Eric Sottas
LA MONDIALISATION AGGRAVE LA FRACTURE SOCIALE
Les ambiguïtés du modèle économique unique


Lors d'un séminaire organisé à Budapest en juillet 1996 par "Pax Romana", Mouvement international des intellectuels catholiques, Eric Sottas, président du Conseil d'administration du Centre Lebret, et directeur de l'Organisation Mondiale contre la Torture (OMCT), est intervenu en présentant une contribution substantielle sur les ambiguïtés de la mondialisation. Le thème de la rencontre de Budapest portait notamment sur les fractures sociales dans le cadre de l'Europe post-communiste. Sans vouloir imposer une contre idéologie chrétienne ou renier en bloc les fruits de la croissance résultant des "Trente glorieuses", l'auteur analyse pièce par pièce les éléments clés du système qui se met progressivement en place à l'enseigne de la "mondialisation". Eric Sottas démonte le mécanisme qui, sous couvert d'intégration, se montre éminemment producteur d'exclusion.

Albert Longchamp

 

La réalité politique de notre époque tourne autour de quelques mots clés dont ceux de mondialisation ou globalisation et d'exclusion, qui dominent tous les discours actuels. De prime abord, les deux notions semblent antinomiques: le global renvoyant au concept d'intégration dans un tout et l'exclusion signifiant la rupture, la division et la marginalisation. A regarder de plus près, on s'aperçoit que les deux phénomènes sont intrinsèquement liés. La question est de savoir s'il s'agit là d'une fatalité ou d'une évolution aberrante mais contrôlable du système économique mondial.

1. LES RACINES DE L'EXCLUSION

 La mondialisation produit de l'exclusion, en détournant de leurs buts la solidarité, la spécialisation et le monopole. Etonnant? Démonstration.

 Dans une étude du Bureau International du Travail (BIT), citée par Edouard Dommen, de la CNUCED, Silver décrit trots éléments clés de l'exclusion: la solidarité, la spécialisation et le monopole.

 La solidarité est basée sur des liens culturels et moraux qui lient les individus et constitue des collectivités se regroupant en catégories organisant le monde. Ces groupes bâtissent un système de références qui marque les limites du corps considéré. Ceux qui se trouvent à l'extérieur des groupes cessent d'être considérés comme sujets de préoccupation directe par ceux qui sont à l'intérieur. On assiste donc à une rupture de solidarité.

 A l'inverse, à l'intérieur du groupe, la poursuite de buts commune renforce la cohésion sociale. Ce phénomène peut être observé aussi bien dans le cadre du clan familial que dans les syndicats. Ces derniers négocient au nom de l'ensemble des travailleurs mais en respectant certains cercles concentriques: ils porteront par exemple une moindre attention aux intérêts du travailleur immigré sans emploi. On relèvera un phénomène identique dans l'action des partis politiques et des organisations sociales ou culturelles.

 La spécialisation, provient des différences entre les individus - différences de capacités, de formation, d'intérêt, etc. Elle provoque, comme la solidarité, à la fois l'intégration et l'exclusion. Intégration pour celles et ceux dont la spécialisation est recherchée, exclusion pour les autres, qui ne présentent pas les caractéristiques souhaitées.

 Le jeu des relations et l'appartenance à divers corps permettent également une certaine intégration. Mais il faut se garder d'un optimisme excessif. L'intégration sociale passe en priorité par une intégration professionnelle. Même si une personne est parfaitement intégrée à d'autres niveaux, cela ne peut suffire en cas d'exclusion du monde du travail. Par ailleurs, nous ne sommes pas dans des systèmes étanches. La marginalisation professionnelle entraîne des exclusions, à priori non liées, et se répercute même souvent sur la cohésion familiale.

 Or, dans des périodes de mutations rapides comme celles que nous connaissons, une spécialisation très recherchée - et donc facteur d'intégration - peut perdre rapidement de son intérêt et devenir cause d'exclusion. Les exemples abondent. Dont celui des réfugiés politiques qui ont fui la persécution. Ayant réussi leur intégration dans le pays d'accueil, il n'est pas rare qu'au bout de quelques années à peine ils se trouvent à nouveau confrontés à des problèmes de spécialisation.

