Narcisse Jean-Alcide Nana
Developpement en conflit ou conflit des developpements ?
"Ce n’est pas l’échec du développement qu’il faut craindre, mais son succès" - Wolfgang Sachs


Introduction

Au regard concordant de bon nombre de chercheurs en sciences sociales sur l’Afrique, «la faillite du continent dans presque tous les domaines» comme l’écrit E. Dongola, reste accablante. A défaut de délivrer au continent un certificat de décès, les grilles d’évaluation du progrès économique et humain, sans plus de surprise, enfoncent le destin de millions d’Africains dans l’axe du mal développement. Sans être des repères absolus, les indicateurs de participation à l’économie mondiale – la part dans les investissements extérieurs et le commerce mondial – pour le continent sont en baisse. L’Afrique ne pèse donc pas lourd comme agent actif dans la configuration du système mondial. Pour preuve, réduite à un triple paradigme de développement – minier, rentier pétrolier et agro-exportateur – sa croissance se ramènerait à une équation à somme nulle. Comme périphérie marginalisée, l’Afrique ne peut s’inscrire dans le contrôle des monopoles qu’exerce la Triade (U.S.A., Japon, Union Européenne) : maîtrise des technologies, accès aux ressources naturelles, contrôle du capital financier mondialisé, des communications et des armements de destruction massive.

L’archéologie du développement nous révèle pourtant la fiction précaire des paradigmes du progrès dont l’axiologie n’est jamais idéologiquement neutre. Miroir des mutations dans les rapports hégémoniques, telle est sa grammaire fondamentale. Comme prétention à la vérité, la grammaire du développement représente l’ultima ratio des intérêts d'une culture selon les contingences spatio-temporelles. Ainsi, le récit du développement reste la représentation d’une position d’hégémonie ou de contre hégémonie. Ce n’est pas sans illusion que Vaclav Havel observe que tout centre de pouvoir est identique au centre de vérité.

De ce point de vue, la signification du sous-développement de l’Afrique ne peut se désolidariser de l'histoire et des péripéties du capitalisme. En effet, la vulgate du développement consacre un ordre de mutation sociale dans lequel chaque nation occupe un rang respectif et une place bien assignée. La règle d’or en la matière se ramène en une course d’imitation. De là découle un présupposé massif. Le développement devient l’affaire des nations, voire le monopole des multinationales et non des personnes. Or la pauvreté touche en première place des personnes concrètes et par extension des nations. Cela explique pourquoi les critiques faisant oeuvre de « dé-construction » du développement occidental demeurent autant solidaires qu’otages du système capitaliste. Car, dénoncer comment les pays de la périphérie sont rivés au joug d'un centre capitaliste n’indique pas positivement la signification du développement du point de vue des sous-développés.

Il n’est donc pas déplacé de se livrer à un travail d’investigation autour du concept de développement. Comment l’Afrique est-elle considérée dans les réflecteurs économiques ? A l’aune de quels critères énonce-t-on l’axiologie de la richesse ou de la pauvreté ? Si la mutation des crises sociales a entraîné celle des paradigmes de développement, devrait-on convenir de l’échec du développement ou du rendez-vous manqué d’une occidentalisation du continent – l’Afrique rêvée comme clone de l’Occident?

L’Afrique dans les réflecteurs économiques mondiaux

Le traditionnel binôme assistance/coopération module son tempo au diapason du couple conditionnalité démocratique/bonne gouvernance. En toile de fond de cet ajustement, nous assistons à l’essoufflement des hymnes du fondamentalisme du marché parti à la conquête du monde sur le cheval de Troie de la privatisation et de la dérégulation. Contrairement aux effets escomptés, le triomphalisme de l’omni-marché tourne en une fraude financière dont la chute d’Enron nous dévoile les assises souvent artificielles de la citadelle de nos économies modernes. C’est dire que les mega-récits de performances économiques de la part des corporations multinationales qui font par ailleurs la gloire des nations, représentent souvent la violence du cyclone dévastateur de l’économie de populations reployées dans la précarité. Par exemple, la dérégulation du secteur minier au Ghana a ouvert la porte aux multinationales qui ont déplacé des milliers de résidents en sonnant le glas de la destruction de l’environnement. Rappelons aussi au passage que Enron misait sur la privatisation de l’électricité et de l’eau dans les pays sous-développés.

