P. François Ponchaud, MEP
L'Église catholique du Cambodge face au monde
— Une Église en résurrection —
(1990-2002)


Le P. François Ponchaud, membre de la Société des Missions Etrangères de Paris (MEP), est un des meilleurs spécialistes du Cambodge. Outre son apostolat auprès des Cambodgiens — il a notamment traduit la Bible en khmer — il est connu du grand public pour être l’auteur de Cambodge année zéro (Julliard, 1977), le premier ouvrage à avoir fait connaître la tragédie qui s’est abattue sur le pays du fait de la prise du pouvoir par les Khmers rouges. En 1990, il a publié La Cathédrale de la rizière (Le Sarment-Fayard) où, à travers la longue et douloureuse histoire des chrétiens du Cambodge, il dressait le portrait de tout un peuple. Dans le présent dossier, le P. Ponchaud réactualise son ouvrage et présente la vie tant du pays que celle des communautés chrétiennes du Royaume au cours de ces douze dernières années.

Des débuts difficiles dans l’incompréhension

En 1989, Mgr Ramousse se rend pour la première fois au Cambodge après quatorze ans d’absence, avec une mission du CCFD (Comité Catholique Contre la Faim et pour le Développement). Ce retour est un choc douloureux. Il revoit des lieux chargés d’émotion. Avec un certain serrement de cœur, il doit loger à l’hôtel, "comme tout le monde", alors que son ancien évêché héberge la mairie de Phnom Penh. Il lui est impossible de rencontrer les chrétiens, car tout contact entre Khmers et étrangers est interdit. Avec assiduité, il arpente le boulevard Achar Méan (ex-Monivong) de la capitale pour se faire repérer. Un jour, une chrétienne se glisse derrière lui : "Nous vous attendons à telle heure, dans tel restaurant tenu par mon beau-frère". A l’heure dite, il rencontre ce qui reste de la communauté chrétienne de Phnom Penh : une poignée de personnes qui ont traversé les régimes successifs, qu’il constitue en "comité", responsable de l’Eglise du Cambodge.

Quelques mois plus tard, le P. Emile Destombes se rend au Cambodge comme touriste, par "Vietnam Tourism". Il y passe une dizaine de jours, rencontrant discrètement quelques chrétiens ainsi que d’anciens étudiants du foyer dont il avait jadis la charge, qui promettent de lui obtenir un visa. Quelques semaines plus tard, il se rend au Cambodge comme directeur de la branche cambodgienne de Caritas Internationalis, puisque les étrangers ne peuvent entrer au pays que par le biais d’organisations humanitaires. A Rome, il a été entendu clairement entre le cardinal Etchegaray, président de la Commission pontificale ‘Justice et paix’, et le cardinal Tomko, président de la Congrégation pour l’évangélisation des peuples, qu’il s’y rend comme "vicaire délégué", dans le but de fédérer les énergies pour la résurrection de l’Église.

Mais la tâche est complexe. Les ONG catholiques en poste au Cambodge depuis 1980, qui soutiennent la RPK (République populaire du Kampuché ou Phnom Penh), s’imaginent que le P. Destombes qui arrive des camps de réfugiés, donc du côté de l’ennemi, vient contrôler leur travail ou dicter leur conduite.

Alors que jusqu’en 1970, aucune société ni congrégation missionnaire n’avait accepté de venir travailler au Cambodge, on assiste soudain à une ruée vers ce pays qui reste, en Asie, l’un des seuls ouverts aux étrangers. Pour ces sociétés et congrégations, comme pour les ONG, travailler au Cambodge semble un label de qualité. Cependant, ces différentes congrégations agissent comme si le Cambodge était une terre vierge sur le plan de l’Église, sans tenir aucun compte ni des chrétiens du Cambodge, ni de leurs pasteurs. Un prêtre d’une société missionnaire, arrivé une semaine avant le P. Destombes, se prend pour l’évêque et lui dénie toute responsabilité. Ce prêtre ne prétend-il pas reconstruire l’Église du Cambodge à partir des communautés vietnamiennes ! En 1990, il fait demander publiquement à Mgr Ramousse de présenter ses lettres de créances comme évêque. Un an plus tard, il écrit une lettre de dénonciation à Rome, l’accusant de ne pas prendre en compte les Vietnamiens. La supérieure d’une congrégation religieuse féminine fait un long voyage en Afrique pour rencontrer Hun Sen et lui remettre un chèque de 120 000 dollars, moyennant quoi sa congrégation obtient l’autorisation de venir au Cambodge. Cette supérieure ne consulte pas l’évêque, mais demande au PIME de Milan (Pontificio Instituto Missioni Estere) d’envoyer un prêtre pour assurer les services spirituels de ses sœurs. Une grande congrégation de formation de la jeunesse qui connaît parfaitement Mgr Ramousse, fait signer une autorisation à un obscur évêque hollandais pour aller s’installer au Cambodge, puis tente de faire venir plusieurs congrégations religieuses sans consulter l’évêque, comme s’il y avait jamais eu de concile Vatican II. Le cardinal Michai, de Bangkok, lance des projets de développement, comme la construction d’un hôpital à Ratanakiri, comme s’il agissait dans son propre diocèse. Lors d’une des visites du cardinal, le nonce apostolique le renvoie assez sèchement à Bangkok. Un autre cardinal se rend au Cambodge, invité par des ONG, célèbre la messe en anglais pour les chrétiens cambodgiens, et termine son homélie, devant l’évêque de Phnom Penh qui visiblement n’existe pas à ses yeux, en disant : "Je parlerai de vous au Pape". Au nom d’une curieuse théologie, certains se présentent comme "l’Église universelle", alors que les chrétiens cambodgiens ne sont que "l’Église locale".