 Ayant vu une première fois leur spécialisation ne pas répondre aux possibilités offertes par la société dans laquelle elles cherchaient à s'insérer; ayant réussi au prix d'un effort considérable à en acquérir d'autres, des personnes se virent à nouveau exclues professionnellement et marginalisées socialement. Leurs cas montrent qu'en dépit de la variété des groupes spécialisés existants, l'intégration est souvent aléatoire et l'exclusion beaucoup plus radicale qu'on ne l'imagine.

 Le monopole, enfin, consiste pour un groupe donné à contrôler une activité en la soustrayant au régime de la concurrence ou à s'assurer une exclusivité dans un domaine spécifique. Il faut distinguer ici les buts poursuivis. Si le monopole est le fait de l'Etat et que cet Etat agit dans un cadre démocratique, il pourra avoir un effet intégrateur. Le fait de soustraire une activité à la concurrence dans le cas d'un service public permet de satisfaire l'ensemble d'une population sans avoir à tenir compte du seul critère de la rentabilité. De ce point de vue, les monopoles sur les transports en commun assurent un service moins excluant qu'un système privé de concurrence.

 En revanche, lorsque le groupe constituant le monopole n'est pas soumis à des obligations de service général, il a tendance à provoquer une double exclusion: l'une au niveau des bénéfices économiques, l'autre au niveau des services. Pour reprendre l'exemple des transports en commun, une société monopolistique dans une région peut, en imposant des prix élevés et des salaires bas, exclure d'une partie importante des bénéfices tant les travailleurs que les consommateurs. En renonçant à exploiter certains segments, elle peut également exclure les habitants d'une zone de l'activité contrôlée par le monopole.

2. LA MONDIALISATION ET SA PERCEPTION

 La mondialisation est une hydre dont les têtes sont: le principe de la pensée unique, le déséquilibre entre le taux de croissance des entreprises et l'accroissement de la productivité, la délocalisation, l'effondrement des systèmes de protection sociale et le déclin de l'Etat.

 Le concept de mondialisation - ou pour les anglophones celui de la globalisation - évoque pour les uns et les autres des réalités diverses.

 Sous un premier aspect, la mondialisation se présente comme l'émergence d'une économie où l'interdépendance des acteurs est devenue si forte qu'elle impose un mode de fonctionnement unifié internationalement. Le corollaire de cette évolution implique qu'il n'existerait désormais plus qu'un modèle économique dans lequel chacun doit faire les efforts nécessaires pour s'intégrer ou disparaître.

 Contrairement à la situation qui a prévalu durant ce que l'on appelle aujourd'hui les "Les Trente glorieuses" - c'est-à-dire les trois décennies de croissance continue qui en Occident ont suivi la Deuxième Guerre mondiale - il n'existe plus aujourd'hui de modèle performant pouvant servir de référence en matière de développement économique à une périphérie appelée a s'intégrer - même si cette référence était contestable et contestée.

 Le phénomène de la mondialisation suggère l'existence d'une nouvelle rationalité contraignant toutes les sociétés à se restructurer selon un modèle unique.

 Ce qui frappe en effet à notre époque, c'est que toutes les sociétés semblent acculées à de profondes réformes qui seraient rendues indispensables par les mutations qu'implique une société "mondialisée". Pour les pays en développement, l'intégration à ce nouveau cadre passerait par de douloureuses mais indispensables politiques d'ajustement structurel. Pour les pays européens ex-socialistes, leur participation au modèle émergeant serait conditionnée par des politiques de transition très rigoureuses. Mais, phénomène nouveau, les pays industrialisés qui, hier encore, représentaient le modèle du développement réussi, du moins aux yeux de certains, se voient appelés à de profondes restructurations impliquant des politiques de rigueur et d'austérité.

