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Robert
Schreiter Que devient la mission "ad gentes " ? L’Encyclique du pape Jean-Paul II "Redemptoris Missio", sous-titrée "Validité permanente du mandat missionnaire de l’Église", était un éloquent appel à rénover la ferveur missionnaire dans l’Église. Dans cette encyclique, le Saint-Père présente, une fois de plus, le fondement théologique de la mission tel qu’il avait été établi au Second Concile du Vatican : en fait, près du quart des références dans l’encyclique en appellent au Décret "Ad gentes " sur l’activité missionnaire de l’Église. Il continue en exposant les horizons de la mission de nos jours et les moyens de la réaliser, et il termine par une réflexion sur la spiritualité missionnaire. C’était la première encyclique sur l’activité missionnaire depuis le Concile, et elle laissait entendre qu’il était urgent de recentrer les efforts de l’Église vers la mission. Un thème sous jacent dans l’encyclique, et qui réapparaît de temps en temps dans le texte, c’est que la motivation missionnaire a fléchi, et l’activité missionnaire elle-même a diminué. De fait, ceux qui sont au courant des discussions durant les trente dernières années sur la théologie et l’orientation de la mission y reconnaissent le souci du Pape à ce sujet. S’il y a eu besoin d’une encyclique comme "Redemptoris Missio", c’est qu’il y avait un problème. Après le Concile, on s’était en effet posé avec acuité des questions sur le but de la mission, même chez les missionnaires. La crise des années 1960 et 1970 n’était pas seulement théologique : la décolonisation et l’accès à un nouveau statut de nombreux territoires de mission avait provoqué des appels à un "moratoire" sur la mission, particulièrement en Afrique. Pour la missiologie catholique, telle qu’elle était pratiquée par les instituts religieux qui envoyaient des missionnaires, le symposium du SEDOS de 1981 a représenté un tournant dans la discussion. Avec cette réunion, on a pu constater qu’on avait changé : on ne mettait plus du tout en question le but de la mission, mais on se concentrait sur la façon dont la mission devait se réaliser. Pourtant, même avec ce genre de réorientation, les questions sur la mission, et donc obligatoirement sur la mission ad gentes, demeuraient comme une menace sous la surface des discussions. Que "Redemptoris Missio" ait paru une dizaine d’années après cette réunion en est la preuve. Et maintenant, dix ans plus tard, il est bon que nous revenions nous-mêmes sur la question : où en est la mission, et que devient-elle ? et particulièrement la mission ad gentes. Dans cet exposé, on m’a demandé de rechercher les défis à venir pour la mission ad gentes. Il est évident qu’on ne connaît pas l’avenir. Mais en nous basant sur ce que nous savons maintenant, nous pouvons présenter des propositions prudentes et réfléchies sur ce que l’avenir pourrait être. Et pour ce faire, nous devons regarder d’abord d’où vient cette question : pourquoi pensons-nous que la mission ad gentes pourrait avoir désormais une orientation quelque peu différente de celle qui était suivie jusqu’ici ? Dans la première partie, je rechercherai donc les facteurs qui créent ce climat de doute et font poser la question de défis auxquels la mission ad gentes aurait à s’affronter. Sur la base de ces facteurs, je voudrais ensuite considérer les conditions qui ont contribué à donner une forme particulière à la mission ad gentes dans le passé récent. Certaines de ces conditions sont en effet en train de changer, ce qui aura naturellement un impact sur la mission ad gentes. À partir de là, nous passons à une troisième et dernière partie qui suggère quelle direction va prendre la mission ad gentes. Tout ceci est donné pour orienter en quelque sorte la discussion et fournir une façon — et il y en aura certainement d’autres — d’envisager la situation de la mission, actuellement et à l’avenir. I. Pourquoi nous posons-nous la question ? Pour commencer cette discussion, demandons-nous d’abord pourquoi cette question au sujet de défis à la mission ad gentes. À mon avis, nous avons connu trois types de changements qui nous ont amenés à penser que la mission ad gentes allait peut-être dans une direction différente de celle qu’elle avait prise auparavant. Changements dans la théologie de la mission, changements dans le monde où la mission est à l’œuvre, et changements