Pour des raisons difficiles à cerner, tenant à la politique, à l’impérialisme de la langue anglaise que les anciens missionnaires ne connaissent pas, à une vision de l’Église et du Royaume, ou à des raisons moins nobles, une hostilité sourde se fait jour contre les anciens missionnaires, Français, des Missions étrangères de Paris qui ont œuvré presque seuls pendant plus de trois siècles, et qui canoniquement restent responsables de l’Église au Cambodge. Ce climat douloureux d’incompréhension semble replonger l’Église au temps du patroado et mettra des années à se dissiper. Il s’agit en fait de deux visions théologiques de l’Église : l’une plus "mystique" qui envisage le Corps du Christ comme une communion consciente dans la foi et l’amour, et qui permet de s’engager, de l’intérieur, résolument dans la transformation de la société. Une autre, apparemment plus "engagée" dans le service des hommes, estime que la transformation des cœurs et la venue du Règne se fait par la transformation de la société. On retrouve les intuitions des divers organismes missionnaires : le souci d’implanter l’Église pour les MEP et les sociétés sœurs, les conversions individuelles pour les autres. Il est souvent plus facile de construire des bâtiments ou des écoles que d’éduquer la foi par un long chemin d’écoute et de lent compagnonnage. Il est également plus facile d’apporter un produit tout fait de l’étranger que de se mettre à l’humble étude de la culture d’un peuple, pour tenter d’y renaître d’une certaine façon.

L’Église et l’État

La liberté de culte est accordée aux chrétiens le 4 avril 1990. Le 14 avril, le P. Destombes avec plus de mille cinq cents chrétiens, catholiques et protestants, célèbre la première messe depuis 15 ans, dans la salle de spectacle Chenla : l’Église est ressuscitée ! (voir La Cathédrale de la Rizière, pp. 207-208).

Cependant, l’Église, comme tout autre organisme de la société reste sous haute surveillance : on connaît les espions chargés de rapporter aux autorités vietnamiennes et cambodgiennes les faits et gestes ainsi que les paroles des prêtres de l’église de Phnom Penh. Un jour, par exemple, le P. Emile Destombes est convoqué au Front, organe qui dirige la politique du pays, parce qu’il a osé lire le texte de l’Évangile selon St Mathieu : "J’étais en prison, et vous m’avez visité". Il paraît évident aux autorités que toute personne en prison est coupable, et que toute visite ne peut être considérée que comme un acte contre-révolutionnaire. Plus tard, un jeune homme cambodgien suivra une grande partie du parcours catéchuménal, qu’il interrompt juste avant l’entrée en Église : il était chargé d’espionner les chrétiens. Chaque église doit remettre un rapport mensuel de ses activités, les autorités locales demandent parfois la liste de chrétiens, l’identité des visiteurs. Les déplacements en provinces sont sujets à une autorisation préalable, parfois assez longue à obtenir.

Depuis l’arrivée de l’APRONUC, en 1993, une réelle liberté s’installe, même si parfois certains réflexes demeurent auprès des autorités locales qui multiplient les tracasseries administratives. La Constitution de 1993 prévoit que le bouddhisme est religion de l’État, mais la liberté est accordée aux autres religions. Le Vatican établit des relations diplomatiques avec le Royaume du Cambodge le 25 mars 1994. Le 5 novembre 1997, le Conseil des ministres approuve les statuts de l’Église, mais aucun décret d’application n’est signé, si bien que l’Église n’est toujours pas considérée comme personne morale pouvant posséder des biens. Les visas des missionnaires sont toutefois accordés au titre de l’Église, alors que jusqu’alors ils étaient délivrés au titre de Caritas.

Une démarche synodale

En 1990, l’Église se trouvait, devant un champs de ruines : la plupart des chrétiens avaient disparu durant la tourmente, les survivants dispersés, les cadres religieux supprimés, à l’exception de quelques religieuses pour la plupart âgées, les églises rasées par Lon Nol, ou par les Khmers rouges, les écoles et institutions spoliées confisqués comme "butin de guerre".

Dans le "Bilan d’une pastorale", rédigé en 1996, Mgr Ramousse fait le point sur le passé : "La tentation était réelle de vouloir reconstruire rapidement ce qui était détruit, grâce à des moyens et du personnel venus de l’extérieur, au risque de démobiliser les chrétiens du pays et de construire pour eux une Église 'clefs en main', donc étrangère, qui ne serait pas fruit de leur travail ou de leurs sacrifices… Il fallait éviter de l’étouffer sous des apports étrangers, même si ceux-ci étaient souvent nécessaires". Les responsables pastoraux ont donc résolument pris le parti d’écouter les communautés et de construire avec elles "une Église à visage cambodgien". "Il fallait d’abord rassembler les fidèles en Église, développer les communautés dans le sens d’une prise en charge de leurs responsabilités chrétiennes, promouvoir leur créativité pour répondre à leurs besoins" (Bilan 2,1-3).

"Pendant quinze ans, les fidèles cambodgiens avaient appris à se taire et à obéir aux ordres du Parti... Une fois retrouvée la liberté de se réunir, ils devaient réapprendre à prier ensemble, à parler, à s’exprimer. Après 15 ans de ‘dressage’, ils auraient pu se contenter de devenir une Église de la soumission et de la passivité" (Bilan 3,1). Il fallait donc leur rendre la parole confisquée longtemps par le pouvoir politique.

