P. Mario L. Peresson, SDB
Inculturation de l'Evangile
dans un monde multiculturel


 

Le thème que nous nous proposons de développer est on ne peut plus compliqué et constitue un défi. Voilà pourquoi, plutôt que de chercher à le traiter de façon exhaustive, nous entendons exposer plusieurs concepts-clés. Il s'agit d'éclairer le type de relations qui peuvent exister et/ou devraient s'établir entre évangélisation et cultures et d'indiquer plusieurs principes et critères, ainsi qu'une méthodologie, afin d'exposer de façon appropriée leurs relations réciproques et l'interaction existant entre elles.

Nous souhaitons rappeler, comme point de départ, certaines questions qui viennent spontanément à l'esprit quand on aborde cette thématique. Chacun, sans aucun doute, en soulèvera d'autres qui pourront venir s'ajouter à la liste suivante :

1) Il existe de multiples définitions de la "culture". Nous devons donc reconnaître qu'il s'agit d'une terme polysémique et, pour certains, vague et confus. Qu' entendons-nous donc par culture ?

2) Dans son Exhortation apostolique Evangelii Nuntiandi, sur l'évangélisation des hommes de notre temps (1975), le Pape Paul VI affirmait, préoccupé, que "la rupture entre Evangile et culture est sans doute le drame de notre époque, comme ce fut aussi celui d'autres époques" (n. 20).

3) Si l'on veut, ou plutôt s'il est nécessaire d'établir un lien entre évangélisation et culture, comment doit se situer cette relation ? Comme doit être élaborée une évangélisation inculturée et conque à partir des racines culturelles ? Avec quels principes et critères doit-elle s'effectuer ?

4) Comment proposer à nouveau l'évangélisation dans un monde réellement et consciemment multiculturel et, en même temps, caractérisé par un processus rapide de mondialisation ?

5) Quels problèmes et défis se présentent aussi bien dans l'évangélisation en soi que dans son rapport avec les cultures ?

6) Quelles pourraient étre lès methodologies les plus aptes à réaliser une évangélisation inculturée dans un monde multiculturel et, en même temps, mondialisé ?

Ces questions et tant d'autres peuvent surgir à cet égard. En tenant compte des nombreuses réflexions sur ce thème, je tâcherai d'affronter les points fondamentaux en les concentrant autour des sujets suivants.

7) Analyse du concept de "culture"

8) Inculturation de l'Evangile dans un monde multiculturel et caractérisé, par un processes rapide de mondialisation.

1. Analyse du concept de "culture"

Aussi bien dans l'usage quotidien que dans le domaine scientifique et social et dans le langage théologique et pastoral, nous nous heurtons à une multiplicité de conceptions et de definitions de "culture", présentes parfois de manière implicite et d'autres fois de manière explicite. Certaines d'entre elles sont semblables ou assimilables, au moins partiellement, tandis que d' autres sont très divergentes, parfois même contradictoires et même en opposition entre elles. Nous sommes donc obliges non pas tant de reconnaître la confusion et l'ambigulté de ces conceptions que d'accepter la "polysémie" du termé. Ce qui, loin de nous en exempter, requiert en revanche de nous un effort pour proposer notre conception personnelle de la "culture" et, partant de celle-ci, de suggérer la formel, avec ses différents niveaux et modalités, manière d'affronter le sujet de l'éducation et de l'evangélisation dans leur relation aux cultures.

Partons de certains concepts de culture qui, de mon point de vue, sont réducteurs, inexacts et clairement inacceptables en vue d'une proposition visant à recueillir les contributions anthropologiques et sociales les plus importantes en ce domaine.

1.1. La culture comme apprentissage et érudition

On utilise très souvent le terme de "culture" comme synonyme de "savoir", c'est-à-dire de l'acquisition d'un ensemble de connaissances spécifiques dans les diverses disciplines et matières. Selon cette vision cognitive, la culture s' identifie à l'effort intellectuel et artistique ; elle est également liée aux idées, à la connaissance, à l'instruction, au monde des lettres, de la philosophie, des sciences et des arts.

Cette conception de la "culture" permet aussi de définir les qualités subjectives d'une personne ; avoir de la culture, "être cultivé", signifie avant tout avoir une education raffinée, supérieure, étre un lettré ; est cultivée toute personne qui se consacre continuellement à l'enrichissement de son patrimoine de connaissances, en obtenant de nouveaux titres académiques, en particulier au sein du système éducatif institutionnel qui les décerne, ou qu'il a obtenus de sa propre initiative ; est cultivé celui qui, par le biais des etudes, a développé ses capacités intellectuelles et qui s'est spécialisé dans un des domaines du savoir humain. En consequence, plus l'instruction sera vaste, plus la culture sera grande. L'illuminisme considérait déjà les processes culturels comme des activités intellectuelles réservées aux élites. Les lieux spécifiques à la construction, à la transmission et à l'assimilation systématique de la culture sont le système éducatif institutionnel, formel ou non formel, avec ses différents niveaux et modalités, les centres de recherche, les univerisités, le ministère de la culture, etc..., et ses instruments sont : les classes, les salles virtuelles, les livres, les bibliothèques, internet ; ses agents sont: le professeur, le maitre, l'école, les universités virtuelles, etc...

Ce concept apparaît certes restrictif et sélectif car il exclut de la culture des couches entières de la population d'un pays et du monde, dont les éléments, du seul fait de ne pas avoir eu accès à l'instruction scolaire ou d'être en dehors du système éducatif, sont considérés comme "incultes" ou ignorants. Souvent, les analphabètes sont qualifiés de personnes "manquant de culture", même si elles appartiennent à des civilisations millénaires.

Aussi bien dans le domaine civil que dans le domaine religieux, lorsqu' on parle du "monde de la culture, on se réfère d'ordinaire à l'intelligentsia, "à la classe dirigeante" d'une nation donnée : intellectuels, scientifiques, artistes, politiciens, c' est-à-dire à une élite, en contraste avec le reste du peuple.

Bien que cette conception de la culture soit évidente dans la pratique, son caractère élitiste, de réduction et d'exclusion est toutefois évident et, par conséquent, inapte pour définir la tâche de l'acculturation spécifique de l'éducation. En outre, cette conception peut donner prise à un ethnocentrisme incontrólé de la part de groupes et de peuples qui sont considérés comme détenteurs de la culture face à d'autres qui ne le sont pas et qui se trouvent donc dans des conditions de carence totale ou d'infériorité.

