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Jean-Jacques
Pérennès, OP Introduction : A l'occasion de la prépartion du synode des évêques sur la vie consacrée, le fr. Timothy Radcliffe, Maître de l'Ordre des frères Prêcheurs, souligna, dans un texte très remarqué, que le projet de la vie donnée, qui caractérise la vie religieuse, est probablement l'antithèse la plus forte qui soit à ce qui régit, aujourd'hui, notre monde : la violence. Quoi de plus radical, en effet, que le don libre que Jésus fit de sa vie, au cours du dernier souper avec ses disciples; choix du don et de la vulnérabilité, qui contraste avec un monde, dont le film "Jurassic Park" de Spielberg, véritable parabole sur notre temps, décrit les caractéristiques principales: un monde de violence, d'où la parole échangée et l'espérance ont disparu. Cette optique du don a-t-elle quelque chance de mettre en échec la violence dominante de ce monde ? La réconciliation est-elle possible dans un monde aussi déchiré que le nôtre ? Je voudrais essayer de répondre à cette question à partir d'une expérience de 6 années passées, comme promoteur Justice et Paix de l'Ordre Dominicain, à parcourir les lieux les plus blessés de ce monde, à la rencontre des artisans de paix. 1. La violence, réalité dominante de cette fin de XXe siècle. Après la chute du mur de Berlin et l'effondrement des dictatures et des divers totalitarismes qu'a connu ce siècle, on peut penser que le manque de liberté n'est plus le féau dominant de notre monde. Ceci même si la mise en place de régimes démocratiques et le respect des droits de l'Homme restent encore bien fragiles dans de nombreux pays. De même l'émergence économique d'un certain nombre de pays du Sud, des dragons du sud-est asiatique au Brésil, en passant par des pays comme la Turquie ou la Tunisie, laisse espérer que le sous-développement n'est plus une réalité indépassable. Certes, de nombreux pays restent à l'écart de cette évolution, en particulier en Afrique sub-saharienne, et dans les pays dits "émergents" les pauvres et les exclus restent fort nombreux. Néanmoins, cette réalité nouvelle montre qu'une issue au sous-développement est possible, à condition d'en prendre les moyens. Il en va tout autrement de la violence. Avec deux guerres mondiales, un conflit nucléaire, une course effrénée aux armements et des centaines de conflits locaux ou régionaux, la violence apparait comme la réalité dominante de notre siècle ; une réalité qui, loin de s'estomper, semble s'aggraver. A l'heure où tout le monde célèbre la mondialisation comme un processus d'unification du monde, on assiste à une montée de nationalismes et de mouvements fondamentalistes, générateurs de violence. Cette violence est multiforme : à la forme ancienne des guerres entre groupes ou pays pour sauvegarder des intérêts (un territoire, un accès à la mer, une ressource minière) se sont ajoutés d'autres formes de violence. La violence économique en est une des plus importantes : exercée par les pays les plus riches sur les plus pauvres, ou entre pays d'inégal niveau de développement, elle s'autodésigne elle-même par un vocabulaire belliqueux : "guerre économique", "impératif de compétitivité" sont des mots et des réalités auxquels nul ne semble plus pouvoir échapper à l'ère de la mondialisation. La violence est aussi de type idéologique et religieux. Malgré l'essor de la sécularisation ou de l'indifférence dans certaines régions du monde, le fondamentalisme religieux se développe sur la plupart des zones de la planète : on trouve des partis fondamentalistes du Maghreb à l'Indonésie, en passant par l'Egypte, la Turquie, l'Afghanistan; les fondamentalismes hindous en Asie (cf. l'arrivée au pouvoir parti fondamentaliste BJP en Inde), les intégrismes catholiques ou protestants (Europe et Amérique du Nord) sont eux aussi en plein essor. Le meilleur indice est la prolifération, après-guerre, de conflits à motifs religieux : Pakistan, Liban, Bosnie, Irlande du Nord et bien d'autres. Loin de décroître avec l'élévation du niveau culturel moyen de l'humanité, ces conflits semblent fort peu affectés par les progrès de l'éducation et le