Fr. Emmanuel Ntakarutimana, o.p.
Les Chrétiens d'Afrique dans la tourmente de la mondialisation


Diverses mutations travaillent l’Afrique en profondeur. Ce qui frappe le plus aujourd’hui est le spectacle d’une Afrique éclatée avec une carte de guerres jamais aussi remplie. C’est dans ce cadre que s’organise la maintenance de christianismes traditionnels pendant que se répandent des mouvements évangéliques appuyés principalement par des soutiens américains. Selon ces mouvements, le monde, et l’Afrique en particulier, sont à la dérive. Il faut lire la Bible "à la lettre" et prêcher un attachement absolu à la Bible. Ce christianisme n’exclut pas seulement tout sens théologique critique, il inhibe aussi toute réflexion socio-politique. Mais il n’y a pas que ça.

Les Églises chrétiennes africaines dites indépendantes ainsi que les sectes chrétiennes africaines et non africaines ont un impact de plus en plus croissant sur les populations. À ces groupements s’ajoutent les mouvements mariaux et charismatiques qui fleurissent et tiennent des paroles souvent enflammées, des discours et des conceptions parfois en marge de la ligne officielle. Des intellectuels de plus en plus nombreux, des hommes et des femmes d’affaires y retrouvent une quête du religieux et la dimension spirituelle de leur vie souvent antérieurement marquée par des dérives de divers ordres. Dans une société africaine en crise, on observe peu de stabilité au niveau des fondements. Le recours aux syncrétismes frappe tout observateur attentif. Plusieurs groupes retrouvent la dimension symbolique de façon passionnée avec usage d’eau bénite, du rosaire et d’autres media du sacré. Leur ambiance fait état d’un sens très vif du chef spirituel, du "leader" dans la communauté des "élus" et du miracle.

Des mouvements politico-mystiques du genre "Francs-maçons", "La Rose-croix", "Mahikari", "Hommes et Femmes d’affaires du Plein Évangile" interrogent les milieux socio-politiques aisés sur le sens de leur foi chrétienne traditionnelle et leur influence sur l’évolution du monde avec des incidences certaines, et souvent catastrophiques, sur l’évolution socio-politique de leurs pays.

Dans le même temps, les religions traditionnelles qui avaient fonctionné dans le maquis restent très vivantes dans le contexte actuel de dérive. De plus, l’influence de l’Islam subvertit certaines conceptions traditionnelles liées à des questions fondamentales comme la nature de Dieu, l’approche du salut, l’engagement missionnaire, la loi de l’Islam dans la vie socio-politique, les mariages mixtes, les lieux de culte. Cette influence se fait toujours plus agressive avec des moyens financiers importants, développant des centres culturels, distribuant des bourses d’études et octroyant des facilités commerciales.

Visiblement, des changements profonds travaillent l’Afrique en la sollicitant dans divers sens. Les éléments économiques, politiques, sociaux, religieux et symboliques, dimensions fondamentalement intégrantes de la constellation culturelle, connaissent une réarticulation sans précédent. Un jeu sur un quelconque élément entraîne inévitablement des réarticulations de l’ensemble. Dans cette situation d’éclatement, la réflexion la plus urgente nous semble néanmoins être celle sur la mondialisation qui nous frappe de plein fouet, cela de façon imprévue alors que la crise était parfaitement prévisible. Au-delà des querelles stériles entre inculturation et libération, nous voulons revenir sur cette question redoutable de l’engagement dans la mondialisation pour pressentir les enjeux de la situation actuelle pour les Églises africaines.

1. Partir des effets économiques

Dans son acception actuelle, la globalisation nous arrive comme un mot à l’usage des corporations multinationales en lien avec la société de marché telle que promue ces dernières années aux États-Unis d’Amérique, dans les pays du Marché Commun Européen et au Japon. Dans le nouveau contexte mondial, l’objectif est de travailler à l’accumulation de la richesse pour le pouvoir et d’engager la société dans la logique de la relation comme échange de commodités1, sans autre régulation que la logique du marché2. Les économies locales ou nationales en perdent de plus en plus le pouvoir d’initiative et entrent dans la marginalisation pour ce qui est des centres où les décisions sur l’avenir de l’humanité se prennent. C’est d’ailleurs symptomatique que ce soit en Amérique du Nord que les instituts de formation théologique aient songé les premiers à réfléchir à la globalisation de la formation théologique3.

Ce nouveau paradigme économique se fonde sur la capitalisation du savoir, et principalement du savoir sur le savoir qui permet le traitement de quantités d’informations toujours croissantes en temps toujours réduit. Ces hyper-vitesses développent particulièrement les techniques de l’information, permettant ainsi de travailler de plus en plus en temps réel. Cette préoccupation amène les décideurs de la nouvelle vague à renoncer progressivement à la normativité de la nature physique dans la lourdeur de sa matière pour embrasser l’influx électronique et ce qui la rend toujours plus performante. Tout ceci a des incidences sur la vision de la nature et tout ce qui peut se déployer d’une nature sous la maîtrise et la domination d’un homme émerveillé par sa puissance. L’économie physique dans sa vision classique s’en trouve affectée pour laisser la place à une économie de plus en plus symbolique marquée par la capitalisation du savoir informatisé. Les nouveaux maîtres en deviennent les analystes des nouveaux symboles informatiques, ceci ayant de grandes conséquences sur la composition sociale4. Comme on peut le sentir, ces nouveaux maîtres naissent d’un nouveau changement mondial après celui induit en Occident par le passage de la noblesse aristocratique à la bourgeoisie en donnant naissance au développement des métiers avant le lancement de l’industrialisation à haute intensité en matière première et en force de travail. Comme à l’époque de la naissance d’une nouvelle culture démocratique et de nouveaux lieux de culture du genre universités, un nouveau monde est en genèse. La question est de savoir s’il faut se laisser aller et comment s’intégrer dans la mutation de façon équilibrée.

Les nouvelles "minorités-clés" 5 sont des réseaux de techniciens relativement jeunes et hautement spécialisés. Elles veulent fonder leur modernité sur la science et la technique. Elles veulent engager une dérégulation au niveau mondial qui puisse briser les mécanismes des États et des institutions internationales dans leur configuration actuelle afin de leur enlever toute capacité protectionniste et les ouvrir ainsi à la loi de leur marché. Des concertations délocalisées sont ainsi promues avec promotion de "la diplomatie parallèle" qui ne passe plus par les canaux traditionnels des services étatiques. Au niveau macro-structurel, les institutions de Bretton Woods (Banque Mondiale et Fonds Monétaire International) travaillent à la création de la nouvelle configuration économique mondiale avec une diversité de programmes d’Ajustement Structurel qu’il faut exécuter avec une impassibilité à toute épreuve sans donner aux pays pauvres la possibilité interne de financer les programmes de développement, les condamnant ainsi à survivre en affectant la grande partie de leur territoire et de leurs ressources à l’exportation de produits vivriers et minéraux au prix de quelques devises fortes. C’est même dans ce cadre que l’économie physique s’est retrouvée progressivement délaissée au profit de l’économie de spéculation dont on commence à percevoir les effets sur l’effondrement de l’économie réelle au niveau mondial.