A partir de 1991, les chrétiens plus conscients de leurs responsabilités dans l’Église se réunissent deux fois par an pendant une semaine, pour "un synode des communautés", pour "marcher ensemble", selon l’étymologie du mot. Divers thèmes sont abordés dans une réflexion commune, autour d’un texte de l’Ecriture : — Qui est l’Église ? C’est nous ! — Comment exprimer sa foi selon la culture cambodgienne, affrontés comme nous le sommes aux traditions bouddhiques de notre culture, de nos proches, de nos voisins ? Plus qu’un dialogue interreligieux mené au sommet par des responsables, le dialogue s’instaure dans le cœur de chacun : quand je pose tel acte, qu’est-ce que j’ai dans le cœur ? Quel témoignage je donne à ceux qui me voient ? "Mais alors, être chrétien, c’est avoir la foi", s’écrie un chrétien de souche après un synode comparant les voies chrétienne et bouddhique. — Comment résoudre nos difficultés matérielles ? D’abord bien cerner les besoins : sont-ils d’Église ou non ? Ensuite mettre toutes les ressources dont nous disposons en commun, puis faire appel à l’aide extérieure, selon la formule cambodgienne "on creuse le canal, alors l’eau peut couler". Souvent l’aide étrangère coule, mais le canal n’étant pas creusé, elle ne profite qu’à un petit nombre ! Dès les premiers "synodes", les différentes communautés décident de porter un effort tout particulier aux problèmes d’éducation des enfants et de santé, deux domaines encore peu pris en compte par les autorités gouvernementales.

Ces "synodes" permettent aux chrétiens des camps de réfugiés et à ceux restés au Cambodge de s’apprivoiser, d’ennemis de devenir membres d’un seul peuple. Progressivement, les chrétiens de souche, quelque peu traditionnels dans leur foi et leur pratique — ce qui leur a permis de survivre pendant vingt ans — sont submergés par le nombre de nouveaux chrétiens et de catéchumènes qui changent le visage et le questionnement de l’Église, et font passer certains d’une appartenance sociologique à l’Église, à une Église de témoins, réunis par la même foi au Christ ressuscité.

Ainsi, progressivement, les communautés, souvent minuscules, se sont organisées autour des trois missions de l’Église : célébrer, transmettre la foi et manifester l’amour du Christ pour les plus pauvres. Alors que jadis les prêtres avaient tendance à être les "hommes orchestres" chargés de tous les pouvoirs, les communautés furent formées à se suffire par elles-mêmes, démarche prudente en cas de revirements politiques toujours possibles. Un "comité de liturgie", anime la célébration de la communauté, un "comité de catéchèse" anime la transmission de la foi, et un "comité de charité", anime l’amour des chrétiens.

Alors que les ONG et les Églises protestantes recrutaient du personnel pour remplir leurs missions dans des projets précis, l’Église faisait un choix différent, convaincue que la foi est un don gratuit que l’on transmet par conviction, non pour en toucher des dividendes financiers. Cette orientation de ne pas salarier des permanents pouvait être discutable, et ralentir le développement rapide de l’Église, mais à l’expérience, elle s’est révélée fructueuse, car elle a renvoyé les chrétiens à leurs responsabilités de baptisés, provoqué et affermi leur foi, sans céder à la facilité, tant il était difficile de ne pas accorder des aides dans une situation de telle détresse matérielle. En 2002, par contre, plusieurs chrétiens sont salariés pour leur travail apostolique : ce sont des gens qui ont exercé une profession, qui n’ont pas attendu les subsides de l’Église pour vivre et qui ont manifesté suffisamment de preuves de leur foi. De même, les comités de charité auraient pu ne devenir que des courroies de transmission des aides venues de l’étranger. Une certaine tension s’est d’ailleurs fait jour durant les premières années entre le personnel de Caritas, rémunéré pour manifester la charité de l’Église, et les chrétiens membres des comités qui étaient bénévoles. Sans doute est arrivé le temps de salarier un certain nombre de chrétiens, sur place, pour faire partie de Caritas-Cambodge.

Cette démarche synodale a permis un début d’acculturation des rites étendus à l’ensemble du pays. En 1990, cette acculturation était une nécessité de survie, les catholiques étant si souvent accusés de pratiquer une religion étrangère, d’être des traîtres à la religion, et pire encore, d’être agents du Vietnam. La position assise, sans bancs pour tous les offices, comme à la pagode, est adoptée sans problème, les gestes religieux limités au salut bouddhique, l’usage des bâtonnets d’encens font partie du rituel, les grandes fêtes nationales comme le Nouvel An ou la Fête des morts (Pchum Ben) sont fêtées solennellement par les chrétiens. Tous les lectionnaires, missels et rituels sont traduits et édités en langue khmère, les psaumes versifiés selon les rythmes cambodgiens connus de tous et donc faciles à psalmodier, donnent un aspect cambodgien aux célébrations. La décoration des églises s’inspire progressivement des dessins de pagode, un chemin de croix de style khmer décore quelques églises, certaines sont construites avec une certaine recherche.… Mais, en l’absence de toute directive précise, l’arrivée de nombreux prêtres d’horizons différents est l’occasion de retrouver le style Saint Sulpice le plus mièvre.…

Cependant, reste à opérer une "khmérisation" encore plus profonde, touchant à l’expression de la foi. Un début de travail a été commencé par le P. Ponchaud, dans un petit ouvrage qui compare Jésus et Bouddha, mais ce n’est que le début d’un vaste chantier.... Si Jésus était né khmer, il aurait sans doute vécu à la pagode et aurait transformé le bouddhisme de l’intérieur. Le P. Gérald Vogin, poussé par cette intuition, a éprouvé le besoin de faire deux fois une retraite bouddhique de dix jours. Un terrain est acheté pour tenter d’instaurer une sorte de "pagode chrétienne". Depuis 2000, il organise fréquemment des retraites pour les catéchumènes, conscient des dimensions monastique et méditative de la religion bouddhique.

Une Église catéchuménale

Dans cette petite Église du Cambodge, près de 10 % des membres sont des catéchumènes. A Phnom Penh on compte près de 180 baptisés depuis 1992, à Kompong Cham plus de 120. La plupart sont des Cambodgiens.