culture. C'est que précisément -et c'est la une autre caractéristique- la violence contemporaine est profondément imprégnée dans notre culture. Loin de la réduire, les moyens modernes de communication et les médias l'ont vulgarisée et mise, en quelque sorte, à la portée de tous, y compris des enfants. Nous le découvrons, avec effroi, lors de drames comme ceux advenus récemment dans des écoles aux Etats unis et en France où de jeunes enfants ont purement et simplement abattu des camarades de classe, en employant des armes à feu. A force de vivre dans des banlieues violentes, de regarder à la télévision des films de violence (guerre, Kung fu, Terminator, etc...), la violence s'est comme banalisée en eux. Le recours aux armes qui paraissait jusqu'ici réservé à certaines régions du monde, comme le Kurdistan, où l'on peut acheter des armes au coin de la rue, semble être devenu beaucoup plus banal, y compris chez les plus jeunes. Dans un tel contexte, comment croire à la possibilité de la réconciliation ? C'est pourtant le défi majeur de notre temps, comme le souligne, entre autres, Caritas Internationalis, qui en a fait un de ses thèmes majeurs de réflexion pour son assemblée générale de 1999, à l'aube du 3e millénaire. 2. Le défi de la réconciliation Le pardon et la réconciliation sont un thème fréquent de réflexion pour les philosophes et théologiens contemporains (cf. André Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus, PUF, 1995). En effet, la réconciliation peut paraître inatteignable pour bien des raisons, qui vont bien au-delà de l'ampleur actuelle des conflits. Des drames comme l'extermination massive des juifs pendant la seconde guerre mondiale ont laissé des blessures qui semblent indépassables. La réconciliation est un véritable défi, pour plusieurs raisons. Tout d'abord, on a affaire à des passions, à des niveaux de notre humanité qui relèvent plus du sang que des idées. Et cette dimension passionnelle fait que tout se brouille, même chez les plus raisonnables. "Ils ont tué, parce qu'ils avaient un uniforme", dit un citoyen allemand qui, comme beaucoup de ses compatriotes, se demande encore comment un peuple entier, à peu d'exceptions près, a pu se laisser embarquer dans la folie du nazisme. Qui oserait prétendre que cela ne peut pas lui arriver ? Les conflits qui ont récemment déchiré le Rwanda et le Burundi m'ont fait toucher du doigt la pauvreté de la raison et de la volonté face à ces forces qui sont à l'oeuvre au fond des individus et des groupes. En visitant des hopitaux remplis d'enfants amputés, victimes des mines ou des machettes de l'ennemi, on en vient à se demander comment des êtres humains peuvent en arriver à ce niveau d'animosité qui fait qu'ils peuvent aller jusqu'à perdre tout contrôle d'eux-mêmes, au point de commettre des actes aussi atroces ? Les multiples tragédies de ce siècle soulignent que nul ne peut prétendre être à l'abri de tels débordements. Quelque chose de notre commune humanité est là en cause : un niveau de nous-mêmes, dont nous avons de bonnes raisons d'avoir peur. Au-delà de ce niveau des passions, dont chacun peut faire un jour l'expérience, il y a très souvent, sous-jacent aux tensions présentes, une longue accumulation de conflits passés, d'incompréhensions qui ne se dont pas dites, d'injustices qui n'ont pas été réparées. Et ceci pèse lourdement sur la manière de vivre le présent, d'entrer en relation avec les autres. J'ai perçu cela en Croatie où le conflit récent avec les Serbes remonte à une vieille histoire, d'avant l'empire ottoman. Un autre exemple de ce poids de l'histoire : le rapport encore difficile entre l'Afrique et les anciennes puissances coloniales, comme la France et la Belgique. Pendant des siècles, les pays occidentaux ont exploité les pays africains, à tous les plans : ressources naturelles et ressources humaines. Ils l'ont fait au point de créer non seulement une profonde dépendance économique et politique, mais plus gravement : ceci a abouti à ce que le père Mweng, récemment assasiné, a appelé "la pauvreté anthropologique". Dominé à tous les plans, réduit à l'état de marchandise, culturellement conduits à mépriser