1.2. Concept analogue de culture ; les valeurs universelles

Très souvent, chez les auteurs, ainsi que dans les documents dans le domaine civil et religieux, nous rencontrons un concept analogue de culture qui identifie cette dernière à l'attention et à la promotion, chez les personnes et dans les groupes sociaux, d'un ensemble de valeurs, d'attitudes et de comportements universels, nécessaires pour la vie en commun pacifique et pour le bien commun de tout peuple et de toute l'humanité. On parle ainsi d'une culture de la paix, de l'amour, de la solidarité, de culture démocratique, écologique, etc...

Il s'agirait d'une méta-culture, considérée comme un ensemble de valeurs et de comportements apparemment communs parmi les peuples, une sorte d'éthique universelle qui permettrait la vie pacifique en commun parmi les peuples eux-mêmes et le respect de la dignité de toute personne, ainsi que l'intégrité de la création.

Le concept de "civilisation" mis en avant par des courants humanistes et des organismes internationaux est très proche de ce concept de culture. Il entend exprimer les valeurs humaines universelles et les grands objectifs poursuivis dans tous les domaines de la vie, de l'humanité elle-même, considérée aussi bien dans son ensemble que comme peuples individuels par l'histoire millénaire ; on parle ainsi de civilisation occidentale, égyptienne, grecque, chinoise, etc...

Aujourd'hui ce terme engloberait les valeurs universelles et l'ensemble des droits de l'homme et des peuples, reconnus universellement et proposes comme ideal permanent et comme point de rencontre de toutes les nations.

N'oublions pas, cependant, que le terme "civilisation" est historiquement entaché d'ethnocentrisme, typique des empires et des nations dominantes, qui considèrent précisément sous le terme de civilisation "le mode de vie" et d'organisation sociale impose par le conquérant ou le colonisateur, sous couvert d'une idéologie de progrès. La "vie civile" du conquérant est considérée comme étant supérieure par rapport à la "vie primitive" ou arriérée des peuples conquis.

Il faut cependant observer qu'avec cette vision universaliste de la culture, on ne peut pas nier la richesse du caractère multiculturel du monde, et encore moms la considérer comme superflue ou même dangereuse en tant que division et fragmentation face à l'urgence d' une méta-culture de valeurs universelles, établies comme dénominateur commun pour la coexistence pacifique entre les nations et les peuples. La spécificité et l'originalité des cultures ne peuvent pas être réduites à une méta-culture universelle. En outre, ces valeurs ne sont pas des idées abstraites, mais des réalités qui doivent s'incarner et se manifester dans les situations concrètes de chaque peuple. Les valeurs universelles doivent surgir du renforcement de l'identité ethnique et des racines socioculturelles de chaque peuple.

1.3. Culture de contre-valeurs ?

Aussi bien dans la presse que dans les interventions verbales dans le monde civil et religieux, on peut souvent constater que le terme "culture" est associé à certaines contre-valeurs qui n'ont cessé de se propager et qui se sont imposées jusqu'à devenir des coutumes et à former la mentalité des gens et de vastes groupes sociaux. La culture apparait ainsi marquee de façon negative par certaines plaies sociales et certains vices largement répandus. Bien qu'il s'agisse en soi d'une contradiction au niveau des termes, on parle de culture de la mort, de culture de la violence, de la corruption, de consommation, de l'hédonisme, etc...

Cette extension du terme "culture" aux aspects négatifs de la société qui se sont transformés en vices et en comportements collectifs constitue l'envers de la médaille de la conception, précédemment exposée, de la culture comme ensemble de valeurs universelles. La première est caractérisée par la positivité, la seconde par la négativité :

Comme nous le verrons plus avant, la culture est, par nature, associée à la positivité historique de la vie de chaque peuple et constitue le trait distinctif et le processus d'húmanisation de tout groupe humain.

Ce concept de culture n'a aucun sens et porte en soi une contradiction évidente.

1.4. La culture comme progrès et accès à la modernité

Certains auteurs entendent par culture le progrès materiel, scientifique et technologique atteint par certains peuples ou nations avec une référence spéciale au bien-être social supérieur atteint. Ce concept de culture est associé à celui de développement et de sons-développement, de nations avancées et de peuples arriérés.

Cette conception est liée, en particulier, à celle de "modernité", conçue comme domination de l'homme sur la nature par le biais de la science et de la technologie, ainsi qu'aux concepts d'autonomie de l'être humain par rapport à la dépendance religieuse — exprimée par la secularisation et le sécularisme — et de dépassement des diverses formes d'autoritarisme, d'absolutisme et de dictatures, grâce à la démocratie.

Le point d'aboutissement de l'acculturation serait donc l'accès à la "culture moderne" des nations les plus arriérées grace au développement des peuples avancés. Avec l'affirmation de la mondialisation néo-libérale, au sein de cette conception dominante de la culture, l'objectif pour tous les peuples consisterait à faire partie du progrès irreversible du monde globalisé de l'économie de marché, avec les exigences que cela comporte et ses consequences dans tous les domaines de la vie en société : au niveau politique, économique, militaire, social, idéologique, etc... Tout comme le progrès est illimité, de même l'acculturation devra toujours être prête au renouveau et au changement pour ne pas rester en arrière, pour progresser au rythme du développement et de la modernisation.

Cette vision de la culture, étroitement liée au processus d'imposition de l'occidentalisation du monde, nie d'une part les grands apports de toutes les cultures au progrès integral de l'humanité et tend à l'homogénéisation culturelle, définie en termes de progrès capitaliste et, d'autre part, le lien avec la mondialisation du marché néo-libéral. En effet, le progrès historique de l'humanité est constitué et enrichi par les expériences et par les apports de toutes les cultures, qui ne peuvent être ni niés, ni réduits aux simples termes de consommation et d'efficacité.

La réalité du "village global", apparue comme conséquence du processus irréversible de la mondialisation dans tous les domaines, oscille entre deux póles : d'une part, l'unification du monde et la nouvelle citoyenneté universelle qui pénètre toujours plus dans la conscience des personnes et des peuples et, de l'autre, la reconnaissance de la diversité et du pluralisme culturel qui doivent être mis en valeur et encouragés.

