|
Luiz
de Sena
Comme certains feux de maquis qui pendant un temps disparaissent sous la cendre et soudain se rallument avec éclat, lhistoire du Timor, petite île de larchipel de la Sonde, sest brusquement accélérée. Provoquant du même coup une prise de conscience planétaire. Quiconque visitait le pays au mois de décembre dernier ne pouvait soupçonner un instant les épreuves que Timor et ses fils allaient endurer quelques mois plus tard. Impressionné par laccueil et lhospitalité de ce peuple, ce visiteur était loin dimaginer que tant de haine déferlerait sur ce petit pays. Une accélération de lHistoire que lon serait tenté dattribuer à une succession de hasards. Et pourtant, durant ces journées dramatiques, le peuple timorais a su faire preuve dune maturité inattendue et a répondu avec force aux énormes défis qui se posaient à lui. Et cela en dépit des risques et des dangers mortels encourus par les siens. Chute dune dictature En mai 1998, la vieille dictature indonésienne sécroulait en quelques jours devant des mouvements de protestation de rue et sous le poids de sa propre corruption. Le Timor, et son annexion brutale en 1976, nont pas été étrangers à cette chute. Ignorés des années durant, voire censurés par la presse indonésienne, le désir dindépendance et la lutte des Timorais ont joué un rôle de déclic dans la mobilisation du mouvement étudiant indonésien et, plus largement, des organisations et associations travaillant en faveur des droits de lhomme et des droits sociaux Timor a agi comme une sorte de miroir révélant aux Indonésiens les disfonctionnements de leur propre société. En effet, lIndonésie, durant quarante des cinquante années de son existence comme pays indépendant, na pas connu de régime vraiment démocratique. Le gouvernement « progressiste et non aligné » de Sukarno (1), père de lindépendance du pays et promoteur de la première Conférence de Bandung en 1955 fut renversé par un coup dEtat qui amena au pouvoir le général Suharto. La dictature sanguinaire qui suivit ce coup de force - tristement célèbre pour avoir perpétré un des plus grands massacres politiques du siècle - a toujours pu compter sur lappui et la protection des Occidentaux et des Japonais, peu soucieux de faire respecter les droits de lhomme en pleine Guerre froide durant lengagement américain au Vietnam. Le choix de lindépendance Pendant la période de transition consécutive au départ de Suharto, le 21 mai 1998, Bacharuddin Yusuf Habibie, président fantoche selon les uns, habile continuateur dun système honni selon les autres propose aux Timorais en janvier 1999), de choisir entre lautonomie - au sein de lEtat indonésien - et lindépendance. Sincérité ou hypocrisie ? Excès doptimisme ou ruse pour offrir au monde des gages de démocratie? Ou tout simplement volonté den finir avec un abcès qui empoisonne les relations internationales dun pays voulant apparaître « en changement » ? Peut-être un peu de tout cela à la fois. Toujours est-il que cette décision venant dun pays agité par des crises identitaires et de fréquentes pulsions centrifuges était pour le moins inattendue. Huit mois plus tard, malgré les menaces et violences qui pèsent sur lui, le peuple timorais décide de prendre son propre destin en main. Le 30 août 1999, faisant fi des intimidations, 98 % des électeurs se présentent aux urnes. Une large majorité (78,5 %) opte pour lindépendance. La suite, on la connaît. Après proclamation des résultats, une vague de violence déferle sur le pays. Violence gratuite relevant plus dune attitude de dépit et dun esprit de revanche que dintérêts particuliers. Violence stupide, semblable à celle qui sest répétée maintes fois durant ce siècle sur différents continents : Allemagne nazie, Rwanda, Cambodge, Kosovo, ... Violence mettant en cause toute prétention au progrès moral de lhumanité. Pour expliquer cette violence de type génocidaire, on a mis en avant les exactions de milices intégrationnistes en omettant de préciser quelles avaient été créées, armées et guidées par larmée indonésienne. Pire encore, on sait à présent que les anciens membres de Kopassus (2) ont participé aux massacres. Les justifications officielles voudraient faire croire que « les soldats auraient agi en tant quindividus et non en tant que soldats ». Quelle ironie ! Quon se rappelle seulement que létat de siège avait été préalablement proclamé. Ces « héros » de la guerre non conventionnelle qui « courageusement » ont démontré leur efficacité devant des populations sans défense ont été bien formés et bien entraînés par les Américains et les Australiens. Et disposaient de liens avec les Special Action Services britanniques et les mercenaires