En examinant le parcours des catéchumènes, on observe diverses voies qui les ont conduits à une démarche de foi. Le plus souvent, c’est le témoignage de charité concrète : "J’étais malade, les chrétiens m’ont soigné. J’ai cherché à comprendre pourquoi ils ont fait cela". D’autres c’est l’intérêt : "Je voulais être aidée, puis je me suis aperçue que les chrétiens donnaient une aide autre que celle que j’attendais". Pour d’autres, c’est la fréquentation d’une école professionnelle catholique ou la perspective d’obtenir un emploi, selon le principe khmer "On entre dans le fleuve par ses méandres, on entre dans le pays en suivant ses coutumes". Pour d’autres encore, c’est la curiosité : "Je suis passé devant l’Église, je suis rentré, j’ai trouvé le climat amical, ce qui y était dit intéressant, et j’ai demandé à connaître".

Parfois des réfugiés qui ont connu la foi dans les camps de Thaïlande entre 1975 et 1979, sont rentrés dans leur village d’origine, dans les campagnes les plus reculées. Ils y ont été mal accueillis, comme faisant partie des "ennemis" qui ont combattu le Cambodge pendant 13 ans, mais malgré tout sont devenus des témoins vivants, priant en famille, souvent en cachette, presque toujours en butte aux critiques de leur entourage. Devant leur persévérance et leur joie profonde, les voisins se sont interrogés sur la foi qui les animait et ont demandé à connaître Celui qu’ils priaient. Parmi les réfugiés rentrés de Thaïlande, ce sont souvent les petits, ceux sur lesquels peu d’espoir étaient fondé qui se sont révélés apôtres....

D’une façon générale, on peut dire que les catéchumènes se recrutent dans les milieux pauvres. Comme dans toute démarche catéchuménale, il convient de faire œuvre de discernement et de purification des intentions premières qui ne sont parfois que des aspirations spirituelles déguisées. L’Église établit donc un critère de prudence pour assurer la liberté intérieure des candidats : aucun jeune gens étudiant dans les établissements catholiques n’est baptisé avant d’avoir fini sa scolarité et trouvé du travail. Un critère de discernement est sans doute la joie intérieure inconnue jusqu’alors. Les catéchumènes sont heureux de se réunir, de parler entre eux, de résoudre leurs problèmes quotidiens. "Désormais, ma vie a de la valeur", dit un paysan. "Personne ne s’est jamais occupé de nous : les moines bouddhistes ne sont intéressés que par l’argent que nous leur donnons, l’administration ne fait que nous pressurer. Les chrétiens sont les seuls qui s’intéressent à nous, à notre vie et nous mettent debout. Ils font des routes, des barrages, des canaux, des écoles", dit un autre paysan d’une cinquantaine d’années. "Désormais je fais partie d’une grande famille, je ne suis plus seul", "Désormais je n’ai plus peur", "Je suis libéré des règles bouddhiques", "Dans l’Eglise nous pouvons parler de nos problèmes", "J’ai appris à pardonner", sont autant de propos recueillis auprès des nouveaux baptisés qui ont découvert la nouveauté de l’Évangile. Dans les pagodes ou la société civile, rien n’est véritablement organisé pour l’éducation des enfants et des jeunes. Il n’est donc pas surprenant que beaucoup de jeunes trouvent dans les différentes Églises des possibilités de s’épanouir et d’échapper au carcan d’une société verrouillée dans ses traditions, ou qui ne vit que dans la hantise du "démérite". La révélation d’un Dieu Père et de la dignité humaine est source de bonheur pour des bouddhistes qui naissent seuls, vivent seuls, et meurent seuls.

Les obstacles à l’entrée dans la foi chrétienne sont pourtant multiples : on accuse les chrétiens d’être des "traîtres à la religion des ancêtres", de "trahir les traditions nationales, trahir la religion bouddhique", d’"entrer dans la religion des étrangers", d’être des "ingrats à l’égard des anciens", en ne leur procurant pas les mérites qu’ils sont en droit d’attendre de leur progéniture.

La formation catéchuménale prend appui sur les désirs exprimés par les catéchumènes, et dure trois à quatre années. Durant une première année, c’est une approche globale de la foi, en réponse aux questions que se posent les catéchumènes et leurs aspirations. Pendant environ une autre année, c’est une mise en contact avec Jésus et son enseignement. Quand les responsables estiment que la foi commence à germer, a lieu la première étape, selon le rituel issu du Concile : dans une célébration d’entrée en Église, les catéchumènes prennent solennellement le "Christ comme refuge, la Parole comme refuge, l’Église comme refuge", comme jadis, à la pagode ou dans toute célébration bouddhique ils prenait Bouddha, la Loi, la Communauté monastique comme refuge. Pendant encore une année de formation, ils approfondissent leur foi, surtout à partir de textes bibliques et de liturgies appropriées.

Malgré cette longue formation, force est de constater qu’un certain nombre de nouveaux baptisés, surtout en ville, ne se montrent guère fidèles à la fréquentation de l’Église. "Les chrétiens étaient très accueillants quand nous étions catéchumènes, mais beaucoup moins maintenant", disent certains pour se justifier. Dans les groupes de chrétiens de provinces, l’atmosphère est plus chaude, tous se connaissent et invitent les autres à venir à l’église. En ville, c’est l’anonymat dû à l’urbanisation. Cependant, le diocèse de Kompong Cham a fait un gros effort pour suivre les nouveaux baptisés partis à Phnom Penh, le catéchuménat de Phnom Penh délègue un catéchiste chargé de faire le lien entre ses nouveaux baptisés.