dans les agents de la mission. Voyons-les un à un. Changements dans la théologie de la mission Dans les cinquante dernières années, il y a eu dans la théologie des changements de point de vue significatifs qui se sont répercutés sur les idées au sujet de la mission ad gentes. Ces changements ont, d’une façon ou d’une autre, leur origine dans la théologie de la mission qu’on trouve en différents endroits dans les documents de Vatican II. Il est important de noter ici que l’origine de ces variations se trouve dans Vatican II, mais que les directions prises par ces théologies pourraient ne pas exprimer ce que les documents originaux voulaient faire entendre. Et de fait, face aux positions théologiques qui en sont finalement sorties, Paul VI comme Jean-Paul II ont demandé bien des fois qu’on relise avec plus d’attention ces documents. Trois de ces variations méritent notre attention. La première variante est la tendance à regarder l’Église entière comme missionnaire, comme dans la mission ad gentes. Cela aboutissait à ne plus considérer l’action missionnaire comme spéciale parmi les autres activités de l’Église. La base théologique qui fait voir la mission comme une action qui touche toute l’Église, c’est qu’on comprend la mission comme l’action de la Sainte Trinité sur le monde : la mission est alors confiée à l’Église, en tant que l’Église participe à l’œuvre salvifique de Dieu. Le but même de l’existence de l’Église, c’est donc la mission. Cette théologie en elle-même ne pose pas de problème. Et, en effet, elle a été accueillie comme donnant un fondement plus large à la mission dans l’Église. Le problème n’est pas au niveau de la théologie, mais au niveau de la compréhension et de la stratégie. Si toute l’Église est pour la mission, quel est donc le rôle spécifique des instituts missionnaires ou celui des missionnaires envoyés ad gentes ? On a fait bien des essais de réponse à ce problème, et, pourtant, la question ne semble pas résolue. Bien sûr, on peut dire que cela vient d’une compréhension insuffisante de la théologie exposée dans "Ad gentes ", mais on doit s’interroger : pourquoi cette incompréhension continue-t-elle ? Et comment affecte-t-elle l’identité et la spécificité de ceux qui ont une vocation de missionnaire ad gentes ? Le deuxième changement concerne les formes d’évangélisation. Le plus important, c’est l’introduction du dialogue avec la proclamation. Redemptoris missio tente d’établir une relation entre dialogue et proclamation. Le document Dialogue et Proclamation, présenté à la fois par la Congrégation pour l’Évangélisation des Peuples et par le Conseil pontifical pour le Dialogue interreligieux, juste quelques mois après Redemptoris Missio, essaie d’aller encore plus loin. La mission signifiait la proclamation de l’Évangile à ceux qui ne l’avaient pas entendu : c’était assez clair. Mais l’importance donnée au dialogue par le document Nostra aetate à Vatican II montrait qu’elle n’était pas seulement cela, et nombre de questions se posèrent. En témoignant du respect pour les autres traditions religieuses, et en ouvrant avec elles un dialogue au lieu d’une apologétique pour prouver leurs erreurs, il devient problématique de joindre ensemble le but de la proclamation et celui du dialogue. Les documents ecclésiastiques et les publications théologiques ont bien cherché à expliquer et à clarifier les relations entre les deux, mais tout reste encore confus. Si le dialogue (ou du moins un certain type de dialogue qui vise à respecter l’autre) est vraiment un but en soi, que devient alors la proclamation telle qu’on l’entendait traditionnellement, et a fortiori la mission ad gentes ? Le troisième changement théologique découle du précédent. Le respect accordé aux autres religions présuppose en elles quelque élément ou caractère salvifique. Ceci est quelque chose que Lumen Gentium, Nostra aetate, et Ad gentes ont tous reconnu. Dans chacun de ces documents, cet élément de salut a été posé et affirmé, mais pas vraiment expliqué. À chaque fois, l’action salvifique complète et ultime de Jésus Christ était aussi affirmée. Comment relier ces deux réalités — le salut dans les autres religions et le salut dans le Christ — a été le sujet d’un intense débat théologique dans la deuxième partie du XXe siècle. Et ce débat n’est pas encore parvenu à sa conclusion. C’est certainement un point très délicat, mais il a une importance