Christian Rudel
LA LONGUE MARCHE DES PAYSANS SANS TERRE
RÉFORME AGRAIRE EN AMÉRIQUE LATINE




La terre est d'abord un bien social, pas un objet de convoitise au service des intérêts privés. La terre, patrimoine de l'humanité, donnée en gérance pour le bien de tous, doit rester en priorité aux mains de ceux qui la travaillent. Et les travailleurs de la terre ne doivent pas être spoliés, par les gros propriétaires, de la capacité d'ensemencer et de récolter les fruits nécessaires à leur subsistance et à celle de leurs proches.

 La terre n' «appartient» à tels groupes spécifiques, plus ou moins puissants, qu'en vertu d'innombrables formes de violences affectant lourdement le sort des petits paysans et des minorités indigènes. L'Amérique Latine en fournit maints exemples. La réforme agraire, d'utopie généreuse, est devenue un mythe dans des pays tels que le Brésil, le Mexique ou même le Chili «redémocratisé», ou n'a reçu qu'un timide commencement de réalisation. La «démocratisation du sol» proclamée dans les discours officiels, est contamment invalidée dans les faits par les conflits de la terre; lesquels, noyés dans le sang, niés par leurs responsables et ignorés par les médias, prolongent de manière scandaleuse des injustices flagrantes et massives.

 Christian Rudel dresse l'état des lieux. Faits et chiffres à l'appui, et ouvre des horizons. «Démocratiser la terre» ne peut plus demeurer un rêve sans lendemain. La patience des peuples, usée au cours des dernières décennies par trop de mensonges et de désillusions, attend des objectifs, des décisions, des réalisations.

Albert Longchamp

 

On ne peut donner en quelques mots une définition exhaustive, totale, de l'Amérique Latine, de cette partie la plus grande du continent américain remodelée à l'image de l'Europe pendant environ trois siècles par les colonisateurs espagnols et portugais et d'où ont surgi, dans les larmes et le sang, des «races» et des nations imprévues. Mais on peut avancer que l'Amérique Latine est le continent de millions de paysans sans terre, le continent de la réforme agraire toujours remise aux calendes grecques et des innombrables conflits de la terre dégénérant en luttes violentes, en répression et en morts par milliers.

 Deux massacres de paysans ont défrayé la chronique et ému — un peu — l'opinion publique internationale ces dernières années.

 Le premier de ces massacres a eu lieu à Aguas Blancas, à une trentaine de kilomètres d'Acapulco, dans l'État mexicain de Guerrero, le 28 février 1995. Ce jour-là, une embuscade tendue par la police à un groupe de paysans qui se rendaient en camion à une manifestation fit 17 morts et 21 blessés. L'affaire fit grand bruit et, finalement, le gouverneur du Guerrero dut démissionner.

 La seconde affaire s'est déroulée au Brésil, le 17 avril 1996. Des paysans sans terre avaient organisé une marche sur Belem, capitale de l'État du Para, pour exiger la réforme agraire. A Eldorado do Carajas, alors qu'ils bloquaient la route 150, la police militaire de l'État, obéissant aux ordres du gouverneur, ouvrit le feu: 23 morts, plusieurs dizaines de blessés.

 I1 faut rapprocher ce massacre de celui qui a eu lieu le 9 avril 1995 à Corumbiara, dans l'État de Rondonia, à la frontière bolivienne. 500 paysans sans terre occupaient depuis le 15 juillet une propriété de 15 000 hectares qui tombait sous le coup de la loi de réforme. La police intervint brutalement: 9 tués, plus de 200 blessés. Quelques jours plus tard le 13 septembre 1995, la police tirait sur un groupe de «sans terre» qui bloquait une route à Nova Xavantina, dans l'État du Mato Grosso: au moins 4 tués. Enfin — mais la liste n'est pas close pour autant — le 13 juin 1996 à Buriticu, dans l'État du Maranhao, un affrontement faisait au moins 10 morts parmi les paysans.