Ces nouveaux chrétiens, avec la fraîcheur de leur foi, donnent un dynamisme à l’Église, spécialement dans la partie nord du diocèse de Kompong Cham où ils forment la plupart des communautés. Pour former ces nombreux catéchumènes. Depuis juillet 1997, le P. Ponchaud et Sœur Gilberte Masson se sont lancés dans la formation de "catéchistes", par session d’une semaine, à raison de trois à quatre sessions par groupe et par an. Ce sont environ 250 jeunes et moins jeunes qui étudient la Bible ou réfléchissent sur les sacrements ou autres points de doctrine. Pendant une première session, les catéchistes apprennent à se situer dans le temps et l’espace, dans le vaste monde. Puis ils sont invités à refaire l’expérience d’Abraham qui lui aussi a quitté sa famille et ses traditions, celle de Moïse qui a rencontré le Dieu saint et libérateur, celle de David qui reçoit la promesse, puis ils reçoivent l’enseignement des prophètes qui invitent à la justice sociale, à l’amour, à l’espérance. Chaque personnage biblique est situé dans son temps, par rapport à Jésus, et par rapport à chacun d’entre eux : "Abraham, c’est moi". Certains d’entre eux ont acquis par cette formation une connaissance en profondeur du dessein de Dieu, comparable ou supérieure à celle de prêtres ou de religieux.

Cette formation catéchuménale a donné l’occasion de forger des instruments de travail : des catéchismes pour les enfants avec des livres du maître, toujours basés sur la Bible, des illustrations de la Bible et de la vie de Jésus avec de motifs khmers qui permettent aux Cambodgiens de s’approprier plus facilement la foi.

Œcuménisme, priorité de la mission

Avec l’absence des étrangers, les chrétiens avaient retrouvé une certaine voie vers l’unité. Sous le régime de la RPK, le pasteur Clavaud rassemblait catholiques et protestants pour un culte commun. Des liens étaient tissés entre chrétiens. Le 14 avril 1990, les protestants assistent à la messe de la Résurrection avec les catholiques.

Avec l’ouverture du Cambodge aux ONG, spécialement à partir de 1993, s’ouvre "le supermarché des religions", par l’arrivée de toutes sortes de dénominations chrétiennes. Le ministère des Cultes ne s’y reconnaît pas et demande aux catholiques de les éclairer sur ce foisonnement de groupes anglo-saxons. C’est à peu près toujours le même processus : une ONG arrive, recrute du personnel qui, de gré ou de force, doit devenir chrétien pour garder sa place. Avant de commencer la journée, le personnel se réunit pour étudier un texte biblique et prier. Cela explique sans doute pourquoi les diverses confessions "protestantes" (mais que les protestants dignes de ce nom ne reconnaissent pas comme telles) recrutent dans la classe relativement élevée de ceux et celles qui peuvent parler anglais. Aux dires d’un pasteur méthodiste cambodgien, atterré par de tels procédés, le protestant idéal est devenu celui qui sait parler anglais. Assez rapidement, des "pasteurs" sont recrutés et doivent annoncer la Parole pour justifier leur rémunération. La religion est devenue un business lucratif. Souvent, les catégories sociales les plus défavorisées sont attirées par des dons : les veuves devenues "chrétiennes" touchent un sac de riz par mois, des fidèles touchent un dollar par dimanche pour venir au culte... Il n’est pas rare que l’on nous demande : "Combien payez-vous pour que je devienne chrétien ?".

Assez souvent ces groupes anglo-saxons fondamentalistes ont une vision très rigide concernant le Bouddhisme et la culture khmère qu’ils méprisent au profit de la seule "sous-culture américaine". Deux pasteurs cambodgiens, chrétiens de longue date, ne sont-ils pas allés faire des exorcismes sur Angkor Vat, symbole à leurs yeux, du démon. Bouddha est souvent traité de démon, et l’on affirme qu’un pasteur américain en a brûlé les représentations.

En 1995, un télévangéliste américain nommé Mike Evans a invité tous les malades, les estropiés, les aveugles à venir se faire guérir par Jésus dans le stade municipal de Phnom Penh. Ses spots publicitaires à l’américaine sont diffusés sept fois par jour, pendant plusieurs semaines sur les ondes de la radio nationale. Le jour dit, 40 000 estropiés attendent la guérison. Certains viennent de fort loin et ont tout vendu pour faire le voyage. Après les incantations d’usage, le télévangéliste invite l’Esprit de Jésus, mais personne n’est guéri. Il s’en prend alors aux moines bouddhistes présents, mais la foule en délire tente de le lyncher. Il ne doit son salut qu’à l’intervention de la police. Ce fait burlesque marque beaucoup les autorités cambodgiennes qui font tout pour éviter un nouvel événement de cet ordre. Des enquêtes sont menées du côté des prêtres catholiques. En 1996, on affirme de sources sûres que le Premier ministre voulait chasser tous les prédicateurs étrangers. C’eut été un acte de santé nationale.

Quoi qu’on puisse reprocher aux frères protestants, on doit admirer leur détermination à proclamer la Parole de Dieu, dans les milieux les plus défavorisés. Ils sont présents partout, et souvent parmi les plus pauvres. Même si on ne peut que dénoncer un prosélytisme racoleur, ils ont fait accepter la religion chrétienne comme un fait que l’on ne peut plus ignorer, mais trop souvent présentée sous un aspect mercantile méprisable. Par leur fondamentalisme, ils risquent d’anesthésier des gens réfléchis à toute démarche chrétienne. Ils nous renvoient cependant à notre frilosité, à notre manque d’audace pour inventer des voies nouvelles à l’évangélisation.

En dépit de ces aspects scandaleux montrant le déchirement de la tunique unique, des efforts notables sont entrepris pour travailler ensemble. La traduction biblique œcuménique commencée en 1973, et interrompue brusquement par le régime de Pol Pot, reprend en France, en 1984, sous l’égide de la Société Biblique Française. Le pasteur Sok Nhep Arun, méthodiste, est désigné par les protestants, le P. François Ponchaud par les catholiques. Après une bonne année de difficulté, le travail avance, et le Nouveau Testament en version œcuménique est remis aux Églises le 10 octobre 1993. Un nouveau comité, comprenant les deux mêmes responsables, continue la traduction de l’Ancien Testament, en un temps record, puisqu’il est remis officiellement aux Églises en juin 1998. Un certain nombre de confessions protestantes l’utilisent, car c’est une traduction intelligible. Un certain nombre s’y oppose farouchement, plus pour des raisons de susceptibilités personnelles et financières, que pour des raisons littéraires ou exégétiques. En 2002, un comité de révision de la traduction est désigné par la Société biblique cambodgienne. Du côté catholique, on y retrouve encore le P. Ponchaud, cheville ouvrière de ce travail depuis trente ans.