Ces nouvelles "minorités-clés" veulent renouer avec un pouvoir fort. Leurs discours sur "la Démocratie", "la Bonne Gouvernance" et "l’État de droit" ont la mission de déconstruire les États traditionnels, de les engager dans la dérégulation afin de répondre aux critères sus-évoqués et permettre la délocalisation des centres de pouvoirs, l’implantation des terminaux neuronaux des nouvelles entreprises, l’inondation tactique et sans barrières de l’information utile. Les laboratoires de la nouvelle vague sont richement payés pour penser tous ces changements, imaginer les différents scénarios et réajustements des systèmes à moindre coût en temps et en finances. Comme ces changements et les visions qui les inspirent s’accompagnent de désarticulations importantes aux niveaux écologique, psychologique, spirituel, matériel, humain et économique en créant des frustrations et des blessures historiques profondes, lesdits laboratoires ont développé la création de sociétés privées de gardiennage et de sécurité ainsi qu’une panoplie de techniques de "healing process" et de médiation-résolution des conflits afin de dissoudre les révoltes de ceux qui subissent les effets pervers des politiques actuelles. L’industrie de l’humanitaire s’est développée ces derniers temps avec une technicité dont l’efficience contraste avec la perte du sens du politique et de l’humain. Les hommes et les femmes de médias deviennent les guerriers de cette nouvelle vague avec toute une armée d’espionnage en technologie. Les marchands d’armes y trouvent leur compte du moment que les sociétés désarticulées constituent des marchés rentables de violences.

La globalisation du marché a des fondements épistémologiques qu’il serait utile de mettre en lumière. Il y a des visions de l’homme, de la vie et de la société qui y sont engagées. C’est certainement à ce niveau des fondements qu’il faudrait réveiller la société.

Malgré la forte médiatisation dont elle fait l’objet, la globalisation a des origines qui remontent loin dans l’histoire. Nous pourrions remonter jusqu’à ses enracinements dans le cogito cartésien. Mais nous n’irons pas jusqu’à faire ce détour. La globalisation a pris de nouveaux accents avec les nouveaux développements technologiques pour le service de l’économie de type capitaliste. C’est dans ce cadre que la Banque Mondiale, le Fonds Monétaire International et le Conseil de Sécurité ont pris une place de large envergure à l’échelle mondiale. Dans le mouvement de libéralisation des marchés, surtout depuis la fin de la guerre froide, des courants puissants ont conduit à :

• "L’émergence de firmes multinationales globales intégrant les activités financières, commerciales, industrielles… avec l’accélération des fusions et des concentrations dans beaucoup de secteurs (les télécommunications, l’audiovisuel, l’informatique…) ;

• Un processus de régionalisation à travers la constitution des zones de libre échange, l’organisation de l’économie mondiale autour de trois grands pôles de développement majeur : l’Amérique du Nord, l’Union Européenne et le Japon (la Triade) ;

• L’intensification du commerce mondial où les échanges de biens et de marchandises connaissent une croissance supérieure à celle des productions nationales" 6.

Rapportant la vision d’un spécialiste de la mondialisation, le professeur C. Mwabila Malela de l’université de Kinshasa présente ainsi l’option des États-Unis d’Amérique à ce sujet : "C’est dans l’intérêt économique et politique des États-Unis de veiller à ce que, si le monde évolue vers une langue commune, ce soit l’anglais ; que si le monde évolue vers des télécommunications, une sécurité des normes de qualité communes, elles soient américaines ; que si le monde est relié par la télévision, la radio, la musique, leur programmation soit américaine ; que si des valeurs communes sont en cours de développement, ce soit des valeurs avec lesquelles les Américains soient en accord. (…) La raison de ce monopole est claire : Les Américains (…) ne devaient pas nier le fait que de toutes les nations du monde, la leur est la plus juste, la plus tolérante… et constitue le meilleur modèle pour l’avenir" 7.

C’est dans ce contexte qu’il s’avère important de réfléchir sur la place des grandes entreprises transnationales et le rôle des organisations internationales dans le mouvement de mondialisation et leur impact sur la souveraineté des États hôtes dans un contexte général de dérégulation et de délocalisation. La place de la pression internationale et de la manipulation de l’opinion publique mondiale ainsi que le phénomène de la nouvelle supranationalité ne peuvent pas ne pas travailler les sociétés jusque dans leurs fondements culturels.

Les conséquences de cette nouvelle orientation du monde sont d’un poids énorme sur la déstructuration de l’Afrique. Il n’est, du reste, pas facile pour les Églises d’entrevoir des alternatives étant donné qu’elles-mêmes vivent une grande extraversion au niveau économique. Évoquons juste quelques aspects nés de cette mutation et influant sur la situation globale actuelle de l’Afrique.

2. Une Afrique sous le poids des commerces de guerre 8

En comptant les pays africains qui ont été en guerre civile ces dernières années, ceux qui ont envoyé des troupes dans d’autres pays en guerre et ceux qui, tout en étant en guerre, ont envoyé des troupes dans d’autres pays, nous retrouvons les pays suivants : Algérie, Angola, Burundi, Comores, Congo Brazzaville, Djibouti, Érythrée, Éthiopie, Ghana, Guinée, Guinée Bissau, Liberia, Namibie, Niger, Nigeria, Rwanda, République Centrafricaine, République Démocratique du Congo, Sierra Leone, Somalie, Soudan, Tchad, Ouganda, Zimbabwe, soit 24 pays sur les 51 que compte le continent. Ainsi donc, 47% des pays d’Afrique ont été ces dernières années en situation de guerre ouverte avec un nouveau phénomène d’armées sans frontières, d’enfants soldats, de massacres à grande échelle, de purifications ethniques de type génocidaire, de déplacements de populations donnant à l’Afrique plus de la moitié des réfugiés du monde entier.

