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Raymond
Rossignol* Raymond Rossignol a été missionnaire en Inde pendant 26 ans. II a ensuite travaillé à la direction de la Société MEP à Paris pendant 18 ans, dont 6 ans comme supérieur général. II est actuellement responsable à Toulouse d'un Centre d'accueil pour prêtres étudiants asiatiques.
Dans
la première partie du XXe siècle lorsqu'un
promoteur de vocations missionnaires sillonnait les routes de France
avec l'espoir de susciter des candidatures pour la mission à l'extérieur,
il demandait à parler à des séminaristes — alors
relativement nombreux — ou à des collégiens.
Il leur décrivait les immenses besoins de ce qu'il était
convenu d'appeler les «pays de mission» : des populations
vivant dans l'ignorance et la misère, de minuscules communautés
chrétiennes noyées au milieu de masses de non chrétiens
et ne recevant que rarement la visite d'un prêtre, etc. Les
catholiques des «pays de chrétienté»,
comparativement fort bien pourvus à tout point de vue, prenaient
alors conscience de la nécessité de se porter ausecours
de ceux qui, ailleurs, vivaient dans un grand dénuement
matériel et spirituel. L'encyclique Fidei Donum par
laquelle Pie XII, en 1957, exhortait les évêques
des Églises bien pourvues à envoyer des prêtres
vers les «jeunes Eglises» était encore basée
sur de telles considérations. La responsabilité de la mission en Asie incombe aux Asiatiques L'Asie est un continent vaste et très diversifié. La situation de l'Église est fort différente selon les pays. Certaines Églises particulières sont fort bien établies et peuvent se passer de route aide financière extérieure ; d'autres doivent faire appel à la solidarité inter ecclésiale. Certaines jouissent d'une grande liberté, tandis que d'autres sont mal tolérées, soumises à toutes sortes de contrôles, victimes de discriminations injustes, etc. Cependant, si on excepte le cas du Cambodge où, en raison des dramatiques événements bien connus des années soixante dix, l'Église est encore très dépendante des missionnaires étrangers, partout ailleurs en Asie les dirigeants de l'Église sont des Asiatiques. C'est bien évidemment aux Asiatiques eux mêmes qu'incombe la responsabilité de la Mission dans ce continent. La tâche est immense. En Asie la mission en est encore à ses débuts. En dehors des Philippines, les chrétiens sont partout très minoritaires. On peut donc arguer qu'il n'y aura jamais assez de missionnaires dans un continent où vivent 80% des non chrétiens du monde. Malgré cela, d'une façon générale, les responsables asiatiques de la mission ne songent pas à faire appel à des missionnaires étrangers. Pour diverses raisons. Tout d'abord, dans plusieurs pays, et non des moindres (Chine, Inde...) le gouvernement du lieu n'accorderait pas de visa a ces nouveaux missionnaires. Ensuite, les responsables de la mission en Asie sont bien au courant des graves difficultés que connaissent les Églises d'Occident et en particulier l'Église en France : très faible pourcentage des catholiques pratiquants, grande pénurie de vocations, etc. Ils ne s'attendent donc pas à ce que ces Églises puissent leur envoyer de nouveaux missionnaires. Enfin, et surtout, l'essor de la mission dans ce continent est lié, semble t il, à une meilleure inculturation de la foi chrétienne. «Donner au Christ et à l'Église des visages asiatiques» fut l'un des leitmotivs du Synode sur l'Asie en 1998. La présence de nombreux missionnaires étrangers pourrait aller à l'encontre de cet objectif. Dans un tel contexte les responsables des Églises en Asie acceptent bien volontiers que des missionnaires âgés, ayant travaillé dans leur pays d'adoption parfois pendant plus d'un demi-siècle, y terminent leur vie s'ils le souhaitent. Mais ils sont conscients que l’essor de la mission en Asie ne peut plus être lié à une aide extérieure