sud-africains Executive Outcomers (3). Un grand peuple Mais cette naissance du Timor dans les affres de la douleur nous donne de nouvelles raisons de renouer avec lespoir en cette fin de siècle marquée de bien des désillusions. Ce « grand peuple », bien que petit par le nombre, sest en effet montré prêt à sacrifier sa vie en échange dun droit : celui de choisir son avenir. Face à un monde qui ne se mobilise que pour des biens matériels et financiers, les Timorais ont accepté de mourir pour sauver leur identité. Face à un monde qui ne reconnaît plus que le court terme, ils ont manifesté leur volonté de se projeter dans lavenir. Face à une mondialisation qui fragmente lhumanité en individualismes frileux, ils ont pris collectivement dénormes risques pour défendre des valeurs considérées comme dépassées: le peuple, la nation, la patrie. Ils ont opté pour un « vivre ensemble ». Autant de choix qui témoignent de leur soif de liberté. Dernière-née du millénaire, cette petite nation est un symbole porteur doptimisme pour notre monde. Encore faut-il quon la laisse vivre. Ces événements dramatiques ont provoqué, par contrecoup, un réel sursaut dans un autre petit pays : le Portugal. En devenant « européen », lancien colonisateur du Timor semblait en effet avoir perdu son ouverture au monde. Il était accusé, entre autres, doublier son passé de pourvoyeur de migrants en appliquant avec zèle la discipline de Schengen (4). Et voilà que tout un peuple, en rage et en larmes, se mobilise comme un seul homme contre la brutalité et linjustice qui accablent le Timor. Le Portugal a-t-il voulu se racheter de son passé de colonisateur et des lâchetés dont il a été accusé en 1975 ? Toujours est-il quà 15 000 km de là, le petit peuple de son ancienne colonie lui a offert une superbe occasion de se racheter. Ces cris dalarme repris aujourdhui par tout le Portugal, ont été pendant longtemps le seul fait de quelques ONG empêcheuses de tourner en rond. Cette ténacité, ainsi que les pressions diplomatiques qui se sont exercées auprès de lONU, ajoutées à la nomination en 1996 des deux prix Nobel de la Paix (5), ont permis daccélérer les événements. En optant finalement pour lindépendance le Timor a offert à la communauté internationale loccasion de retrouver son âme. Il aura néanmoins fallu 24 années pour que, face à un pouvoir indonésien qui perdait de plus en plus de crédibilité, lon se décide enfin à consulter les Timorais sur leur sort. En dépit de ces lenteurs, la communauté internationale a finalement refusé de persister dans les voies de la realpolitik et a choisi de défendre les droits dun petit peuple face à un géant de 200 millions dindividus. Une identité paradoxale Quelle est donc cette identité pour laquelle les Timorais se sont montrés prêts à mourir ? Certaines de ses caractéristiques ne sont pas faciles à cerner Habitués à trouver leurs racines dans une longue histoire au point davoir du mal à appréhender lavenir, les Européens ont tendance à considérer comme paradoxales ces jeunes « identités » qui ont à peine 25 ans dexistence. Marqués par les exigences de la logique et de la rationalité, au point de sinterroger en permanence sur les raisons de leur « vivre ensemble », ils ont du mal à comprendre les revendications dune identité née au cur de multiples contradictions Les Timorais se reconnaissent catholiques et membres du monde lusophone et même lusitaniens. En 1512, les Portugais débarquent dans lîle du Timor. Sils évangélisent avec zèle le pays, ils ne veulent pas pour autant en faire une colonie de peuplement. Lîle sera et restera, dans le « réseau asiatique portugais », un entrepôt après le XIXème siècle. Un seul exemple suffit à confirmer la nature des intentions portugaises sur le Timor. Au moment de linvasion des Indonésiens en 1976, seulement 2,5 % de la population (6) parlaient portugais. Aujourdhui, grâce à la scolarisation indonésienne qui a même assumé les dépenses des écoles catholiques, la langue écrite des Timorais est lindonésien (bahasa indonesia). Pour ce qui est des langues propres, le Timor Oriental en compte plus de 14 principales appartenant aux deux familles (austronésiennes et papoues) régionales (7). Toutes ces langues sont très minoritaires et bien localisées, sauf le tetum qui simpose à plusieurs zones, peut-être à cause de lusage que les missionnaires en ont fait au long des siècles. On ne doit pas non plus oublier que les deux principaux mouvements qui constituent aujourdhui le Conseil national de la résistance du Timor (CNRT) - lUnion démocratique timoraise (UDT) et le Front révolutionnaire pour lindépendance du Timor (FRETILIN) - sont indépendantistes.. Et