogue
comme conversation entre deux partenaires égaux.
-
En deuxième
lieu, une prise de conscience de la présence universelle
de l'Esprit invite les chrétiens d'aujourd'hui à redéfinir
les paramètres de la mission pour qu'ils ne soient plus restreints
aux paramètres institutionnellement définis qui donnent
priorité à la missio ad gentes. Suggérer
cela n'implique pas une dichotomie entre la présence de l'Esprit
dans la création et la présence de l'Esprit dans l'Église.
Ceci nous met plutôt en garde contre une compréhension
tronquée et réductrice du mystère du Saint
Esprit. Il n'y a pas de solution évidente pour comprendre
comment vivre avec le mystère de la particularité
de la présence de l'Esprit dans l'Église, et de sa
présence dans les traditions et les cultures non chrétiennes.
Si la présence de l'Esprit n'est pas restreinte dans l'espace
et le temps, alors les individus peuvent expérimenter cette
présence mystérieuse de manières qui ne sont
pas toujours reconnues ou acceptées par l'Église.
-
En troisième
lieu, comprendre l'Esprit comme l'agent principal de la mission
encourage une critique du paradigme missionnaire ecclésiocentrique
dominant. Cela met en cause la perspective qui met l'accent sur
la présence de l'Esprit dans l'Église comme le garant
de son enseignement ou comme l'agent de la conversion personnelle.
Un tel paradigme ne peut que porter une faible attention à
la présence de l'Esprit actif dans l'histoire et les cultures
en dehors de l'Église.
-
Le quatrième
point est qu'une acceptation de la présence universelle et
active de l'Esprit encourage une approche inductive de la mission.
La tâche du missionnaire n'est pas d'apporter Dieu à
ceux qui n'ont pas Dieu. C'est plutôt de discerner avec les
autres l'action de l'Esprit dans une culture et un contexte particuliers.
Ceci permet l'émergence de missiologies contextuelles. Un
accent sur la culture et le contexte comme point de départ
de la mission peut nous permettre de donner un sens plus séculier
aux conceptions traditionnelles de la mission. Il ne faut pas sous-estimer
l'importance pour la compréhension actuelle de la mission
de ces méthodologies inductives "basées sur l'analyse
des conditions sociales et sur les problèmes soulevés
par la culture" (Schreiter, 1997), caractéristique des théologies
de la libération, des théologies féministes
et celles de la création.
-
En cinquième
lieu, la présence universelle de l'Esprit suggère
que la mission peut être confiée à la communauté
locale, et non pas uniquement dirigée depuis le centre. Comme
l'expérience latino-américaine de la théologie
de la libération le suggère, une communauté
locale est bien placée pour identifier une praxis missionnaire.
Ceci ne devrait pas conduire les missiologues contemporains à
donner priorité au "local" sur "l'universel". Si cela arrivait,
les théologies locales élaborées uniquement
à partir du contexte local courraient le risque d'être
réduites à "une contextualisation rudimentaire...
simple produit de l'environnement" (Schreiter, 1997 : 3), et seraient
juste aussi dangereuses que les théologies universalistes
qui oublient le local. Une prise de conscience de la présence
universelle de l'Esprit doit encourager le dialogue et l'établissement
d'un réseau entre différentes communautés.
Un tel réseau global diffère de la communication bureaucratique
qui cherche à garder le contrôle depuis le centre,
car ce réseau respecte les perceptions et les activités
locales. Ceci permet à la communauté locale de comprendre
son histoire et de critiquer sa praxis en fonction de l'histoire
plus large. Ce réseau global peut mettre en question la croyance
que l'autorité universelle appartient à une seule
voix. Ces relations globales peuvent être décrites
d'une façon appropriée comme "des mouvements anti
système global" (ibid. : 16), voulus pour réagir
contre les systèmes économiques, politiques et religieux
centralisés qui sont impersonnels et aliénants. Des
exemples typiques d'un tel réseau global se trouvent dans
les chapitres généraux ou les assemblées générales
des congrégations religieuses catholiques d'hommes et de
femmes, et dans les congrès théologiques tels que
les assemblées de l'IAMS. De tels rassemblements aident à
faciliter des échanges globaux, permettant un dialogue authentique
de différentes cultures qui permet un enrichissement mutuel
et la mise en place de structures d'échange efficaces.