L’agence missionnaire italienne MISNA9 donne une étude typologique des guerres africaines de ces dernières années. Cinq aspects sont à considérer :

• Des conflits entre États que l’on retrouve principalement avant les années 80. Ceux-ci se limitaient à des revendications ou des rectifications de frontières (la Libye contre le Tchad pour le contrôle de la Bande d’Aozou ; le Mali contre le Burkina Faso pour le contrôle de la région de l’Agacher ; le Cameroun contre le Nigeria pour le contrôle de la Péninsule de Bakassi ; le Maroc contre l’Algérie pour le contrôle de la région de Tindouf ; le Maroc contre le Sahara Occidental ; le Mali contre la Haute-Volta pour le contrôle de la frontière au sud de Gao ; le Bénin contre le Niger le long du fleuve commun, l’Égypte contre le Soudan pour le contrôle de la région de Ouadi Halfa et le triangle de Jabel-Bartaziga-Korosko ; la Somalie contre l’Éthiopie pour le contrôle des régions de Hawd et de l’Ogaden ; la Somalie contre le Kenya pour le contrôle de la frontière Nord du Kenya ; le Mozambique contre le Malawi pour le contrôle de la rive Est du lac Chilwa ; le Congo contre le Gabon pour le contrôle de la région aurifère de l’Ogoué, le Cameroun contre le Gabon pour le contrôle de la frontière de Mbini proche de la Guinée Équatoriale ; le Lesotho contre l’Afrique du Sud pour le contrôle des trois provinces sud-africaines frontalières du Lesotho ; le Soudan contre le Tchad pour le contrôle de leur frontière commune ; le Soudan contre la République Centrafricaine ; le Nigeria contre le Bénin pour le contrôle de la région Yoruba ; la Tanzanie contre le Malawi pour le contrôle de la rive du lac Malawi ; le Malawi contre la Zambie pour le révision du tracé de la frontière commune ; la Zambie contre le Zaïre pour le contrôle de la région de Kaputa ; le Swaziland contre l’Afrique du Sud pour le contrôle des régions de Kangwane et du Kwazulu vers l’océan. Ces guerres ne sont pas toutes éteintes. Certaines sont sporadiques comme celle qui prévaut actuellement entre l’Érythrée et l’Éthiopie.

• Des conflits de nature sécessionniste par lesquels les frontières héritées de la colonisation sont contestées de l’intérieur et provoquent des guerres de sécession. Cela a été le cas au Congo Belge avec le Katanga, au Nigeria avec le Biafra, au Sénégal avec la Casamance, au Mali et au Niger avec les Touaregs, au Comores avec l’île d’Anjouan. Le conflit actuel en République Démocratique du Congo est beaucoup plus complexe mais on y a la population tutsi des provinces orientales qui se rebellent contre le pouvoir de Kinshasa.

• Des conflits internationaux qui se sont aggravés avec la fin de la guerre froide, les processus de démocratisation et la mort des États traditionnels. Ces conflits sont souvent orchestrés par des groupes ethniques qui s’estiment lésés dans leurs droits au nom de leur identité ethnique. C’est le cas des guerres entre hutu et tutsi au Rwanda, au Burundi et dans l’Est de la République Démocratique du Congo. La même situation prévaut au Liberia et en Sierra Leone. Les cas du Congo-Brazzaville et de l’Angola sont complexes avec des facteurs économiques qui mettent aux prises la défense des intérêts pétroliers entre des sociétés françaises et des sociétés anglo-américaines, des facteurs politiques avec la faillite de la décolonisation et de la démocratisation entraînant la constitution de milices autour de leaders de partis politiques, des facteurs régionaux avec la proximité des pays en guerre permettant aux factions combattantes de nouer des alliances avec d’autres groupes armés, des facteurs personnels difficiles à mettre en lumière avec des conflits interpersonnels transposés sur la scène publique de la vie des citoyens comme les rivalités entre Sassou Nguesso et Pascal Lissouba au Congo, ou entre Edoardo do Santos et Jonas Savimbi en Angola.

• Une nouvelle régionalisation des crises et des conflits avec une plus grande déstabilisation régionale. Cela crée de plus vastes zones de guerre avec un nombre important de pays engagés, chacun avec ses alliés et ses stratégies. Ces alliances jouent aussi avec telle ou telle puissance occidentale, telle ou telle compagnie multinationale impliquée dans le commerce du pétrole, du diamant, de l’or, ou d’autres métaux précieux ou stratégiques. Aujourd’hui, aucun conflit ne se limite plus aux frontières nationales. La tendance à la régionalisation s’accroît grandement avec un élargissement des effectifs des combattants. Cela entraîne aussi la recherche de solutions régionales comme ce qui se fait avec la force ouest-africaine de maintien de la paix "Ecomog" en Sierra Leone ou en Guinée Bissau.

Les analyses deviennent chaque jour plus complexes car une simple explosion se complique vite avec le mélange des différents facteurs. Un conflit qui démarre par exemple avec des motifs politiques de contestation des résultats des élections dégénère vite en conflit ethnique avec des incidences économiques...

Un autre facteur est digne d’attention. Aujourd’hui, l’Afrique offre toutes les chances d’un marché intéressant pour les armes10.

Pour ce qui est des investissements à grands contrats qui pourraient soutenir le développement des pays, une analyse de l’hebdomadaire "Jeune Afrique"11 présente le Botswana et la Tunisie comme les seuls pays "bons". L’Afrique du Sud, l’Égypte, le Maroc et la Namibie sont présentés comme "assez bons"12. Tous les autres pays, soit 88% des pays africains sont marqués par des risques élevés ou même très élevés. Pour ce qui est des investissements en biens courants liés au petit commerce ordinaire, au moins 26 pays présentent des risques considérables, soit presque 50 % des pays. Dans ce contexte, il est difficile de voir une dynamique de développement s’engager.

Pourtant, un coup d’œil rapide sur ces régions en guerre manifeste une présence de réserves considérables de pétrole, de diamant, d’or, de niobium, d’europium, de zinc, de cobalt, de cuivre, d’étain, de nickel et d’autres métaux stratégiques pour la conquête de l’espace. Les observateurs attentifs s’interrogent aussi sur les couloirs de transit de drogues dans ces pays, celles-ci provenant d’Amérique Latine ou d’Asie vers les pays occidentaux.

Malgré ce contexte de guerre, ou plutôt grâce à lui, on a vu se multiplier des multinationales d’origine américaine, anglaise, australienne, canadienne, helvétique, et d’autres pays qui ont manifesté un intérêt notoire pour négocier des contrats avec les groupes rebelles ou les gouvernements locaux. Il serait aujourd’hui instructif de dessiner un tableau des pays, organisations internationales et nationales, sociétés et compagnies commerciales, services de renseignements et de sécurité publics ou privés, laboratoires idéologiques et d’analyse qui sillonnent le continent. Il faudrait alors mesurer leurs niveaux de responsabilité dans l’évolution de la situation actuelle et leur influence sur les événements en cours afin de circonscrire de façon concentrique les noyaux de décision et les véritables centres de pouvoir. Il reste surprenant de voir que cette occupation de l’Afrique a réouvert le débat autour du plan Montgomery sur le développement de l’Afrique en partant de considérations franchement racistes13. La même perspective se ressent après les débats sur les "Central African’s Wars" tenus par le "Africa Subcommittee of the USA Senate Foreign Relations Committe", notamment par la déclaration faite par leSén. Bill Frist au sujet de l’érosion des Etats africains et le rôle des frontières héritées de la colonisation qui doivent être revues pour la création de nouvelles frontières entre l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi et le Congo14. La même politique était encouragée par Marina Ottaway, "Senior Associate and Co-director of the Carnegie Endowment for Peace"15.