1.5. Une culture de masse ?

La "culture de masse" qui vent s'imposer comme une sorte de méta-culture universelle n'est rien d' autre qu'un produit de l'"industrie culturelle capitaliste" et fait partie de la logique et de la dynamique du marché. Dans la soi-disant "culture de masse", ce ne sont pas à proprement parler les valeurs que nous avons évoquées plus haut qui sont diffusées, mais celle-ci tend à promouvoir universellement les piliers de l'idéologie néolibérale : l'exaspération de la consommation, l'individualisme, la compétitivité, la réussite individuelle et l'efficacité de l'emploi et du commerce. Cette "acculturation" crée un ensemble de modèles de comportement "de mode" qui prennent pied et se dissolvent à la vitesse du vent. Celui qui ne consomme pas ou qui ne suit pas la dernière mode n'existe pratiquement pas : "Je consomme donc je suis", "celui qui n'achète pas n'est pas".

Cette "soi-disant culture" ne respecte ni n'encourage l'identité et la diversité, mais plutôt l'uniformité et le mimétisme ; elle ne se base pas sur le dialogue entre sujets culturels, mais sur la réception passive des modèles de vie et des formes de pensée imposées par l'"industrie culturelle".

A la base de cette culture de masse, nous trouvons des éléments de la post-modernité qui interviennent pour constituer des modèles de vie personnelle et collective : le style superficiel de la vie et des relations, la banalisation de réalités si fondamentales comme l'amour, la politique, la famille, la religion et l' éthique.

L'idéal de la vie semble être la satisfaction immédiate des sens, au point de faire de l'hédonisme un paradigme existentiel. Tout se résout dans l'immédiat et dans l'éphémère ; le passé ne compte pas, le futur n'existe pas, seul le présent vaut la peine qu'on en jouisse.

Le "peuple-masse" ne participe à cette industrie culturelle que comme récepteur ou non des produits culturels, en qualité de "consommateur" qui n'a pas de conscience, ni comme ethnie, ni comme peuple, ni comme groupe social, étant privé de sa propre identité et subjectivité. La culture de masse n'est pas un mouvement culturel mais une industrie commerciale.

Les moyens de communication, non pas en tant que tels, mais en raison du monopole qui les gèrent, de la propriété et du contróle exercé sur eux, en arrivent à étre des véhicules et une école de cette forme de pensée et de vie massificatrice et homogénéisatrice.

1.6. La culture comme composante idéologique de la société

En suivant la pensée de Max Weber, de nombreux sociologues considèrent la culture comme un "secteur" ou un segment de la réalité sociale. A l'aide d'une méthode analytique, ils divisent l'ensemble de la société en plusieurs domaines : le domaine économique, le domaine politique, le domaine social et le domaine culturel, sans toutefois indiquer la relation et l'interaction entre eux, ni les marges de distinction de chaque secteur par rapport aux autres.

De la même façon, le marxisme considère la société comme une structure organique composée d'une infrastructure — dont font partie les niveaux économique, politique et social — et d'une superstructure, l'idéologie, qui comprend l'ensemble des idées et des valeurs prédominantes dans une société déterminée. Toutes ces parties sont en relation et interagissent l'une avec l'autre, bien que ce soient le niveau économique et les relations sociales qui s'établissent en son sein qui déterminent, en dernière instance, toute la dynamique structurelle de la société. L'idéologie elle-même, bien que jouissant d'une relative autonomie, est déterminée par les relations entre les classes sociales. Plus encore, dans une société de classes, l'idéologie dominante s'identifie à celle de la classe dominante, jouant ainsi un rôle d'occultation ou d'expression de la société de classes et asymétrique.

Bien que les composantes idéologiques et culturelles soient caractérisées par les relations sociales de classes, nous estimons toutefois qu'il n'est pas possible d'identifier idéologie et culture. Comme nous l'indiquerons par la suite, la culture, loin de constituer un secteur de la société ou un système à l'intérieur de la structure sociale, est en revanche la catégorie qui, en comprenant tous ses aspects, est l'expression de la société elle-même dans son ensemble et pas seulement d'une de ses parties.

En outre, la sphère politique et la sphère économique, en tant que création et organisation spécifiquement humaines, sont aussi des products et des manifestations culturels.

En identifiant la culture à l'idéologie dominante, on met en doute la valeur de toute manifestation culturelle, car on la considère comme une expression idéologique de la classe dominante, ou parce qu'on assimile la culture authentique à l'idéologie prolétaire, en méconnaissant l'histoire et la richesse culturelle des peuples qui verraient de la sorte leur identité culturelle uniformisée et aplatie dans l'optique de l'idéologie révolutionnaire.

2. Inculturation de I'Evangile dans un monde multiculturel

Nous rappelions au début de cette réflexion comment le Pape Paul VI, dans son Exhortation apostolique Evangelii Nuntiandi sur l'évangélisation des hommes de notre temps (1975), avait secoué la conscience de l'Eglise catholique en affirmant que : "La rupture entre Evangile et culture est sans doute le drame de notre époque, comme ce fut aussi celui d'autres époques" (n° 20).

2.1. Face à une affirmation aussi grave, nous devons nous demander : en quoi a consisté cette rencontre manquée ? Pourquoi une rupture s'estelle créée ? Et comment pourrions-nous la ressouder de manière, d'une part, à respecter l'autonomie, l'altérité et la pluralité des cultures et, de l'autre, à demeurer fidèle à la nouveauté et au dynamisme de l'Evangile ?

Partons d'une affirmation fondamentale du mystère chrétien. L'Evangélisation inculturée a eu lieu, à l'origine, dans le mystère même de l'Incamation.

Le Verbe éternel de la Vie s'est fait chair et est venu habiter parmi nous (Jn 1:14). En Jésus de Nazareth, né d'une femme, né sous la Loi, Dieu s' est fact l'un de nous afin que nous parvenions à être ce qu'il est (Ga 4:4-5). Il s'est fait semblable à nous en toutes choses, excepté le péché, pour nous faire participer à sa divinité (He 4:15).

Le Verbe éternel de Dieu a non seulement pris la condition humaine, mais il s'est incarné dans un peuple concret, à un moment déterminé de son histoire, en adoptant, selon le projet de libération du Règne de Dieu, la culture judaïque de son temps.