Le mouvement œcuménique devrait être une priorité de la Mission : "Qu’ils soient un pour que le monde croit". En réalité, par manque de temps ou manque de convictions, peu de réalisations voient le jour, seulement quelques prières communes durant la semaine de l’Unité, des réunions trimestrielles entre ONG chrétiennes à Phnom Penh. C’est à Kompong Cham où l’orientation œcuménique est la plus concrète : chaque mois, les responsables étrangers des diverses confessions se rassemblent pour prier : ce sont leurs Eglises qui sont à l’origine des divisions. Les chrétiens cambodgiens se rassemblent entre eux, pour deux heures de prière ou réflexion commune.

Les chrétiens vietnamiens

Dans l’Église catholique, la présence de nombreux chrétiens vietnamiens n’a cessé de poser problème durant les siècles passés. Le Christ avait non seulement le visage de l’étranger européen, mais de l’ennemi détesté.

En 1990, on ignore le nombre exact de civils vietnamiens entrés au Cambodge dans les fourgons de l’armée vietnamienne. Officiellement, le gouvernement avance le chiffre de 90 000. En réalité il doit y en avoir au mois trois à quatre fois plus. Parmi eux on dénote une quinzaine de milliers de chrétiens, donc dans une proportion bien inférieure à celle des chrétiens au Vietnam (7 à 8 %). On se souvient que Vat Champa était la vitrine officielle de l’Église pour les étrangers de passage (La Cathédrale de la Rizière, p. 204). En 1990, des prêtres de l’Église patriotique vietnamienne qui envisageaient un voyage au Cambodge, en sont dissuadés par les PP. Destombes et Ponchaud. Ces Vietnamiens immigrés appartiennent aux couches laborieuses de la société, ce sont des artisans, des pêcheurs, des manœuvres. Un certain nombre des chrétiens vietnamiens actuels sont d’anciens immigrés vietnamiens d’avant 1970. Depuis 1997, le nombre d’immigrants vietnamiens augmente rapidement, des communautés catholiques vietnamiennes naissent un peu partout. Souvent, les catholiques vietnamiens se cotisent pour acheter un terrain et construire un lieu de culte, puis en avertissent l’évêque du lieu.

En 1993, accaparés par de multiples tâches auprès des communautés cambodgiennes, priorité de leur mission, les responsables de l’Église laissent aux prêtres de la société de Maryknoll le souci des Vietnamiens. Ils célèbrent la messe en anglais, traduite en vietnamien. Les Vietnamiens se sentent cependant exclus de l’Église du Cambodge. Progressivement, le P. Lesouëf qui parle le vietnamien, et le P. Ramousse, un peu à son corps défendant, dispensent leurs services à ces communautés. Le dernier samedi de chaque mois est réservé par les deux ordinaires à la formation des catéchistes vietnamiens. Depuis 1998, le P. Ponchaud dispense un jour et demi d’enseignement aux catéchistes vietnamiens chaque mois, et avec Sœur Gilberte, forme trois groupes de jeunes catéchistes tous les trois mois à Néak Lœung et à Vat Champa. Mgr Destombes et Antony visitent systématiquement et régulièrement toutes les communautés vietnamiennes. Quelques responsables vietnamiens participent au "synode des communautés", mais on limite volontairement leur nombre pour éviter que les chrétiens khmers ne soient submergés par eux.

Des orientations épiscopales précises sont données à l’égard des chrétiens vietnamiens : ils sont partie prenante de l’Église du Cambodge, et sont donc responsables de l’apostolat auprès des Cambodgiens. Pour leur faciliter cette mission, la liturgie dominicale est célébrée en langue du pays, même si les lectures sont doublées en langue vietnamienne. L’Église se refuse à créer des écoles vietnamiennes, comme c’était le cas jadis, mais favorise l’accès des enfants vietnamiens à l’école cambodgienne : c’est sa contribution à l’établissement de la paix entre deux communautés qui s’ignorent. Si l’on se montre très souple avec les adultes qui ne sont pas très à l’aise en cambodgien, on est par contre intransigeant pour la formation catéchétique des enfants : ils doivent lire couramment le khmer avant de recevoir la première communion.

Cependant, le problème de la cohabitation entre les deux communautés demeure difficile : elle ne peut se trouver de solution par de bonnes paroles du type "aimez-vous les uns les autres". Ces paroles du Maître peuvent aider, mais les blessures sont trop anciennes et douloureuses. Rêver d’une cohabitation harmonieuse relève du rêve, même si c’est l’utopie vers laquelle marche l’Église. Le problème de langue n’est toutefois que le plus petit dénominateur commun qui permet de se sentir membres de l’Église d’un même pays, mais les divergences culturelles entre les deux peuples sont profondes. Dès que les Khmers voient des Vietnamiens trop nombreux dans leur église, ils la désertent. Par contre, même peu nombreux, les Vietnamiens s’imposent. La cohabitation est donc un danger permanent, qui explose parfois en conflit ouvert, même dans cette si petite communauté d’Église. Il convient à tous prix d’éviter que les Khmers ne se sentent étrangers dans l’Église de leur propre pays.

Si l’Église du Cambodge a le devoir d’assurer aux communautés vietnamiennes les services religieux auxquelles elles ont droit, elle se doit de les ouvrir à l’esprit de Vatican II et de les faire passer d’une appartenance trop souvent sociologique à l’Église à une vie de foi avec le Christ, d’une religion faite de longues prières, de cérémonies pour les ouvrir à l’Évangile. Gros consommateurs de sacrements, les chrétiens vietnamiens risquent d’accaparer les prêtres par les confessions hebdomadaires, des prières et des bénédictions. L’Église a également le devoir d’ouvrir ces communautés vietnamiennes qui vivent souvent en milieu fermé, en marge de la société khmère, au monde khmer qui les entoure.

