Préambule
Lorsque
les responsables des CEuvres Pontificales Missionnaires de France
m'ont demandé de témoigner
de mon ministère et de ma vie de prêtre en France,
j'ai eu un moment d'hésitation étant donné les
opinions et les clichés qui, ces derniers temps, ont été publiés
dans la presse au sujet des prêtres venus d'ailleurs, par
les «spécialistes» de l'Afrique notamment. Je
pense particulièrement à l'article du 5 mai
2001 dans Le Monde sur les prêtres de mon
pays, la République Démocratique du Congo, article
selon lequel l'Église serait une filière d'évasion
vers l'Europe et l'Amérique pour les prêtres autochtones.
Je pense aussi à l'Instruction du Cardinal Tomko1 sur l'envoi et la permanence à l'étranger des prêtres
du clergé diocésain des territoires de mission, du
25 avril 2001, établissant de curieuses frontières
entre riches et pauvres, entre Nord et Sud et ce, dans l'Église
catholique. Et enfin, au dossier du journal catholique La Croix du 19 octobre 2001 intitulé : «Les prêtres étrangers,
témoins de l'universalité de l'Église».
Dans
ces différentes publications, la normalité serait
des prêtres de l'Église du Nord qui s'installent «au
nom de l'Évangile» au Sud et non l'inverse. Peut-on
alors parler d'échange entre Églises et de coopération
missionnaire ?
Mon
témoignage,2 je
voudrais l'inscrire dans un refus des préjugés, des
amalgames et des généralisations hypocrites qui,
de mon point de vue, n'ont rien à voir avec l'Évangile
et les objectifs du service d'Église qu'est la coopération
missionnaire nous rappelant sans cesse l'urgence de l'universalité de
la mission de l'Église.
1.
Comment et pourquoi je suis là
Parmi
les exercices désagréables auxquels
je suis régulièrement soumis ici, c'est de devoir
toujours expliquer pourquoi je me trouve là, qu'est-ce
que je viens chercher là et, en définitive,
ne serais je pas plus utile chez moi à Boma,3 à l'extrême
ouest de la République Démocratique du Congo, un
peu comme si je n'étais pas à ma place ici !
En
ce qui me concerne, ma réponse à cette
question est sans équivoque «prêtre
de l'Église, en accord avec l'Évêque de Boma,
mon diocèse d'incardination, et celui de l 'Évêque d'Évreux dans lequel je partage
la vie de l'Église, je suis au coeur dune expérience
d'échange entre Églises diocésaines responsables».4 Et
ce, indépendamment des chemins que le Seigneur utilise pour
nous permettre de le rencontrer.
Il
y a bientôt vingt-trois ans, après
un parcours tortueux et, par la grâce de Dieu, j'ai été ordonné prêtre
le 30 décembre 1979 pour le service du diocèse de
Boma. Toute ma scolarité, primaire, secondaire, universitaire
et cléricale, je l'ai faite entièrement dans mon
pays (Congo Belge, RDC, Zaïre et RDC ).
Rien
ne me prédestinait au sacerdoce bien
qu'élevé dans une famille chrétienne pratiquante.
Mon parcours sinueux m'a fait mieux prendre conscience que Dieu écrit
droit avec des lignes courbes, que ce soit au petit séminaire,
au grand séminaire et à l'Université Nationale
du Zaïre où je crois avoir mûri ma réponse à ce
Dieu qui nous rejoint, chacun dans notre situation.
Pendant
sept ans, j'ai été professeur
de sciences au petit séminaire et j'en ai été le
recteur pendant cinq ans tout en m'occupant des grands séminaristes
du diocèse. C'est cette dernière charge qui m'amène
la première fois en Occident pour des visites canoniques.
De
ce premier séjour de deux mois, j'ai le
souvenir d'une certaine découverte de l'Europe, avec ses
fascinations bien sûr (modernité, technologie, facilités...),
mais aussi avec quelques déceptions (individualisme, moeurs,
froideur, racisme... au moins apparemment).
Des
années plus tard, j'ai poursuivi des études à la
Catho de Paris où j'ai fait une maîtrise à la
Faculté des sciences économiques et sociales en vue
de revenir à Boma pour le service de l'économat diocésain.
Accueilli à la paroisse Saint Augustin dans le 8e arrondissement,
j'ai mieux approché la société et l'Église
de France, du moins une certaine société, grâce
au ministère sacerdotal que j'y ai exercé pendant
quatre ans, avant de retourner dans mon pays.