* En accueillant la logique de l'Incarnation, comme trait fondamental de la Bonne Nouvelle annoncée et rendue présente en Jésus, l'expérience historique des premiers siècles du christianisme connut et favorisa la convergence, et plus encore la symbiose, entre I'Evangile et les cultures.

Le premier grand conflit au se in de l'Église primitive survint précisément face au dilemme qui se présenta à elle en entrant en contact avec le monde païen. L'Evangile s'identifiait-il, peut-être, à one seule culture, la culture juive, n'étant lui-même qu'one version, bien qu'originale, du judaïsme, ou bien la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ non seulement pouvait-elle, mais devait elle aussi rompre avec les schémas de la culture judaïque et s'insérer dans les diverses réalités culturelles qu'elle rencontrait, s'amalgamer à elles, en acquérant un visage multiculturel et en communiquant à ces réalités culturelles toute son énergie et sa lymphe vivifiante ?

Guidée par l'Esprit Saint, l'Eglise primitive décida d'entreprendre cette seconde voie et fit de sa vie et de sa prédication la traduction de la Bonne Nouvelle dans les multiples langues des cultures de l'époque : elle fit l'expérience de la stupeur de la Pentecôte.

* Toutefois, un événement inattendu se présenta à l'horizon. Par I' Edit de Milan, en l'an 313, Constantin et Licinius, qui surent voir dans le christianisme la nouvelle et grande force de cohésion et d'unité de I'Empire romain, non seulement interrompirent la persécution contre lui, mais le privilégièrent, le déclarant officiel ; ils donnèrent ainsi origine à l'Empire chrétien et à l'Eglise d'Etat.

Non seulement one profonde compénétration commença dès lors à se mettre en place entre l'Eglise et I'Etat, mais également one fusion ou encore plus one con-fusion entre christianisme et culture gréco-romaine, qui engendra la culture occidentale chrétienne. Le christianisme adopta la pensée philosophique grecque comme schéma pour exprimer la foi, reprit dans one large mesure les structures civiles et juridiques du droit romain et s'appropria du latin comme langue universelle de l'Eglise.

2.2. Les conséquences furent claires : la première consista dans l'identification du christianisme à une seule culture, ce qui conduisit à l'instauration du mono-culturalisme catholique. La seconde fut la méconnaissance du pluralisme culturel des peoples qui vivaient aù sein de l'Empire et avec lesquels le christianisme entrait en contact et en relation. Une fois la chrétienté établie comme unique forme de conception et d'existence du christianisme, l'évangélisation des peoples qui se trouvaient en dehors de I'Eglise consista en l'expansion de l'Orbis Christianus comme unique ordre légitime et possible voulu par Dieu. Papes, rois, princes et missionnaires adoptèrent comme mandat divin et comme devoir pastoral celui de diffuser et de répandre cet ordre par tous les moyens.

La Bulle du Pape Alexandre VI Inter coetera de 1493 représente très bien cette conception, présente dans toute l'évangélisation de l'époque, en particulier dans celle du nouveau continent, I'Amérique, que les Européens venaient tout juste de découvrir : "La foi catholique et la religion chrétienne, surtout à notre époque, doivent être exaltées, étendues et dilatées en tous lieux ; il faut procurer le salut des àmes et les nations barbares doivent être soumises et assujetties à la foi".

L'ordre voulu par Dieu constitua one totalité politique et religieuse. Evangéliser les peoples signifiait les introduire dans I'Orbis christianus.

L'évangélisation signifia éducation à one foi déjà préte et codifiée. Il n'y eut pas de dialogue interculturel pouvant donner lieu à one nouvelle version possible de la foi, en partant de l'univers culturel des peuples avec lesquels le christianisme entrait en contact.

2.3. Sans vouloir résumer une histoire extrémement complexe, nous pouvons her avec certitude que dans l'évangélisation du nouveau continent il n'y eut pas de rencontre entre les cultures ; la culture de l'envahisseur avec celles qui existaient sur les terres américaines. Ce qui advint de fait, ce fut un conflit et un rapport de destruction de l'altérité. La religion chrétienne participa à ce drame, la catéchèse étant incorporée au projet colonial.

L'évangélisation ne fut donc pas accom lie dans le cadre d'un dialogue interculturel, mais signifia l'introduction d'un modèle préconstitué de christianisme qui fut interprété comme ayant été voulu par Dieu. Pour cette raison, il ne trouva rien à apprendre au contact des autres peuples.

Cette réalité historique, si douloureuse, partait du présupposé de l'existence d'une unique "culture chrétienne", qui devait être introduite au nom de Dieu sur toute la terre.

Nous pouvons maintenant affirmer, en faisant un bilan historique, qu'une seule "culture chrétienne" ne répondit pas alors, ni ne répond aujourd'hui, à la spécificité et à la pluralité culturelles des peuples.

Cette "culture chrétienne" présupposée prise comme point de départ et comme point d'aboutissement de l'évangéhsation a constitué une partie du drame de la rupture entre Evangile et Culture, en identifiant une culture déterminée au christianisme. L'Evangile ne peut pas être emprisonné à l'intérieur d'une seule culture dominante, comme unique schéma au sein duquel devraient étre assimilés tous les peuples évangéhsés.

3. Un nouveau paradigme : l'inculturation

3.1. La nouvelle conception socio-anthropologique de la culture, d'une part, conque comme la construction du sens global de la vie d'un peuple, de ses conditions matérielles, de son organisation sociale et de son univers symbolique et imaginaire — conception qui est allée jusqu'à reconnaitre l'incomparable richesse culturelle des peuples en termes d'égalité — et, de l'autre, la réflexion théologique sur l'évangélisation, en partant du mystère de l'incarnation et de la mission libératrice de Jésus, ont conduit les Eglises chrétiennes à resituer, de manière vraiment nouvelle, la relation entre évangélisation et culture. Pour clarifier et définir cette rencontre, cette relation et ce dialogue entre l' Evangile et les cultures selon des perspectives complètement nouvelles, on a forgé le terme d'inculturation.

L'inculturation n'est pas une substitution tactique de l'imposition forcée du christianisme, qui avait été réalisée au mépris des cultures des peuples évangélisés ou en les supplantant. Il s'agit encore moins d'un détournement stratégique du discours autoritaire en attitude dialogique. Cela ne signifie pas non plus re-proposer la rencontre et la relation de l'Evangile aux cultures en termes d'acculturation, comme s'il existait une "culture chrétienne" qui entre en contact avec d'autres cultures. Il s'agirait dans ce cas d'une relation à mi-chemin, dans la mesure où elle admettrait qu'une soi disant "culture chrétienne" viendrait incorporer certains éléments secondaires ou folkloriques de l'autre culture, sans que ceux-ci parviennent à influer profondément sur la vie des Eglises. Cette évangélisation serait un peu superficielle et décorative, ne parvenant pas aux racines mêmes des cultures.

