Toussaint Kafarhire Murhula, SJ
Contre l’impunité et la banalisation de la mort
en République Démocratique du Congo


 

Je ne souhaiterais pas de parler à partir d’une zone de lumière, ni me tenir du côté du jour, pour récupérer une métaphore poétique que j’ai utilisée dans d’autres circonstances. [i]  Je voudrais plutôt que ce mot soit une voix prêtée aux victimes du silence, de la longue nuit que traverse le Congo; la longue agonie qui se prolonge et qui prolonge la détresse de tout un peuple, le désespoir de toute une génération. Je voudrais m’essayer de dire un mot entre deux silence : d’une part le silence de ceux qui, brutalement ou agonisant, ont quitté cette vie par la cause de la guerre au Congo et d’autre part, le silence des vivants qui, face à l’absurde d’un nouvel ordre mondial, ont perdu la parole soit par complicité soit par incompréhension. Je sais combien difficile c’est, de trouver le mot juste sans verser soit dans un romantisme passionnel, soit dans un rationalisme stérile. Mon souhait est simplement de briser le silence et d’exhumer de l’oubli les souffrances de ces millions de Congolais morts au nom du pouvoir et de l’argent qui sont nouvelles divinités adorées au panthéon du capitalisme moderne.

Je plains en même temps que la communauté de vivants — dont nous faisons tous partie — soit plus portée à l’oubli lorsque son identité et son espérance restent fondées sur la mémoire. Mgr Munzihirwa (le Romero africain!), archevêque de Bukavu assassiné le 29 octobre 1996, aimait à répéter qu’«un peuple qui oublie son passé est condamné à le revivre !».  Mon vœu donc, c’est que ce mot nous soustraie de la complicité avec l’oubli et, annonce et dénonce ce que nos médias partisans n’osent jamais dire. Car, en «faisant mémoire» de ceux qui sont morts précocement, dans l’absurde d’une guerre, nous commençons alors à exister non seulement comme peuple, mais aussi comme humanité, sans d’abord tenir compte des différences de nos origines, de nos appartenances, de nos croyances, ou de nos expériences. Malgré ses crises, le XXème siècle a donné l’émergence de la conscience d’un destin commun de l’humanité. Des abominations de la seconde guerre mondiale par exemple, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme a vu le jour pour dire. Plus jamais ça ! «Pour la première fois on admet juridiquement que l’humanité tout entière peut être affectée à travers le mal qui frappe l’un de ses membres». [ii] Ainsi, faire mémoire de ceux qui ont sombré brutalement dans le silence de l’histoire, et dont personne ne veut peut-être entendre parler, c’est nous refuser au silence et à la banalisation de la barbarie pour vivre avec conscience ce millénaire que nous voudrions tous triomphalement humain.

Toute vie humaine vaut sa valeur unique. «Nous ne connaissons pas la valeur (le prix) d’une seule goutte de sang, d’une seule larme», [iii] disait François Mauriac. Etre palestinien, Irakien, Français, Japonais, Américain, ou Congolais ; shiite ou sunnite, bouddhiste ou taoïste, croyant ou athée ; que l’on soit blanc, jaune, noir, ou rouge ; la mort d’un être cher, par la souffrance qu’elle cause, reste un défi, une déchirure et une blessure profonde dans notre humanité. En Afrique nous le savons, ce qui fait l’être humain n’est pas réductible à ses prestations, à sa capacité de produire des biens et services ou à générer des revenus comme la rationalité instrumentale du capitalisme occidental semble l’avoir figée. Au contraire, la valeur d’une personne se ramène essentiellement aux relations tissées au sein de la communauté [iv] .

Et nous n’avions même pas eu le temps de pleurer ou d’enterrer dignement ces 4 millions d’êtres chers qui sont morts par la barbarie des guerres égoïstes. Ils étaient pourtant nos parents, nos frères, nos sœurs, nos amis, nos connaissances. Tous, victimes du coltan [v]  et du dollar!  Et paradoxalement, les Congolais réduit aujourd’hui à la stricte pauvreté, d’autres devenus des réfugiés errant dans le dénuement, ou tout simplement, tous ces enfants incapables d’étudier, ces femmes violées et humiliées alors que le Congo reste une terre généreusement riche soumise à la prédation des puissances qui protègent  licencieusement l’impunité des dirigeants qui ont initié ce grand deuil de la nation.

Ce mot jailli de nos silences, parfois coupables, cherche à désinscrire le Congo de toute rhétorique médiatique qui en a fait la risée de l’histoire. Que des littératures depuis ces descriptions pittoresques de Joseph Conrad dans The heart of darkness en passant par The Poisonwood Bible de Barbara Kingsolver jusqu’aux images vendues par la CNN pour justifier l’injustifiable ou jeter le discrédit sur un continent et un peuple enfermés dans les stéréotypes du sous-développement chronique. Malheureusement, beaucoup en Occident raffolent de ces histoires qui tiennent plus de la fiction romancière en quête du sensationnel pour répondre à la boulimie de la culture consommatrice du moment. Cette même instrumentalisation de la souffrance a fini par faire de la Passion du Christ [vi] dans ce siècle où le dollar est roi, une denrée pour le marché tout comme elle a rendu les milieux politiques occidentaux apathiques aux crimes et violences commis en Afrique tant que leur sécurité nationale n’est pas inquiétée. Et l’on forme une «sainte alliance» pour aller en guerre contre le terrorisme, alors que la terreur règne partout, habillée de couleurs différentes selon la liturgie célébrée sur l’autel du marché capitaliste.