fondamentale pour la mission. Et si l’Église catholique a résolument pris une position qu’on a appelée "inclusiviste", cela ne clôt pas la discussion. Les catégories mêmes qu’on utilise pour caractériser les diverses positions sont toujours objet de débat. À ce point de la discussion, une clarification des valeurs à conserver, les catégories du discours à employer, et la signification des diverses trajectoires d’argumentation sont encore à discerner. Et alors même qu’on en parle, le problème de ce qu’on appelle la théologie des religions continue à soulever des discussions passionnées. Il est d’importance cruciale pour la mission ad gentes de déterminer comment le salut par le Christ doit être compris face aux religions du monde. Si, en effet, le salut peut être obtenu de Dieu dans les autres religions, quel est donc le but de l’action missionnaire chrétienne ? Pourquoi devrions-nous alors aller ad gentes, prêcher aux nations ? Selon ces idées théologiques, est-il seulement légitime de le faire ? Ces problèmes, tous trois issus de la théologie de la mission exprimée dans les documents de Vatican II, continuent à être débattus. Entre-temps, ils soulèvent d’incessantes questions pour la mission ad gentes, au sujet de sa spécificité, de ses buts et même de sa légitimité. On peut dire que la compréhension véritable de la relation entre les idées théologiques de Vatican II sur la nature de la mission, la relation entre dialogue et proclamation, et la théologie des religions finira bien par apparaître. Mais les incertitudes demeureront tant que ces relations n’ auront pas été clairement définies. Les changements dans le monde où la mission est en activité En plus des changements en théologie, les changements dans le monde où les missions travaillent ont un effet sur notre façon de voir les futurs défis à la mission ad gentes. Je voudrais souligner ici deux de ces changements dans le monde. Le principal de ces changements, c’est l’arrivée de la globalisation. Bien qu’elle comporte bon nombre de similitudes avec l’expansion coloniale de l’Europe du quinzième au dix-neuvième siècle, la globalisation, qui commença dans les dix dernières années du vingtième siècle, diffère par l’extension qu’elle a prise, l’intensité des liens qu’elle a créés entre les peuples, la rapidité avec laquelle l’information et les capitaux circulent, et par son impact. Une première chose que la globalisation est en train de changer (nous parlerons des autres à la fin de cet exposé) porte sur la notion de territoire et d’État-nation. Du fait des techniques de communication, information et capitaux circulent et les frontières des États nationaux, qui avaient servi de trame à l’économie politique depuis le Traité de Westphalie en 1648, ont perdu de plus en plus d’importance. Avec les déplacements et migrations de peuples, et aussi l’irruption de forces culturelles globales sur des communautés particulières, une "culture" signifie de moins en moins un territoire. Même si l’État national et le territoire culturel ne vont jamais disparaître totalement (comme on le craignait dans les premiers stades de la globalisation), leur importance a largement diminué. Que signifie cela pour une mission qui se dit ad gentes, si le monde n’est plus nettement divisé en groupes culturels et ethniques ? Les Instituts missionnaires ad gentes ont essayé de redéfinir les termes ad gentes et ad extra (qui signifient simplement qu’on sort de chez soi), ou plus récemment comme ad altera (c’est-à-dire qu’on va à ceux qui sont vus comme "autres"). Le déplacement des frontières qui définissent "les nations" et "les autres" soulève des problèmes aussi bien au sujet de l’action missionnaire que de sa base rationnelle. De quelque façon qu’on juge ces changements dans l’environnement du monde dans lequel la mission ad gentes s’applique, ils posent vraiment des problèmes d’une particulière importance pour notre discussion. Et il faut en tenir compte lorsque nous nous tournons vers l’avenir et ses défis. Changements chez les missionnaires Il nous faut aussi voir les changements chez les missionnaires, acteurs de la mission. Je songe ici spécialement aux Instituts missionnaires, même s’il faut, pour être complet, tenir compte des missionnaires laïcs et des volontaires qui s’offrent à la mission pour de courtes périodes limitées. Les Instituts missionnaires établis au dix-neuvième et au début