L'inculturation, au contraire, est un nouveau paradigme qui indique une nouvelle présence et une nouvelle pratique évangélisatrice des Eglises vis-à-vis des peuples considérés dans leur diversité historique et socioculturelle. Elle se réfère à la rencontre et à la nouvelle relation de l'Evangile avec les différentes cultures.

Bien que l'inculturation soit apparentée à l'idée d'acculturation, cette dernière n'exprime cependant pas pleinement sa portée et sa signification ; elle n'est pas non plus adaptée pour désigner la rencontre et la relation entre la foi chrétienne et les différentes cultures.

De fait, il ne s'agit pas du contact et de la relation entre deux modèles culturels — la culture chrétienne et une autre culture — mais de la rencontre de l'Evangile avec les différentes cultures. Dans cette rencontre, la nouveauté de la Parole se greffe sur un nouveau cep culturel vigoureux et les graines vivifiantes du message évangélique sont semées sur le terrain fertile des diverses cultures. L'Evangile parvient ainsi à féconder les matrices culturelles des peuples en parvenant à créer "aliquid novum" quelque chose de vraiment nouveau et original ; d'une part, l'Evangile acquiert une nouvelle expression et un nouveau visage culturel, de l'autre, une culture déterminée s'enrichit gràce à la vitalité de l'Evangile.

On passe ainsi d'un concept anthropologique à un concept théologique, de l'acculturation à l'inculturation.

L'inculturation devient le processus à travers lequel la Bonne Nouvelle libératrice du Christ pénètre au cœur d'une certaine culture, non pas en s'imposant, mais comme proposition, en termes dialogiques. Cet effort tend à faire en sorte que d'une part la force libératrice et porteuse de vie de l'Evangile parvienne au cœur des cultures, qui conservent leurs structures fondamentales d' identité, et, de l'autre, à rendre possible que la Révélation exprime ses "réserves de signification" qui ne peuvent se manifester et se développer qu'à partir de la richesse d'une culture d'une fagon inédite jusqu'alors.

3.2. L'effort de pénétration de l'Evangile au cœur des cultures doit être accompagné d'une attention toute spéciale à conserver en chacune d'elles la réalité qui lui est propre, en tant qu'univers symbolique de valeurs, d'expressions et de structures de vie en commun compatibles avec l'Evangile. Il s'agit donc d'une double appropriation réciproque entre Evangile et cultures.

D'une part, l'Evangile présente la Nouveauté absolue du Christ, révélation entière de Dieu à l'humanité et de la sublimité de la vocation humaine dans le projet de Dieu. De l'autre, toute culture accueille et exprime l'Evangile d'une manière originale et spécifique, contribuant ainsi à découvrir et à expliciter de nouveaux aspects du message salvifique du Christ. L'inculturation est l'incarnation de l'Evangile dans les différentes cultures et, en même temps, l'introduction de ces cultures dans la vie des Eglises.

Nous partons de la conscience et de l'affirmation théologiques que l'évangélisation, comme annonce et réalisation de la Bonne Nouvelle du Projet salvifique de Dieu en Jésus-Christ, ne se réalise pas en dehors d'une culture, mais se trouve toujours incorporée dans les cosmovisions culturelles existantes. L' Evangile ne s'identifie pas à une culture, bien qu'il ne puisse jamais exister en dehors d'une expression culturelle, qu'il s' agisse de celle qu'adopta Jésus dans le monde judaïque ou de celle qu'exprima Paul dans les paramètres de l'hellénisme et du judaïsme de la diaspora, ou de celle des chrétiens des premiers siècles dans les matrices de la culture grécoromaine, puis barbare.

L'Evangile à "l'état pur" n'existe pas, en dehors d'une culture et il se communique et s' incarne dans une culture. L'inculturation tend à faire en sorte qu'à partir d'une culture donnée dans laquelle l'Evangile est incarné, celui-ci se communique comme Bonne Nouvelle à d'autres groupes sociaux et peuples qui l'accueillent en l'incarnant dans leur monde culturel.

Selon cette logique, il ne serait pas correct d'affirmer que l'Evangile s'in-culture, puisqu'il est toujours incarné dans une culture. Il serait plus exact de dire que le germe de vie et de libération de l'Evangile en vient à s' inculturer, à s' incarner dans une nouvelle culture.

L'inculturation, comme incarnation de la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ dans une culture concrète, pour la féconder et la transformer du dedans, n'est pas, pour ainsi dire, une rencontre à mi-chemin (acculturation), ni l'intégration d'une réalité étrangère dans sa propre culture, amenant l'autre à ne faire plus qu'un avec soi. Il s' agit, en premier lieu, d'une approche respectueuse, aimable critique et solidaire, en une assimilation réciproque, sans perdre son identité pour autant, jusqu'à ce que, en partant de la conscience de sa propre identité et en reconnaissant la diversité de l'autre, s'établisse une relation dialectique de dialogue et de réciprocité, de fécondation et d'enrichissement mutuel.

L' inculturation de l'Evangile ne pourra être entreprise que par une communauté missionnaire et témoin, mais elle sera la tâche et l'œuvre de toutes les générations de la communauté qui l'accueille. Elle exige la réception libre et la participation active des acteurs-sujets des communautés respectives qui accueillent la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ dans leurs vies. Par conséquent l'inculturation de l'Evangile n'est pas seulement liée à une action missionnaire unique et synchronique ; mais en raison du caractère historique et dynamique des cultures et de l'Evangile, elle est liée à une construction permanente et diachronique.

L'inculturation mystique, liturgique, ministérielle, structurelle, éthico-morale et théologique de 'Evangile sera surtout la tâche et l'œuvre des peuples évangélisés, non pas de façon isolée, mais en communauté et en communion avec l'ensemble des Eglises qui composent l'Eglise universelle.