La question de l’Islam et de son influence sur le continent entraîne aussi un jeu de géopolitique qui peut faire ses victimes. Pour ce qui est du Congo en particulier, bloquer l’Islam aux frontières soudanaises pour le verrouillage de la partie Sud du Soudan ainsi que de l’Ouganda et du Rwanda se révèle devoir s’organiser, surtout qu’un projet de création d’une université musulmane avec trois campus à Kisangani, Isiro et Buta était dans l’opinion publique depuis quelques temps déjà. De même la construction de Centres Culturels Islamiques dans beaucoup de pays africains ainsi que l’octroi de bourses à beaucoup de jeunes africains pour des études dans des pays du Moyen Orient ou du Maghreb arabe était observable depuis des années. Les attentats terroristes sur les ambassades américaines de Nairobi et de Dar Es-Salaam en 1999 portaient les soupçons sur des filières islamiques.

Mais le plus important me semble être la promotion de l’extérieur d’une nouvelle classe africaine de dirigeants politiques.

3. La promotion des "dirigeants d’une nouvelle génération"

L’édition du 1er Juin 1998 du Magazine Newsweek clôt ses articles en présentant au lecteur une interview de Issaias AFEWERKI, commandant du Front de Libération du peuple érythréen devenu président de l’Érythrée, en lui donnant comme titre "Africa’s ‘New Generation’". À lire l’interview du Newsweek, quelques caractéristiques des dirigeants africains de la Nouvelle Génération reviendraient à celles-ci :

• des chefs politiques victorieux d’une guérilla,

• des politiciens techniciens prônant un partenariat basé sur le commerce et l’investissement, et non sur l’aide et l’assistance,

• des réalistes qui préfèrent traiter avec les États-Unis d’Amérique plutôt qu’avec les institutions de l’Organisation des Nations-Unies pour résoudre les conflits, développer les programmes économiques et régler les contours des problèmes liés à la dette extérieure,

• des impassibles indifférents aux critiques des organisations pour la promotion des Droits de la Personne Humaine désormais présentées comme un reliquat du paternalisme occidental.

On n’y retrouve plus la figure du chef telle qu’elle était culturellement dessinée par la tradition. Ces chefs de la "Nouvelle Génération" sont appelés par les médias occidentaux "les hommes forts", terme qu’on n’utilise jamais pour les dirigeants occidentaux, comme si, pour l’Afrique, la force était subitement devenue le fondement de la légitimité du pouvoir, déstabilisant en fait les fondements habituels du pouvoir en régime traditionnel comme en régime démocratique.

Ces caractéristiques rejoignent d’autres faits visibles comme l’arrogance par rapport aux anciens pouvoirs tutélaires ou coloniaux et à tout le système des Nations-Unies dont le prestige s’est fané depuis longtemps. Ces nouveaux dirigeants veulent rompre les liens avec les empires coloniaux d’Europe pour de nouveaux partenariats. Tout fonctionne dans le sens des "minorités-clés" organisées autour de groupes ethniques minoritaires. Ces minorités prêchent une modernisation fondée sur la science et la technique, principalement américaines. Elles souhaitent une gestion qui puisse être homologuée par les institutions de Bretton Woods (Banque Mondiale, Fonds Monétaire International travaillant en intelligence avec le Conseil de sécurité des Nations Unis). Le noyau du pouvoir y reste un corps d’officiers relativement jeunes, hautement qualifiés, d’une efficacité et d’une expérience éprouvées, épaulés par quelques idéologues civils et ecclésiastiques.

Ces nouveaux dirigeants prêchent la nécessité de renouer avec un pouvoir fort, s’opposant à l’exercice de la démocratie par le multipartisme. Le terme "Démocratie" est de plus en plus remplacé par celui de "Bonne Gouvernance". Dans le même temps, un système invisible et mystérieux met en place des concertations délocalisées qui sont promues de l’extérieur, engendrant ainsi un système de diplomatie parallèle qui doit convaincre les indigènes de la pertinence des solutions apportées par les nouveaux lobbies et achever la mort des États traditionnels en conduisant tout à la dérégulation.

La Nouvelle Génération des dirigeants tombe donc dans un contexte où il y a promotion de la diplomatie parallèle face à la mort des États et à la dérégulation. Et comme le nouveau système de diplomatie de la globalisation se cherche encore étant donné son manque de fondement juridique et que son évolution dans des laboratoires de la nouvelle vague ne débouche pas encore sur une définition de cette instance dans le gouvernement des États, la floraison des médiations et des médiateurs suivant les lobbies derrière les différents laboratoires fait état d’un spectacle d’éclatement.

Je ne doute pas des bonnes intentions de certains de ces médiateurs. Mais il reste vrai qu’il est difficile de mesurer les enjeux de la présence et de l’engagement de lobbies politiques et financiers, de chercheurs, d’universitaires qui tentent d’étudier le nouveau phénomène historique et définir la logique de son fonctionnement de terrain sans autre préoccupation que la recherche scientifique, des hommes et femmes de médias qui sont les guerriers de la nouvelle vague, des marchands d’armes qui doivent apprécier la complexité des déstructurations en cours dans le tissage d’un marché sous mode de dérégulation. Le nombre de médiateurs qu’il y a eu pour la crise de la République Démocratique du Congo par exemple est impressionnant. Les organisations pour la résolution des conflits ont un grand déploiement dans la région qui peut avoir ses incidences sur la réarticulation obligée des visions traditionnelles du monde.

Le risque actuel est de voir les tendances ultra-libérales au pouvoir dans les pays puissants s’accompagner d’un coût humain, matériel, écologique, social, culturel, psychologique et spirituel exorbitant dans les pays du Sud. Dans l’entre-temps, des millions de vies humaines sont sacrifiées à travers des nettoyages ethniques de type génocidaire qui peuvent aussi répondre à des stratégies de contrôle démographique au niveau mondial complétant l’œuvre du Sida16 et d’autres maladies.

4. L’Afrique enlacée dans le service de la dette extérieure ! 17

Tous les pays du monde s’endettent puisque le système économique actuel demande qu’on prenne des crédits quelque part. La différence est que les pays du Nord en tirent une croissance économique tandis que le Sud en acquiert l’état de drogué qui s’abîme en réclamant toujours plus de drogue. La situation en Afrique, par exemple, est devenue intolérable depuis longtemps et a poussé les évêques africains à crier. C’était à l’occasion de l’assemblée spéciale du synode des évêques pour l’Afrique en avril 199418.