sa propre culture, l'Africain a vécu, au plus profond de sa chair, une sorte d'annihilation radicale : le sentiment de ne rien valoir. Et ceci conduit à un profond ressentiment vis à vis de tous ceux qui, de près ou de loin, sont liés à cette histoire d'exploitation coloniale. Ces derniers ont souvent gardé, de leur côté, un complexe de supériorité. Cet héritage complique beaucoup jusqu'aujourd'hui les relations entre Africains et Européens, issus des puissances coloniales. Il est utile de le savoir, mais souvent la connaissance rationnelle de cet élément d'histoire pèse de peu de poids face à la force des tensions, des frustrations et du ressentiment accumulé. Dépasser passions et ressentiments requiert un très grand contrôle de soi, dont un exemple magnifique est donné par Nelson Mandela, dans son autobiographie, Une longue marche vers la liberté. Dans ce livre splendide, le leader sud-africain raconte ses longues années de prison à Rhoden Island, au large du Cap. Pas une fois, cette homme qui a subi au total 27 ans de prison et un nombre impressionnant de procès, pas une fois il ne profère une accusation contre ses oppresseurs, y compris ses geoliers les plus imbéciles, capables pour certains de brimades tout à fait ridicules. Toujours, le réflexe de Mandela est d'essayer de comprendre pourquoi on agit ainsi à son égard : est-ce par provocation, ou simplement par peur, à moins que ce ne soit pas mauvaise information ? Et très souvent, cette attitude de Mandela se révèle capable de dénouer un rapport humain au départ mal engagé. Il est même arrivé qu'il noue une relation de confiance - qui n'exclut pas le désaccord dans les idées- avec tel ou tel de ses opposants. Affaire de volonté ? C'est aussi affaire de confiance : au moment de la partition du Pakistan et des grands conflits entre hindous et musulmans, en 1947, un hindou se voit offrir par un voisin musulman d'utiliser l'eau de son puits. Et toute sa famille de se rebeller : "mais c'est pour nous empoisonner", pensent-ils, spontanément. Et lui de répondre : "Nous avons à croire quelqu'un. Si nous perdons cette capacité à faire confiance, qu'adviendra-t-il de nous ? L'offre de Sheikh Sahib est un test que Dieu nous a envoyé pour voir quelle est notre maturité" (extrait de Ved Mahta, The Ledge between the streams). Il s'agit là de magnanimité, cette grandeur d'âme dont St Thomas d'Aquin a montré qu'elle relève plus de l'affectivité que de la raison. Tout ceci souligne à quel point la réconciliation est un défi, quelque chose qui peut sembler loin de notre portée. Dès lors se pose la question : comment faire advenir la réconciliation, cette réalité si urgente ? 3. Un préalable: briser le cercle vicieux de la violence; le rôle des témoins et des prophètes La violence appelant la violence, la première condition pour qu'une réconciliation soit possible est que le cercle vicieux de la violence soit brisé. Si l'on persiste à rendre violence pour violence, on se trouve entraîné dans le processus tragique que décrit Ismail Kadaré, dans Avril brisé, un roman à base historique où l'écrivain Albanais raconte comment, pendant des siècles, la société albanaise a été marquée par la tradition de la "reprise du sang" : l'ainé de chaque famille endeuillée devant, sous peine de déshonneur, tuer l'aîné de la famille ennemie, qui à son tour devait faire de même, et ainsi de suite. Ce cycle infernal était comme une fatalité sociale à laquelle nul ne pouvait échapper. Sans aller jusqu'à ces extrémités, nombreuses sont les situations contemporaines où la violence ne fait qu'obéir à cette logique diabolique d'une violence qui se perpétue. Comment en sortir ? Ce qui entre en jeu est d'abord d'ordre anthropologique. Pour sortir du cercle vicieux de la violence, quelqu'un doit en briser le cycle répétitif. Et la conclusion à laquelle sont parvenues des hommes et des femmes confrontés à ce drame de la violence qui appelle sans fin la violence c'est que seule la victime est en mesure de prendre l'initiative de briser le cercle vicieux de la violence. C'est là une conclusion très difficile à faire entendre, tant elle choque le sens commun. J'ai entendu un