Mais il s’agit avant tout, pour l’Église du Cambodge d’être présente au monde bouddhiste khmer, en évitant de se laisser accaparer par la brebis restée au bercail, et d’oublier les 99 qui sont perdues dans la montagne. Quand l’Église cambodgienne sera nombreuse et forte, le problème de la minorité ethnique vietnamienne, majoritaire dans l’Église, sera résolu. Mais il faudra encore des siècles.…

Vers la formation d’un clergé cambodgien

La disparition des deux ordinaires cambodgiens et des trois prêtres durant le régime khmer rouge a décapité l’Église catholique, pour laquelle le sacerdoce reste si important, bien que l’on ne cesse de dire ou de chanter "peuple de prêtres, peuple de prophètes, peuple de rois". Dès 1990, le P. Bernard Dupraz, alors diacre de l’Eglise de Chambéry, se passionne pour la résurrection du clergé cambodgien. Grâce à lui, le BPAC (Bureau pour la Promotion de l’Apostolat parmi les Cambodgiens) va demander à Tumlop Sophâl, réfugié au Canada, et qui a commencé son séminaire à Montréal, ainsi qu’à Un Son, également réfugié au Canada et qui envisage de devenir Fils de la Charité, s’ils veulent venir travailler au service de l’Eglise du Cambodge. Tous deux acceptent, même si ce ne fut pas très facile pour Sophâl qui se souvenait douloureusement des événements de 1970, lorsque les soldats khmers avaient maltraité sa famille.

Catéchiste un peu malgré lui dans les camps de Thaïlande, Sophâl avait laissé une renommée qui avait atteint la France. Après deux ans de travail en usine au Canada, il décide de devenir prêtre et entre au séminaire de Montréal. A la demande des responsables de l’Église du Cambodge, il va donc continuer sa formation au Séminaire St Irénée de Lyon, puis complète sa formation diaconale avec le remarquable prêtre Jacques Jouban, à Oullins. De retour au pays en 1993, il passe une année diaconale à Kompong Thom, puis est ordonné prêtre à Phnom Penh, le 2 juillet 1995, pour le diocèse de Battambang. Il administra le secteur de Kompong Thom pendant cinq ans, puis celui de Battambang.

Un Son avait été chassé par la guerre, de son village natal, près de Takéo, pour venir vivre à Battambang. Vers quatorze ans, il part se réfugier en Thaïlande, et devient moine bouddhiste à Nakonsawann, puis regagne les camps pour partir avec sa famille au Canada, laissant son frère jumeau au Cambodge. Après plusieurs années de travail en usine, il découvre la foi chrétienne par Jeanne Bineau, sa marraine, puis décide de devenir prêtre dans la congrégation des Fils de la Charité. Il accepte volontiers l’offre du BPAC, et se rend en France pour compléter ses études générales au séminaire d’aînés de Vienne.

En Thaïlande, dans les camps de réfugiés, quelques jeunes gens émettent également le désir de devenir prêtres. Parmi eux, le jeune Hang Ly, de Moat Krasas, arrivé en 1990, qui fait office de catéchiste et impressionne par la simplicité d’une foi vive. Vers 1991, Lay Wang, nouveau baptisé, demande également à devenir prêtre. Tous deux suivent les cours de formation pour les catéchistes et commencent avec deux autres candidats une vie commune dans une petite hutte de bambou.

A Phnom Penh, dès 1990, Nget Viney fait également la demande de devenir prêtre. Né à Ratanakiri de parents chrétiens, il a parfois risqué sa vie avec son père durant la période vietnamienne en cachant des Bibles que recherchaient les autorités.

En 1992, avant le retour des réfugiés, Bernard Dupraz vient s’installer à Battambang, dans une maison particulière louée au nom prédestiné "Belle rizière". Viney vint l’y rejoindre officiellement comme cuisinier, Son comme chauffeur, Ly et Wang passent la frontière en cachette et viennent les rejoindre, officiellement comme gardien et jardinier. Comme il n’y avait absolument rien à Battambang, de temps à autre, les quatre jeunes gens se déplacent à la frontière thaïlandaise, où le P. Ponchaud et la Sœur Gilberte les attendent avec de gros sacs de riz bourrés de crayons, de bics, de cahiers, de livres, le tout recouvert par des vieux habits pour tromper la surveillance des gardes thaïlandais. C’est ainsi que débuta "le séminaire".

En 1993, l’administration accepte de rétrocéder à l’Église le terrain de Phum Rumchek (propriété de l’Eglise depuis 1798 !), ainsi que le couvent des sœurs de la Providence et leur hôpital. Le séminaire s’y établit. La formation est avant tout une formation de base : situer les jeunes gens dans le temps et l’espace, dans le monde et l’histoire. Dans le même temps, le P. Dupraz oriente les jeunes gens vers le service des pauvres et des communautés chrétiennes qui commencent à renaître. Le P. Ponchaud, de retour au Cambodge, assure une semaine de cours bibliques par mois. Progressivement, au groupe des quatre s’ajoutent deux autres jeunes gens en 1994, puis encore deux autres en 1996. Il faut songer à faire appel à de nouveaux professeurs : en 1995, le P. Jean-Marie Birsens, sj, vient enseigner la philosophie et assurer la formation spirituelle des séminaristes. Le 6 mars 1998, le conseil épiscopal décide de transférer le séminaire à Phnom Penh, et de commencer dans de nouveaux locaux à partir du mois de novembre. Cette décision permettra d’étoffer le corps professoral, et d’ouvrir le séminaire à l’influence étrangère présente dans la capitale. La direction du séminaire est confiée au P. Omer Giraldo Ramirez, prêtre colombien de la société IMEY, assisté du P. Bruno Cosme (MEP).