Ces variantes en vogue dans le développement se révèlent insuffisantes pour appréhender la marginalisation relative d’une Afrique-cliente dans le système-monde. Tout en entretenant des clichés commodes d’un continent mal développé, elles occultent des mutations brutales de terrain. Certes, nul n’aurait l’outrecuidance de nier que l’Etat-nation en Afrique est un Léviathan bancal, ayant perdu son efficace. Une certaine visibilité de l’instrumentalisation de l’anarchie sur le continent nous arrive par vagues de coups de projecteurs de l’actualité quotidienne: réfugiés, milices "dé-territorialisées" qu’aggrave le pillage des ressources du continent par des prédateurs supra-nationaux au Congo Démocratique et en Sierra Leone. Serait-ce là autant de signes patents d’une éclipse des frontières ?

Depuis la fin de la guerre froide, les frontières nationales en Afrique sont aux prises avec des ennemis internes faute d’ennemis visibles extraterritoriaux. Dans un contexte d’anomie capitaliste, l’ennemi chausse les bottes du rebelle, des compagnies pétrolières et des multinationales débridées à la conquête non plus des espaces mais des marchés. Les métamorphoses de nos territoires se reflètent - pour emprunter une expression de Sartre – dans le double «strip-tease» de notre espace vital et de notre humanisme. Ce qui ajourne nos libertés et notre sécurité comprises comme capacité de production de biens et de services indispensables à la promotion sociale des citoyens.

Le strip-tease de notre espace vital. La dé-socialisation et le déracinement sont symptomatiques d’une crise de relation à notre environnement social et humain. En effet, violemment déracinés de leur environnement social, l’intelligentsia du continent reçoit en partage le viatique de l’errance ou de l’exil. Loin des hymnes en choeurs du village planétaire, le Nord se transforme en une «terram utopicam», l’incarnation des épures du meilleur des mondes pour la jeunesse du Sud.

Les raisons d’un charme forcé pour l’exil s’expliquent par le néo-patrimonialisme qui caractérise l’état post colonial. Celui-ci concentre encore le monopole de la captation des ressources naturelles et des richesses. Il ne surprend donc guère que les politiques de l’espace et de l’habitat radicalisent une géographie de la pauvreté. D’une part, l’actualité de l’expropriation des terres au Zimbabwe rappelle que plusieurs millions de paysans vivent aliénés sur leur sol natal. Or, «la terre seule sait nous couvrir de la pauvreté». C’est pourquoi, déniés de tout accès à l’espace vital, des paysans au Rwanda et au Burundi ont reployé leurs outils agricoles en armes de destruction massive.

D’autre part, plus de dix pays du continent africain ont leur PIB inférieur à celui des années 60. L’Ouganda et le Ghana, les thuriféraires fervents des réformes neo-libérales ont reenfourché en douceur leur PIB de 1970 en dépit d’un embelli de croissance dans les années 80. Entre 1990 et 1995, l’Afrique Subsaharienne a perdu 20% de son poids mondial. Le déficit commercial du continent est passé de 600 millions de dollars en 1990 à 11,5 milliards en 1996.

Le strip-tease de notre humanisme. L’éclipse des valeurs ethico-morales par la récurrence des guerres chroniques en dessine les contours. La «violence-business» s’est érigée en nouveau paramètre de gestion du pouvoir d’autant que les politiciens l’inventent et l’entretiennent. Les créanciers de la violence sur le continent continuent à faire des choux gras. Le Soudan par exemple, fait l’expérience d’une guerre civile depuis ces 45 dernières années avec un répit de dix ans entre 1972 et 1983. Ce pays à lui seul totalise plus de 4 millions de réfugiés et plus de 2 millions de morts.

Comme corollaire de cette violence endémique, beaucoup deviennent des dépendants permanents des agences de distribution de nourriture. La nouvelle grammaire des frontières africaines peut se décliner: « à l’extrême, la frontière peut constituer le cordon de sécurité, ourlé de camps de réfugiés pour enserrer des ‘chaos bornés’, des territoires où les régulations étatiques ont disparu, où règne la violence privée: Afrique des Grands Lacs et Afghanistan en sont des exemples dans la décennie 1990». Il faut craindre que le long printemps des camps de réfugiés en Afrique, en raison de l’indifférence de la communauté internationale par rapport à la violence dans nos frontières, ne prélude de fait à des formes de recolonisation sous la figure de programme d’aide et d’assistance militaire.