du vingtième siècle comme des sociétés nationales qui envoyaient des missionnaires ont vu chuter le nombre de leurs membres. La moyenne d’âge est supérieure, et les nouveaux sont très peu nombreux. Qu’en sera-t-il à long terme ? Pour les Instituts qui accueillent maintenant des membres des régions où ils ont commencé leur action missionnaire, la plupart des nouveaux membres viennent de ces anciennes missions, tandis que les ressources financières pour soutenir l’action ad gentes viennent des pays qui envoyaient autrefois du monde. Les Instituts de mission ad gentes sont désormais confrontés à deux autres changements. Dans certaines régions où ils avaient d’abord été évangéliser, ils se trouvent maintenant dans l’Église locale comme une partie, un groupuscule, et, de ce fait, n’ont plus réellement de rôle dans la première évangélisation. Pour diverses raisons, ils n’arrivent pas à s’extirper de ces situations. Un second facteur, c’est l’émergence de nouveaux Instituts de mission ad gentes dans des pays qui, encore récemment, étaient eux-mêmes territoires de mission. Quels seront les attitudes et les points de vue de ces missionnaires qui viennent de régions d’Afrique ou de Corée du Sud ? Tous ces changements, dans la théologie, l’environnement et dans les Instituts missionnaires eux-mêmes, jouent un rôle au moins sous-jacent dans la façon de formuler les questions sur la mission ad gentes aujourd’hui, et surtout dans la façon dont la mission se fera demain. Je reviendrai sur ce sujet dans la troisième partie. Mais il nous faut cependant continuer d’abord la seconde partie, en portant notre regard sur le passé récent qui a formé notre vision de la mission ad gentes. Il est important de combiner cela à ce qui vient d’être dit au sujet des changements, de manière à présenter quelques idées bien élaborées au sujet de l’avenir. II. Les conditions qui façonnent la mission ad gentes Dans la première partie de cet exposé, nous avons considéré trois groupes de facteurs supposés indiquer les directions que pourrait prendre la mission ad gentes dans la période qui vient. Dans cette deuxième partie, je voudrais centrer l’attention sur un élément qui a contribué à donner forme à la mission ad gentes durant les deux derniers siècles. Ce facteur particulier n’est pas nouveau pour nous, mais j’espère qu’en y appliquant notre réflexion nous pourrions avoir quelques idées utiles pour préparer la route à suivre. Tous ceux qui ont étudié l’histoire missionnaire savent que l’engagement de l’Église dans la mission ad gentes n’a pas été une activité continue le long des deux millénaires de l’existence de l’Église. Il y a eu de longues périodes où il n’y avait guère d’activité missionnaire. En réalité le passage de la fin de l’Évangile de Saint-Matthieu (28, 18-19), où le Christ envoie ses disciples aux nations n’est devenu un vibrant appel à la mission qu’au dix-septième siècle. De plus, l’action missionnaire a rarement commencé toute seule ou séparée des conditions concrètes des sociétés d’où elle est apparue et où elle s’est appliquée. Elle s’est servi des infrastructures qui existaient selon les époques et les lieux. Déjà les voyages missionnaires de l’Apôtre Paul tels que les racontent les Actes des Apôtres ont suivi le tracé des routes commerciales et des voies impériales romaines. On ne devrait donc pas s’étonner que l’action missionnaire qui a soudainement démarré avec les voyages d’Européens hors d’Europe à la fin du quinzième siècle ait été intimement liée aux plans d’expansion de l’Espagne et du Portugal, puis de la France, de la Hollande et de l’Angleterre. L’influence de la colonisation L’histoire conjuguée de la colonisation et de la mission a été souvent racontée autant par les adversaires que par les défenseurs de la mission. Je n’ai pas l’intention d’y revenir. Je voudrais plutôt insister sur un aspect de cette histoire, à savoir que les visions expansionnistes de l’Europe ont fourni l’infrastructure pour une mission ad gentes organisée et concertée. L’empire colonial a non seulement fourni l’infrastructure nécessaire pour le transport, la protection et même l’appui financier aux missionnaires, mais il est indubitable qu’il a aussi donné forme à un type de pensée sur l’organisation de la mission, tant à la base de départ que dans les pays lointains. On peut reconnaître les efforts personnels des missionnaires par l’histoire. Mais