en personnel. La mission est avant tout l'œuvre de Dieu On dit parfois qu'avant de quitter ce monde le Christ a «confié» sa mission aux Apôtres. L'expression n'est peut être pas très heureuse. En effet, elle pourrait laisser croire que le Christ a «passé la main» et que désormais ce sont des hommes qui assument l'entière responsabilité de la mission — même si, pour ce faire, ils ont absolument besoin de l'aide de Dieu. Il serait peut être plus exact de dire qu'en envoyant les Apôtres diffuser la Bonne Nouvelle dans le monde entier, Jésus les a formellement «associés» à sa mission. En réalité, il n'a jamais «passé la main» . Au moment de l'envoi des Apôtres, il a plutôt «pris les choses en main», comme l'a bien montré Lucien Legrand, en particulier par une analyse serrée de la péricope de Matthieu.1 La mission n’est pas tant une tâche que les chrétiens entreprendraient avec l'aide de Dieu que faction de Dieu lui même à laquelle les disciples de Jésus sont associés. Il s'ensuit que la mission n'est pas une entreprise humaine ordinaire. Même si des dirigeants peuvent parfois s'inspirer utilement des principes reconnus d'une «bonne gestion», ils ne peuvent oublier, comme l'a rappelé Jean Paul II, que «l'Esprit Saint est le protagoniste de toute la mission ecclésiale».2 Or, tout au long de la Bible nous constatons que Dieu a des façons bien à lui de "gérer" ses relations avec les hommes. Elles ne correspondent pas à nos critères d'une bonne gestion. Tandis que des mots tels que marché, efficacité, compétitivité, rentabilité, et peut être transparence, semblent être des mots clefs pour la bonne gestion d'une entreprise humaine, les relations de Dieu avec les hommes sont caractérisées par la gratuité, la miséricorde, l'amour, la prédilection pour les petits et les faibles, le mystère.... Si on s'en tient aux critères humains d'une bonne gestion, Amos n'était pas apte à assumer la mission de prophète. Lui même en était parfaitement conscient et en souffrait (Amos 7,14). Les Apôtres n'avaient assurément pas les qualifications voulues pour aller «enseigner toutes les Nations». Avec humour et au prix d'un bel anachronisme, d'aucuns ont imaginé jésus faisant appel à un cabinet de spécialistes pour faire évaluer les moyens dont il disposait pour mener à bien sa mission aux dimensions universelles. Ayant interviewé chacun des Apôtres, le verdict des consulteurs est sans appel : ils sont tous inaptes pour une telle mission, sauf peut être ... Judas ! L'écart entre les aptitudes des Apôtres et celles requises pour ce premier projet de "mondialisation" était manifeste. Et pourtant .... Or, c'est tout au long de l'histoire des missions qu'on constate comment des messagers, apparemment tout à fait inaptes, sont néanmoins devenus les instruments dons Dieu s'est servi pour fonder des communautés chrétiennes. Jésus «appelle ceux qu'il voulait (Mc 3,13)». Marc lui même avait peut être essayé en vain de comprendre les critères de ces choix ? Il n'est sans doute pas sans intérêt de remarquer au passage que jésus semblait faire peu de cas de la nécessité d'une certaine homogénéité dans le groupe de ses disciples. On peut soupçonner par exemple que les autres disciples ne furent pas spécialement ravis lorsque Jésus décida d'adjoindre au groupe un collecteur d'impôts (Mt 9,9). Mais aujourd'hui encore c'est Dieu qui dans sa liberté souveraine appelle ceux qu'il veut pour le service de la mission. Est-il impensable qu'il appelle des Occidentaux pour le service de la mission en Asie ? Force est de constater que quelques jeunes Français, bien peu nombreux certes, se sentent appelés à partir se mettre à la disposition des Églises en Asie. Bien souvent ils ont entendu cet appel après avoir fait des séjours en Asie, partagé quelque peu la vie de ces peuples, découvert leurs cultures, vécu au contact de communautés