 Sous cet angle, le concept de mondialisation a modifié le discours dominant. Alors que dans les années soixante, les tenants du libéralisme concevaient le développement comme un "rattrapage" qui devait permettre aux pays en "retard" de rejoindre, grâce à l'ouverture des marchés et à l'aide internationale, le niveau atteint par les pays industrialisés - conception opposée à la thèse des pays socialistes préconisant un changement dans les rapports de production et d'échanges - la mondialisation tend à imposer l'idée d'un seul modèle globalisé. Il n'existerait qu'une voie pour chacun de s'intégrer en fonction d'une rationalité économique présentée comme scientifique et inéluctable, s'imposant à tous. En caricaturant, on peut dire que la mondialisation signifie la fin des choix politiques au profit de mesures de management imposées par une rationalité intrinsèque à la sphère économique. C'est ce qu'on désigne par le règne de la pensée unique.

Relance par la croissance: des politiques à revoir.

 Le deuxième aspect apparent de la mondialisation, c'est l'accélération, grâce notamment à l'informatique et à la télématique, d'une profonde transformation dans les modes de production. Les nouveaux outils apparus ces dernières décennies ont permis aux très grandes sociétés, d'une part de se doter de moyens qui génèrent des gains considérables de productivité et, d'autre part, d'installer - souvent de façon provisoire - leurs centres de production dans des pays où le rapport coût/production est le plus intéressant.

 En ce qui concerne le premier élément on notera que dans le secteur de la production automobile européenne, les constructeurs annoncent, sur cinq ans cumulés, des taux de croissance de leurs entreprises de l'ordre de 6 à 8% mais, que durant la même période, ils enregistrent un accroissement de la productivité dépassant les 10%. Ce phénomène débouche sur une croissance génératrice de chômage puisque, plus l'entreprise croît, moins elle a besoin de main-d'œuvre par unité produite. Une telle évolution oblige à revoir les politiques de relance par la croissance.

 Le deuxième élément bien connu est celui de la délocalisation provoquée par la recherche du meilleur rapport coût/production. Même si la productivité, pour des raisons de formation et de maîtrise des techniques, n'est pas forcément toujours supérieure dans un pays où la main-d'œuvre est moins coûteuse, les différences salariales et de protections sociales peuvent rendre intéressant le transfert de tout ou d'une partie de la production dans un pays représentant un avantage sur ce plan-là. La société recherchera le pays offrant la meilleure combinaison entre les plus bas salaires, la plus grande stabilité politique et sociale pour la meilleure productivité possible. Dans ce domaine, la Chine vient en tête au hit-parade des nations convoitées par les entreprises en voie de délocalisation, et cela grâce à sa main-d'œuvre bon marché, son absence d'organisations syndicales libres, son régime dictatorial stable et ses ouvriers relativement bien formés et très disciplinés.

 Sous un troisième aspect, la mondialisation signifie l'effondrement des systèmes de protection sociale. L'ouverture des marchés nationaux - politique préconisée tant par le Fonds monétaire international (FMI) que la par la Banque mondiale dans le cadre de politique de croissance - implique l'abandon de mesures protectionnistes qui permettaient de maintenir des secteurs devenus non compétitifs. En soi, de telles politiques sont justifiables car il est vrai que la protection outrancière de marchés ou de secteurs peu rentables conduit à un déclin constant de la productivité et finis par un appauvrissement généralisé. L'exemple de nombreux pays européens ex-socialistes le prouve. Il n'est donc pas question de défendre le maintien à tout prix de tels systèmes.

 Toutefois, il ne faut pas non plus perdre de vue que, souvent, des entreprises - même peu ou pas rentables - assuraient des emplois à une grande quantité d'ouvriers et d'employés certes souvent mal rémunérés. La disparition de ces entreprises au profit d'unités plus performantes ne va pas automatiquement générer un nombre d'emplois supérieur, ni même égal, pour les raisons décrites plus haut. Dans ces conditions, il faudra faire face à de graves problèmes de chômage et de sous-emploi.