la mobilisation des instituts religieux — et plus tard la fondation d’instituts spécialisés pour la mission — ont suivi les traces et même ont utilisé la rhétorique militaire des bâtisseurs d’empires. En disant cela, je ne désire pas réduire la mission ad gentes à un sous-produit de la colonisation. Ce serait simpliste et inexact. Souvent des missionnaires sont devenus des adversaires de la colonisation, se mettant du côté des populations locales face aux colons. Des missionnaires ont sauvé les cultures locales en écrivant les langues parlées indigènes, alors que la colonisation les affaiblissait ou même les détruisait. Ce que j’essaie de faire ici, c’est indiquer quelques facteurs issus de cette convergence entre colonisation et mission ad gentes qui pourraient être instructifs pour notre temps. La mission ne peut être réduite à la colonisation, mais on doit tenir compte de trois choses que cette convergence entre colonisation et mission a créées et qui sont toujours d’actualité. • La convergence de la mission avec la colonisation a été à l’origine d’un puissant mouvement de pensée qui associait la notion de mission ad gentes à celle de territoire. On le vit dès la fondation de la Propaganda Fide à Rome au dix-septième siècle, et jusqu’à l’établissement d’un "jus commissionis" au vingtième siècle. Plutôt que des modèles où la mission ad gentes signifiait aller tout droit au souverain local pour le convertir, la mission était conçue comme la christianisation d’un territoire. • La convergence de la colonisation et de la mission fournissait des modèles de mission dérivés de l’impérialisme colonial et de ses méthodes. Pendant toute la période des Empires coloniaux européens, ce qui était le plus évident était le modèle de civilisation, ce qui voulait dire apporter aux populations l’éducation, la formation technique et les soins médicaux à l’européenne. En termes d’aujourd’hui, promotion humaine et mission marchaient la main dans la main. De nos jours, nous avons tendance à parler plutôt de justice sociale et de défense des droits de l’homme. Mais dans les deux modèles, l’ancien et l’actuel, ce qui est l’évangélisation elle-même devient comme une infrastructure qui sous-tend la mission. • La convergence entre colonisation et mission a aussi fourni le modèle de relations entre les missionnaires et les populations, et même des métaphores pour parler de la mission : gagner des âmes au Christ, les arracher aux griffes de Satan, étendre le règne de l’Église : autant d’expressions qui s’inspiraient beaucoup des métaphores militaires du même genre utilisées par les bâtisseurs d’empire. Les métaphores deviennent des moyens importants pour structurer l’imagination collective, et la mission en a, elle aussi, utilisé d’autres dans le cours de son histoire. Quelles leçons en tirer ? Y a-t-il à tirer de cette convergence entre la colonisation et la mission des leçons qui puissent nous aider à mieux percevoir l’avenir de la mission ad gentes ? En voici qui me frappent et me paraissent bonnes à méditer. • Comment l’avenir de la mission ad gentes dépend-il des structures géopolitiques et macro-économiques du monde actuel ? Ce ne peut être une pure coïncidence si la crise missionnaire au milieu du vingtième siècle est apparue au même moment que la dissolution des empires coloniaux européens. Comme nous l’avons remarqué dans la première partie, une des caractéristiques des aspects géopolitiques et macro-économiques du monde actuel est la globalisation. Elle comporte bien des ressemblances avec la création des empires coloniaux, particulièrement la construction d’empires à la fin du dix-neuvième et au début du vingtième siècle, même si elle a aussi des différences notables. Un exemple de son influence sur la mission, c’est le développement des volontaires pour une courte période en mission. Les voyages relativement rapides et peu coûteux ont permis d’envisager comme possibles ces missionnaires à temps limité. Auparavant, il était typique que les missionnaires quittent leur patrie pour la vie, et rares étaient leurs visites au pays. Chez un missionnaire à temps limité, l’idée même de l’engagement pour un temps vient d’une organisation économique où l’on peut envisager de changer d’occupation plusieurs fois au cours de la vie, plutôt que de choisir dès l’âge adulte une profession qu’on continuera jusqu’à la retraite ou la mort. • De même que