Former des prêtres en langue khmère, alors qu’il n’existe aucun document en langue khmère, (à part le document de base qu’est la Bible !), semblait tenir du défi. Pourtant, c’est "une grande chance pour l’Eglise locale : il faut mettre au point le vocabulaire philosophique et théologique. Après la formation commune donnée au séminaire diocésain, certains d’entre eux pourront compléter leurs études à l’étranger" (Bilan 1,4). Dans cette perspective, le P. Ponchaud compose 12 livres de commentaires exégétiques bibliques qui permettent à la fois aux prêtres de raviver leur connaissances, et qui sont un instrument de travail utilisé par quelques catéchistes et quelques pasteurs protestants.

Ainsi le 10 juin 2001, les quatre séminaristes sont ordonnés diacres, le 9 décembre, ils sont ordonnés prêtres. C’est un événement historique qui n’est pas près de se reproduire dans l’histoire de l’Eglise du Cambodge. Depuis les P. Hang Ly et Un Son sont affectés au diocèse de Phnom Penh, l’un à Kampot, l’autre à Phnom Penh ; le P. Nget Viney au diocèse de Battambang, à Kompong Thom ; le P. Paul Lay Wang à Kompong Cham, provisoirement à Kdol Leu.

Un certain nombre de jeunes gens envisagent de se consacrer à Dieu dans cette vocation spéciale, l’un d’entre eux a déjà fait deux ans de formation en ce sens. Un groupe d’éveil des vocations religieuses et sacerdotales, "Emmanuel", est créé pour aider ces jeunes gens dans leur démarche. Le nonce apostolique et l’Evêque de Phnom Penh avaient fortement insisté pour que les congrégations religieuses favorisent l’émergence d’un clergé khmer, puisqu’il n’en existait plus Malgré cela, les Salésiens poussent un jeune homme à devenir prêtre dans leur congrégation.

Plusieurs jeunes filles ont émis le désir de se consacrer au Seigneur, mais les motivations sont encore très floues. Deux d’entre elles, cependant, Sangvat et Tharine, après un emploi d’un an dans deux ONG au contact des pauvres, commencent leur noviciat dans la congrégation des Amantes de la Croix, congrégation fondée par Mgr Lambert de La Motte au XVIIe siècle.…

Le 5 octobre 1997, le P. Emile Destombes est ordonné évêque coadjuteur de Mgr Yves Ramousse, et prend la charge du vicariat apostolique le 14 avril 2001. Le 16 juillet 1997, le P. Antonysamy Susairaj est nommé administrateur apostolique de Kompong Cham, puis le 27 mai 2000, préfet apostolique de Kompong Cham. Le 2 juillet 2000, le P. Kike Figaredo, SJ, est nommé préfet apostolique de Battambang.

En 2002, l’Eglise catholique du Cambodge compte environ 10 000 chrétiens cambodgiens, 15 000 à 20 000 vietnamiens, trois circonscriptions ecclésiastiques En plus des trois ordinaires, on compte 45 prêtres, dont 5 Cambodgiens, 31 séculiers et 14 religieux (jésuites, salésiens), d’au moins 18 nationalités. On dénombre 64 religieuses, dont 8 Cambodgiennes, réparties en dix congrégations.

Une Église prophétique confrontée à de grands dangers

Dans son bilan pastoral de 1996, Mgr Ramousse croit bon de rappeler qu’au Cambodge, l’Église, ce sont en premier lieu les chrétiens cambodgiens. Ce sont eux qui rayonnent leur foi à leurs compatriotes. Les chrétiens cambodgiens ont su faire face à leur mission, et l’Ésprit a produit ses fruits en eux et autour d’eux.

Cependant, l’Église du Cambodge fait face à un danger réel : celui d’une présence étrangère de plus en plus étouffante, sûre de sa supériorité, tentant d’imposer sa langue, inébranlable dans ses certitudes, confiante en ses bâtiments, ses institutions, comme dans les Églises de vieille chrétienté. On apporte du tout-prêt, sans tenir compte du peuple khmer qui reçoit. On s’installe, sourds aux appels du peuple cambodgien. Comment peut-on les entendre, sans vivre en communion avec lui, et spécialement sans parler sa langue ? Même assuré de la puissance de l’Esprit, il est impérieux de parler la langue khmère et de connaître quelque peu la mentalité du peuple pour œuvrer intelligemment au Cambodge. En 2002, un responsable d’une importante congrégation de formation de la jeunesse se proposait de prendre en charge la formation de la jeunesse khmère, sans savoir un mot de khmer et sans avoir vécu au pays. Comment oser encore parler d’une théologie qui voudrait s’acculturer quelque peu ? La mondialisation remplace-t-elle la nécessité de connaître la culture d’autrui ? L’Incarnation du Christ ne serait-elle qu’un mythe ?

Des pans entiers de la pastorale ne sont pas pris en compte par l’Église. Un prolétariat industriel naît sous nos yeux, à notre porte, mais combien de chrétiens, ou de prêtres et religieuses en portent le souci ? L’association Clair Logis est bien seule dans ce vaste domaine. Une congrégation contactée pour y œuvrer, répond par la négative : elle doit se donner à la formation des classes moyennes. Malgré le foyer d’étudiants, lancé par le P. Ashley Evans, sj, l’Église est en grande partie absente du domaine scolaire, peu présente dans les campagnes reculées. Jésus donne pourtant à ses disciples rendez-vous en Galilée, la Galilée des nations.

L’ordination des quatre jeunes prêtres cambodgiens ouvre une page nouvelle dans l’histoire de l’Église. Ils ont la lourde charge d’approfondir l’inculturation de l’Église.

Réf. : Dossiers et documents n. 8/2002 – Églises d’Asie, n. 361, 16 octobre 2002.