 On pourrait imaginer la mise sur pied d'un système de couverture sociale amélioré pour assurer une transition humaine garantissant la réinsertion des sans-emploi et des indemnités adéquates aux chômeurs. Or, très souvent, ces politiques d'accompagnement social ne sont pas mises en place pour deux raisons. Tout d'abord, elles représentent des coûts élevés qui vont peser sur les entreprises, les travailleurs et le gouvernement, et rendre de ce fait moins compétitif le pays qui cherche à attirer des investisseurs. Ensuite, les théoriciens dominants estiment que les mesures de protection sociale - notamment la fixation des salaires minimums - sont assimilables à des rigidités économiques et faussent la loi de l'offre et de la demande dans les domaines du travail. Ils s'opposent donc à la mise en place de tels systèmes sociaux qui, selon eux, ne font que retarder et ralentir les restructurations nécessaires et privent les pays de l'avantage comparatif que représente une main-d'œuvre peu coûteuse.

Le déclin de l'Etat.

 Les chantres néo-libéraux l'ont voulu ainsi: le déclin del'Etat constitue le quatrième aspect de la mondialisation en cours. Le rôle de l'Etat a toujours consisté, quelles que soient par ailleurs sa forme et sa légitimité, à gérer la fracture sociale que provoque inévitablement l'activité économique de ses concitoyens. Certes, cette gestion n'était pas toujours, loin s'en faut, démocratique et forcément juste. Mais même si elle se révélait profondément inégalitaire, légitimant des systèmes socialement discutables, elle se révélait efficace. Or, au cours de ces dernières décennies, la capacité même de l'Etat à intervenir efficacement dans les domaines essentiels de sa compétence a été de plus en plus ouvertement remise en cause. François Chesnais montre dans son analyse de la crise du système monétaire européen de juillet 1993, que les Etats européens même coalisés n'ont plus les moyens d'imposer leurs lois aux grands opérateurs du marché globalisé. Comme il le souligne, "en 1990, les liquidités concentrées entre les mains des fonds d'investissements mutuels (SICAV), les compagnies d'assurance et les fonds de pension atteignaient à elles seules 133% du PIB américain et 108% du PIB britannique. La même année, les gestionnaires américains et européens de ces fonds (moins de 500 parmi ceux qui comptent) concentraient entre leurs mains, sans les banques et les fonds de pension japonais, 8.000 milliards de dollars!

 Même si environ 5% seulement des fonds étaient investis sous forme de portefeuilles de devises - cette proportion pourrait s'élever aujourd'hui à 12% - ce sont 400 milliards de dollars que ce seul groupe d'opérateurs peut mobiliser. Dès lors, on comprend que les 300 milliards que la Banque de France et la Bundesbank coalisées ont engagé pour tenter de préserver le système monétaire européen en juillet 1993 n'aient pas suffit à arrêter les attaques contre le franc, et que les banques centrales n'ont plus les moyens de punir les spéculateurs".

 L'évolution de ces dernières années montre - pratiquement sans exception - un renforcement et une concentration considérable des grands groupes économiques, et un retrait constant de l'Etat dans ce domaine. Retrait sous forme d'abandon des activités économiques traditionnellement contrôlées par l'Etat: les vagues de privatisation ont non seulement touché des activités entrepreneuriales nationalisées, mais également des services publics (transports, radio, télévision et même prisons!). Retrait de surcroît au niveau normatif: la fameuse déréglementation qui, bien souvent, n'est rien moins que la destruction d'un cadre légal qui tentait de protéger les intérêts divergents des partenaires sociaux.

 Là encore, il n'est pas question de contester la caducité de certaines règles qui étaient devenues des entraves au développement des sociétés, mais de s'interroger sur l'opportunité d'un démantèlement généralisé au profit du secteur privé.

Proposition américaine: dissoudre l'OIT!

 Deux propositions présentées ces derniers temps montrent, par leur caractère provocateur, jusqu'où peut aller cette tendance. La majorité parlementaire américaine de tendance républicaine conservatrice a fait savoir qu'elle envisageait la dissolution de l'Organisation Internationale du Travail (OIT).