Quand une communauté humaine qui possède une culture entre en contact avec la positivité de la foi et de l'Evangile commé révélation de Dieu en et par Jésus-Christ et décide librement de l'accueillir, elle l'assimile comme elle pent à l'intérieur de sa propre matrice culturelle et elle commence à l'exprimer par le biais des codes possibles de son univers culturel.

Ce processus est dialectique et exige une double osmoses la culture se transfigure au contact de l'Evangile et l'Evangile s'incarne dans la matrice culturelle de cheque peuple.

L'inculturation connaît alors un double mouvement ; d'une part, c'est la communication de l'Evangile dans les matrices culturelles d'un peuple et, de l'autre, c'est le processus par lequel le peuple assimile l'Evangile, le recrée et l'exprime à partir de ses racines historiques et culturelles, en donnant au christianisme un visage nouveau et une expression orignale.

4. L'inculturation : voie et objectif de la nouvelle évangélisation

La raise au point et la prise de conscience, sur le plan anthropologique, du caractère multiculturel du monde, et la conception de la mission évangélisatrice de l'Eglise à partir du mystère de l'Incarnation, ont mis en évidence que le défi le plus grand et la tâche primordiale de l'Eglise sont l'inculturation de l'Evangile. L'annonce du message chrétien, qui, par le passé, se réalisa au cours de la domination coloniale et néo-coloniale, veut aujourd'hui réaffirmer son caractère prophétique face aux pouvoirs économiques et politiques qui asservissent les nations ; elle veut ranimer son souffle de solidarité avec les efforts et les luttes des peuples et des pauvres pour défendre leurs droits et faire respecter leur dignité; elle entend ainsi manifester ouvertement son potentiel de force libératrice et de propulsion, visant à obtenir une pleine autonomie, ainsi que toute son énergie créatrice de communion et de fraternité.

4.1. Une évangélisation inculturée

La nouvelle relation qui doit exister entre Evangile et cultures en termes de rencontre, de dialogue et d'enrichissement réciproque, présente quatre manifestations et raises en œuvre qui sont complémentaires entre elles et qui sont mutuellement fécondes. En les proposant, je m'inspire en particulier de la pensée exprimée à cet égard par Leonardo Boff dans son œuvre intitulée "Nueva Evangelizacion — perspectiva de los oprimidos".1

    1. L'évangélisation comme reconnaissance de la presence

et de faction de Dieu dans toutes les cultures

Commençons par la réalité la plus complexe, la culture, qui constitue une donnée primordiale. Tout ce qui est humain est culturel, à quelque niveau qu'on veuille considérer le phénomène humain. L'être humain vit dans la culture comme chez soi, c'est son "second milieu…" construit comme collectivité. Dans la culture se structurent et s'expriment les relations de l'être humain avec la nature, avec ses semblables, avec soi-même, avec Dieu. En tant que telle, la culture est un système qui se construit en faveur de la vie : elle cherche avec un amour passionné de la protéger, de la défendre, de la faire grandir, en poursuivant sa pleine réalisation. Paolo Suss à affirmé : "La rationalité culturelle est une rationalité 'probiotique', une raison en faveur de la vie".2 La foi chrétienne nous conduit à reconnaître dans ce dynamisme profond de biogenèse présente dans toutes les cultures, une révélation, une manifestation, un signe de Dieu, mystère infini de vie et d'amour, à ressentir sa presence et son action dans toutes les manifestations de vie et de communion. Toute la création, et donc toutes les cultures, considérées dans l'optique de la foi, sont empreintes du Christ : "Car c'est en lui qu'ont été créées toutes choses... par lui et pour lui... et tout subsiste en lui" (Col 1:16-17). Saint Jean est conscient que le Verbe est la lumière "qui éclaire tout homme" (Jn 1:9). La presence de l'Esprit Saint pénètre tout par sa force créatrice d'amour et de justice. L'Esprit a toujours habité le monde des hommes en enflammant le cœur et en suscitant des actions génératrices de vie. "La Très Sainte Trinité, mystère de communion des trois Personnes divines, s'est toujours auto-donnée à la creation et à la vie de toute personne et s'est révélée aux communautés humaines comme socialite, ouverture des uns aux autres, amour et dévouement, ainsi que comme dénonciation et protestation contre l'absence de ces valeurs.

Toute l'humanité est temple de la Trinité, sans distinction de temps, d'espace, ni de religion. Tous sont fils et filles dans le Fils, tous sont mus par l'Esprit, tous sont aspires vers le haut par le Père".3

La tradition chrétienne des premiers siècles, enracinée dans la révélation biblique, en est venue à affirmer de façon catégorique cette presence et cette révélation universelle de Dieu, communion d'Amour. Tertullien percevait "le témoignage de Fàme, naturaliter cristiana" (Apologétique). Justin, influence par ce concept, parlait du "Logos spermatikos", du Logos qu'est le Christ, disséminé dans toute la creation.

A côté de la positivité de l'affirmation de la vie, nous rencontrons toutefois, dans toutes les cultures, la négativité de forces hostiles, qui nient la vie. Historiquement, la semence du bien se trouve menacée et parfois suffoquée par l'ivraie du mal semée dans le monde : c'est-à-dire par tout ce qui engendre guerre et violence, désamour et mort. C'est le clair-obscur du monde et des cultures. Mais, comme toujours, la splendeur de la vie se fait encore plus fulgurante au milieu de l'obscurité. Une évangélisation inculturée est donc en premier lieu un acte, humble et admiratif, de reconnaissance et de découverte de la presence et de l'action vivifiante de Dieu dans les cultures, dans tous les dynamismes et les signes de communion et de vie presents en elle. L' évangélisateur doit être conscient du fait que Dieu, Communion trinitaire, est arrive avant lui et que, par consequent, son attitude initiale doit étre celle de quelqu'un qui s'approche, les yeux grands ouverts, le cœur sensible et les pieds nus.

Evangéliser signifie en premier lieu découvrir les signes de la révélation universelle du Dieu-Amour et source de vie dans chacune des cultures avec lesquelles l'évangélisateur entre en contact et collaborer à en renforcer l'identité en croyant en l'avenir de ce peuple et de cette culture. Seuls les groupes humains ayant une identité bien définie pourront être des interlocuteurs valides d'un dialogue évangélisateur.