si lUDT représente un parti recrutant dans les minorités assimilées, visant une indépendance progressive en liaison avec le Portugal, le FRETILIN, dinspiration initiale social-démocrate (8), avait le caractère populaire et mobilisateur du peuple maubère (9). La rupture entre ces deux mouvements, qui se sont opposés dans une guerre civile en 1975, et le bref gouvernement du FRETILIN après cet épisode, nont jamais mis en question leur commune volonté dindépendance. En ce qui concerne lidentité catholique, lEglise comptait, en 1974, 150 000 fidèles pratiquant une religion teintée dun certain syncrétisme. Durant toute la période qui a suivi linvasion indonésienne de 1975. elle a dénoncé constamment les massacres successifs et protégé la population dans les situations de détresse. Les prises de position de lEglise du Timor en faveur de la population et contre la brutalité de larmée indonésienne ont commencé à se manifester au moment même de linvasion. Au plus fort de la répression - on estime à plus de 200 000 le nombre des morts - la population sest tournée vers les religieux. Des prêtres se sont réfugiés avec des gens du peuple dans les montagnes, rejoignant les zones contrôlées par le FRETILIN. Dès 1976, face aux rumeurs provoquées par cet événement, le dernier évêque portugais de Dili, José Joaquim Ribeiro, avait protesté auprès du commandement de larmée indonésienne, faisant remarquer que « la troupe avec ses assassinats, pillages et viols était mille fois pire », sous-entendu « que le FRETILIN » (11) considéré alors comme « communiste ». En 1977, après le départ de Mgr Ribeiro, Mgr Da Costa Lopes, premier évêque timorais, est nommé administrateur apostolique du diocèse. Des divergences de vue apparaissent avec le nonce à Djakarta. A propos de ces prêtres qui avaient rejoint les « zones libérées », lévêque timorais avait rappelé que le FRETILIN comptait dans ses rangs bon nombre de personnes ayant une formation catholique, que beaucoup dentre eux avaient même fréquenté le séminaire, et il avait ajouté : « Il ny a rien de mal à cela » (12). A partir de 1981, Mgr Costa Lopes commence à dénoncer publiquement la situation, en particulier lenrôlement forcé de 50 000 Timorais pour la résistance du FRETILIN. Dans un témoignage écrit quil fait parvenir au Portugal et qui sera rendu public par une ONG (A paz é posivel em Timor Leste) il déclare: « Je sens une impérieuse nécessité de dénoncer au monde entier le génocide qui est en cours au Timor afin que, si nous devions mourir, le monde sache au moins que nous mourrons debout ». Ces prises de position de plus en plus fréquentes gênent considérablement la realpolitik du Saint-Siège et irritent le pouvoir indonésien qui semploie par tous les moyens à discréditer lévêque. Conséquence, Mgr Da Costa est poussé à la démission. Il mourra en exil au Portugal. En 1983, pour le remplacer le jeune Carlos Belo est nommé évêque. Cest le dernier essai dapaisement du Vatican qui cherche à éviter une éventuelle persécution des catholiques indonésiens. Le 6 février 1989, ce jeune évêque que lon avait cru docile et malléable, se révèle au monde en adressant une lettre au Secrétaire général de lONU. Il rappelle dans un langage simple et clair que « jusquà maintenant le peuple na pas encore été consulté. Ce sont les autres qui parlent au nom du peuple. Cest lIndonésie qui dit que le peuple a choisi lintégration, mais le peuple du Timor lui-même na jamais dit cela. Le Portugal veut laisser au temps le soin de résoudre le problème, mais pendant ce temps nous mourons comme peuple et comme nation. Excellence, il n y a pas de moyen plus démocratique pour connaître la volonté suprême du peuple timorais que la réalisation dun référendum, promu par les Nations Unies, en faveur du peuple du Timor ». En commentant sa lettre, le 15 mars 1989, il ajoute : « Cette lettre veut alerter le monde : les intérêts économiques et stratégiques ne peuvent servir de raisons pour violer les droits essentiels dun peuple, si petit soit-il ». Et, en juillet 1994, il justifie sa requête en se prévalant de sa responsabilité (13) : « Les Indonésiens me considèrent comme un adversaire irréconciliable, mais ils ont tort. En fait, je ne suis rien dautre quun observateur concerné. Comment pourrait-il en être autrement quand la dénonciation de linjustice fait partie du devoir dun évêque ? » Des années durant, il ny eut que cette petite église timoraise pour se faire lécho des souffrances du peuple. Il nest pas surprenant, dès lors, que la population catholique du Timor soit passée à 800 000 personnes sur un total de 950 000 habitants. Quiconque a vu les églises pleines et les manifestations