 En fait, au Brésil, on a compté depuis vingt ans, 32 massacres de paysans comparables à celui de Eldorado do Carajas. L'État du Para arrivant en tête de ce sanglant palmarès avec 12 massacres ! En dix ans, de 1985 à fin 1995, près d'un millier de personnes sont mortes au cours d'affrontements à propos de la terre. Par ailleurs, le bilan pour 1995 dressé par la Commission pastorale de la terre (CPT, organisme de la Conférence épiscopale des évêques brésiliens) est éloquent: 440 conflits de la terre portant sur 3 250 000 hectares et intéressant 300 000 personnes, mais aussi 141 assassinats, 43 tentatives d'assassinat et 135 menaces de mort. Autre forme de violence, la CPT signalait que quelque 26 000 paysans vivaient et travaillaient dans des conditions d'esclavage réel sur certaines exploitations agricoles.

MANIFESTATIONS PACIFIQUES POUR LA TERRE.

 Avant de provoquer des affrontements sanglants entre force «de l'ordre» et paysans demandeurs, les problèmes de la terre sont à l'origine de très nombreuses manifestations, marches, grèves et rassemblements divers. Mais l'immense majorité de ces manifestations ne trouve aucun écho dans les médias internationaux.

 Ainsi, en août 1990, les Indiens du Beni — vaste département bolivien, déjà amazonien, de 213,000 km2 — entreprenaient une marche sur La Paz (700 km) pour demander que soit réglementée l'activité des grandes compagnies forestières qui, à la recherche d'essences précieuses pour l'exportation , saccagent la forêt et détruisent l'habitat des autochtones et leurs territoires de chasse, de pêche et de culture. Ils devaient obtenir, en partie, gain de cause.

 Quelques mois plus tôt, en mai-juin, les Indiens d'Équateur s'étaient soulevés. Par dizaines de milliers ils avaient pacifiquement investi les villes de la Sierra pour rappeler au gouvernement la gravité du problème de la terre et l'urgence d'y remédier.

 Le 26 avril 1992, après une marche de 1 100 km commencée le 9 mars, plusieurs centaines d'Indiens du Chiapas (toutes «nations» confondues, Tzeltal, Trotzil, Chol, Tojolabal, Zoque, etc.) arrivaient à Mexico pour revendiquer la réforme agraire et exiger le règlement de conflits agraires vieux de plusieurs décennies. L'absence de réforme au Chiapas est d'ailleurs à l'origine de la création de l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) et du soulèvement du ler janvier 1994. La longue marche de 1992 n'obtint que de pauvres résultats de même que d'autres marches qui avaient eu lieu avant ou qui se déroulèrent après.

 Au Paraguay, le 11 octobre 1995, quelques 400 Indiens Nivaclé et Enxet, qui vivent dans le centre et le nord du Chaco, sont «descendus» à Asunción pour demander la restitution de leurs terres traditionnelles — plus de 800,000 hectares — volées par les grands propriétaires. A noter qu'à peine un cinquième des communautés indiennes ont vu leurs territoires traditionnels reconnus et délimités. Un peu plus tard, le 15 mars 1996, 30,000 paysans, rassemblés à Asunción, demandaient la mise en route de la réforme agraire.

 Au Panama, début octobre 1995, les chefs des Indiens Kuna faisaient savoir qu'ils iraient jusqu'à la guerre ouverte si le gouvernement persistait dans son intention de transformer en complexe hôtelier 18,000 hectares de leurs terres traditionnelles de chasse et de cueillette situées sur la côte caraïbe.

 Au Guatemala, depuis le début de l'année 1996, plusieurs dizaines d'occupations de terres ont été perpétrées, en particulier par des «communautés en résistance».

L'HÉRITAGE DE LA COLONISATION.

 Les problèmes de la terre sont l'héritage de la colonisation ibérique: les Conquistadores, par «droit de conquête», s'étaient appropriés d'immenses étendues de terres fertiles et avaient transformé en esclaves, de fait, les occupants de ces terres.

 Les vastes haciendas des premiers temps coloniaux, systèmes agricoles autarciques refermés sur eux-mêmes, devinrent des structures commodes pour entrer dans l'économie mercantile européenne, celle qui demandait des produits exotiques tels que sucre de canne, rhum ou cacao. Ces vastes exploitations n'eurent guère de mal à s'adapter aux exigences du marché de l'ère industrielle. Encore que nombre d'entre elles, mal exploitées ou quasiment à l'abandon, n'étaient guère plus que le signe visible de la puissance et de l'importance sociale de propriétaires qui tiraient leurs revenus d'autres activités.