 Les rapports entre les administrations américaines successives et cette organisation n'ont pas toujours été aisés. Mais les divergences portaient jusqu'ici sur la politique suivie par la direction ou la majorité au sein de l'organisation, et non sur sa raison d'être. Pour les Républicains, qui ont avancé la proposition de dissoudre l'OIT, ce n'est plus seulement l'orientation qui est en cause, mais la nécessité de maintenir une instance chargée d'établir des normes internationales dans le domaine du travail et de veiller à leur respect.

 A leurs yeux, un tel forum se justifiait tant qu'existaient deux systèmes politiques divergents, mais aujourd'hui, où le libéralisme triomphe, il n'est plus nécessaire de maintenir une institution établie au lendemain de la révolution soviétique. Les partenaires sociaux - employeurs et employés - devraient pouvoir librement négocier les conditions régissant les rapports de travail sans que les Etats - et surtout pas une instance internationale - n'interviennent en imposant une réglementation contraignantes.

 De telles propositions ne sont malheureusement pas isolées, ni l'apanage des seuls Américains. En 1996, David de Pury, une des têtes pensantes de l'économie suisse, envisageait la privatisation de l'OMC, structure héritée des mécanismes du GATT. Dans une telle perspective, la réglementation internationale en matière de commerce mondial ne dépendrait plus que des négociations entre les représentants économiques concernés.

 Même si cette proposition a peu de chances de rencontrer un large soutien, elle met en relief l'abîme existent entre le porte-parole des grandes sociétés transnationales, supportant difficilement les interventions gouvernementales dans les questions commerciales, et les revendications des responsables syndicaux, demandant un meilleur contrôle démocratique sur des institutions qui ne prennent pas suffisamment en compte les intérêts des travailleurs et des masses.

3. LA RICHESSE MONDIALE AUGMENTE -  LES INÉGALITÉS SE CREUSENT

 N'existe-t-il qu'une voie pour la mondialisation et celle-ci permet-elle de dépasser la fracture sociale?

 Le rapport du PNUD, publié le 17 juillet 1996, donne une réponse contrastée. D'une part, jamais comme au cours des quinze dernières années, la richesse mondiale produite par l'ensemble des acteurs de la vie économique n'aura connu une progression aussi forte. En 1993, le PIB mondial représentait 23.000 milliards de dollars contre 4.000 milliards de dollars en 1973. Si l'on s'en tient à ce seul critère, force est d'admettre que la voie suivie est la bonne, et qu'elle permet de substantiels progrès. Malheureusement, et nous le savons par expérience, il n'en est rien. Au cours de la même période les inégalités n'ont cessé de s'aggraver, soit entre les pays, soit, à l'intérieur d'un même pays, entre les différents membres de la société. Certes, une quinzaine de pays asiatiques, les fameux NIC (New Industralised Countries) ont réussi en trente ans un décollage économique qui leur permet de s'asseoir à la table des grands. Mais à l'autre bout de la chaîne, les PMA (Pays les Moins Avancés) connaissent, en dépit des programmes spéciaux adoptés en leur faveur, une paupérisation croissante. Et les perspectives de ces prochaines décennies sont sombres.

 Par ailleurs, les inégalités ne cessent de se creuser au sein des sociétés développées et plus particulièrement aux Etats-Unis. En présentant son rapport, James Gustav Spet, administrateur (américain) du PNUD, déclarait: "Le monde est actuellement le théâtre d'une polarisation accrue en termes économiques, et cela à l'échelon national comme international. Si les tendances actuelles se poursuivent, les disparités économiques entre les pays industrialisés et les pays en développement ne seront plus seulement inéquitables, mais deviendront inhumaines." (cité par Le Monde).

 Aujourd'hui déjà le patrimoine des 358 milliardaires (en dollars) vivant dans le monde dépasse les revenue cumulés des pays où vivant 45% de la population mondiale, c'est-à-dire plus de 2 milliards d'habitants.

Une situation doublement préoccupante.

 L'inégalité en termes de répartition de la richesse créée n'est malheureusement pas le seul problème qui inquiète les spécialistes.

 La croissance du secteur financier par rapport à l'ensemble de l'économie mondiale crée une situation préoccupante dans la mesure où elle est le fruit d'une spéculation qui échappe à tout contrôle. Actuellement, on estime à 6.000 milliards de dollars par année le volume des échanges de l'économie réelle, alors que les mouvements financiers quotidiens sont de 1.000 milliards par jour (chiffres cité par Albertini).