l’époque de la colonisation faisait penser à la mission en termes de territoire, la compression de l’espace créée par la globalisation pourrait nous faire voir d’une autre façon la mission ad gentes aujourd’hui. Nous avons déjà noté que les instituts missionnaires y songent : ils interprètent ad gentes comme ad extra ou ad altera. Si la conception de la mission ad gentes en termes de territoire n’est apparue qu’au milieu du deuxième millénaire du Christianisme, cela signifie qu’en entrant dans le troisième millénaire, nous devrions nous préparer à penser différemment. • Quelles seront les métaphores qui vont donner forme à l’idée populaire de mission ? Si des métaphores d’expansion et de conquête militaire ont marqué l’âge de la colonisation, quelles seront celles de la mission ad gentes au vingt-et-unième siècle ? J’ai suggéré ailleurs que l’expression d’accompagnement est apparue au sujet de la mission dans la dernière partie du vingtième siècle pour remplacer celles d’expansion et de conquête. La mission comme insertion, comme marche avec les pauvres, comme dialogue (spécialement dialogue de vie), comme solidarité : tous ces termes exprimaient un sentiment fort de mission, impliquant un puissant attachement et une identification avec la population desservie par le missionnaire. Mais peut-être cette métaphore a-t-elle contribué à rendre plus difficile maintenant aux instituts missionnaires ad gentes de se lancer dans de nouveaux secteurs. Où nous mène cette nouvelle situation ? III. La mission ad gentes au troisième millénaire Nous voici à la troisième et dernière partie de cet exposé qui tente de montrer quels pourraient être les défis à la mission ad gentes au troisième millénaire. Jusqu’ici j’ai essayé de présenter certains facteurs qui nous amènent à attendre des changements, suivis d’un examen de quelques-unes des conditions qui influent sur l’organisation de la mission ad gentes. Comment tous ces facteurs convergent-ils ? L’élément le plus important dans cet ensemble est l’émergence de la globalisation comme nouvel ordre du monde. Cette globalisation est un phénomène profondément ambivalent, qui fait violence à une bonne partie de la population du monde, particulièrement aux pauvres. En même temps qu’elle rend possibles de nouveaux types de communication et de relation, elle exclut des masses de gens et les empêche de sortir de leur misère. Le pape Jean-Paul II a bien parlé de "Globalisation de la solidarité, globalisation sans marginalisation" en 1997 dans son Message pour la Journée mondiale de la Paix. Mais tout en nous insurgeant contre les méfaits de la globalisation pour les pauvres, il nous faut cependant reconnaître que c’est probablement aujourd’hui le type d’ordre mondial auquel nous avons à faire face. Il n’ y a pour le moment pas d’autre alternative, même si nous ne savons pas combien de temps cet ordre va durer. La relation du christianisme avec l’organisation du monde a toujours été une lutte, un accommodement difficile à chaque période de son existence, et ce l’est encore cette fois. Il y a deux caractéristiques de la globalisation actuelle qui ont pour nous une particulière importance : une puissance d’homogénéisation, par laquelle monde se trouve relié et communique le même message à travers sa toile informatique, son network, et une puissance de fragmentation, qui, dans des groupes localisés, brise les équilibres sociaux, provoque des résistances et accentue le sentiment d’être localement différent. Comment mettre cet aspect de la globalisation en lien avec la mission ad gentes ? Pour répondre au phénomène d’homogénéisation provoqué par l’intercommunication, les instituts missionnaires et l’Église elle-même devraient utiliser leurs ressources en tant qu’organisations transnationales et non gouvernementales pour rapprocher les peuples dans la solidarité de la famille humaine et tisser des liens pour l’aide matérielle et le soutien moral. Les instituts missionnaires devraient montrer par leur façon de vivre et d’agir que les organisations transnationales ne sont pas nécessairement oppressives, mais peuvent conjuguer les ressources humaines et matérielles pour une amélioration de vie de toute l’humanité. Ils devraient utiliser leurs ressources pour atteindre les gentes maintenant dispersés à travers le monde comme migrants au statut de réfugiés, ces gentes poussés en dérive dans nos immenses cités où