 Tandis que les grandes exploitations s'intégraient à l'économie dominante, les ruraux (paysans, hommes de la campagne) voyaient les terres qui leur restaient se réduire chaque jour. La croissance démographique, lente pendant des siècles, s'accélérait, réduisant un peu plus, à chaque génération, les lopins familiaux. Très souvent, les grands propriétaires, profitant de l'analphabétisme, de l'absence ou de l'imprécision des cadastres et des lois taillées sur mesure pour les puissants, n'hésitaient pas à s'emparer de toutes les terres dont ils avaient besoin.

 Donc, d'un côté, l'immense possession et, de l'autre, la micro-propriété, ne permettant guère plus qu'une médiocre survie de son propriétaire. Et, surtout, l'innombrable foule des paysans sans terre, condamnés à toutes les exploitations, à la misère, à la sous-alimentation, aux maladies et à la mort précoce. S'il n'y avait — du moins depuis le début de ce siècle — des statistiques et des études sur la question de la terre en Amérique Latine, on pourrait qualifier cette présentation de schématique et de partiale. Mais les chiffres sont là.

 Ainsi, à la veille de la grande révolution mexicaine de 1910, 8245 grands propriétaires possédaient les neuf dixièmes de la terre mexicaine. En face, 500000 familles de petits paysans se répartissaient 2% des terres cultivables et les communautés indiennes ne disposaient que du centième des terres utiles. Ruraux sans terre et ruraux établis sur des champs minuscules dépendaient en fait du travail saisonnier et mal payé, offert par les grandes propriétés. Tel était le cas d'environ 9,5 millions de personnes sur les 10 millions que constituait la population rurale du Mexique de l'époque.

 En Bolivie, en 1950, les propriétaires possédant 1,000 hectares et plus n'étaient que 6% du total mais ils détenaient 92% des terres utiles.

 Au Paraguay, sous la longue dictature de Stroessner, 2,193 gros propriétaires, tant nationaux qu'étrangers, et transnationales de l'agroindustrie accaparaient 78% des terres cultivables (22 millions d'hectares au total) alors que plus d'un demi-million de personnes n'avaient pas le moindre bout de terre. Au Guatemala, 67% des terres cultivables (5,2 millions d'hectares sur les 10 millions de la surface totale du pays) est accaparée par 2% des propriétaires, tandis que 500,000 familles — environ 3 millions de personnes — manquent totalement de terre.

 Au Brésil, aujourd'hui, 1% des propriétaires disposent de 46% des terres cultivables tandis que 90% se répartissent le cinquième de ces mêmes terres.

LES RÉFORMES ESCAMOTÉES.

 On pourrait continuer à aligner des chiffres, tristement répétitifs, pays après pays. Des chiffres qui ont conduit à des révolutions.

 La première de ce siècle fut la révolution mexicaine, commencée sous le signe politique, en 1910, et poursuivie, entre autres, par les combats de l'armée paysanne d'Emiliano Zapata, aux cris de «La terre aux paysans!», «Terre et Liberté!» et «La terre à ceux qui la travaillent!».

 Le projet zapatiste était clair: «La nation ... reconnaît le droit imprescriptible de tout Mexicain à posséder et à cultiver une surface de terre dont les produits lui permettront de pourvoir à ses besoins et à ceux de sa famille...» Les slogans et la conception zapatistes de la réforme seront repris par tous les mouvements paysans du continent. La réforme agraire fut finalement inscrite dans la Constitution mexicaine. La grande conquête zapatiste fut la reconnaissance des terres communautaires, à travers l'ejido, que l'on peut définir comme un organisme de droit privé, doté de personnalité juridique et exerçant un droit de propriété inaliénable sur une certaine étendue de terre au profit de paysans qui jouissent, sur leurs parcelles respectives, d'un droit d'usufruit à vie, transmissible à leurs héritiers. Autrement dit, les communautés paysannes étaient ainsi assurées de disposer d'une base matérielle nécessaire à leur subsistance présente et à venir.

 En Bolivie, la révolution de 1952, dirigée par le Mouvement nationaliste révolutionnaire (MNR) fut aussi la révolution des petits paysans qui, avec l'appui de la puissante Confédération ouvrière de Bolivie (COB) arracha la réforme agraire l'année suivante.

 En Equateur, la réforme fut mise en route sans révolution, par une série de lois — 1964, 1970 et 1972 — la première étant prise sous la pression de Washington qui, dans toute l'Amérique Latine, ouvrait des contre-feux face aux mouvements sociaux d'inspiration plus ou moins castriste.