 Pour prendre un autre exemple cité par Edouard Dommen, en 1995, "les transactions sur devises ont été 67 fois supérieures aux échanges de biens et services; c'est-à-dire que sur 68 francs échangés sur le marché des devises, un franc concernait quelqu'un qui voulait acheter quelque chose dans le pays en question, et 67 francs avait trait à des mouvements financiers purement spéculatifs."

 Cette explosion de la spéculation a des effets dévastateurs et rend plus illusoire que jamais la recherche de prix équitables et rémunérateurs pour les biens produits, notamment dans les sociétés à faible pouvoir financier. L'offre et la demande ne sont plus les éléments dont dépendent les prix des biens et des services en commerce international.

 Cette excroissance du secteur financier réduit également la part dans les transnationales du secteur industriel. Les bénéfices provenant de l'activité industrielle tendent à baisser au profit des bénéfices générés par le secteur financier. On rappellera à ce propos la boutade présentant Siemens comme une banque qui possède un magasin d'électricité. En effet, en 1995, 70% de son bénéfice a été réalisé dans le secteur financier, et 30% seulement dans la production d'appareils électriques.

 Pour conclure sur ce point, nous dirons que la situation actuelle est doublement préoccupante. L'accroissement considérable des richesses s'accompagne d'un creusement des inégalités et d'une montée constante des difficultés sociales, difficultés qui dégénèrent en violences plus ou moins contrôlées.

 Le fait que le Brésil - pays où l'écart est le plus grand entre les 20% de la population la plus riche et les 20% de la population la plus pauvre - soit aussi le théâtre du plus grand nombre d'assassinats d'enfants de la rue par les forces paramilitaires (plusieurs milliers de cas recensés par les organisations de défense des Droits humains), ne doit rien au hasard. L'exclusion, quand elle atteint de pareilles proportions, débouche inévitablement sur de tels drames. On notera par ailleurs des évolutions similaires dans d'autres pays d'Amérique latine et d'Afrique.

Pourtant, des solutions existent.

 Pratiques, raisonnables, un certain nombre de solutions permettraient d'apporter une réponse aux problèmes qui viennent d'être esquissés.

 En ce qui concerne tout d'abord le problème de la spéculation. Depuis une vingtaine d'années, une proposition a été avancée - connue sous le nom de taxe "Tobin" - prévoyant d'introduire un système de prélèvement sur toute transaction financière. Cette taxe, fixée à un taux extrêmement bas, pourrait avoir un double effet. En premier lieu, vu les très faibles marges bénéficiaires par opération financière (c'est la multiplicité de ces opérations qui génère des surbénéfices), une taxe même modeste agirait comme un puissant ralentisseur des mouvements spéculatifs sans pour autant gêner les échanges commerciaux. A ce premier effet bénéfique pourrait s'en ajouter un second si la taxe était affectée, comme le prévoyait son inventeur, à une péréquation permettant de réorienter les flux financiers vers les pays qui en ont le plus besoin.

 De la même manière, l'introduction d'une clause sociale dans les accords commerciaux permettrait de rendre illégale, en interdisant la commercialisation des produits, la surexploitation des travailleurs, et notamment du travail forcé et du travail des enfants.

 Mais les mécanismes qui servent à l'intégration, nous l'avons déjà vu, peuvent aussi engendrer l'exclusion. La discussion sur ces deux mesures, qui naturellement ne sauraient à elles seules régler tous les problèmes évoqués, mais qui sont intéressantes à titre exemplaire des enjeux du débat international, illustre les ambiguïtés et les divergences d'intérêt.

 La clause "Tobin", par exemple, a fait l'objet de diverses études d'experts de la CNUCED et des instances économiques mondiales. Pour les uns, elle est inutile et impraticable. Inutile, car les spéculateurs, conscients des dangers que représenterait un excès de leur part, éviteront de provoquer une catastrophe majeure. Impraticable, parce que la globalisation du marché financier est telle qu'il ne serait déjà plus possible de mettre en place les institutions de contrôle nécessaires.