-
Sixièmement,
la compréhension de la mission à partir de catégories
pneumatologiques élargit et approfondit la compréhension
actuelle de la mission. La conscience de la présence universelle
de l'Esprit rend possible, pour le missionnaire d'aujourd'hui, de
dépasser les limites posées par l'institution. Une
compréhension de l'effet salvifique et universel de l'Esprit
peut réduire les divisions entre le croyant et le non-croyant,
entre le spirituel et le matériel, entre le clerc et le laïc
missionnaire.
-
En septième
lieu, l'approche pneumatologique de la mission n'implique pas un
rejet des dimensions trinitaires et christologiques traditionnelles
mais elles sont redessinées de façon à donner
priorité au travail de l'Esprit d'une façon substantielle.
Ce mouvement vers une compréhension de la mission dans des
catégories pneumatologiques n'a pas pour but de renverser
les fondements ontologiques de l'économie du salut. Plutôt,
son souci est de mesurer la profondeur de ce que la missio dei
peut signifier pour un monde fracturé et divisé.
-
Huitièmement,
les contributions de Comblin et de Boff à notre compréhension
de la relation entre l'Esprit et la mission comprise comme justice
doivent être considérées. Leurs réflexions
théologiques suggèrent que la présence de l'Esprit
donne pouvoir aux pauvres pour travailler à leur libération.
De la même manière, c'est la présence de l'Esprit
qui encourage certains des chrétiens qui ne sont pas pauvres
à dénoncer l'inertie des institutions, les appelant
à se mettre elles-mêmes au service des pauvres. L'Esprit
invite les non-pauvres à faire "une option pour les pauvres"
leur permettant ainsi de s'identifier comme partenaires des pauvres
dans leur lutte pour leur libération.
-
Le neuvième
point à retenir est qu'il est possible d'extrapoler certaines
implications importantes pour la mission comprise comme protection
de la création à partir des théologies pneumatologiques
de E. Johnson et de Moltmann. Une relation étroite entre
l'Esprit et la création devrait contribuer à l'abandon
des théologies dualistes qui admettent le caractère
étranger de l'homme par rapport au reste du monde. Le christianisme,
héritier du néoplatonisme classique et du judaïsme
apocalyptique, a quelque fois encouragé une dichotomie entre
la nature et l'Esprit qui entraînait une vue faussée
de la nature. Cela conduisait à une compréhension
de la rédemption comme une réalité spirituelle
intérieure et plus élevée qui sauvait la personne
d'un monde matériel marqué par le péché.
Au contraire, reconnaître la présence salvifique et
active de l'esprit dans l'histoire et dans la création suggère
que la rédemption est une réalité pour tout
ce monde. Une remise en valeur de l'immanence de l'Esprit dans la
création signifie que l'humanité sera en mesure d'apprécier
sa parenté et ses liens avec le reste de la création.
-
Dixièmement,
reconnaître l'interdépendance de toutes les formes
d’existence lie entre elles les compréhensions de la mission
comme attention à la création, comme effort de libération
et comme travail pour la justice. Trop souvent, les pauvres sont
ceux qui vivent dans des lieux abîmés de l'existence,
dans des secteurs urbains et ruraux écologiquement détruits.
Dans un tel environnement, ils expérimentent l’inadéquation
de la totalité des structures sociales et un espace de vie
écologiquement menacé.
-
La onzième
remarque est que les femmes et les hommes doivent reconnaître
que leur demeure est aussi celle de Dieu. Le modèle ecclésiocentrique
a privilégié la présence du Christ dans l'Église,
dans la communauté chrétienne, et pour ce qui est
de la tradition catholique, dans l'Eucharistie particulièrement.
La théologie de la libération nous invite à
reconnaître le Christ avant tout dans toutes les femmes et
tous les hommes amoindris par la réalité de la pauvreté
(voir Mt 25, 31-46). Quand nous croyons que l'Esprit est immanent
dans toute la création, alors la création aussi est
la demeure privilégiée de Dieu. Ceci rend non valides
les attitudes méprisantes par rapport au monde matériel.