De même, une des premières tâches de l'évangélisateur est de dresser un inventaire historicoculturel du groupe avec lequel il travaille. La mémoire historique de chaque peuple, de ses luttes, de ses victoires, de ses échecs et de ses espérances, ainsi que son bagage culturel constitue la matière première pour une évangélisation inculturée à l'intérieur des relations symétriques de dialogue et d'enrichissement réciproques.

(B ) Evangéliser signifie accueillir théologiquement la religion présente dans chaque culture avec laquelle on entre en relation

La connaissance profonde des cultures, grâce aux multiples approches, a montré que la religion n'est pas un des nombreux éléments, mais qu'elle constitue l'àme de chacune d'elles. Si l'on ne s'approche pas de la religion d'un peuple et si l'on ne dialogue pas avec elle, on ne comprendra jamais la culture de ce peuple dans son intériorité, car c'est dans la religion — dans ses rites, dans sa doctrine, dans ses symboles, dans ses codes éthiques — que se condense, se manifeste, se codifie et se révèle la profondeur de la signification qu'elle exprime et sa vision du monde.

Toutes les religions sont autant de réponses à la révélation multiforme et universelle de Dieu dans la nature, dans la voix de la conscience de chaque personne, dans les diverses façons de s'approcher du mystère de la vie et de l'homme, réponses à la recherche du sens et du désir d'infini present dans le cœur de toute personne. Les religions sont le point de rencontre des voies de la Divinité vers les cultures et des cultures vers la Divinité.

Malgré cela, il faut avoir une conscience claire que la plenitude du mystère de Dieu ne s'exprime en aucune des manifestations religieuses des cultures. Chacune d'elles possède une "valeur approximative", jamais exhaustive, vis-à-vis du mystère de Dieu. Face à Lui, les paroles humaines ne sont que balbutiements. L'histoire même d'Israel, l'annonce de Jesus et l'inculturation du christianisme primitif représentent une tentative — bien qu' extraordinaire et unique — à la fois de l'approche du Mystère et de son expression dans les différents langages des peuples. Les religions, comme àme des cultures, peuvent se comparer à des miroirs dont chacun reflète à sa façon les différents rayons resplendissants du soleil infini qu' est Dieu.

Cette nouvelle conscience porte à reconnaitre la richesse et, en même temps, la complémentarité, en repoussant ainsi la possibilité d'"absolutiser" son experience, attitude qui est à la base des fondamentalismes en tout genre, même religieux. A son tour, une lecture superficielle des cultures a conduit à sous-évaluer et même à pier et à détxuire la religion de l'autre, selon un processus de domination culturelle et d'imposition d'un christianisme déjà inculturé. On renonça ainsi à évangéliser à partir des matrices culturelles de l'autre, c' est-à-dire à partir de ce qu'il a de plus cher : la religion.

L'action évangélisatrice que nous cherchons à pour nous et quelle est la sublimité de notre illustrer, tout en constituant un antidote aux fondamentalismes, ouvre la vole au dialogue oecuménique et interreligieux, comme l'a prouvé la récente rencontre interreligieuse d'Assise, le 24 janvier 2002, pour invoquer l'unique et vrai Dieu pour la paix du monde et s'engager devant lui à travailler à la construction d'une humanité juste et solidaire.

 

B. Evangéliser, c'est témoigner, partager et incarner la positivité du christianisme dans chaque culture

 

En troisième lieu, l'évangélisation doit être et offrir, là où elle rencontre les cultures, ce qu'annonce son nom même : une Bonne Nouvelle, remplie d'espérance. Quelle est cette Bonne Nouvelle radicale ? A qui s'adresse-t-elle avant tout ? Quel rôle joue-t-elle dans l'incarnation dans les cultures ?

Partons de la conviction que la Bonne Nouvelle de Dieu manifestée en et par Jésus de Nazareth, le Seigneur et le Christ, est une proposition, une invitation, une vocation. La liberté de chaque personne est donc en jeu pour accueillir ou non cette proposition. Elle ne peut faire l'objet d'aucune violence ou contrainte, ni physique ni psychologique.

Il faut, en outre, tenir compte que l'annonce de l'Evangile se réalise avant tout en étant signes et témoins, en devenant contagieux par l'espérance et l'amour, La Bonne Nouvelle s'annonce en l'incarnant dans notre propre vie, l'Evangile se proclame à travers des signes historiques de libération et de vie qui l'incarnent dans l'histoire d'un peuple, d'une communauté.

a. La Bonne Nouvelle est le mystère, le plan caché depuis toujours daps le cœur de Dieu et révélé pleinement en Jésus-Christ.

En Jésus de Nazareth, le Verbe s'est fait chair et a habité parmi nous. En lui se révèle qui est Dieu pour nous et quelle est la sublimitéde notre vocation dans le plan de Dieu. En Jésus, le Fils de Dieu s' est fait ce que nous sommes, afin que nous parvenions à être ce qu'il est. L'humanisation de Dieu a pour fin la divinisation de l'être humain ; elle tend à nous faire participer à la nature divine qui est l'Amour même.

Cette Bonne Nouvelle est la raison du mystère de l'Incarnation (Cur Deus homo?), Mystère que l'homme seul n'aurait jamais pu ni imaginer, ni atteindre. C'est la plus haute expression de la gratuité aimante de Dieu. Impensable pour l'être humain, elle est donc la réponse à la soif insatiable d'infini, placée par le Créateur dans le cœur humain, comme recherche du seas absolu de la vie. Saint Augustin l'exprimait déjà en ces termes : "Tu nous as créés pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos taut qu'il ne repose en toi". La Bonne Nouvelle manifestée dans le Christ, le Verbe Incarné, répond à cette soif de Dieu.

b. La nouveauté radicale de l'Evangile est présentée par Jésus lorsque, dans la synagogue de Nazareth, il proclame sa mission :

"L'Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu' il m'a consacré par l'onction, pour porter la bonne nouvelle aux pauvres. Il m'a envoyé annoncer aux captifs la délivrance et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les opprimés, proclamer une année de grace du Seigneur". Et il ajouta : "Aujourd'hui s'accomplit à vos oreilles ce passage de l'Ecriture" (Lc 4:18-22).

A partir de ce moment-là, Jésus commença à parcourir tons les villages de Galilée, annongant la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu et guérissant toute infirmité et souffrance du peuple (Mt 4:23;9,35).