 Pour d'autres au contraire, non seulement la taxe est possible, mais elle dépend uniquement de la volonté des grandes puissances de contrôler des marchés qu'elles ont laissé, par la déréglementation, s'emballer de façon incontrôlée. De surcroît elle est souhaitable, non seulement pour éviter une catastrophe économique majeure, mais aussi parce qu'elle serait le moyen de se doter, au niveau international, d'instruments permettant une redistribution et une réorientation des flux financiers vers les pays en développement et particulièrement vers les PMA. Les montants générés par une telle taxe pouvant enfin servir à financer les grands projets de développement indéfiniment différés.

 Un troisième groupe d'experts avance une autre thèse. La taxe est possible et souhaitable pour mettre un terme au désordre de la spéculation mondiale. En revanche, il est impensable que les grands pays industrialisés acceptent que les ressources qu'elle va générer soient gérées par une institution internationale intergouvernementale et affectées en priorité au développement. En revanche, ces experts préconisent que la taxe soit prélevée directement au niveau des Etats où s'effectuent les échanges financiers, qui trouveraient là une source supplémentaire de revenu. Cette proposition risque d'être celle qui sera finalement retenue. Elle permettra de lutter contre la spéculation qui gêne les grandes économies mondiales, mais ne remettra en cause la répartition inégale des richesses.

 Les débats sur les clauses sociales sont tout aussi révélateurs de l'antagonisme des intérêts. Les clauses sociales, rappelons-le, consistent à établir une liste de conventions réglementant les conditions de travail, et interdisant notamment le recours au travail forcé et au travail des enfants, et à prévoir des sanctions commerciales contre les entreprises ou les Etats qui ne respecteraient pas ces obligations. De prime abord, la mesure semble parfaitement logique et équilibrée. Pourtant, les enjeux sont à nouveau complexes.

 L'ouverture du marché mondial permet aujourd'hui à certains pays en voie de développement de bénéficier d'un meilleur accès sur les marchés des pays industrialisés où leurs produits, en raison de l'avantage comparatif que leur donnent de plus faibles salaires, se révèlent plus compétitifs. On le voit avec les vêtements ou les articles de sport provenant notamment de Thaïlande ou de Corée, qui envahissent les marchés américains ou européens. Dans la mesure où aucune taxe prohibitive ne vient artificiellement renchérir leurs prix, ces produits sont nettement plus compétitifs que ceux émanant des industries locales ou plutôt, car tout se passe à l'intérieur des transnationales, des entreprises établies localement.

 Or, cet avantage comparatif pourrait être remis en cause non plus par le biais de taxes - interdites par les règles du GATT et l'OMC - mais par le biais d'une mesure apparemment destinée à protéger les droits des travailleurs. Echaudés par l'utilisation qui a été faite par le passé, notamment aux USA et en Europe, de règles d'hygiène détournées pour empêcher la commercialisation sur leurs marchés de produits agro-alimentaires, nombre de délégués de pays en développement et de syndicats du tiers monde dénoncent déjà les risques d'un néo-protectionnisme s'exerçant à leur encontre et de façon unilatérale.

 D'autres, au contraire, tout en reconnaissant ce risque, argumentent du fait que de telles clauses peuvent éviter la surexploitation des travailleurs si leur respect fait l'objet d'un examen par une instance neutre sur le plan commercial. D'où la proposition de confier au BIT (Bureau International du Travail) le soin de conduire les enquêtes nécessaires et, le cas échéant, de suggérer les sanctions qui s'imposent. En effet, la représentation tripartite de cette organisation permettrait aux travailleurs de participer au processus décisionnel et éviterait, en principe, les abus. Malheureusement, à ce jour, ni le BIT ni la plupart des Etats ne semblent très disposés à aller dans cette voie.

Sortir du faux débat.

 Les deux exemples ci-dessus mettent en relief trois éléments qu'il semble important de prendre en compte.