Toutefois, l’instrumentalisation de la violence au sud du Sahara n’est pas une simple nébuleuse qui autoriserait à criminaliser la pauvreté du continent. Il reste vrai que les conflits génèrent destruction et crimes condamnables. Mais, dans une toute autre perspective, ils reconfigurent de nouvelles opportunités. Car en politique économique, il reste une gageure de dissocier le pouvoir de la force. La triade Banque Mondiale/Wall Street/FMI fait partie intégrante d’un complexe militaro-industriel. Aussi, la culture de la violence est-elle un sous-produit de la nouvelle économie de guerre actuelle sur le continent. Le cas de l’Angola et du Congo Démocratique avec leurs richesses naturelles illustre pourquoi la bulle guerrière fait partie intégrante d’une logique économique. Par conséquent, il est expédient de convenir que le désordre du continent profite aussi bien sur le plan interne qu’international. En dépit d’une marginalisation de façade par le jeu des sanctions internationales, l’Angola, la Sierra Leone et le Liberia n’ont jamais été aussi de concert rapproché avec les lobbies du business international ou du marché mondial. Les compagnies telles le Liberia Mining Company et le Liberia Agricultural Company appelées souvent "Taylordland" sont bel et bien intégrées dans les rouages du capitalisme au niveau international.

Un développement à géographie variable

La lutte contre la pauvreté n’a jamais été le parent pauvre des préoccupations des grandes nations. Déjà en 1956, W. Averell Harriman, gouverneur de New York, dans son message annuel, battait le ralliement en faveur d’un programme baptisé «Attack on Poverty». Sans doute ne suffisait-il pas d’attaquer la pauvreté. L’armada d’une guerre impitoyable s’imposait pour vaincre l’hydre de la misère. C’est pourquoi le 16 mars 1964, le président américain Johnson inaugurait un programme plus ambitieux dénommé, «War on Poverty». Mais aujourd’hui, 36,5 millions d’américains, soit 13,7% de la population vivent dans la pauvreté. 45 millions d’autres sont actuellement sans assurance santé.

Quelle que soit la cosmétique en vogue dans la galaxie des paradigmes promettant de conjurer la pauvreté, la tutelle du développement n’a jamais été en mal de parrains. Aussi, à mesure que se spécialisent les sciences économiques, on assiste à une «spécialisation» de la pauvreté. Pour preuve, dans les années 1970, la répartition de la croissance était le maître-mot du développement. Puis l’ajustement structurel, avec l’ambition douce de corriger le parasitisme urbain fut le cheval de bataille du développement autour des années 1980. Le «Rapport Berg» de la Banque Mondiale en 1981 misait ensuite sur  «Le développement accéléré en Afrique au sud du Sahara ». Par ailleurs, allègement de la pauvreté, libéralisme social et «néo-consensus de Washington» tenaient la palme d’or des innovations en matière de développement dans les années 1990. Le Rapport sur le Développement dans le Monde 2000/2001 : Combattre la Pauvreté couronne enfin le succès des leitmotivs improductifs dans la marche du développement. L’économie politique, aujourd’hui, semble avoir épuisé ses pièces justificatrices de la persistance de la pauvreté en dépit de l’accroissement de la richesse. L’opinion voudrait la reléguer plutôt au rang de pseudo-science.

Dans la constellation des paradigmes de développement, l’ingéniosité des nouveaux slogans se dispute le palmarès des polymythes à la mode. Ainsi, au vocable développement s’est greffée une inflation d’attributs sans cesse mutants. Une cartographie des modèles de développement en rapport avec les hégémonies dominantes nous permet de rapporter le discours du développement aux acteurs respectifs. En effet, toute puissance hégémonique a toujours l’ambition d’imposer son propre marathon de succès en parangon du développement. Aussi remarque-t-on qu’au XIXè-XXè siècles, les sciences sociales peignent à grands traits les grands jalons de l’histoire capitaliste. Les tables 1.1. et 1.2. empruntées à J. Nederveen Pieterse schématisent notre propos.