théologien allemand soutenir fort courageusement cette idée, au cours d'une conférence-débat tenue à Zagreb, en Croatie, dans un pays à peine remis des blessures infligées par son voisin serbe. C'est une conclusion qui choque le sens commun, pour qui c'est d'abord à l'offenseur de demander pardon. L'histoire montre, malheureusement, qu'à peu d'exceptions près, l'offenseur est comme enfermé dans sa propre violence, aveuglé et incapable de dépasser ses passions. Rares sont les attitudes comme celle du chancelier allemand Wily Brandt s'agenouillant, en signe de repentance, devant un monument des victimes du nazisme. Le plus souvent, les peuples perpétuent les forfaits du passé, et les oppresseurs sont comme prisonniers de leur folie destructrice. L'offensé, lui, peut aussi être enfermé dans son désir de vengeance ou dans la répétition incantatoire. Il y certaines évoquations de la Shoah, qui, au nom du devoir de mémoire, tournent à l'enfermement malsain. Mais il arrive que l'offensé soit capable de pardon : ayant parfois tout perdu, il peut arriver qu'il décide de cesser de haïr, et de renoncer à perpétuer la violence. Ceci ne donne en rien raison à l'offenseur ; bien au contraire, ce surcroît d'humanité dont il est l'objet est commune une invitation pressante à revenir lui aussi à une certaine humanité, dont le premier signe sera la repentance, un geste qui restaure l'offenseur dans son humanité. La capacité de pardon révèle le niveau irréductible d'humanité qui existe chez l'être humain : apparemment brisé, il lui reste encore la ressource d'un regard, d'une main tendue, une capacité d'amour plus forte que sa violence, invitant et quasi obligeant l'autre à renoncer. Mais d'où peut venir une telle force ? Les sentiments humains suffisent rarement à rétablir la relation là où la violence a sévi. Il y faut une autre dimension : de l'amour. Le théologien américain Robert J. Schreiter a développé une réflexion théologique qui éclaire profondément ce débat sur le pardon et la réconciliation (cf. Reconciliation : Mission and Ministry in a Changing Social Order, Orbis, 1992). Il souligne que c'est d'abord et avant tout Dieu qui est capable de réconcilier. C'est même là le dogme fondamental de la foi chrétienne : Dieu a envoyé son fils parmi les hommes pour la réconcilier avec Lui et restaurer une Alliance brisée par le péché. Loin de punir sa créature, Dieu, dans un surcroît d'amour, lui offre la chance d'une création nouvelle. St Paul, dans la 2e épître aux Corinthiens, souligne que ceux qui ont été réconciliés sont une création nouvelle (2 Cor, 5,17). Le dernier souper de Jésus avec ses disciples est le moment par excellence où renonçant, à la logique de violence qui l'entoure, y compris parmi ses disciples, Jésus choisit de donner sa vie, dans un geste de suprême amour. Sa vulnérabilité invite ses disciples à renaître à leur tour selon l'Esprit, à être "en ambassade pour le Christ" (2 Cor. 5,20). Mais le préalable, très clair chez St Paul, c'est de "se laisser réconcilier avec Dieu". La réconciliation est donc d'abord reçue, parce qu'elle a été donnée et rendue possible une fois pour toutes. Lui seul peut rendre réellement possible dans le coeur humain cet extraordinaire geste d'amour qu'est le pardon véritable. La réconciliation est d'abord un don, dont on fait l'expérience au plus profonde de soi, quelque chose à accueillir. Et c'est à la mesure dont on en fait l'expérience que l'on peut, à son tour, non pas en être capable, mais en témoigner, comme d'une force qui nous traverse et nous est donnée pour être transmise, comme la vie. Tout ceci peut paraître loin des réalités humaines. Pour que nous puissions croire que la réconciliation est possible, il nous faut des prophètes et des martyrs, c'est à dire des êtres d'exception capables de rendre ce témoignage (sens étymologique du mot martyr) qu'en l'humain la violence n'a pas forcément le dernier mot. C'est en ce sens, déjà, que le philosophe Bergson soulignait le rôle irremplaçable des saints. Souvent, on pense que ces prophètes et ces martyrs sont loin de nous, loin dans l'espace ou dans les temps, Or, ces prophètes et ces martyrs sont