 Trujillo, en République dominicaine, Somoza, au Nicaragua, pas plus que Stroessner au Paraguay, n'entamèrent jamais de réforme agraire. Quant aux régimes militaires (Brésil, Chili, Guatemala, etc.) ils s'étaient souvent installés pour stopper ou prévenir la réforme.

 Mais, là où la réforme avait été officialisée, elle ne tarda pas à s'enliser. Ainsi, en Bolivie, la réforme — limitée aux hautes terres, mais n'affectant pas, de fait, les basses terres fertiles de l'Oriente — s'arrêta à la simple distribution des terres. La formation professionnelle, l'assistance technique, le crédit furent ignorés. De sorte que la situation de l'homme de la campagne n'évolua guère, lorsqu'elle ne régressa pas.

 Quant à la réforme colombienne de 1961 elle est pratiquement restée à l'état de simples mots. Au Mexique, diverses «astuces» juridiques permirent la reconstitution des grandes propriétés et il n'y avait eu qu'un président — Lazaro Cardenas, 1934-1940 — pour prendre au sérieux la réforme et distribuer largemment la terre: plus de 17 millions d'hectares à 774,000 familles.

REFUS DE LA REDISTRIBUTION DES TERRES.

 Pendant quelques décennies «dangereuses», la réforme agraire promise, à l'étude, ou parcimonieusement appliquée fut la carotte agitée devant les masses rurales pour les tranquilliser. Ne voyant rien venir, ou si peu, les petits paysans — ceux des micro-propriétés et ceux qui n'ont rien —manifestèrent, s'organisèrent, se mirent à occuper les grandes propriétés.

 Au Brésil, le Mouvement des travailleurs ruraux sans terre, plus connu sous les simples initiales MST, devenu mouvement national en 1984, rassemble des centaines de milliers d'adhérents. A la fin de 1995, il avait soutenu plus de 1,200 occupations de latifundios, portant sur environ 7 millions d'hectares et intéressant 150,000 familles, ces occupations se transformant peu à peu en installations définitives. Le MST a aussi lancé des coopératives de production, installé de petites industries agro-alimentaires. I1 s'occupe en outre d'éducation des jeunes et des adultes.

 Partout à travers le continent ont surgi des organisations qui travaillent à la conscientisation des paysans — qu'ils soient Blancs, Noirs, Indiens, ou Métis — à la défense de leurs conditions de vie et de travail. Elles réclament aussi une distribution équitable de la terre.

 Mais les gouvernants opposent désormais, plus ou moins brutalement, une fin de non-recevoir aux demandes des hommes de la terre.

 Au Mexique, l'ex-président Carlos Salinas de Gortari a mis fin, officiellement, à la réforme agraire au début de 1992 — suivi peu après par le Honduras. Au Pérou, la nouvelle loi agraire du 18 juillet 1995 a mis fin à la réforme lancée en 1969 par le régime quelque peu populiste du général Juan Velasco Alvarado, réforme qui languissait depuis longtemps. L'article 3 de la nouvelle loi précise que, pour aucun motif, on ne mettra de limites à la croissance et à l'extension des propriétés agricoles!

 Au Brésil, la réforme agraire — ou ce qu'on appelle ainsi, car il n'y a jamais eu de véritable réforme — fait un pas en avant et deux en arrière. Après la fin de la dictature militaire, le président Sarney avait promis de donner de la terre à 1,4 million de familles: elles furent moins de 10% à en bénéficier. Fernando Collor de Mello avait promis la même chose à 500 000 familles: il en donna à 374!

 Itamar Franco, son successeur, devait satisfaire 36,500 familles. Quant à l'actuel président, Fernando Henrique Cardoso, il a fixé à 250,000 le nombre de familles auxquelles il distribuera de la terre avant la fin de son mandat en 1998, mais son programme a déjà pris un sérieux retard.

 Par ailleurs, toujours au Brésil, les terres indiennes sont de plus en plus menacées. Elles étaient protégées par l'article 231 de l'actuelle constitution, qui déclare nuls et sans effets tous les titres de propriété affectant les terres indigènes. Mais tout a été remis en question cette année par le décret 1775.

LE PRÉTEXTE DE LA DETTE.

 L'arrêt ou le refus de la réforme agraire, la négation du droit à la terre sont quasiment incompréhensibles si l'on tient compte du fait que les terres cultivables laissées en friche ou mal exploitées abondent en Amérique Latine. Rien qu'au Brésil 100 millions d'hectares sont dans ce cas!