Avec tout ce qui est arrivé dernièrement en Corée, au Japon, dans toute l’Asie du Sud-Est, en Russie, au Brésil, et dans d’autres pays, les gens se rendent de plus en plus compte des fragilités du système économique mondial actuel. Les grandes institutions s’en rendent compte elles-mêmes du fait qu’elles sont obligées de mettre plusieurs pays sous perfusion en injectant des liquidités afin de prévenir les faillites en chaîne des banques et compagnies d’assurance qui aboutiraient à la rupture des paiements internationaux. C’est dans ce sens que de plus en plus de voix demandent une mobilisation pour un nouveau "Bretton Woods" qui ne soit plus fondé sur une économie de spéculation. Le dernier sommet des Puissants Financiers mondiaux qui s’est tenu à Davos en Suisse en Avril 1999 a lui-même fait tomber les mythes du néo-libéralisme actuel.

Les évêques des États-Unis d’Amérique eux-mêmes l’avaient déjà reconnu dans leur lettre pastorale du 13 novembre 1986 sur la justice économique pour tous19. Ces évêques proposaient en 1986 de payer la dette extérieure en monnaies locales des pays créanciers pour stimuler leurs économies20. Les mêmes évêques poursuivaient : " le prix auquel (les pays du Sud) doivent vendre leurs produits d’exportation et acheter leurs produits alimentaires et leurs biens manufacturés, les taux d’intérêt qu’ils doivent payer et les conditions auxquelles ils doivent souscrire pour emprunter de l’argent, les normes du comportement économique des investisseurs étrangers, les montants et les conditions de l’aide extérieure, etc., sont essentiellement déterminés par le monde industrialisé. De plus, les cultures traditionnelles de ces pays sont de plus en plus soumises à la pénétration culturelle agressive de la publicité et des programmes des médias (...). Les pays en voie de développement sont, au mieux, des partenaires de seconde zone" 21. Cela était vrai en 1986. Cela le demeure aujourd’hui.

Le ballon d’oxygène qui était attendu du sommet de Cologne en Juin 1999 pour la réduction ou l’annulation de la dette extérieure des pays pauvres a manifesté ses limites. Même en acceptant avec peine d’effacer la dette de certains pays, on constate tout de suite qu’on désarticule les économies d’autres pays pauvres. Ce n’est pas du replâtrage qu’il faut, c’est une véritable révision du système qu’il faudrait engager.

5. L’inflation de l’humanitaire 22

Un peu dans le sens de "la technique de la souris", les promoteurs de la nouvelle organisation du monde n’ont pas manqué de noter les effets pervers des nouvelles politiques sur la vie des gens et l’organisation sociale. C’est ainsi que ces dernières années ont vu se développer les techniques de "healing process". Aux côtés de l’armée des "humanitaires" engagés dans les services d’urgence auprès des déplacés, des regroupés, des réfugiés, des morts et des survivants, se pressent des organisations qui se spécialisent de plus en plus dans les techniques de "résolution des conflits", de "médiation", d’"accompagnement des traumatismes de guerre". Il est même devenu commun de préparer des sites à l’avance face à des catastrophes annoncées et que personne ne semble vouloir arrêter. Tous ces organismes humanitaires donnent une thérapie humanitaire à des problèmes fondamentalement politiques.

De plus, ces organismes reçoivent des fonds et des subsides importants dont les pays n’auraient jamais bénéficié pour la coopération au développement en temps normal. On en est venu à se demander si l’humanitaire doit être utilisé pour rendre tolérable aux yeux de l’opinion publique le spectacle des bons sentiments des stratèges de la géopolitique mondiale.

Beaucoup d’autres grilles de lecture de la situation actuelle de l’Afrique pourraient être envisagées pour expliquer les mutations et les déstructurations culturelles telles l’arme de la déstructuration mentale, les politiques agricoles, les évolutions dans l’industrialisation, les conditions actuelles de la croissance urbaine, les conséquences de la situation sanitaire, le poids africain dans le commerce mondial. Dans tous les cas, une chose est claire. Nous sommes en face d’une situation socio-politico-économique nouvelle à laquelle l’Église du Congo comme les autres Églises d’Afrique n’avaient pas été préparées, ce qui explique la situation embarrassée des Églises et leur impuissance face à des cas limites pour lesquels il faudrait une nouvelle réflexion et de nouvelles structures. La tentation demeure de donner des réponses anciennes à des situations nouvelles. Des moyens puissants, avec un "marketing" approprié, travaillent de façon agressive sur le subconscient. Ils induisent de "nouvelles valeurs", souvent considérées comme contre-valeur dans la société traditionnelle. Ils poussent à l’appropriation de nouveaux modèles familiaux et sociaux en invitant à une configuration au modèle dominant au niveau mondial. Tout cela travaille inévitablement à une déstructuration de la société pour qu’elle corresponde au paradigme pouvant servir les intérêts de l’internationale du capitalisme. L’aporie de la situation est que ces modèles n’ont pas un champ d’intégration déjà structuré dans la conscience sociale pour opérer un travail de discernement et de reconstruction au niveau culturel.

6. Construire la communauté des commu-nautés

La phase actuelle de "globalisation", tant au niveau économico-politique qu’au niveau symbolico-spirituel est en phase de recherche de modèles qui puissent trouver un fondement éthique acceptable "selon l’ensemble". Ceci implique une révision dans la façon dont on forme, accumule et distribue le capital, dans la compréhension de la propriété privée, du travail, de la consommation ainsi que dans l’organisation des taxes, des assurances et des autres systèmes de sécurité sociale. Pour cela, une révision de la conception de la politique s’impose et les Églises peuvent réveiller la conscience de l’humanité à ce sujet23. Mais aussi faut-il que les Églises investissent d’abord en "théologie politique" avec la technicité voulue. Une éthique de la responsabilité pour le présent et l’avenir de la communauté humaine doit devenir une préoccupation de plus en plus croissante chez les différents gestionnaires de la société qui ne doivent plus seulement se préoccuper de comptabilité financière. Tout ceci engage un grand travail sur la culture pour réorienter la logique actuelle du marché. La culture dans chaque nation comme au niveau de "la communauté internationale" doit redevenir une force historique pour porter les différentes manières dont les hommes et les femmes de ce temps abordent la question du sens de l’existence personnelle et communautaire, le sens de la vie et de la mort. Il faut pouvoir redécouvrir le fonctionnement et le sens des rites liés au "naître", au "grandir", au "mariage", à "l’être malade", au "mourir", à "l’alternance des saisons", au "cycle de la vie", à "l’histoire de son groupe culturel", au "lien avec les ancêtres", à "l’univers visible et invisible", à "la sagesse de vivre". Aujourd’hui, on revient de plus en plus à des réflexions sur les "valeurs", surtout suite au mouvement du "communautarisme".