 Tout d'abord, la fracture sociale mondiale ne peut être résolue, comme on l'entend trop souvent, notamment dans les milieux onusiens, par un transfert vers la société civile de réalisations au niveau local. En effet, constatant l'incapacité des systèmes intergouvernementaux à mettre sur pied des politiques mondiales efficaces, et devant la perte de contrôle des Etats, certains en viennent à suggérer de faire porter l'effort sur les organisations locales non gouvernementales.

 Ces organisations ont certes un rôle à jouer, mais il ne saurait se résumer à celui d'un simple palliatif social face aux carences de l'Etat. Les tontines africaines ne seront jamais la solution pour lutter contre la spéculation mondiale et ne sauraient offrir une alternative aux impasses du système financier institutionnel.

 La deuxième conclusion, corollaire de la première, c'est que nous devons faire porter notre effort sur la défense et la protection des prérogatives de l'Etat. Prérogatives qui doivent être renforcées et étendues au niveau international. La constitution d'ensembles transnationaux toujours plus puissants et ramifiés suppose la mise en place de mécanismes de contrôle nationaux, régionaux et internationaux dotés de moyens suffisants pour intervenir efficacement.

 Troisièmement, il est nécessaire d'approfondir la démocratie non pas comme cela a été préconisé dans le cadre de la BERD (Barque Européenne de Reconstruction et de Développement) ou par certaines instances inter-américaines ou internationales en mettant unilatéralement l'accent sur l'organisation d'élections mais en créant de véritables mécanismes de participation populaire au processus décisionnel. C'est dans la mesure où se créeront des lieux permettant une plus grande concertation avant la formalisation des décisions, que la société civile et les ONG pourront pleinement jouer leur rôle, c'est-à-dire, d'une part exiger la prise en compte de l'ensemble des intérêts dans le cadre des projets en discussion mais également expliciter à la population le sens et les enjeux des débats en cours. La consultation électorale intervient alors dans ce processus comme sanction d'un débat national.

 Enfin, il convient dans ce contexte de donner la possibilité aux uns et autres de prendre une part active à la définition du sens et des valeurs qui doivent sous-tendre l'action politique et sociale. Citons ici deux textes, l'un de Gandhi, l'autre de Lebret.

 "Je vais vous donner un talisman, appliquez le test suivant. Rappelez-vous le visage de l'homme le plus pauvre et le plus faible que vous ayez jamais vu et demandez-vous si le pas que vous envisagez d'entreprendre sera de quelque utilité pour lui. Est-ce qu'il y gagnera quelque chose? Est-ce que cela lui permettra de prendre le contrôle de sa propre vie et de sa propre destinée? En d'autres mots, est-ce que cela conduira au Swaraj ces millions d'êtres affamés physiquement et spirituellement?" (Swaraj signifie: "empire sur soi et contrôle de sa propre destinée"). Gandhi.

 "Le développement, comme opération, devient ainsi la série de passages pour une population déterminée et pour toutes les fractions de population qui la composent, d'une phase moins humaine à une phase plus humaine au rythme le plus rapide possible, au coût le moins élevé possible, compte tenue des solidarités entre les sous-populations et entre les populations, l'objectif fixé au développement étant la réussite humaine individuelle et l'élaboration humaine de chaque peuples et de tous les peuples". Lebret

 En conclusion, un mot sur la responsabilité des chrétiens face à la fracture du monde, qui va en s'élargissant. Elle n'est ni d'apporter une solution pratique - nous sommes aussi démunis que les autres - ni, et nous cédons souvent hélas à cette tentation, de défendre des valeurs chrétiennes ou de vouloir apporter un supplément spirituel, mais de rappeler que c'est en fonction du plus faible et du plus pauvre que doit s'établir notre système de valeurs et se fonder notre action politique.

 Une telle approche, si elle est au coeur de la Révélation chrétienne, n'est pas spécifiquement chrétienne, comme le montre le texte de Gandhi. C'est une approche minoritaire mais universelle et, dans la mesure où nous serons capables de la pratiquer, nous sortirons du faux débat sur la source culturelle des droits de l'homme.

Ref. Foi et développement,
  No. 249, janvier 1997.