Jésus lui-même affirma qu'il avait été envoyé pour cela : pour évangéliser (cf. Lc 4:43), pour proclamer et rendre présente l'utopie de Dieu, le Royaume de Dieu,… dans l'histoire de tous les peuples, par des signes historiques de vie et de libération, de miséricorde et d'espérance, de fraternité et de solidarité, de joie et de paix.

La nouveauté radicale qui doit s'incarner dans les cultures est l'Evangile de la libération, comme écho et comme réponse à la protestation des exclus et des pauvres de la société, pour lesquels Dieu se révèle comme amour compassionnel et miséricordieux et comme force de libération.

La libération de toute forme d'esclavage se trouve donc au cœur de l'Evangile et de l'inculturation. Cette utopie de Dieu — le Royaume de Dieu — s' est incarnée dans l'histoire en Jésus de Nazareth, le Christ libérateur.

L'inculturation est l'instrument et la médiation d'une évangélisation libératrice, intégrale et universelle. Il existe une relation intime entre inculturation et libération, à tel point que I'on peut affirmer que "l'objectif de l'inculturation est la libération" et que "la voie de la libération est l'inculturation".4

c. Toutes les cultures portent en elles une force biogénétique, qui engendre la vie, la défend et cherche passionnément la pleine réalisation de toutes ses potentialités. L'être humain désire vivre, vivre dignement, vivre en plénitude et porte en son être l' ardent désir d'immortalité. La mort, ou pire encore, la mort violente et injuste, est l'expérience humaine la plus difficile à accepter, car elle menace ou nie la soif la plus profonde de l'être humain à une vie pleine et sans fin.

Quelle est la Bonne Nouvelle radicale que le Christianisme proclame face à la limite et à la menace de la mort ? La réponse et promesse de Dieu est l'annonce que, pour chacun de nous et pour la création tout entière, il existe une réalisation totale de la vie au-delà de la mort, comme actuation de toutes ses potentialités intrinsèques et comme accomplissement de ses désirs ardents de communion. C'est ce que le christianisme annonce comme Bonne Nouvelle : la Résurrection.

La positivité du christianisme consiste à annoncer cette utopie et que celle-ci s'est incarnée dans l'histoire avec Jésus de Nazareth, qui est la résurrection et la vie.

L'inculturation de l'Evangile consiste à témoigner de l'utopie de Dieu et à montrer que la résurrection est possible et que le possible est déjà arrivé chez un membre de la famille humaine.

Cela consiste à annoncer, comme promesse et comme espérance, que ce qui est déjà une réalisation présente en Jésus est aussi promesse réelle pour tout être humain et pour la création tout entière.

Le cœur de la Bonne Nouvelle est la proclamation du triomphe de la vie sur la mort à partir de l'annonce de la Résurrection du Christ.

Evangéliser signifie témoigner et proposer cette Bonne Nouvelle et tenter, avec les autres, de la traduire en situations et en faits concrets de vie, comme germes et prémices de la résurrection définitive. Comme nous le voyons, l'Evangile de la résurrection concerne le destin de toute la vie et le sens ultime de l'histoire. Il ne s'oppose à aucune culture ; au contraire, il vient à la rencontre de la force la plus profonde et génératrice de toute culture que sont le désir et la recherche de la vie dans les différents domaines ; économique, politique, symbolique, social et religieux.

L'inculturation de l'Evangile apporte aux matrices culturelles des peuples, par les signes et le témoignage, la Bonne Nouvelle de la vocation divine de l'homme, la Bonne Nouvelle de la libération et l'utopie pleine d' espérance de la résurrection.

Cette insertion ou incarnation du germe de l'Evangile dans les cultures des peuples peut déterminer un double impact, de continuité, mais aussi de rupture et de changement, d'affirmation et de pleine réalisation, ou celui d'une force critique et transformatrice. Reconnaître, dans une attitude de rencontre et de dialogue, tous les germes et les manifestations de vie et de libération comme la principale force vitale de toute culture, de même que mettre en discussion et être dynamisme de changement de toutes les situations, les faits et les forces générateurs de mort et d'oppression, tout cela correspond aux plus grandes aspirations des pauvres de la terre.

En résumé, c'est dans l'inculturation de l'Evangile que se vit tout le mystère chrétien : le mystère de la Trinité et le mystère du Christ : son incarnation, son évangélisation libératrice, sa purification rédemptrice, et la plénitude de la vie dans sa résurrection; et que l'on expérimente l'action de l'Esprit Saint qui renouvelle la paix sur la terre.

D. Inculturer l'Evangile, c'est célébrer la nouveauté de vie née de la rencontre

Evangéliser en inculturant la Bonne Nouvelle, c'est aussi célébrer. Il appartient à la nature même de toute religion et du christianisme de célébrer la présence et l'action de Dieu dans les cultures et la nouveauté de l'irruption du Royaume et de l'utopie de la résurrection dans la vie et dans l'histoire. Dans une évangélisation inculturée la célébration acquiert une triple expression :

- C' est une é-vocation : la reconnaissance contemplative de la manifestation et de faction de Dieu, multiples, dans tant de signes de vie, de communion et d'humanisation presents dans les cultures.

- C' est un in-vocation : vivre intensément la profonde expérience de Dieu, sentie et exprimée dans chaque religion.

- C' est une con-vocation et une pro-vocation : c'est célébrer la nouveauté de vie qui naît de la rencontre et de la fécondation réciproque entre l'Evangile et les cultures qui l'accueillent, de la responsabilité historique de l'incarner et de le recréer à partir de ses propres matrices et racines culturelles. C' est célébrer la vie nouvelle, l'homme nouveau et la femme nouvelle, le peuple nouveau et le monde nouveau nés de la convergence féconde de la nouveauté radicale de l'Evangile avec les cultures, C'est célébrer dans l'allégresse et l'espérance que quelque chose de nouveau est en train de naître, que quelque chose de nouveau est en train de grandir.

 

Notes

1 Boff L., Nueva Evangelización. Perspective de los oprimidos, Indo-American Press Service, Santafé de Bogota Editores, 1992, pp. 42-48.

2 "Evangelização a inculturação. Conceitos, questionamentos, perspectives", in: Inculturação: desafis de hoje, Vozes Petropolis, 1994.

3 Boff L., op, cit., p. 41.

4 Suss P., "Inculturación", in Mysterium Liberationis, Tomo p. 416.

 

 

Réf. : OMNIS TERRA, n. 390, 44ème année, mars 2003, pp. 104-118.