Le monde est la demeure de Dieu, et la nôtre, et donc nous
avons un rôle clef à jouer pour le maintenir. Quand
nous reconnaissons la présence de l'Esprit dans toute la
création, nous sommes plus prêts à comprendre
que la présence de Dieu n'est pas restreinte à certaines
places sacrées ou dans certaines personnes, et qu'il n’est
pas absent des lieux appelés profanes. Il y a une longue
tradition, enracinée dans le Nouveau Testament, qui voit
dans l'Église le Corps du Christ, et nos propres corps comme
temples de l'Esprit. Maintenant nous sommes conduits à comprendre
que non seulement nos corps mais aussi le monde forme la demeure
de l'Esprit.
-
Douzièmement,
l'importance radicale des efforts contemporains pour exprimer la
relation entre l'Esprit et la création d’une façon
nouvelle ne doit pas être sous-estimée. Aussi récemment
que 1964, Gaudium et Spes enseigne que "les hommes et les
femmes s'efforce de soumettre (les italiques sont de moi)
la terre par leur savoir et leur travail" (n.53). Ainsi le mouvement
contemporain vers une théologie pneumatologique, qui met
l'accent sur la présence de l'Esprit dans toute la création,
et voit ceci comme engageant l'humanité dans des relations
d'inclusivité et de mutualité avec la création
dans sa totalité, n'est pas simplement une découverte
académique et une révision de la théologie
traditionnelle. C'est aussi un impératif théologique
important pour les chrétiens qui veulent surmonter la crise
écologique.
Commentaires
en conclusion
Il n'est pas
possible d'effectuer plus qu'une tentative pour discerner l'émergence
possible d'un nouveau paradigme pneumatologique concernant la mission.
Nous avons déjà commenté la redécouverte
de la présence et de la puissance de l'Esprit dans les Églises
occidentales. Dans l'Église catholique, ceci a été
le plus visible après le concile Vatican II dans le mouvement
de renouveau charismatique, dans les écrits variés publiés
au sujet de l'Esprit, dans l'impulsion donnée par des chrétiens
féministes au développement d'une pneumatologie qui redresse
l'androcentrisme des théologies traditionnelles, et plus récemment,
dans les conversations à propos du lien entre l'Esprit et la
mission. Cependant, la relation entre l'Esprit et la mission soulève
d'importantes questions.
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Premièrement,
quand nous parlons de l'Esprit comme le principal agent de la mission
dans l'économie du salut, nous sommes invités à
redéfinir notre compréhension de la relation entre
l'Esprit et le Jésus de l'histoire. Peut-être la réponse
la plus appropriée est de voir le Jésus historique
dans l'exercice de sa mission comme une révélation
privilégiée et unique de la présence salutaire
de l'Esprit dans le monde. Comme l'activité missionnaire
de Dieu ne commence pas avec l'activité rédemptrice
de Jésus, mais avec l'activité de l'Esprit au commencement
de la création, ceci fournit une alternative valable pour
explorer plus avant la relation entre l'Esprit et la Jésus
historique.
-
En deuxième
lieu, il peut être nécessaire de préciser notre
compréhension de la relation entre l'œuvre de l'Esprit et
l'œuvre de la Parole. Si la première expression de la mission
dans l'économie du salut est l'acte créateur de Dieu,
alors, comme attesté en Gn 1, l'Esprit et la Parole sont
à l'œuvre en donnant son expression au plan de Dieu. Les
Écritures portent témoignage à la mission de
l'Esprit à travers l'histoire. Prophétie, liberté,
libération et créativité semble être
les caractéristiques de l'Esprit. L'Incarnation de la Parole
centre notre attention sur le Jésus historique qui donne
une expression particulière concrète à la mission
de Dieu. Mais les actions de Jésus dans l'histoire acquièrent
une signification cosmique précisément parce qu'il
est le Verbe Incarné mis en évidence dans les christologies
'élevées' de Jean et de Paul (voir Jn 1, 1-14 ; Phil
2, 6-11). Le Verbe préexistant s'est fait chair afin de continuer
l'action salvifique de Dieu d'une nouvelle façon historique.