Ladite barbarie au cœur de l’Afrique n’est pas une guerre ethnique ou civile comme on veut le faire croire. Sans vouloir faire une apologie des victimes, ni jouer à l’avocat ou au défenseur d’une histoire mutilée, et moins encore faire le panégyrique d’un Congo humilié et dont les enjeux dépassent la compréhension d’un amateur que je suis, je voudrais que ce mot aide plutôt à dégager la signification de cette crise qui profite à beaucoup; et en même temps, qu’il dise la folie des grandeurs, comme Hitler jadis ou Milosevic (et bien d’autres encore !), ont entraîné une culpabilité universelle sur l’humanité — si nous nous taisons — puisque désormais ce qui touche à l’humain est une affaire de tous. Ainsi, ce mot s’inspire d’une expérience de sang et de silence et cherche à dénoncer les culpabilités, à nommer les responsabilités, à restaurer dans la dignité ceux qui ont été lésés, déçus et abandonnés.

Les congolais doivent comprendre que «c’est le sort de ceux qui écrivent leur histoire avec du sang» [vii] qui importe pour construire leur avenir. Sans trahir les émotions d’un peuple qui assiste impuissant au martyre quotidien de ses enfants, j’aimerai citer Eboussi Boulaga, pour rappeler que sans mémoire, nous conserverons une conscience atomisée; nous nous maintiendrons en dessous du seuil de l’histoire et de la politique. Ce que nous faisons ne sera que de l’agitation, «pleine de bruit et de fureur et qui ne signifie rien» pour tracer la perspective : ressusciter la mémoire. Ici, celle des victimes ! Et à travers elle, inscrire sinon la barbarie politique congolaise au sein d’une histoire plus vaste et englobante, du moins la rationalité dans nos misères pour rendre notre mémoire moins amnésique et notre histoire plus mémorable. La question qu’il convient de soulever dans toute conscience consiste à établir les responsabilités depuis la celles de la communauté internationale qui souvent fait recours aux moyens drastiques pour arrêter l’horreur que trop tard par rapport à la réalité, jusqu’à celles des Congolais eux-mêmes. Quelles sont les véritables causes ou enjeux de la guerre au Congo ? Pourquoi les acteurs politiques et auteurs des crimes sont-ils récompensés par des titres au moment où ils mériteraient des poursuites judiciaires internationales pour les nombreux crimes contre l’humanité ? Autrement dit, à qui profite le conflit Congolais ? Est-ce encore un autre défi éthique que représente la globalisation pour l’Afrique ? J’espère ici, en soulevant ces questions, provoquer plus de réflexion que je n’offre des réponses toutes faites. Si les Congolais pensent par exemple que les «élections» qu’ils attendent seront la sinécure qui viendra redresser la politique du pays, ils risquent de se tromper lourdement d’autant plus que les conditions pour organiser des élections ne semblent même pas réunies. Si la condition minimale serait d’établir des listes électorales basées sur des données des recensements fiables, les électeurs restent encore sujets à caution, sachant qu’il règne encore un flou autour de la question des nationalités à l’Est. D’autre part, est-ce que l’infrastructure du pays et la structure de l’appareil étatique favorisent cet exercice à ce moment particulier de l’histoire congolaise?





 

Notes

 

* Toussaint KAFARHIRE MURHULA, S.J.
ARRUPE HOUSE, APT. 1C
2536 Virginia Street
Berkeley, CA 94709
USA
Tel: 1-510-548 5517

 

[i] [i] Titre d’un recueil de poèmes (Bukavu : La chanson du Soleil en exil) publié aux éditions Malaika à Ottawa, 2004.

[ii] [ii] Arnaud Guige, “L’humanité inachevée” dans Francois L’Yvonnet (éd.), La Grande Mutation: Enquête sur la fin d’un millénaire, Paris, Question de - Albin Michel, 1998, p. 315.

[iii] [iii] Préface à Elie Wiesel, Night, New York: Bantam Books, 1982, p. x-xi.

[iv] [iv] Bénézet Bujo, Théologien Congolais et professeur de la Théologie morale à l’université de Fribourg en Suisse, écrit à ce propos qu’ « il faut donc noter à ce stade que le devenir quelqu’un ne dépend pas absolument de prestations fournies, mais bien plutôt du fait d’être en relation avec d’autres hommes. Ceci signifie que depuis le tout début, l’homme se situe dans un réseau de relations qui aide à former également  son inaliénable dignité ». Voire « Tradition africaine et questions bioéthiques » dans Eglise d’Afrique, no. 3, Avril 2002, p. 18.

[v] [v] Imtiyaz Delawala, What’s Coltan ? disponible sur le web: http://abcnews.go.com/sections/nightline/DailyNews/coltan_explainer.html

[vi] [vi] Je pense ici au film controversé de Mel Gibson qui a ouvert toute une discussion sur la question de l’anti-sémitisme. Plus fondamentalement, j’aurai souhaité que le débat soit centré autour de l’éthique du cinéma : quels sont les objectifs visés et quels sont les moyens que l’on prend pour les atteindre ? Mon point de vue reste que La Passion du Christ qui a ouvert sur le grand écran depuis le 25 février dernier, n’a pas été tourné pour des raisons religieuses ou politiques, mais bien pour se vendre comme tout produit de consommation et faire entrer des bénéfices d’argent. S’il y a à plaindre, c’est cette instrumentalisation qui n’épargne même pas le sacré qu’il faudra reprocher à notre époque.

[vii] [vii] Jean Godefroid Bidima, Théorie Critique et modernité négro-africaine : de l’Ecole de Francfort à la « Docta spes africana », Paris, Publication de la Sorbonne, 1993, p. 11.

 

 

 

Réf. : Texte de l’auteur. Pour SEDOS, mai 2004.