parmi nous : il est très significatif que les plus grandes figures emblématiques de notre siècle de violence, les figures auxquelles l'on se réfère pour désigner ce qu'il y a eu de plus profondément humain parmi nous, sont Ghandi, Martin Luther King, Simone Veil, Dietrich Bonhoeffer, Nelson Mandela, Rigoberta Menchu, et bien d'autres moins connus. Ils ont en commun d'être des hommes et des femmes, apparemment vaincus (par la violence raciale ou religieuse, par le nazisme); pourtant, l'épreuve ou la mort ne les ont pas brisé; bien au contraire, leur vie donnée apparaît, au regard de l'histoire, comme quelque chose qui parle à tous au delà de la mort; leur vie donnée témoigne de la véritable force, celle de "l'amour plus fort que la mort", dont parle le Cantique de cantiques. C'est très précisément ce qu'a voulu signifier le dominicain Pierre Claverie, évêque en Algérie, récemment assassiné. Peu avant sa mort, il justifiait en ces termes son choix de rester dans ce pays, malgré la violence exercée par les islamistes et les risques encourus : "L'Eglise accomplit sa vocation et sa mission quand elle est présente aux ruptures qui crucifient l'humanité dans sa chair et son unité. Jésus est mort écartelé entre ciel et terre, bras étendus pour rassembler les enfants de Dieu dispersés par le péché qui les sépare, les isole et les dresse les uns contres les autres et contre Dieu lui-même. Il s'est mis sur les lignes de fracture nées de ce péché. En Algérie, nous sommes sur l'une de ces lignes sismiques qui traversent le monde : Islam/Occident, Nord/Sud, riches/pauvres. Nous y sommes bien à notre place car c'est en ce lieu là que peut s'entrevoir la lumière de la Résurrection". (Lettres et Messages d'Algérie, Paris, Karthala, 1996). "Habiter les lignes de fractures", telle est la vocation que se donnait ce religieux dans une Algérie déchirée par des oppositions de toutes sortes. Au moment où la violence emportait le pays, détruisant sur son passage tant de liens et d'amitiés patiemment bâtis, Pierre Claverie a estimé que c'était là sa mission. Quelques mois plus tard, il a été assasiné, mais sa mort a eu un retentissement immense, y compris parmi de nombreux musulmans qui ont perçu là un véritable signe de fraternité et d'amour. Comme l'écrivait un autre prêtre d'Algérie pour expliquer son choix de rester lui aussi, malgré tout dans ce pays : "Nous avons fréquenté une humanité en pleine santé, nous avons partagé son élan et voici que nous sommes maintenant impuissants auprès de cette humanité malade. Douloureusement impuissants, comme lorsqu'on veille un grand malade. Nous donnons du temps, les derniers morceaux de notre vie, simplement pour être présents, et tout cela sans autre but que de dire : je continue d'être avec toi maintenant que la fête est finie; je veux être solidaire, je veux être présent à ta souffrance. Présence inutile, mais présence cadeau qui, justement, parle d'amour vrai. C'est maintenant dans les conditions difficiles qui sont les nôtres que l'Eglise prouve qu'elle n'est pas ici pour elle." Folie de la présence, mais qui fonde la possibilité d'un avenir. Plus que d'efficacité, il s'agit de fécondité. Un tel témoignage est au-dessus de la portée de beaucoup. dira-t-on : c'est vrai, et c'est pourquoi les prophètes et les martyrs jouent un rôle irremplaçable dans notre humanité blessée. Ils nous rappelent et nous montrent par le témoignage de leur vie donnée que la violence n'est pas une fatalité, et que l'amour et le pardon peuvent, malgré les apparences, être les plus forts. 