Table 1.1. Significations du développement dans le temps

Période

Perspectives

Sens du développement

1870

Les retardataires

Industrialisation, rattrapage

1850

Les économies coloniales

gestion des ressources, économie de tutelle

1940

Les économies de développement

Croissance économique –Industrialisation

1950

Théorie de modernisation

Croissance, modernisation politique et sociale

1960

Théorie de dépendance

Accumulation – nationale, autocentrée

1970

Développement alternatif

Epanouissement Humain

1980

Développement humain

Capacité, l’élargissement des choix des personnes

1980

Néolibéralisme

Croissance économique – réforme structurelle, libéralisation, privatisation,

1990

Post-développement

Programme autoritaire, désastre

Table 1.2. Théories du développement et l’hégémonie globale

Pensée du développement

Contexte historique

Hégémonie

Explication

Progrès,

Evolutionnisme

19ème siècle

Empire britannique

Anthropologie coloniale,

Darwinisme social

Développement classique

1890-1930

Les retardataires, colonialisme

Economie politique classique

Modernisation

Le boom après-guerre

Hégémonie des Etats-Unis

Théorie de la croissance, fonctionnalisme structurel

Dépendance

Décolonisation

Nationalisme du Tiers-monde, G77, Mouvement des non-alignés

Néomarxisme

Néolibéralisme

Années 1980

Globalisation. Finance et capital des corporations

Economie néoclassique, monétarisme

Développement Humain

Années 1980

Apogée du cercle asiatique et Pacifique, émergence de grands marchés

Capacités, l’état favorable au développement

L’intérêt d’une cartographie du progrès rappelle que toute représentation du développement demeure une construction politique et sociale en tant que catégories de «pouvoir et de connaissance» pour reprendre une expression de Foucault. Aussi, réinscrire l’écriture du développement dans les rapports de force inter sociétale nous sauverait du romantisme sur l ‘axiologie de la vie bonne. Il n’est pas sans raison que l’opposition idéologique classique : centre-périphérie ; dominés-dominants ; Développés-sous-développés ait fait époque comme catégorie cognitive des rapports de production et d'exploitation dans le Tiers-monde. Elle participait largement d'une réplique polémique paresseuse en copiant dogmatiquement à son insu la théorie dualiste de l'économie bourgeoise (tradition/modernité; riche/pauvre; avancé/attardé...). En effet, par mimétisme historique occidental, les notions de classes, d'élite, de masses et de bourgeoisie en Afrique relevaient d'un bricolage conceptuel dépourvu d'acteurs historiques.

C’est pourquoi demeure problématique de nos jours l’existence d’un «mode d'exploitation» qui ne repose pas nécessairement sur un «mode de production». C’est dire que notre eschatologie du développement – comme nos media et nos hommes de science le proclament si bien – reste encluée dans l’historicisme de l’hégémonie occidentale. S. Latouche  souligne qu’ «en décrétant que les pays non occidentaux étaient sous-développés, les économistes ont décidé qu’ils étaient misérables. En fait, la pauvreté africaine est surdéterminée dans l’imaginaire occidental par une longue tradition d’assimilation symbolique entre les pauvres et les sauvages : nos indigents sont nos indigènes, et donc les indigènes sont des indigents. Ce dispositif a permis d’objectifier et d’instrumentaliser les uns et les autres». Car en canonisant un mode de vie par l’illusion d’atteindre un degré zéro de pauvreté, le développement semble devenu un préservatif : il faut se protéger de la pauvreté. La chose est entendue !

Fort heureusement, l’avènement du développement humain dans les années 80 s’est émancipé d’un bien-être quantifiable par l’économie monétaire et la richesse matérielle. Comme A. Sen le conçoit, se développer, c’est élargir ses capacités et ses potentialités aux libertés humaines : droits civiques, démocratie, opportunités sociales, libertés politiques, sécurité, santé, éducation, confiance en soi, et auto dépendance. En insistant sur le facteur composite du développement humain, nous ramenons l’homme au centre du bien-être en le sauvant des aphorismes du marché et de la croissance. 