dattachement aux pratiques religieuses ne peut accepter que lon qualifie le christianisme des Timorais de circonstanciel ou de convenance. Il sagit certes dun catholicisme traditionnel et fortement influencé par ses origines portugaises mais fervent et bien ancré dans les convictions du peuple. Un pays sous perfusion Ainsi les Timorais ont voté contre le maintien de leur pays dans la nation indonésienne. Ils lont fait dans lespoir de pouvoir maîtriser pleinement leur avenir. Saluons lautodétermination qui leur a permis daccéder à lindépendance. Il leur faut à présent reconstruire le pays. Il importe quils en soient les maîtres duvre. En Occident, et même ailleurs, on sinterroge sur la viabilité dun si petit pays qui compte moins dun million dhabitants. Une petite île perdue dans larchipel indonésien et dans un continent asiatique peuplé dun milliard dindividus. La réponse à cette question réside dans la détermination des Timorais eux-mêmes. Ils ont fait le choix de vivre ensemble - cela devrait suffire - et refusé de nêtre que la 27ème province de lIndonésie. Une province perdue au milieu de lagitation dun géant qui nen finit pas de trouver son identité. Comme tout homme qui vient au monde, le Timor-Oriental na pas choisi sa famille daccueil. Le nouveau pays est né dans le tiers monde, dans cette immense famille qui ne cesse de croître et dont les membres ont vécu en permanence dans la pauvreté et les affres de la misère. Aussi, comme tout enfant du tiers monde, il sera appelé à se battre pendant sa petite enfance pour survivre et contourner les pathologies sociales et chroniques qui lempêcheraient davoir des conditions de vie humaines. Pour le moment, le pays est sous perfusion. Perfusion de lurgence humanitaire. Celle-ci est devenue nécessaire et il faut se réjouir de sa présence. Mais cest un scénario qui se répète de plus en plus souvent et qui pourrait se résumer ainsi : « Il était une fois un méchant acteur que les pays, "garants de lordre international", avaient bien nourri et rendu puissant pour achever quelques sales besognes. Un jour, cet acteur se rebelle et décide de faire le mal à son propre compte. La communauté internationale est alors interpellée et soumise à une grande pression. Elle commence par gesticuler. Après de longs pourparlers, les "grands" examinent ce quils peuvent faire, ce quils veulent faire... La machine de lONU, déjà très lente, tarde encore plus à se mettre en marche. Quand enfin les forces de paix arrivent, les massacres, les pillages et les exactions ont déjà perpétré leur uvre de mort. Alors laide humanitaire devient nécessaire et urgente. Elle tente, tant bien que mal, de remédier aux graves dysfonctionnements provoqués par notre civilisation. Résultat, les uns sont amenés à reconstruire ce que dautres ont détruit ! Et ainsi de suite (14)... » Quel développement pour Timor ? La deuxième étape sera celle de laide au développement. Dom Carlos Belo a déjà évoqué, au cours de son séjour en Allemagne, en septembre dernier, un « plan Marshal » pour le pays. Xanana Gusmao, président du Conseil national de la résistance du Timor, lors de sa visite au Portugal, également en septembre, a manifesté de son côté lexigence du CNRT de participer à ladministration initiale du pays. Il a aussi fait remarquer que le Timor Oriental souffrait dun manque patent de cadres et de compétences, et a sollicité laide internationale pour le développement. Pour le moment, le Conseil de sécurité de lONU sest contenté dautoriser la mise en place dune administration onusienne sous la direction du Brésilien Sergio Vieira De Mello. La question primordiale est de savoir ce que les uns et les autres mettent sous le terme de développement. En ces temps de mondialisation effrénée, le développement semble devenu un sujet démodé. Le modèle économique dominant, qui sest transformé en « pensée unique », ne reconnaît comme règle que le marché sans contraintes qui, de plus en plus, se traduit dans les faits par le marché financier sans frontières. La logique financière nest pas sensible aux cycles longs ni aux investissements publics et sociaux quexige toute uvre de développement. Le marché nest concerné que par le profit et na que faire de lEtat dont le rôle est pourtant dorienter la politique vers la distribution de la richesse et le bien commun. Or, le développement durable na de chances de réussir que si lon place lhomme au centre des préoccupations de la vie sociale et économique. Cette divergence dans la conception du développement pourrait être paradoxalement bénéfique au Timor. Le pays nest pas grand, sa population ne dépasse pas le million. Les dépenses de reconstruction ne