Dans les Églises occidentales, cette perception de la Parole
a historiquement tendu vers une déconsidération du
rôle de l'Esprit. C'est pourquoi il est nécessaire
de redessiner la relation entre la Parole et l'Esprit pour réaffirmer
l'action de l'Esprit.
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Troisièmement,
la croyance en la présence salvifique universelle de l'Esprit
soulève des questions qui concernent la relation entre la
direction des Églises centralisées et hiérarchisées
avec les communautés locales. D'un côté, l'Église
institutionnelle ne peut pas prétendre plus longtemps que
l'Esprit habite en elle comme garant de l'orthodoxie. D'autre part,
il est requis de comprendre que la présence de l'Esprit dans
des communautés marginalisées peut encourager l'expression
d'une dimension prophétique non immédiatement reconnue
par l'institution. La liberté par rapport aux structures
institutionnelles peut entraîner de telles communautés
à des tâches missionnaires qui prolongent la mission
de Dieu.
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En quatrième
point, croire à la présence universelle de l'Esprit
aide à surmonter certaines des divisions entre le séculier
et le sacré. Peut-être cela supprime-t-il le besoin
de mettre l'accent sur la missio ad gentes qui mesure les
fruits de l'activité missionnaire d'abord en termes de croissance
des Églises locales avec leurs propres laïcs engagés
et leurs ministres ordonnés. Bien plutôt, l'activité
missionnaire devrait être orientée vers l'établissement
du Règne de Dieu dont le but est la transformation de l'histoire
humaine pour que l'humanité soit libérée "du
mal sous toutes ses formes" (Redemptoris missio, n.15). Dans
cette perspective, le monde devient le lieu de toute activité
missionnaire.
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En cinquième
lieu, soulignons le danger possible qui est de déconnecter
l'Esprit de ses fondations trinitaires, si l'Esprit est mis en valeur
comme l'agent principal de la mission. Peut-être une minorité
de féministes, réagissant contre les théologies
trinitaires androcentriques, peuvent maintenant penser que "leur
Dieu ne peut pas être plus longtemps le Dieu de Jésus
Christ, mais une énergie cosmique non personnelle et bienveillante
qui maintient la réalité ensemble d'une façon
mystérieuse" (Scneiders, 1998 : 22). Il est prouvé
que dans mon pays, la Nouvelle Zélande, certains ont rejeté
la foi en un Dieu trinitaire pour comprendre Dieu comme Esprit,
comme une force cosmique, une énergie divine (voir Webster,
1992). Cependant, ces positions sont minoritaires, et ne doivent
pas empêcher les chrétiens de considérer l'Esprit
comme l'agent principal de la mission. Apprécier cela nous
entraîne dans une révolution presque copernicienne
quant à notre compréhension de la mission et peut
par moment conduire certains à suspecter que l'Esprit est
séparé de la communion trinitaire.
Cependant,
en affirmant l'origine trinitaire de toute mission nous commençons
à comprendre l'action de l'Esprit dans la mission. La mission
est une action du Dieu triune ; mettre l'accent sur l'action de l'Esprit
est affirmé la réalité trinitaire et dire au revoir
à ces conceptions ecclésiocentrique et christocentriques
qui diminuent non seulement la création, les femmes et les pauvres,
mais diminuent aussi la Trinité. L'activité missionnaire
commence avec l'action créatrice de l'Esprit par qui Dieu est
actif dans l'histoire humaine et cosmique, et non pas avec l'action
rédemptrice du Jésus historique.
Ref. : Mission
Studies, Vol. XVIII, n° 2, 36, 2001, pp. 87-112. [Traduction de
Père Philippe Bedin, service documentation - Oeuvres Pontificales
Missionnaires - Coopération Missionnaire, Paris. E-mail: bedin@opm-cm.org
(SEDOS bulletin 2002, Vol. 34, 4, avril)]. Mai 2003.
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