 La réforme agraire, l'obtention et la possession tranquille de quelques terres, c'est l'assurance du pain quotidien. Comment justifier son arrêt ou son refus quand, à travers l'Amérique Latine une soixantaine de millions d'hommes, de femmes et d'enfants se couchent chaque soir avec pour tout repas l'espoir que le lendemain leur apportera quelques miettes à manger. Sans parler d'autres dizaines de millions dont la maigre alimentation, déséquilibrée de surcroît, est à l'origine de multiples déficiences et maladies.

 Ce n'est pas l'agriculture industrielle qui est capable de nourrir les populations. L'exemple du Brésil est flagrant: premier producteur mondial de café, second producteur de sucre, de soja et de cacao, ce pays ne produit que 75 à 80 millions de tonnes de céréales et laisse quotidiennement affamés une quarantaine de millions de ses citoyens.

 Comment persister dans le refus de la réforme agraire lorsque les problèmes sociaux générés par ce refus sont tous les jours plus évidents?

 Les plus graves de ces problèmes sont liés à l'exode rural et à l'apparition d'immenses bidonvilles — foyers de chômage, de délinquance et de misère — autour de toutes les métropoles et grandes villes d'Amérique Latine. On estime qu'au Brésil 30 millions de ruraux ont émigré vers les villes entre 1970 et 1990. Au Mexique, l'exode de ruraux sans terre a contribué à faire de la «zone urbaine» de Mexico une des plus grandes agglomérations du monde — presque ingouvernable — où errent quelque 50 000 «enfants des rues». Des enfants des rues que l'on retrouve à Rio de Janeiro, à Sao Paulo, à Asunción, à Port-au-Prince et ailleurs.

 Certes, pour expliquer l'arrêt ou le refus de la réforme agraire, les dirigeants mettent en avant l'énorme coût de l'opération, dépassant trop souvent les possibilités financières des États concernés. Mais il est un autre argument avancé: la nécessité de tout mettre en œuvre pour rembourser la dette extérieure. De fait, cette dette est extrêmement lourde — surtout pour le Mexique et le Brésil — puisqu'elle s'élevait, à la fin de 1995, à 580 milliards de dollars pour l'ensemble des pays d'Amérique Latine et des Caraïbes.

 L'agriculture sera donc mobilisée. Mais il s'agit de l'agriculture «moderne», produisant pour l'exportation et demandant de vastes exploitations, aussi bien pour les cultures que pour l'élevage. Mobilisées, aussi, les ressources minérales, pétrole, cuivre, fer, etc. Et leur extraction ainsi que leur premier traitement «consomment» de grandes étendues de terres. Mobilisées enfin, les ressources touristiques. Mais la création de parcs, de réserves naturelles et de complexes hôteliers et balnéaires consomment aussi beaucoup de terres et de côtes.

 Bien évidemment, les États latino-américains ont dû laisser tout, ou partie, de la mise en valeur de leurs ressources et richesses aux grandes transnationales. Quoi qu'il en soit, cette mise en valeur s'est faite au mépris des droits des populations autochtones et de l'environnement. Des pollutions en tous genres affectent d'immenses étendues de terre, se répercutant sur l'alimentation, la santé et la vie de centaines de milliers d'humains.

DEUX VISIONS DU MONDE.

 Bien qu'aujourd'hui le refus ou l'annulation de la réforme agraire s'appuient sur des considérations économiques, ce n'est, dans une large perspective historique, qu'un épisode d'une longue lutte entre deux conceptions du monde: celle des Amérindiens (à laquelle ont souscrit nombre d'Afro-américains) et celle des Européens, premiers conquérants, relayés par les Nord-Américains blancs.

 Pour les Amérindiens la terre est certes un moyen de subsistance mais aussi, avant tout, la «Mère des Hommes», la Mère universelle, que l'on appelle Pachamama dans les Andes. Ils entretiennent avec elle une relation affective et religieuse. Parce que la «Terre-Mère» donne la vie et dispense à tous les vivants les moyens de l'entretenir, elle ne peut être l'objet d'appropriation personnelle. L'Amérindien est simplement l'usufruitier du lopin de terre que lui confie la communauté pour qu'il puisse vivre, lui et sa famille. Mais la terre dispensant la vie à tous les hommes, ceux d'aujourd'hui et ceux de demain, l'usufruitier du moment doit en prendre soin, en user avec sagesse et modération, ne lui demandant que le strict nécessaire, afin de la transmettre «en bon état de marche» aux générations futures.