Économe diocésain à Boma pendant
quatre ans, c'est de ce ministère que je suis parti, en
mars 1997, de nouveau pour la France et, cette fois, dans le diocèse
d'Evreux. Pendant trois ans, j'ai travaillé dans un groupement
paroissial très rural dans l'ouest du diocèse (La
Barre-en-Ouche).
Aujourd'hui,
depuis septembre 2000, je suis curé de
la Paroisse du Roum'Oison dans le nord du diocèse d'Evreux.
Cette paroisse comporte vingt-huit lieux de culte (villages)
pour une population de 15.000 habitants environ. Elle se divise
en quatre communautés locales. Je m'occupe également
d'une maison de retraite sur la paroisse. Je fais en moyenne plus
de 30.000 kms l' an.
J' ai également la charge
de délégué diocésain des OPM Coopération
Missionnaire. Le service de la coopération missionnaire
a pour mission essentielle d'éveiller à la dimension
universelle de l'Église. Ce qui m' amène à des
réunions locales, régionales et nationales, à des
animations à travers le diocèse, avec une équipe
récemment constituée.
Mon
ministère de prêtre me fait rencontrer
beaucoup de personnel des milieux les plus divers ; j'essaye de
les rencontrer vraiment et simplement.
Dans
le diocèse, je me sens et crois être
tout à fait à ma place dans le presbyterium comme
dans les équipes des OPM-CM que j'ai représentées
au dernier Conseil Missionnaire National, en juin 2002, à Lyon.
2.
Les découvertes
Lorsque
je suis arrivé de chez moi, j'ai débarqué ici
avec tout ce que je suis et tout ce que je porte en moi : ma culture,
mes préjugés, les images véhiculées
par les médias et toute mon histoire. Dans un contexte autre.
2.1 Autre culture et autre
société
Pour
ma part, en arrivant en France, je n'avais pas le problème de la barrière linguistique étant
donné que mon pays, bien qu'ancienne colonie beige, utilise
le français comme langue officielle et langue d'enseignement.
N'empêche qu'il faut se faire à certaines expressions
et à la réalité culturelle et historique approchée
durant la scolarité, par des lectures ou par les médias.
Cette
culture et la longue histoire françaises
se vivent dans une société bien différente
Une
vision du monde différente de celle du
monde d'où je venais, fondée sur des valeurs républicaines,
Liberté, Égalité et Fraternité, se
traduisant dans la démocratie, la liberté d'expression,
la laïcité et la sécularisation.
Une
gestion rigoureuse du temps, de l'argent ... de tout ; pour preuve,
les horloges partout, les horaires et la ponctualité des
personnes et des moyens de locomotion, le stress des
gens pour un retard dune minute ou pour l'oubli d'un papier.
Une
société où l'État
s'occupe de ses administrés dune manière générale.
Une
société de haute technologie et
de haute mobilité (moyens de communication).
Une
société (apparemment «individualiste»)
où chacun vit chez lui.
Une
société multiculturelle pourtant
marquée parfois par l'intolérance : on parle beaucoup
d'intégration ici et au fond cette intégration apparaît
plutôt comme une assimilation. Exemple : pour les papiers.
Le fonctionnaire estime de prime abord que les papiers doivent être
faits de même modèle qu'ici sinon ils sont faux (cas
de l'extrait d'acte de naissance).
Une
société qui se veut aussi modèle
pour le monde aujourd'hui sur tous les plans (démocratie «à la
française» , culture...).
2.2
Autre Église
Une Église avec un long passé historique
et des structures ecclésiales différentes. Chaque
village était une paroisse autonome jadis.
Une Église évoluant dans cette société séculaire
et pluraliste empreinte de libertés individuelles.
Une Église qui paraît «minoritaire» et
qui donne l'impression de n'être qu'une pompe à essence
ou un supermarché où chacun vient prendre ce qui
l'intéresse. Le pluralisme religieux est bien présent.
Des
célébrations qui semblent tristes
et peu vivantes. Peu de jeunes et rien que des vieux apparemment.
Une Église qui a des moyens pour proposer
la Foi : engagement des personnes (prêtres, religieux et
laïcs) et moyens matériels (manuels, médias
... et formation des personnes).
Une Église proche des prêtres et des
personnes. La proximité de l'Évêque, Mgr Jacques
David, et de toute l'équipe épiscopale est frappante.
Une Église qui prend le temps de l'accueil
et de la négociation dans une société de «gens
pressés» .
Une Église qui, comme la société,
est inventive, soucieuse d'être proche de tous, s'
adaptant sans cesse aux évolutions majeures de la
société.