ils perdent du coup leur identité. En tant que missionnaires et missiologues, nous devons nous demander comment les facteurs d’homogénéisation dans le monde d’aujourd’hui influent sur notre façon de penser et sur nos relations. La globalisation brise aussi le monde en fragments. Il me semble donc que la mission ad gentes est appelée à s’intéresser aux conséquences de cette fragmentation, où des gens prennent une nouvelle forme et se font une nouvelle identité pour résister aux attaques de la globalisation, et où réfugiés et personnes déplacées ont à reconstruire leurs vies et à guérir leurs mémoires. Dans ces cas le travail missionnaire est un travail de réconciliation : il s’agit, en effet, de restaurer la dignité humaine et de guérir une société brisée. Il s’agit de dire la vérité, de rechercher la justice et de créer une nouvelle vision morale. Vraiment, il me semble que la réconciliation pourrait être la métaphore, le mot d’ordre pour la mission en ce début du vingt-et-unième siècle. Dans un monde caractérisé à la fois par une interconnexion plus serrée et une plus grande fragmention, nous avons les moyens de "briser le mur de la haine qui nous sépare" comme il est dit dans la Lettre aux Éphésiens (2 : 14). En conclusion Où donc situons-nous la mission ad gentes en ce changement de siècle ? Voici résumé en cinq points ce que je pense sur ce que nous sommes et ce que nous allons être. • De même que la colonisation a été, en bien ou en mal, l’infrastructure de l’organisation de la mission ad gentes dont nous sommes les héritiers, de même l’ordre mondial qui apparaît actuellement du fait de la globalisation formera, pour le meilleur ou pour le pire, l’infrastructure par où devra passer la mission ad gentes. • Les gentes à qui s’adresse la mission ne prendront pas tellement la forme de territoires que celle d’identités dont le caractère et la structure seront soumises à la globalisation. Et ces identités seront bien plus fluides. • Deux des défis théologiques — le dialogue et la théologie des religions — affectent le but et la légitimité de la mission ad gentes et ils devront être considérés à la lumière de cette nouvelle réorganisation du monde. Dans un monde où la fragmentation menace constamment la qualité de la vie en commun, le dialogue devient spécialement important non seulement pour comprendre l’autre, mais pour créer l’atmosphère de confiance qui rendra la communication et la coopération possibles. L’action religieuse crée les liens de paix qui peuvent être rapidement mis en jeu dans les périodes de conflit et elle devient de plus en plus importante. Le pluralisme exacerbé que crée la globalisation par l’interconnexion nous obligera à avoir un nouveau regard sur le pluralisme lui-même, et cela nous aidera à formuler plus clairement une théologie des religions adéquate et solide. • La réconciliation pourrait être le mot d’ordre pour la mission ad gentes dans la période qui vient. Elle apparaît déjà urgente face au nouveau thème du travail du développement dans le monde entier, quand des travailleurs se lancent dans la solution de conflits et la reconstruction de communautés et de groupes sociaux. Cette réconciliation n’est pas une paix facile : elle n’est pas un palliatif pour remplacer le dur travail de faire la justice et de dire la vérité. • Ce que tout cela signifie pour la réorganisation des instituts missionnaires est encore à explorer. Cela signifie certainement une analyse de la réalité qui reconnaisse combien les choses sont en train de changer, et ensuite le développement de stratégies et de relations pour atteindre les "gentes ". Cela signifie qu’il faut développer pour soutenir notre travail une spiritualité qui insiste sur l’interconnexion, la sincérité et la création d’une nouvelle vision morale pour les groupes sociaux. Cela signifie un combat pour la justice et l’établissement de relations basées sur la confiance, qui développeront une mémoire et une espérance communes. Les instituts missionnaires spécialisés ad gentes ont devant eux une tâche considérable. J’espère que ces idées et ces suggestions contribueront à un renouvellement d’un sens missionnaire fidèle à notre vocation, prophétique dans notre réponse et rempli d’espérance pour la venue du Règne de Dieu. (Traduit par Joseph Ruellen).
Réf. : Missions étrangères de Paris, n. 358, Avril 2001.
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