 L'Amérindien est donc un «écologiste» de fait, qu'il vive dans les forêts tropicales ou dans les hautes montagnes. Aussi ne comprend-il pas l'Occidental qui malmène, blesse, viole la terre pour lui faire produire des récoltes toujours plus abondantes et souvent gaspillées. Et qui l'éventre pour lui faire dégorger ses richesses minérales, tout cela au profit d'une petite minorité de la génération présente.

 C'est sans doute là le plus grand point de friction et de heurt entre les deux civilisations, les deux visions du monde: celle qui veut vivre en harmonie avec la vie et les «lois» du cosmos et celle du profit immédiat par l'exploitation de toutes les ressources et leur consommation maximmum. D'un côté, diront les philosophes, la civilisation de l'être et de l'autre, celle de l'avoir. Les Amérindiens ne sont pas des producteurs, au sens de l'économie néolibérale. On ne peut faire des affaires avec eux. Ils apparaissent donc, aux yeux des maîtres de l'économie mondiale comme des inadaptés, incapables d'initiative, des gêneurs dans la marche vers le développement et le «progrès». En un mot, des inutiles qui, conséquence inexorable, doivent d'une façon ou d'une autre disparaître.

 I1 y a déjà longtemps que les puissants et les riches sont arrivés à cette conclusion de la nécessité d'éliminer les Amérindiens. L'histoire des nations indépendantes issues de l'empire espagnol est pleine de tentatives, plus ou moins réussies, d'en finir avec les terres communautaires indiennes et de faire ainsi disparaître les populations autochtones. Tandis que les États-Unis, à partir de George Washington, ont, de déportations en guerres ouvertes, poussé les Amérindiens vers ces «réserves» où de nombreuses «nations» achèvent de mourir.

 En décrétant la fin de la réforme agraire et de 1'ejido, le Mexique moderne poursuit le même objectif. car les terres des ejidos, incessibles, inaliénables et imprescriptibles étaient la base assurée de la survie, tant physique que culturelle et identitaire des communautés. Le Brésil officiel, en faisant traîner en longueur la légalisation et la démarcation des territoires traditionnels des Indiens d'Amazonie, en permettant la remise en question de ces territoires, va dans le même sens. Et le Chili de la démocratie retrouvée a du mal à compter correctement les autochtones et n'est pas disposé à reconnaître leurs terres ancestrales, en particulier celles des Mapuche.

VERS DES EXPÉRIENCES ALTERNATIVES

 En fait, les Amérindiens ont résisté. Aujourd'hui, du nord au sud du continent, ils sont au moins une cinquantaine de millions. Et leur conception de la terre trouve des échos de plus en plus larges.

 Ainsi, Herbert de Souza, plus connu sous le nom de Betinho, une des grandes «consciences» du Brésil actuel, a faite sienne cette conception. Dans a «Les pieds sur Terre», une «lettre» écrite au cours de la campagne lors des élections présidentielles de 1994 pour exiger la réforme agraire — il préfère le terme de «démocratie de la terre» - il écrit: «La terre est un bien planétaire, elle ne peut être le privilège de personne, elle est un bien social et non privé, elle est le patrimoine de l'humanité et non une arme de l'égoïsme particulier. Elle est faite pour produire des aliments, pour générer des emplois, de la vie. Elle est le bien de tous, pour tous. C'est le seul destin possible de la terre».

 De même, l'organisation «Via Campesina» (Voie paysanne) au cours de sa deuxième conférence internationale (18-22 avril 1996, à Tlaxcala, au Mexique) soulignait que «la terre-mère ne peut être ni vendue, ni achetée. Ce n'est pas un bien, c'est notre futur et notre passé d'où proviennent toutes les choses. Il faut que nous, les paysans, les petits et moyens producteurs, nous nous opposions fermement aux pratiques des transnationales» (L'organisation Via Campesina se définit comme «un mouvement international qui coordonne des organisa-tions paysannes de petits et moyens producteurs, d'ouvriers agricoles et de communautés indigènes, et qui défend leurs intérêts de base»).