chrétiennes asiatiques. Ils ont alors perçu, plus ou moins clairement, qu'ils étaient appelés à s'engager au service de l'évangélisation dans ce continent. Certes, un discernement s'impose. Ils doivent vérifier leurs motivations dans la prière, avec l'aide de personnes dûment qualifiées. Ils doivent s'assurer, en particulier, que ce qu'ils considèrent comme un appel n'est pas en fait une façon de fuir les responsabilités qu'ils pourraient assumer chez eux. Mais peut on a priori nier l'authenticité de cet appel au nom d'une «saine gestion de l'entreprise missionnaire» ? À la limite, cela reviendrait à dire que désormais on ne s'attend pas à ce que Dieu intervienne dans les projets missionnaires ! Pour autant qu'elle soit Pauvre, toute Église Particulière est habilitée à participer à la dimension universelle La contribution à la mission hors des frontières serait elle réservée aux seules Eglises particulières qui ont déjà mené à bien l'évangélisation dans leur propre pays ? S'il en était ainsi les Apôtres n'auraient jamais quitté la Palestine.... Chacun sait que l'évangélisation dans un lieu donné n'est jamais terminée. On ne peut cependant éluder le problème des priorités. II se pose de façon très aiguë dans un pays comme la France en ce début du troisième millénaire. La diminution progressive du nombre des chrétiens pratiquants, la raréfaction des prêtres et leur moyenne d'âge très élevée, le nombre croissant des incroyants ou des adeptes d'autres Traditions religieuses, etc. révèlent l'urgence d'une activité missionnaire de grande ampleur en France même. On comprend aisément que d'aucuns voient dans cette urgence une priorité. Mais est il évident que le départ de l'un de ses membres pour le service de la mission à l'extérieur affaiblisse une Église particulière ? Si on en croit les Pères du Concile c'est plutôt l'inverse qui serait vrai : «La grâce du renouvellement ne peut croître dans les communautés à moins que chacune d'entre elles n'étende le rayon de sa charité jusqu'aux extrémités de la terre, et qu'elle n'ait pour ceux qui sont loin, une sollicitude semblable à celle qu'elle a pour ceux qui sont ses propres membres ».3 Le projet de départ d'un missionnaire peut être considéré comme une petite flamme indiquant qu'en dépit de sa pauvreté du moment une Église particulière reste fidèle à sa nature missionnaire. Éteindre cette flamme serait refuser de poser un geste signifiant ce besoin quasi organique de contribuer à la diffusion de l'Evangile partout dans le monde. En continuation de ce qu'avait dit le Concile sur la nature missionnaire de chaque Église particulière, dans son encyclique sur les missions, Jean Paul II exhorte les Eglises pauvres à «donner de leur pauvreté».4 Ceci s'applique à toute Église, quel que soit le point de départ des missionnaires, soit des « jeunes Églises » encore très minoritaires dans leur propre pays, soit des Églises d'ancienne chrétienté nouvellement affectées par une très grande pénurie. Dans le cas d'un missionnaire quittant l'Occident pour aller se mettre au service de la mission en Asie, une autre considération mérite d'être retenue. L'Église a certes pris solidement racine en Asie depuis bien des siècles. Un nombre très important d'Asiatiques ont témoigné de la profondeur de leur foi au prix de leur vie. On peut estimer néanmoins que jusqu'à présent l'Église n'a pas réussi à prendre toute la mesure de ce que pouvait comporter la rencontre en profondeur de la foi chrétienne avec les richesses culturelles de l'Asie et les grandes religions asiatiques. Depuis quelque temps, elle s'efforce de le faire. Cela peut aboutir à une meilleure compréhension de la place des grandes traditions religieuses dans le projet de Dieu pour l'humanité, à de nouvelles formulations de la foi chrétienne, à un enrichissement substantiel du patrimoine chrétien. C'est