C’est ici que les Églises ont un grand rôle à jouer. Il s’agit pour les Églises de redéfinir l’image intégrale de la personne humaine que nous devons servir. Cette image intégrale de la personne humaine créée à l’image de Dieu, homme et femme, doit être protégée et promue partout et toujours. Cette image doit respecter toutes les dimensions intégrales de son être, ramenant l’économie à comprendre qu’elle n’est qu’une dimension dans la complexité de l’activité humaine. De plus, il s’agit d’affirmer la liberté humaine intégrale dans le caractère social de la personne humaine, un caractère social qui ne s’épuise pas dans l’État mais n’engage pas non plus dans la jungle du libéralisme. C’est dans ce sens qu’il s’agit de travailler à la promotion de structures appropriées de pouvoir, de consultation et de concertation, tant au niveau des nations qu’à celui des structures internationales24.

En dehors de cette vision, il devient impensable d’évoquer la question de l’éthique de responsabilité et, par conséquent, la réalité de péchés structurels qui fausse tout jeu institutionnel. Jean Paul II voit ainsi la situation : "L’état d’inégalité entre les hommes et les peuples non seulement dure, mais il augmente (…). De toute évidence, il y a un défaut capital, ou plutôt un ensemble de défauts et même un mécanisme défectueux à la base de l’économie contemporaine et de la civilisation matérialiste, qui ne permettent pas à la famille humaine de se sortir (…) de situations radicalement injustes"25. "L’ampleur du phénomène met en cause les structures et les mécanismes financiers, monétaires, productifs et commerciaux qui, appuyés sur des pressions politiques diverses, régissent l’économie mondiale. (...) Tout en soumettant l’homme aux tensions qu’il crée lui-même, (…) ces structures font s’étendre sans cesse les zones de misère et avec elle la détresse, la frustration et l’amertume"26.

La situation actuelle exige des Églises une prise de conscience aiguë de la croissante interdépendance et du devoir de solidarité qu’elle entraîne. "Quand l’interdépendance est ainsi reconnue, la réponse correspondante, comme attitude morale et sociale et comme "vertu" est la solidarité. La solidarité est sans aucun doute une vertu chrétienne. (…) Elle doit contribuer à la réalisation du dessein divin tant sur le plan individuel que sur celui de la société nationale et internationale" 27.

"Le développement requiert surtout un esprit d’initiative de la part des pays qui en ont besoin eux-mêmes" 28. Lors de la dernière assemblée spéciale du synode des évêques pour l’Afrique, les Églises africaines ont mis en lumière quelques catégories théologiques qui peuvent être d’une certaine fécondité si on les approfondit en ayant à l’esprit toute cette évolution des mouvements de globalisation, notamment, les catégories de l’Église-famille-de-Dieu et de l’Église-Fraternité, l’ecclésiologie des communautés de base, la place et les ministères de la femme, le souci de l’environnement.

Au niveau mondial, des voix s’élèvent pour rompre avec la fatalité des attitudes actuelles face aux logiques de la globalisation29. L’Afrique saura-t-elle trouver une voie efficace pour s’engager dans cette résistance ? Tout le pari est lié à sa capacité de mobiliser ses énergies créatrices pour la recherche d’un nouveau paradigme enraciné dans des systèmes de valeurs qui permettent à l’Afrique de s’inventer sans se renier. Les questions que nous avons évoquées sont complexes et interrogent profondément l’entreprise d’inculturation si celle-ci veut être réaliste. On ne saurait se laisser aller sans travailler à équilibrer la situation qui prévaut actuellement en Afrique et dans le monde. Il est impératif de pouvoir découvrir la puissance qui serait une médiation de "l’éternelle force vitale" dans le contexte nouveau d’aujourd’hui. Une nouvelle réarticulation de la vision du monde doit pouvoir amener la théologie africaine à une responsabilité renouvelée dans sa contribution à la création du monde de demain.

Bien que l’aphorisme de Léopold Sedar Senghor30 disant que "la raison est hellène et l’émotion nègre" a quelques ambiguïtés et peut constituer des pièges à certaines occasions, il reste important de retrouver une approche du réel et une démarche de connaissance qui engagent communion, sympathie et amour avec la globalité de la nature dans sa réalité originaire d’harmonie intégrative. L’acte de connaissance doit se vivre comme un acte d’amour. L’émotion dont il serait question ici n’est pas à entendre dans le sens d’un enfermement dans un passé onirique et lyrique excluant toute idée de conflit31 ou d’un résultat de quelque dérangement ou excitation psychosomatique entraînant inhibition et perte de contrôle de la raison, il s’agit d’une manière d’appréhender le monde de façon intégrale en symbiose indissoluble au-delà des simples préoccupations analytiques et discursives. Il ne s’agit pas de tenir les objets de connaissance à distance pour les "disséquer" sans merci, les conquérir, les dominer, s’en approprier, mais d’engager un accueil d’achèvement de la création. Il s’agit d’un appel à une démarche de connaissance qui engage la globalité existentielle de l’être dans la question du sens saisie sous une variété d’angles d’approches. La force vitale devrait en sortir enrichie dans son unité liant la création à la source de la vie, le défi restant de garder ce fondement de communion lié à l’objectivité de la rigueur de pensée.

Dans le contexte actuel de mondialisation, il devient urgent de voir les évêques du Nord et ceux du Sud entrer en dialogue pour définir ensemble les enjeux du moment ainsi que les responsabilités des uns et des autres pour l’avenir de l’humanité. Un nouveau cadre de collaboration devrait être discuté pour sortir l’Afrique d’une charité humiliante finalement vécue comme technique de "healing process" et non comme distribution organique du patrimoine de l’ensemble de l’humanité.

Notes :

1. Voir sur ce point Robert HEILBRONER, The Nature and Logic of Capitalism, New York 1985, pp. 31-32, 141-148.

2. M. Douglas Meeks s’interroge sur les limites de cette logique : "Food, healing, learning, the generation of generations, belonging, justice, respect should not be commodities or exhaustively commodities. The market is the greatest mechanism we have ever devised for producing and distributing commodities. But if something is not a commodity, should it be distributed according to the market logic, or is there another logic for the distribution of those necessary things necessary for life and life abundant ? ", dans : M. DOUGLAS MEEKS, "Global Economy and the Globalization of Theological", dans Alice FRAZER EVANS et Alii, The Globalization of Theological Education… pp. 250-251.