 Partant du principe que «I'alimentation est un droit fondamental», Via Campesina s'est prononcée pour la réforme agraire, une réforme qui doit assurer la souveraineté (ou l'indépendance) alimentaire (soberania alimentaria) définie par le contrôle «que doivent avoir les petits et moyens producteurs sur la terre, l'eau, les semences et les ressources naturelles» afin d'obtenir une production durable.

 Cette réforme agraire doit se faire au nom de la fonction sociale de la terre. La distribution de la terre aux petits paysans doit être accompagnée de mesures législatives pour que la terre reste aux mains de ceux qui la travaillent. De plus, les divers gouvernements devront faciliter le crédit aux paysans individuels et aux communautés, étudier et réaliser des plans à long terme d'investissements pour le développement rural (habitat, écoles, transports, centres de santé, etc.) et la création d'instituts de recherche.

 De leur côté, les paysans doivent s'organiser (coopératives ou tous autres organismes) pour participer à l'élaboration et à l'exécution des politiques agricoles, «car c'est la seule manière que ces politiques prennent en compte les indigènes, les paysans et les petits et moyens producteurs». L'accent sera mis sur la revalorisation des pratiques et des connaissances ancestrales des communautés rurales, afin de mettre au point de nouvelles techniques de production. Aux bénéficiaires de la réforme de mettre en marche une «agro-industrie paysanne» afin de tirer le meilleur parti possible de la production, mais en ayant soin de ne pas reproduire le modèle néo-libéral en la matière. A noter que dans les nouveaux établissements paysans qu'il accompagne, le Mouvement des sans-terre brésilien favorise l'implantation de cette agro-industrie paysanne.

 D'autre part, ce que l'on pourrait appeler la «conscience écologique» n'a jamais disparu de la pratique des Amérindiens, des Afro-Américains et des petits paysans d'Amérique Latine. I1 suffira donc de peu de choses pour que reprenne dans toute sa vigueur cette grande idée des civilisations passées: le respect et la protection des sols, de l'air, des eaux, de tout ce qui concourt à la vie. D'ailleurs, les initiatives en ce sens se sont multipliées ces dernières années.

 Un exemple, la Casa ecológica Teotihuacan, au Mexique. Cette initiative appelle à un véritable retour aux sources amérindiennes. Dans un de ses manifestes, on peut lire: «Nous sommes aux côtés de ceux qui demandent à la terre seulement ce qu'ils vont consommer, aux côtés de ceux qui ne veulent pas blesser notre Terre-Mère pour satisfaire des désirs superflus, et de ceux qui ne veulent pas donner à ceux qui font mauvais usage des aliments».

 «Nous sommes avec les commerçants qui se satisfont de petits bénéfices, avec ceux qui acceptent la concurrence dans une perspective d'évolution positive. Nous soutenons les commerçants qui vendent les produits de la terre, aussi bien les «humbles», et parfois laids, mais nourrissants, que les grands et les beaux, car l'actuelle commercialisation sophistiquée promeut et développe une économie de gaspillage et une industrie polluante...»

 Au plan pratique, la Casa ecológica Teotihuacan a entrepris de démontrer comment, par des recettes simples, à la portée de tous — utilisation des matériaux régionaux pour les constructions, captation et conservation des eaux de pluie, remise en honneur et utilisation des plantes locales, telle 1'agave maguey, culture et recours aux plantes médicinales traditionnelles, etc. — un terrain de 4 000 mètres carrés peut assurer l'autosuffisance alimentaire et la vie tout court d'au moins 60 personnes. Un hectare devant suffire pour environ 150 personnes. Cette expérience — et de nombreuses autres de même sens et esprit — a le même objectif que la réforme agraire: démocratisation de la terre pour assurer la survie des populations pauvres et oubliées du continent, en butte aux méfaits, aux ravages, à l'hostilité du système économique actuel, producteur d'immenses exclusions. I1 s'agit de mettre sur pied de petites communautés paysannes «résistantes», et de leur donner les moyens de vivre, de traverser le moment néo-libéral présent ainsi que les inévitables turbulences qui ne manqueront pas de suivre l'effondrement du système.

 Les combattants les plus conscients de la réforme agraire et les promoteurs des projets de base de survie ne doutent pas que ce pour quoi ils luttent est l'amorce d'une nouvelle civilisation, plus humaine, plus juste, plus digne.

Ref.  Foi et développement,

 No. 247, novembre 1996.