4. Des chemins pour la réconciliation Les prophètes et les martyrs ne font qu'ouvrir la voie, montrer une direction. De quelle manière, des sociétés et des groupes humains peuvent-ils les suivre, de sorte que la dynamique de l'amour et du pardon l'emporte sur la logique de la violence ? Il serait faux de croire qu'il y a une méthodologie de la réconciliation, car c'est d'abord une expérience intérieure que chacun doit faire. Pourtant, on peut penser qu'il y a quelques chemins ou quelques processus qui peuvent y contribuer. Vers une purification de la Mémoire Un voyage en Afrique du sud m'a rendu très sensible au lien entre vérité et réconciliation. La réconciliation est liée au rapport à la mémoire, et il est impossible de prétendre pardonner si d'abord la vérité n'a pas été clairement manifestée. L'Afrique du Sud est un pays qui a été profondément déchiré par l'apartheid, véritable système, quasi scientifique, de ségrégation des personnes. L'apartheid, c'est non seulement des bus et des restaurants pour les blancs et d'autres pour les noirs. C'est l'organisation de la société de telle manière que ces deux mondes se rencontrent le moins possible. Ceci est inscrit jusque dans l'espace : Johannesbourg est physiquement séparée de sa banlieue ouvrière noire (la fameuse township de Soweto) par des montagnes artificielles, qui ne sont autre que les terrils des mines d'or, érigées de telle manière que les blancs puissent vivre sans jamais rencontrer le monde des noirs. Il faut donc vouloir connaître ce qui s'est réellement passé. Et c'est le but de la Commission nationale Vérité et Réconciliation, mise en place par le président Mandela et présidée par Mgr Desmond Tutu. Pour que ce peuple puisse guérir les blessures profondes qu'il porte, il faut commencer par établir la vérité sur l'apartheid. Que les victimes puissent raconter leur histoire, que les familles des disparus puissent connaître la vérité. Il n'y a pas de pardon ni de réconciliation possible, sans qu'il y ait d'abord ce travail de catharsis, de guérison. Dans une township proche de Durban, où la violence a fait des centaines de victimes, la population a érigé un monument de la réconciliation, qui porte le nom de toutes les victimes, et, lors de l'inauguration, le père de l'une des victimes, une petite fille, a parlé pour dire à la fois sa douleur et sa foi dans la possibilité d'une autre Afrique du sud. Une démarche analogue a été tentée récemment par l'Eglise de France à propos de l'affaire Touvier, cet homme qui a collaboré avec la Gestapo allemande et a ensuite été caché et soustrait à la justice pendant plus de 30 ans par des hommes d'Eglise et des monastères. Finalement, l'archevêque de Lyon a ouvert ses archives à une commission nationale chargée d'établir la vérité sur cette douloureuse affaire. Par delà le cas particulier, ceci a valeur de signe pour tout un pays qui ne s'est pas encore réconcilié avec cette période douloureuse de son histoire, les collaborateurs avec l'occupant ayant été bien plus nombreux que l'on veut en général l'admettre (cf. le choc produit parle film Le Chagrin et la pitié). On sait que le Pape Jean-Paul II souhaite que l'Eglise tout entière fasse oeuvre de repentance dans la perpsective du Jubilé, en osant regarder courageusement et humblement des chapitres plus sombres de son histoire : l'attitude sous le nazisme, l'inquisition, etc... Vers une purification du langage L'Evangile nous donne, dans le passage de Matthieu sur la correction fraternelle, quelques suggestions importantes, au moins pour les rapports interpersonnels : "Si ton frère vient à pécher contre toi, va le trouver et fais lui des reproches seul à seul: s'il t'écoute, tu auras gagné ton frère. S'il ne t'écoute pas, prends encore avec toi une ou deux personnes pour que toute affaire soit décidée sur la parole de deux ou trois témoins. S'il refuse de t'écouter, dis-le à l'Eglise, et s'il refuse d'écouter même l'Eglise, qu'il soit pour toi comme le païen ou le collecteur d'impôts." (Matthieu, 18, 15-17). Le premier élément souligné ici est le courage de la parole. Nous savons tous que, souvent, les malentendus entre les personnes viennent pour une large part de la peur de se parler : on n'ose pas prendre ce risque de la parole, car cela conduit à se découvrir. Le premier pas vers la réconciliation est donc, d'une certaine manière, accepter d'être vulnérable. A défaut de se parler, chacun en vient à imaginer sur l'autre toutes sortes de choses, plus ou moins terribles. Un manque de confiance dans la parole partagée ouvre le chemin à une culture du mensonge, comme on l'a vu dans les pays communistes. Cette confiance en la parole partagée redonne son plein rôle à la médiation de la communauté : apprendre à se parler, devant des tiers, pour