devraient pas prendre des proportions démesurées. Laide au développement ne demandera pas de grands « sacrifices » de la part de la coopération bilatérale et multilatérale. De plus, les richesses du pays nattireront pas les convoitises des raiders. Théoriquement, les conditions sont réunies pour quon laisse Timor se développer selon la volonté, les besoins et les rythmes de ses habitants. Pourtant, nous avons de bonnes raisons de craindre que ce peuple, qui a survécu à la violence, ne vienne à être menacé détouffement et noyé sous laide. Y compris celle qui relève de la bonne volonté. Quelle tragique ironie de lHistoire si ce peuple, qui a connu les pires dangers pour gagner le droit à lautodétermination, venait à être privé de la possibilité de choisir son avenir et de la manière de le bâtir ! Concrètement, que va-t-il se passer ? Il faut dabord sattendre à une aide officielle tant bilatérale que multilatérale. Elle sera souvent octroyée selon les orientations des institutions qui appliquent la logique officielle de lactuel ordre économique international. Le risque est grand, dans cette logique, que les pauvres, convalescents de laide humanitaire, ne soient pas consultés. Dans le même temps, il est à prévoir une aide privée, assurée par des bureaux détude et par des organisations non gouvernementales (ONG). Les premiers seront chargés des opérations dimportance qui mobilisent beaucoup de moyens. Ces bureaux détude sont les clients des coopérations officielles dont ils doivent obligatoirement partager les points de vue. En ce qui concerne les ONG, leur coopération risque dêtre dispersée, et pas dans le sens positif de la décentralisation et dune créativité respectueuse des originalités, des besoins et des intuitions des interlocuteurs à la base. Cela, cétait lapanage des ONG dont la multiplicité représentait bien lexpression de la société civile. Aujourdhui, on ne croit presque plus à cette créativité là. On croit plutôt à la concentration (15). La dispersion à laquelle on risque dassister est celle de la concurrence et de labsence dentente entre ONG. En outre, il arrive souvent que les ONG naient plus la même vision du développement. De plus en plus de divergences apparaissent dans la pratique et dans les idées. Dans le passé, la logique de coopération préconisée par le « développement humain » sattachait à commencer par les gens du peuple. Il sagissait de laisser ces derniers identifier ce dont ils avaient besoin, et laction de développement était destinée à les aider à découvrir les moyens de résoudre leurs problèmes. Cette logique est aujourdhui abandonnée. En quarante années dexpérience, le développement, théorique et pratique, est devenu une discipline « sérieuse ». Elle a formé probablement plus de « techniciens développeurs » venus de lextérieur quelle na suscité de capacités parmi les populations des pays pauvres. Les raisons en sont multiples. On a constitué dans ces pays des classes dirigeantes qui comprennent mieux la logique des intérêts extérieurs - dont elles sont fréquemment solidaires - que la logique des intérêts des populations elles-mêmes. En général, le développement moderne exogène provoque le démantèlement des systèmes traditionnels, libérant ainsi des masses de personnes quil est incapable de réintégrer ailleurs. Car les bailleurs de fonds de tout bord sont impatients. Les financiers ne connaissent que le court terme. Il ny a donc plus de temps à perdre avec des habitudes et des cultures dailleurs condamnées à disparaître ! Moralement, le risque est grand de substituer les connaissances techniques ou techno scientifiques à la pratique sociale, de confondre science et morale. Dans cette logique, celui qui sait (au sens de science) a la prétention de savoir (au sens de sagesse), certainement mieux que les intéressés eux-mêmes, comment les rendre heureux. Il serait souhaitable pour le Timor-Oriental que lon passe rapidement de la logique durgence à la logique de développement, que lon évite de mettre en uvre de gros projets (à lexception de ceux qui savèrent nécessaires), et surtout que lon donne priorité aux petits projets permettant une intense participation dun maximum de gens du peuple. Enfin, que lon pense dabord aux hommes et aux femmes et seulement après aux techniques et aux « gros sous ». Lidéal serait quil y ait une concertation entre les ONG qui prétendent intervenir dans une perspective humaine pour quelles concentrent leur attention sur la promotion, à tous les niveaux, des ressources humaines du pays. Et pour quelles sunissent de façon à contraindre « les aides officielles » à écouter les demandes du peuple, ses centres dintérêt, ses besoins concrets, ses