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Rigoberta
Menchú La question de la terre reste marquée au Guatemala non seulement par la situation héritée de la période coloniale mais aussi par le long conflit intérieur qui a récemment ravagé le pays. Rigoberta Menchú, Prix Nobel de la paix et ambassadrice de Bonne volonté pour la culture et la paix (UNESCO) nous rappelle le contexte dans lequel se pose la question de la terre au Guatemala, limportance de celle-ci pour la population indigène, la nécessité de perfectionner les mécanismes de la réforme agraire et limpérieuse nécessité de mettre en pratique les droits économiques, sociaux et culturels. Ce témoignage de Rigoberta Menchú est paru dans CLAR mai-juin 2000 (Colombie).
La propriété de la terre est un sujet extrêmement délicat dans notre Amérique indigène. Parler de la terre cest faire référence à un problème non résolu. Parler de la terre cest parler de la douleur, la misère, la faim dimportants groupes de la population de notre Amérique et de mon Guatemala. Lorsquon parle de la terre on ne peut éviter de se tourner vers le passé. Se tourner vers le passé ne signifie pas vouloir y retourner, ni que nous ne sommes pas situés dans le moment présent, mais cela signifie pouvoir comprendre la situation actuelle et pouvoir penser lavenir. À partir de linvasion espagnole et pendant toute la durée de la colonisation nos peuples subirent la dépossession de leurs terres, de ces terres sur lesquelles ils avaient peu à peu construit une grande civilisation, de cette terre nourrie de la chair des ancêtres. Nous savons tous que ceux qui pénétrèrent sur nos territoires considérèrent les peuples qui sy trouvaient comme des "barbares", des "animaux" quils se devaient de civiliser, dévangéliser. Ce fut la première grande expropriation de terres menée contre les nôtres. À partir de lépoque coloniale, une société sest constituée, un État distinct de la Nation, du peuple, un État qui répondait et qui continue à répondre aux intérêts de quelques-uns, dans loubli des grandes majorités, sources de vie pour notre Guatemala. On voit bien comment pendant la période libérale, à travers une série de lois, on a généré les conditions propres à faire perdre, plus encore, leurs terres aux peuples indiens. À ce propos, faire un rappel des modalités mises en oeuvre aux différentes époques de lhistoire de notre patrie allongerait de façon significative cet article, mais il est important de remarquer que le problème de la terre a son origine dans la colonisation et que pendant le conflit armé vécu par le Guatemala, il sest considérablement aggravé acquérant des caractéristiques que, peut-être, beaucoup nimaginent même pas. Il est important que nous réfléchissions aux conséquences du conflit armé sur le problème de la terre. Les assassinats, les massacres, le deplacement de populations, tant à travers le territoire national que vers le Mexique, la concentration de la population dans des pôles de développement et des villages pilotes ont favorisé labandon de leur communauté, de leurs biens, de leurs terres par dimportants groupes de personnes, surtout des indigènes. On ne peut sempêcher de penser que ces faits-là suivaient une logique : cette population déplacée a été installée ou obligée à résider ailleurs, loin de ses origines, de ses morts, de son histoire ; sur les terres quelle a laissées, dautres groupes de population ou des membres des patrouilles dautodéfense civile furent réinstallés. Si avant létape la plus dure de la guerre se sont créées des divisions dans la population à cause des conflits pour la possession ou la délimitation de la terre, considérons comment la situation décrite a pu accentuer encore la division parmi la population en conjuguant les inégalités dans la distribution de la terre et la destruction du tissu social de nos communautés. Aux événements historiques, générateurs dune structure sociale et économique dinégalité, dexclusion et de racisme, il nous faut ajouter les horreurs de la guerre dont témoignent entre autres les chiffres de séquestrations, disparitions, massacres, ainsi que dorphelins, de veuves et de veufs. En outre, nous devons y ajouter les conditions inhumaines dans lesquelles vivent dimportants groupes dindigènes obligés de quitter leurs terres en fuyant des horreurs de la mort, et qui, à ce jour, nont pas pu revenir vers leurs communautés. Les compagnons réfugiés au Mexique, de retour au pays, ont dû développer de nouvelles stratégies de survie dans des lieux, sur des terres et des régions éloignées de leurs origines, de leurs ancêtres. Lorsque nous parlons avec la population affectée par le conflit armé interne, lespérance et le rêve du retour à la terre reçue en héritage persistent. Le besoin de retrouver ce à quoi on appartient, la frustration de ne pas être en possession des titres de propriété parce quils ont été brûlés pendant les massacres, limpuissance face à la dépossession, la peur parce que ceux qui maintenant habitent la maison et sèment la terre sont ceux qui ont tué et massacré, la douleur de ne plus célébrer les cérémonies au cours desquelles on demande à la terre la permission de lensemencer parce quon ne peut plus semer. Tout cela doit être ajouté aux statistiques qui témoignent de linégalité entre ceux, nombreux, qui possèdent peu de terre et les quelques-uns qui en possèdent beaucoup. Comment affronter cette problématique engendrée au cours de notre histoire et qui sest aggravée suite au conflit? Comment affronter le fait que ceux qui nont rien sont aujourdhui plus nombreux et que ceux qui ont davantage sont moins nombreux. Noublions pas que lobjectif de tout homme libre prend appui sur lintérêt universel à créer les conditions qui permettent à chaque personne de jouir de ses droits économiques, sociaux et culturels tout autant que des droits politiques et civiques qui sont les siens. Des conditions qui lui permettent de survivre et datteindre un niveau de vie convenable pour lui même et sa famille. À la base de cette implication des droits économiques, sociaux et culturels se trouve la terre comme condition primordiale de la survie des êtres humains et comme garantie de leur liberté et de leur dignité. Des normes juridiques telles que le Pacte international des droits économiques, sociaux et culturels montrent que, pour son efficacité, il est nécessaire daméliorer les regimes agraires dont le but est lexploitation et lutilisation efficace des richesses naturelles, surtout celles dordre alimentaire ainsi que linstauration dune distribution équitable dans la répartition de leurs produits et richesses. Les idées exposées nous permettent de constater quau Guatemala on est loin de satisfaire à la mise en pratique des droits économiques, sociaux et culturels de la population, et que lÉtat et la société ont lobligation de parfaire les mécanismes du régime agraire pour atteindre lobjectif de conditions de vie dignes pour lensemble de la population. Cette situation apparaît encore plus grave lorsquon pense que lagriculture est lactivité fondamentale sur laquelle repose la survie de la majorité de la population et léconomie du pays. Il est important d approfondir cette problématique. Ces propos ne représentent que quelques idées sur le sujet, il faut que nous tous, les Guatémaltèques, nous unissions nos efforts pour créer les mécanismes qui nous permettront non seulement de connaître à fond toutes les données du problème de la terre dans ce pays, mais aussi qui nous conduisent à mettre en uvre des actions pour lui trouver une solution.
Réf. : DIAL - Diffusion de linformation sur lAmérique latine, 16-31 octobre 2000.
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