3. Cf. M. DOUGLAS MEEKS, "Global Economy and the Globalization of Teological Education", p. 247.

4. À la suite de Robert Reich, M. Douglas Meeks voit ainsi la nouvelle recomposition sociale : "Robert Reich divides income earners on the global level into three categories : 1) routine producers, 2) in-person servers, and 3) symbolic analysts. Routine producers, once the backbone of high-volume, heavy industrial production, usually work among large numbers of people doing the same thing according to standardised procedures and rules. In-person servers, though they also are paid by the hour for the amount of work done, are directly related to the beneficiaries of their work. Thus their services are not sold world-wide. If they have to be as punctual, reliable, and flexible as routine producers, they also have to be pleasant in personal relationships. Symbolic analysts engage in problem-identifying-solving and strategic brokering. The products of their work are traded world-wide, but these products are not standardised things. Rather, they are "manipulations of symbols-data, words, oral and visual representations", dans "Global Economy and the Globalization of Theological Education", p. 251. Voir aussi Robert B. REICH, The Work of Nations : Preparing Ourselves for 21st Century Capitalism, New York 1991.

5. Nous nous référons au sens qu’en donne A. TOFFLER, Powershift, Knowledge, Wealth and Violence at the Edge of the 21st Century, Bantam Books, New York 1990.

6. C. MWABILA MALELA, "Mondialisation de l’économie, des médias et de la culture : chance ou danger pour l’Afrique ?", dans Perspectives, n. 2, Juin 1999, p. 21.

7. C. MWABILA MALELA, "Mondialisation de l’économie, des médias et de la culture…", …p. 22.

8. On consultera avec intérêt Conflits en Afrique : Analyse des crises et pistes pour une prévention - La communauté internationale : quelle responsabilité ? Les publications du GRIP, Éditions Complexe, Bruxelles 1997. Une analyse donnée par le Secrétaire Général de l’Organisation des Nations Unies à la 52° session de l’Assemblée Générale de l’Organisation des Nations Unies sous le point 10 à l’ordre du jour devant être couvert par le Conseil de Sécurité le 13 avril 1998 sur les causes des conflits, la promotion de la paix et le développement durable en Afrique est assez éclairante (Voir United Nations, Security Council, A/52/871-S/1998/318).

9. Voir http://www.misna.org/ita/guerra.htm

10. Voir par exemple : G. BERGHEZAN et F. NKUNDABAGENZI, La guerre du Congo-Kinshasa : Analyse d’un conflit et transferts d’armes vers l’Afrique Centrale, Publications du GRIP, Bruxelles 1999. Pour le cas du Burundi, j’ai lu avec intérêt le rapport de "Human Right Watch arms project" de décembre 1997. J’étais inquiété de voir les connexions internationales et les réseaux qui acheminent les armes dans la région de l’Afrique des Grands Lacs. On pourrait aussi se référer à : Stocking the Fires, Military Assistance and Arm Trafficking in Burundi, New York-Washington-London-Brussels, December 1997. On sait d’autres parts que le Congo a servi de couloir de passage pour les armes depuis des décennies.

11. Jeune Afrique, n. 1991, du 9 au 15 Mars 1999, p. 66-68. On peut aussi consulter les rapports annuels du Programme des Nations Unis pour le Développement au sujet du Développement Humain.

12. Le Zimbabwe faisait partie de cette liste mais est entré dans la tourmente ces derniers temps.

13. Voir Richard DOWDEN, "What’s wrong with Africa ?", dans The Tablet, 16 Janvier 1999, p. 72-73.

14. Voir Linda de HOYOS, "African Unity : Community of principle, or new colonialism?", dans Executive Intelligence Review, July 30, 1999, p. 60-62.

15. Quelques unes de ses conclusions vont dans ce sens : "Many of the states that emerged from the colonial period have ceased to exist in practice, and the rules of the OAU cannot apply to states that are no longer there. The problem is to create functioning states, either by re-dividing territory or by creating new institutional arrangements such as decentralised federations or even confederations. We should have no illusion that any of these solutions can be devised, and even less implemented, quickly, easily, and without major controversy. Least of all, any solution outsiders imposed would require a massive foreign presence to implement. No matter how benevolent the intentions, intervening to partition Africa territory and set up new political entities and institutions would put the United States and other outsiders in a colonial role. It is not a decision to be taken lightly". L’honorable expert continue en donnant d’autres alternatives ouvrant la possibilité de guerres civiles ou entre États ainsi que le remembrement de certains États avant que l’on atteigne la stabilité. Voir : http://www.burundi.org/english/uk_02/documents/document_353.html.

16. Voir sur ce sujet : Leonard G. HORROWITZ, Emerging viruses. AIDS and Ebola : Nature, Accident or Intentional ?, Rockport, Tetrahedron Publ., 1996, 563 pp. Voir aussi : Dr Guylaine LANCTOT, La mafia médicale, Édit. La Clef, Québec 1994. Dr Eva LEE SNEAD, Some call it AIDS… I call it Murder. The connexion between Cancer, AIDS, Immunization and Genocide, AUM Publications, 1992, 2 vol. G.J. KRUPEY, Secret and Suppressed chapter : AIDS, Act of God or the Pentagon ? Peral House, Portland, 1993. "SIDA en Afrique et manipulations scientifiques. Des interrogations", les Dossiers de Regards Africains, Hors-Série n°1, avril 1997.

17. "Les Etats-Unis, le Japon et l’Europe (des Quinze) comptent au total un peu moins de 750 millions d’habitants, soit environ 12% de la population mondiale. Ils produisent et consomment un peu plus de 70% de ce qui se produit et se consomme dans le monde (exactement 71,3%), tandis que tous les autres, qui sont quelques 5 milliards, produisent et consomment moins de 30% (28,7%). Ces chiffres sont donnés par la Banque Mondiale pour l’année 1995" (Voir Béchir Ben Yahmed, "Ce que je crois : Évolution, mais dans quel sens", dans Jeune Afrique, n°1927 du 9 au 15 décembre 1997, p. 4).