rythmes et ses capacités à assumer son propre développement En un mot, pour permettre que laide arrive aux populations et que cette aide soit à leur portée. Lurgence : former des citoyens Parmi les acteurs à écouter et à soutenir, lEglise timoraise ne doit pas être oubliée. Elle a souffert dans son corps et dans son esprit. Depuis des années, elle na cessé de célébrer ses martyrs, allongeant dramatiquement la liste de son « mémento des morts ». Mais ces derniers jours, au moment où le peuple vivait mort et résurrection, elle a été invitée avec plus dinsistance encore à participer à ce sacrifice de la population. Cette Eglise pleure la mort et la disparition dune grande quantité de fidèles parmi lesquels des leaders, des séminaristes, des religieuses, des diacres et quelques prêtres. En revanche, force est de constater quelle na pas subi dimportantes pertes matérielles (16). Sous le poids de tant de souffrances, sa force morale a grandi. Il ne faudrait pas cependant quelle cède a la tentation den faire une source de pouvoir. Des années durant, cette force morale a été mise au service de la protection des Timorais, mais aussi dune réconciliation difficile dont les tentatives répétées pour quelle aboutisse doivent être aujourdhui poursuivies. On a parlé plus dune fois de risques de « polonisation », de lEglise du Timor. On devrait pouvoir se rassurer en lisant ce que lévêque de Baucau, Dom Basilio Do Nascimento, disait à propos même des tâches subsidiaires de son église dans une interview à La Vie (17) : « Après avoir incarné la résistance du peuple timorais, notre Eglise doit maintenant revenir à sa mission religieuse. Nous ne pouvons pas continuer, comme cela est le cas aujourdhui, à diriger tant décoles, dorphelinats et duvres sociales. La reconstruction du pays passe par nous, mais elle passe aussi par un rapide transfert de pouvoir aux autorités civiles. Lévêque que je suis aspire à redevenir davantage le prêtre que jétais ». LEglise, de par sa présence auprès de la population, est la seule institution qui offre un espace dencadrement à la majorité des habitants de lîle. Elle devra être attentive à maintenir cet espace pour que la population puisse se ressaisir, soigner ses blessures et dépasser ses traumatismes. Dans limmédiat, sa tâche la plus importante est de contribuer à la réconciliatiot. On parle déjà du troisième Dare, du nom de la ville timoraise où sest tenue la première des deux réunions en faveur de la réconciliation, en septembre 1998 (18). Ce rôle de réconciliation, lEglise a essayé de le jouer durant les événements sanglants de septembre 1999, comme en témoigne Dom Basilio dans une interview à La Croix (19) : « Quand nous avons vu la terreur qui régnait, nous nous sommes tous mis ensemble, les autorités civiles, les bupati (administrateurs de la ville), le chef de la police et le commandant militaire, ainsi que les milices, et nous avons dialogué ». Aujourdhui, les leaders du CNRT invitent, eux aussi, les Timorais à cette réconciliation. Xanana Gusmao et José Ramos Horta ont manifesté cette préoccupation lors de contacts fréquents avec la presse mondiale. Viennent ensuite les tâches dont, aux dires de certains, lEglise devrait être déchargée : les hôpitaux, les écoles, les uvres sociales. LEglise avait constitué un important réseau décoles quelle avait pu créer avec lappui de lEtat indonésien. La procédure de collaboration était simple. LEglise décidait de fonder une école, construisait lédifice, recrutait ses propres enseignants. LEtat laidait en assumant une partie des frais. Il mettait aussi à sa disposition des enseignants du public à partir de candidatures proposées par elle. Nul ne peut ignorer cet effort de lEtat indonésien en faveur de la scolarisation des Timorais. Il faut aussi rappeler que le salaire dun enseignant du public au Timor-Oriental était deux fois plus élevé que celui des enseignants dautres îles. Cela ajoute à la gravité du problème éducatif auquel le tout nouveau pays va être confronté. Les deux réseaux (privé et public) ont été démantelés avec le départ des enseignants indonésiens. La tâche est donc immense. Cest sans doute une des plus grandes préoccupations des futurs responsables du nouvel Etat, les problèmes de politique linguistique nationale et de langue scolaire ne faisant que les aggraver. LEglise ayant été très engagée jusquà un passé récent dans le travail déducation ne peut sérieusement se dérober à cette tâche délicate. Le défi qui se pose à elle est de collaborer à la nouvelle conception du système éducatif du pays et à sa mise en uvre en engageant ses ressources humaines propres et en mobilisant des ressources extérieures