Crise du «management » des tiers-pouvoirs

Il reste hors de doute que les intérêts économiques donnent le ton des stratégies du développement en faisant écran à l’émergence des tiers-pouvoirs. D’où le conflit des pouvoirs entre savoirs endogènes et exogènes en matière de développement. Au regard de l'excellence des indices macro-économiques allant de paire avec l'accroissement des pauvres, il est légitime de suspecter si le développement favorise la participation ou l’exclusion du grand nombre.

D’une part, les exclus du développement réintègrent le jeu des anciennes formes de socialisation à travers le secteur informel qui occupe près de 80% de la population africaine. Pour preuve, depuis l’indépendance, la proportion des salariés béninois dans la population active a connu une baisse notoire. Avec la faillite des finances publiques et du non-paiement de huit mois de salaires aux fonctionnaires, l’informel joue son rôle de régulateur de crise. Dans ce pays, 70,4% des emplois retrouvés par les personnes licenciées de l’administration et des entreprises publiques et 78,4% de ceux obtenus par les jeunes diplômés se trouvent dans les activités informelles. Outre le Bénin, le secteur informel est en pleine explosion en Côte-d’Ivoire : 10,5% en 1975, 13,5% en 1980, 18,5% en 1985, 22,5% en 1990 et 25% en 1992. C’est au titre de cette autonomie progressive par rapport au marché capitaliste que l’informel serait dénigré comme une économie manquant de transparence. Or, l’enjeu n’est pas tant d’aider les pays pauvres à «développer des capacités propres à tisser des espaces politiques intérieurs mais plutôt à acquérir des compétences facilitant la relation extérieure, le dialogue avec les bailleurs de fonds». C’est dire que les pauvres occultent l’ombre d’un impératif vital: la création et l’application des programmes de développement comme gestion des tiers pouvoirs.

Par ailleurs, entre 1988 et 1992, 25 pays en développement ont privatisé des entreprises d’une valeur totale de 61,6 milliards de dollars. Au nombre des plus vulnérables dans la nouvelle configuration de la pauvreté, on retrouve les paysans, victimes de la dégradation des termes de l’échange, producteurs de matières premières dont la demande décline, les pêcheurs et les victimes des guerres civiles cycliques.

D’autre part, les déterminants de la pauvreté transcendent le cadre national eu égard aux injonctions économiques de l’économie financière. En 1987, la Banque Mondiale démontrait que la libéralisation du commerce, de l’agriculture et des banques ainsi que les privatisations étaient la solution pour courber la dette de l’Afrique. Cependant, les illusions se sont vite dissipées. La dette africaine est passée de 7 milliards en 1970, à 60,8 en 1980 et à 231 milliards de dollars en 1999, bien que le continent ait remboursé pendant la même période près de trois fois ce qu’elle devait au départ. Dans les années 90, l’Afrique sub-saharienne payait quatre fois plus pour sa dette que pour ses budgets de santé et d’éducation. La Tanzanie, par exemple, alloue 6 fois plus de ressources pour honorer sa dette que pour couvrir ses besoins de santé.

Or, il suffirait au continent africain d’augmenter sa part de commerce mondial juste de 1% pour bénéficier par an de 34 milliards de pounds supplémentaires. Ce qui représente 5 fois la part de l’aide internationale. Seulement, l’équité n’est pas encore au rendez des échanges économiques.

Somme toute, la littérature économique ne tarit pas d’idées reçues sur les questions de développement. Sans quitter le jargon de l’île de l’analyse économique pure, on transfert des diagnostics hâtifs sur les économies africaines, assortis de leçons déroutantes de politique économique. C’est à plus de rigueur autant que de modestie dans le langage que nous convie P. Engelhard lorsqu’il écrit:

«Dans la presse et les discours officiels, il n’est question que ‘d’opérateurs économiques’ et ‘d’investissements extérieurs’. Ce ne sont là, la plupart du temps, que rideaux de fumée pour masquer une réalité brutale : le gros de la production est le fait de milliers de petites entreprises familiales, voire de micro-entreprises, qui assument, chichement, la survie du plus grand nombre, dans les villes et les campagnes. En fait, ‘ l’économie moderne’ – si l’on excepte le Maghreb, le Nigeria, l’Afrique du Sud et de quelques pays d’Afrique australe – n’occupe que quelques centièmes de la population active».