18. "Lettre ouverte de 38 archevêques et évêques à leurs frères évêques d’Europe et d’Amérique", dans Maurice CHEZA, Le Synode Africain, Histoire et Textes, Karthala, Paris 1996, p. 144. "Des centaines de millions de personnes, parmi les plus pauvres de la terre, vivent en Afrique. Le fardeau des dettes auxquelles elles sont enchaînées est à la fois un symptôme et une cause de leur pauvreté. C’est un symptôme parce qu’elles n’auraient pas emprunté si elles n’avaient pas été pauvres. C’est une cause parce que le fardeau du remboursement de cette dette les appauvrit davantage. Nous, les évêques d’Afrique qui prenons part au synode africain, nous nous engageons à une solidarité absolue avec les pauvres et désirons faire nôtre leur cri : Pardonnez-nous nos dettes !" "Il y a plus de dix ans déjà, le président Nyerere de Tanzanie posait cette question émouvante : "Devons-nous laisser nos enfants mourir de faim pour pouvoir payer nos dettes ?". Dans sa déclaration de 1986 intitulée "Une approche morale à la question de la dette internationale", la Commission Pontificale Justice et Paix a donné une réponse éloquente à cette question. Ce document demande un partage équitable, entre débiteurs et créanciers, des conséquences de la crise de cette dette. Il dit : "Le fardeau ne devrait pas être imposé de façon disproportionnée sur les pays pauvres... Il est moralement mauvais d’enlever à un pays ses moyens de suffire aux besoins de base de ses citoyens pour rembourser sa dette". Un autre document, de la même commission, dit : "Les besoins des pauvres doivent passer avant les désirs des riches". La dette se dit en termes de chiffres. Empruntons quelques chiffres à l’animateur du Schiller Institute en Allemagne, Uwe FRIESECKE. "Without going into many details, what we have to state clearly, loudly, is simply this : The IMF / World Bank system has been a system of looting, and it has destroyed Africa at least as much as the old colonial system of the nineteenth and half of the twentieth century. We take the indicator, the debt problem, which just makes this point very clear. In 1980, sub-Saharan Africa started out with approximatively $80 billion worth of debt(...). Today, sub-Saharan Africa has close to $250 billion in debt. Cumulatively, between 1980 and 1995, sub-Saharan Africa paid close to $200 billion to international banking institutions. That is, it paid two and a half times more than it owed in 1980 ; and yet, it now owes three times more than it owed in 1980. We can go through this, country, by country, by country (...). We have all the figures ; these are World Bank figures". Voir Uwe FRIESECKE, "Choose development, not genocide", dans Peace through Development in Africa’s Great Lakes Region, Executive Intelligence Review, Special Report, September 1997, p. 91.

19. "Justice économique pour tous : enseignement social catholique et économie américaine ; Lettre pastorale des évêques des États-Unis", dans La Documentation Catholique du 21 juin 1987, n°1942, p. 664  (Texte anglais dans Origins du 27 novembre 1986). Ils disaient ceci, entre autres : "Les institutions de Bretton Woods ne représentent pas adéquatement les débiteurs du Tiers-Monde, et leur politique ne traite pas avec efficacité les problèmes qui frappent ces pays. Ces institutions doivent faire l’objet d’une réforme fondamentale et leur politique doit être révisée, en même temps que l’on devra s’attaquer au problème immédiat du Tiers-Monde. Les États-Unis devraient promouvoir et soutenir ces réformes et ces révisions et y participer à part entière. Un tel rôle n’est pas seulement juste du point de vue moral, il est dans l’intérêt économique des Etats Unis. Plus d’un tiers de cette dette est due aux banques américaines. La viabilité du système bancaire international (et des banques américaines) dépend en partie de la capacité des pays débiteurs de gérer leurs propres dettes".

20. "Justice économique pour tous : Enseignement social catholique et économie américaine…", p. 664. "Des moyens doivent être trouvés pour résoudre les problèmes urgents : moratoire dans le paiement des dettes, conversion en monnaie locale de certaines dettes libellées en dollars, acceptation par les créanciers d’une part de la charge par une réduction partielle de certaines dettes spécifiques, transfert des intérêts au capital, ou même annulation pure et simple".

21. "Justice économique pour tous : Enseignement social catholique et économie américaine…", p.660.

22. On pourra lire sur ce sujet : Claire PIROTTE - Bernard HUSSON (dir.), Entre urgence et développement : Pratiques humanitaires en questions, Karthala, Paris 1997.

23. Voir M. DOUGLAS MEEKS, "Global Economy and the Globalization of Theological Education", p. 256.

24. Sur ces idées, on pourra voir l’Encyclique Centesimus Annus de Jean Paul II, n. 36-42.

25. Dives in misericordia, n. 11.

26. Redemptor hominis, n. 16. Pour la catégorie de "structure de péché", voir Jean Paul II, Sollicitudo Rei Socialis, n. 35-40. Voir aussi Centesimus annus, n. 38.

27. Jean Paul II, Sollicitudo Rei Socialis, n. 38-39.

28. Jean Paul II, Sollicitudo Rei Socialis, n. 44.

29. Voir par exemple Éric TOUSSAINT, La Bourse ou la vie, CADTM, Bruxelles 1998. A. PETRELLA et Alii, Guerre économique : L’heure de la résistance, Cotmec - Saint Augustin, CH-1890 Saint-Maurice 1997. Les pages 165 à 168 donnent une bibliographie indicative pour une compréhension des enjeux de la globalisation avec la nécessité de repenser le modèle actuel de l’évolution du monde.

30. On pourra avoir une idée de la pensée de cet auteur en consultant : "Éléments constitutifs d’une civilisation d’inspiration négro-africaine", dans Présence Africaine 24-25, février - mars 1959, p. 249-282. Liberté I : "Négritude et Humanisme" - "L’esthétique négro-africaine", Édit. du Seuil, Paris 1964. Les fondements de l’Africanité ou négritude et arabité, Présence Africaine, Paris 1967. Négritude, Arabisme et Francité, Dar Al-Kitab Allabnam, Beyrouth 1967. "Psychologie du Négro-Africain", dans A.J. SMET, Philosophie africaine, Textes choisis I, PUZ, Kinshasa 1975.

31. Nous savons combien certains auteurs ont été très sévères à l’endroit d’une certaine inconscience du mouvement de la négritude et des développements de l’ethnophilosophie. Jean Marc ELA écrit par exemple : "On retiendra que les traits par lesquels l’identité africaine est ici définie appartiennent à un héritage d’idées transmis dans la culture occidentale. En ce sens, les sources de la négritude sont européennes. (…) La négritude apparaît comme un mouvement petit bourgeois pour des intellectuels écartelés entre la culture européenne et la tradition africaine ; elle révèle le drame des élites en rupture avec le monde africain réel". Voir Le cri de l’homme africain: Questions aux chrétiens et aux Eglises d’Afrique, L’Harmattan, Paris 1980, p. 147. C’est comme si la Négritude avait transformé l’Afrique en un vaste réservoir pour ethnologues dont l’unique souci serait de préserver le passé. Mais il reste vrai qu’envisager l’avenir comme catégorie fondamentale de l’existence humaine en Afrique ne saurait réussir en coupant les racines culturelles. Il s’agit donc de dépasser les simples appréhensions des épiphénomènes d’intuition, d’émotion, de sens du symbole, de danse et d’autres réalités du genre pour saisir la logique de la vision en cause et dont il reste urgent de structurer un cadre cohérent de créativité face à l’avenir.

 

Réf. : Texte de l’auteur (also published in Église d’Afrique, Revue d’Études et d’Éxpériences Pastorales, n. 1, Avril 2001.