Le problème sera semblable pour les réseaux de soins de santé et lassistance sociale. Même si, dans ce domaine, il est plus facile dimaginer lapport qui peut être fourni par des agences daide étrangères. Enfin, sagissant du développement, le retour sur « la pastorale », tel que le préconise Dom Basilio, ne devrait pas signifier un repli de lEglise sur elle-même. Au contraire, un travail pédagogique avec les laïcs chrétiens devrait être le meilleur garant de sa contribution au développement. Un premier travail urgent que lEglise peut réaliser est doffrir son cadre, son espace pour que la population reconstitue son tissu social, soigne ses traumatismes moraux, réunisse à nouveau les familles, rassemble les dispersés Elle peut promouvoir auprès de ces personnes une action spécifique pour les aider à surmonter leur détresse, rechercher un nouveau sens à leur vie, retrouver la paix et se donner une espérance. Un formidable travail de restauration est ainsi a réaliser avec les énergies du peuple lui-même. Dom Basilio, dans son interview à La Croix (21), déclarait : « Ici, lEglise a dabord été la défense, le refuge des Timorais contre les abus (...). Ensuite elle a été appelée à jouer un rôle de réconciliatrice [...]. Pour lavenir, je pense que nous allons avoir un troisième rôle. LEglise, en tant quinstitution est appelée à structurer lhomme timorais, à préparer ceux qui vont avoir la tâche de reconstruire le pays. Après toutes ces violences ils doivent faire une catharsis, retrouver les valeurs chrétiennes, extirper cette haine ». Cest ce rôle essentiel quelle a à jouer auprès des fidèles : restructurer lhomme et préparer ceux qui auront la lourde tâche de construire le pays. Cela représente sans doute une véritable conversion pour une Eglise qui est demeurée assez traditionnelle de par ses origines, et très cléricale. Une Eglise qui, jusquà présent, reconnaissait peu la responsabilité et le rôle des laïcs et même des religieuses qui sont pourtant plus de 600 dans le pays. La grande contribution de lEglise dans cette nouvelle étape de développement du pays devra être cette conversion pastorale dont la formation de chrétiens adultes, par lémancipation du laïcat en son sein, représente lélément le plus important. Le diocèse de Baucau a demandé quune étude, commencée par le père jésuite Karim Albrecht (22), soit étendue à lensemble des diocèses et utilisée par les paroisses. Cette étude permettrait de réfléchir sur les besoins du pays en matière de développement et de mettre en route, déjà au niveau des paroisses, un processus de formation à la citoyenneté. Une urgence qui, si elle nest pas prise en compte à temps, risque de compromettre pour longtemps lavenir du pays. Lexemple de Baucau et plus largement du Timor Oriental montre que, dans un monde fortement sécularisé, les religions peuvent jouer un rôle essentiel : celui de contribuer à responsabiliser leurs fidèles pour quils deviennent des citoyens à part entière dans leur pays et dans le monde. Notes (1) Régime démocratique entre 1949 et 1959 puis régime spécial de « démocratie guidée » jusquau coup dEtat de 1965. (2) Troupe délites aux ordres de Prabowo, beau-fils de Suharto, dissoute avec larrivée au pouvoir de Yusuf Habibie et la nomination du général Wiranto aux armées. (3) Le Monde diplomatique, octobre 1999, R. Bertrand. (4) Traité européen supprimant de facto les frontières entre la majorité des pays de lUnion européenne et appliquant les mêmes politiques à légard de limmigration et de lasile. (5) Le Prix Nobel de la Paix a été décerné à Mgr Carlos Felipe Ximenes Belo (administrateur apostolique de Dili) et José Ramos Horta., ancien ministre des Affaires étrangères du FRETILIN et aujourdhui vice-président du CNRT. (6) Certaines personnalités dEglise ont cherché à maintenir une mémoire portugaise, mais on peut se demander sil ne sagissait pas plus dun volontarisme émanant de quelques personnes. Les prêtres, en particulier les jeunes, ne parlent pas tous le portugais. (7) Des études portugaises, dans les années 1960, ont recensé 31 groupes linguistiques. (8) Les principaux leaders du FRETILIN (Xavier do Amaral et Nicolau Lobato) pouvaient être considérés comme des chrétiens progressistes ou de gauche. Ce nest quaprès quon reconnaît une influence marxiste dans le mouvement. Cette influence explique laccusation de « communiste » par ses adversaires (régime salazariste au Portugal, de Suharto en Indonésie, UDT...). (9) Quelques auteurs reconnaissent dans ce terme une note de mépris des anciens coloniaux pour des « indigènes non assimilés ». (10) Au dernier recensement portugais en 1974, les catholiques étaient 159 000, représentant 