tenter d'objectiver les peurs comme les passions. Ce rôle médiateur de la communauté, essentiel dans les communautés chrétiennes primitives, mériterait d'être revalorisé aujourd'hui. Des expériences qui font signe Tout ceci a-t-il quelque efficacité ? La question fut souvent posée à Ghandi; elle nous est posée aussi : ces ilots d'humanité réconciliée que nous tentons de faire exister, à grand peine, changent-ils quelque chose au cours violent et tragique de ce monde ? La mission des spirituels n'est pas d'apporter toute la solution aux questions que se pose la société. A vouloir le faire, l'Eglise risque bien d'être engloutie et de perdre cette capacité à être sel de la terre et lumière du monde, c'est à dire porteurs de questions. Le rôle des spirituels est plutôt de "faire signe", d'indiquer une direction, par des gestes prophétiques qui, tout au plus, laissent deviner qu'une issue est possible. En ce sens, ont une réelle importance ces petites réalisations que l'on rencontre ici et là, où des hommes et des femmes ont eu le courage de surmonter les frontières habituelles de race, de religion, de culture, pour poser ensemble un geste fondateur. Tout le monde connait la communauté oecuménique de Taizé, fondée en France dans l'après-guerre par un pasteur suisse, Roger Schutz. Ce n'est probablement pas par hasard que la communauté a confié à de jeunes allemands le soin de construire l'église de la communauté, qui est appelée "église de la réconciliation". On sait l'extraordinaire rayonnement international de la communauté de Taizé. La Commission Vérité et Réconciliation en Afrique du Sud (Truth and Reconciliation Commission) est une autre expérience très significative pour notre temps. Tout le monde s'attendait à un véritable bain de sang dans ce pays, en raison de l'ampleur des injustices subies par la population noire pendant l'apartheid. Or, il n'en a rien été. Le pays connait, certes, des conflits, urbains ou régionaux, mais un réel processus de réconciliation est en cours dans le pays : processus difficile, fragile, mais qui indique à d'autres qu'un chemin est possible et que la perpétuation de la violence n'est pas une fatalité. Encore faut-il que nous acceptions d'y croire. Pour conclure Un texte d'une incroyable beauté a récemment fait le tour du monde, saisissant hommes et femmes de toutes cultures au meilleur de leur humanité : c'est le testament spirituel du frère Christian de Chergé, prieur des moines trappistes assassinés en Algérie. Pressentant la possibilité d'une mort tragique, ce religieux écrivit un testament spirituel dont voici des extraits : "Quand un A-Dieu s'envisage S'il m'arrivait un jour -et ça pourrait être aujourd'hui- d'être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j'aimerais que ma communauté, mon Eglise, ma famille, se souviennent que ma vie était donnée à tous et à ce pays. Qu'ils acceptent que le Maître unique de toute vie ne saurait être étranger à ce départ brutal. Qu'ils prient pour moi : comment serais-je trouvé digne d'une telle offrande ? Qu'ils sachent associer cette mort à tant d'autres aussi violentes laissés dans l'indifférence de l'anonymat... Ma mort, évidemment, paraîtra donner raison à ceux qui m'ont rapidement traité de naïf, ou d'idéaliste : "Qu'il dise maintenant ce qu'il pense !" Mais ceux-là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité. Voilà que je pourrai, s'il plaît à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avfec lui les enfants de l'Islam tels qu'Il les voit, tout illuminés de la gloire du Christ, fruits de sa Passion, investis par le don de l'Esprit dont la joie secrète sera toujours d'établir la communion et de rétablir la ressemblance, en jouant avec les différences. Cette vie perdue, totalement mienne, et totalement leur, je rends grâce à Dieu qui semble l'avoir voulue tout entière pour cette joie-là, envers et malgré tout." La fécondité d'une vie donnée est bien mystérieuse à évaluer. Je connais bien des musulmans Algériens pour qui ce sacrifice des moines est une invitation pressante à la réconciliation. fr.
Jean-Jacques Pérennès, OP
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