peut être une nouvelle page, particulièrement riche, de l'histoire de la mission qui est entrain de s'écrire. De nos fours, il n’est pas rare d'entendre dire que l'avenir du monde se dessine pour une large part en Asie. Peut être peut on dire de même que ce que vivent actuellement les Églises en Asie aura inévitablement des retombées sur l'Église partout dans le monde ? Il serait bien regrettable que les Églises d'ancienne chrétienté restent délibérément à l'écart de ce que vivent aujourd'hui les chrétientés d'Asie. En envoyant quelques missionnaires vers ce continent elles signifieront leur souhait d'être partie prenante de cette nouvelle étape de la mission et d'en recueillir les fruits. Des missionnaires sans prestige et sans pouvoir De nos fours, comme par le passé, il peut être méritoire de quitter son milieu, sa culture et des communautés chrétiennes bien connues pour alter se mettre au service d'autres peuples dans d'autres continents. Il ne sera jamais facile pour un Européen de maîtriser parfaitement une langue asiatique. Aujourd'hui comme hier, l'acculturation peut s'avérer éprouvante. Elle ne sera jamais complète : pour un Européen, devenir chinois avec les Chinois ou indien avec les Indiens reste du domaine des objectifs qui ne sont jamais vraiment atteints. En cela la démarche du missionnaire du XXIe siècle n’est pas substantiellement différente de celle de ses prédécesseurs. Mais, tandis que dans le passé on pouvait être impressionné par le courage du missionnaire qui s'aventurait vers d'autres continents, de nos fours il est peu vraisemblable que celui qui décide de quitter l'Occident pour alter servir la mission en Asie suscite l'admiration. Il risque plutôt d'être soupçonné d'aller chercher ailleurs les satisfactions apostoliques qu'il aurait du mat à trouver chez lui. Pour de semblables raisons, sa démarche ne sera pas davantage admirée au point d'arrivée. Il ne sera pas accueilli comme un sauveur. Certes, on lui fera une place dans le dispositif existant; mais sa contribution à l'activité missionnaire dans le pays restera vraisemblablement marginale. Il devra même veiller à rester relativement discret. L'image du missionnaire d'antan était souvent associée à celle du bienfaiteur apportant des compétences, peut être un savoir-faire, des ressources financières.... Mais depuis déjà plusieurs décennies les Asiatiques n'ont absolument pas besoin des compétences techniques que pourrait apporter le missionnaire. Même dans le domaine de la théologie ou de la Pastorale ils sont déjà bien pourvus. Quant aux ressources financières, dans plusieurs pays d'Asie on n'attend plus d'aide extérieure. Ailleurs on peut fort bien s'adresser directement aux multiples organismes de solidarité inter ecclésiale. Point n'est besoin de passer par le missionnaire. Bref ! À l'avenir le missionnaire occidental qui aura choisi de se mettre au service de la mission en Asie ne sera sûrement pas auréolé du prestige du héros. Il ne disposera d'aucun pouvoir particulier, pas même de celui que donne parfois l'argent. Sa position sera souvent inconfortable, celle de l'étranger qui peut avoir du mal à justifier sa présence, peut être même auprès des agents de la mission dans le pays ! II ne s'ensuit pas que son service de la mission ne sera pas effectif. Il suffit de lire St Paul, en particulier ses Lettres aux Corinthiens, pour se convaincre que 1a fécondité de l'activité apostolique n'est pas liée au prestige ou à la puissance de l'apôtre. Ce serait plutôt l'inverse.
Notes * Raymond Rossignol – Institut Catholique, 31 rue de la Fonderie 31068 — Toulouse Cedex. 1 Lucien
Legrand. Le Dieu qui vient. La Mission dans la Bible, Desclée,
1988, p. 106 et suivantes.
Ref.: Spiritus (Expérience et recherches missionnaire), n. 176, septembre 2004, pp. 356-363.
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