30 % de la population. (11) Geoffrey Hull, East Timor: Just a political question ? Document publié par la Commission « Justice et paix » de la Conférence épiscopale australienne et traduit en français dans Dossiers et documents N° 9/92 du numéro 143 dEglises dAsie (16 novembre 1992). (12) Informations catholiques internationales (ICI), n° 167, août 1982. (13) Le Monde, 12 octobre 1996, Jean-Claude Pomonti. (14) Les organisations humanitaires ont pris de nos jours une grande importance : ce sont peut-être les seules ONG qui ont connu une véritable croissance. Elles comptent avec le support des gouvernements et des populations des pays riches dont la solidarité se mobilise plus facilement pour soigner les effets des catastrophes que pour les prévenir. La croissance de ces organisations se manifeste par le souci permanent daugmenter et de diversifier leurs services de façon à être capables doffrir une gamme plus complète de produits a leur clientèle. (15) On sait que les organismes daide commencent à se concentrer en conglomérats. On découvre même une espèce de petit cannibalisme malthusien entre ONG, concentration et cannibalisme stimulés et appuyés par des organismes daide multilatérale et par les gouvernements. (16) Aucune église na été détruite contre 60 brûlées pendant les émeutes dans lîle de Java au mois de novembre 1998. Cela confirme que le conflit de Timor na pas été un conflit de religions comme certains lont laissé croire. (17) La Vie, 7 octobre 1999, Richard Werly. (18) La 2ème Rencontre de réconciliation a eu lieu à Djakarta, fin juin 1999. (19) La Croix, 6 octobre 1999, Marie-Pierre Vérot. (20) La réconciliation et la pacification sont aussi importantes parce quon devrait dès maintenant pouvoir penser au retour de médecins indonésiens au titre dune future coopération entre les deux pays. Xanana Gusmao a soulevé cette question à plusieurs reprises. (21) Cf. note 19. (22) Karim Albrecht, prêtre jésuite dorigine allemande et de nationalité indonésienne, a été assassiné le 11 septembre 1999. Repères historiques Les royaumes hindou et bouddhiste qui se sont développés sur les îles de Java et Sumatra depuis le VIIème siècle succombent peu à peu à lavancée de lislam au cours du XIVème siècle. Présents dans larchipel depuis 1511, les Portugais arrivent à Timor en 1520. Entre le XVIIème et les débuts du XXème siècles, la présence portugaise dans larchipel se réduit progressivement. Des 1653, les Hollandais occupent la partie ouest de lîle de Timor. En 1904, un traité entre la Hollande et le Portugal définit les frontières actuelles de la colonie portugaise de Timor également lenclave de Oekussi et les îles dAtauro et Jaco). Durant la deuxième Guerre mondiale, le Japon occupe larchipel, y compris le Timor-Oriental. Avec la défaite du Japon, les nationalistes indonésiens, sous la conduite de Sukarno, déclarent lindépendance de lIndonésie le 17 août 1945. En 1965, Sukarno est renversé par un coup dEtat militaire fomenté par le général Suharto. Une violente répression sabat alors sur les « communistes » faisant près dun million de morts. Le 25 avril 1974, le président Caetano (successeur de Salazar) est renversé pacifiquement au Portugal. Le colonisateur se retire de Timor et laisse le champ libre à lintervention indonésienne fin 1975. Lannexion ne sera jamais entérinée par les Nations unies. En 1998, Suharto est contraint de démissionner. Il est remplacé par Yusuf Habibie. Le régime indonésien entre dans une phase de mutation. Une proposition de consultation sur un projet dautonomie élargie en faveur de Timor-Oriental est faite par le président Habibie en janvier 1999. Le 5 mai, lIndonésie et le Portugal, sous légide des Nations unies, signent un accord au terme duquel la population est-timoraise devra être consultée par référendum. Le 30 août 1999, une majorité de 78,5 % opte pour lindépendance. Le résultat des élections entraîne une répression violente de la part de larmée et des milices. Lintervention des casques bleus de lONU mettra fin aux violences. Le 20 octobre 1999, Abdurahman Wahid est élu président de la République dIndonésie. Megawati Sukarnoputri, fille de Sukarno, devient vice-présidente. Repères géographiques Situé à 600 kilomètres des côtes australiennes, le Timor-Oriental a une superficie de 14 615 km² (enclave de Oekussi et des îles dAtauro et Jaco compris). Sa population est évaluée à 950 000 habitants. La capitale, Dili, en comptait environ 200 000 avant les événements violents de lautomne 1999. Ses ressources sont relativement diverses : agriculture (le pays est exportateur de café), forêt, pétrole. Ref.: Dossiers et documents, n.1/2000, Janvier 2000.
|