3. Comment se situer dans ce contexte
?
3.1.
Sortir de soi-même. Se quitter soi-même
L'analyse
faite au point 2 est celle qu'il faut éviter
en partie : la comparaison et le fait de prendre sa propre culture,
sa propre Église pour références.
Une
certaine fierté culturelle risque de nous
empêcher de voir les richesses culturelles du pays d'
accueil. Nous opposons alors les valeurs africaines aux
valeurs européennes réservant à l'Afrique
l'hospitalité, la solidarité, la chaleur de l'accueil,
le sourire et attribuant à l'Europe la froideur, l'individualisme,
la solitude, l'incroyance....
Ou encore, nous parlons de nos liturgies longues
et fastidieuses par rapport aux messes d'ici qui durent 30 ou 45
minutes.
Il
faut se dépouiller de soi-même pour rendre à chaque culture sa dignité.
Pour cela, il faut savoir observer, regarder et chercher à comprendre.
Cela ne signifie nullement qu'il faille perdre son âme ou
désavouer sa propre culture.
Sortir
de soi-même, c'est aussi ne pas
tomber dans le piège de l'enfermement dans
l'histoire et dans les opinions parfois très répandues
: clivages noirs/blancs, pays riches et pays pauvres, Églises
du Sud et Eglises du Nord ou encore Eglises en terre de mission
et Églises riches, esclavagisme et colonialisme. Il s'agit
de sortir de ces clivages pour reconnaître ce que
]'Esprit fait vivre à chaque peuple et à chaque
société (cf. 1 Th 1,3, thème de la Semaine
Missionnaire Mondiale d'octobre 2002 : «Nous nous souvenons que votre foi est active»).
Ce
dépouillement, nécessaire et indispensable,
permet d'avancer et d'aimer le peuple qui nous accueille et qui
nous est confié. Il permet de changer notre regard et de
voir alors des richesses invisibles d' amitié,
d' accueil, de collaboration, de simplicité, de curiosité positive....
Au
fond, c'est l'histoire de tout départ et
de toute vocation. C'est l'histoire d'Abraham : va là-bas, «ailleurs»,
où il y a des hommes et des femmes marqués par leur
histoire, leur culture et leur environnement. II faut les rejoindre
et percevoir l'Esprit de Dieu à travers leur vie. Vivre
l'Épiphanie et la Pentecôte.
3.2. Être
missionnaire autrement
La Semaine Missionnaire Mondiale de l' année dernière nous a rappelé notre
mission à tous : «Enracinés
dans le Christ, témoignez de l'Espérance qui est
en vous» (1 P 3,15).
Ma
vocation particulière de prêtre me
conduit ici pour témoigner, moi aussi, de l'Espérance
qui est en moi et du dynamisme de l'Église d'où je
viens qui a bénéficié de l'Annonce de l'Évangile
faite par les Belges essentiellement.
Il
ne s'agit pas du tout de tomber dans le piège
de ceux qui disent «l'Afrique
ou l'Asie vient évangéliser l'Europe devenue païenne» ;
il ne s'agit pas de se prendre pour cette nouvelle génération
de «missionnaires» venus pour évangéliser
l'Europe qui manquerait de prêtres. Il s'agit plutôt
de faire Église.
L'Églisen'est pas un système de vases communicants
et donc il ne doit pas exister de « trop-plein» :
ce que les uns auraient en abondance (personnel, finances, savoir-faire
. . . ) se reverserait automatiquement
pour combler les manques des autres.
L'Église est essentiellement Corps du Christ
où chaque membre a sa place et sa fonction et dans lequel
chaque membre est respectueux de l'autre, toujours conscient que
le Corps est le même et que la tête c'est le Christ
Lui-même.
Être
missionnaire aujourd'hui, et dans ce contexte, devient alors
simplement,
faire Eglise, être là avec les autres, différents
mais pareils, pour rappeler cette catholicité de notre Église
et... au fond, l'universalité de notre Dieu. Je dis souvent à ceux
qui me posent des questions que ma
mission est d'abord d'être là. Ma présence
pose des questions aux gens et, de ce fait, peut les faire progresser
dans ce qui est essentiel dans notre monde aujourd'hui : la réconciliation
de tous les peuples. Comme parfois je m'amuse à le dire
aux paroissiens, ma présence doit nous amener tous à être des chrétiens sans frontières.
Je
crois que, vue de cette manière, ma présence
ici demeure un signe de la catholicité de l'Église
et un message fort dans une société et un monde où il
y a tant d'exclusions à cause de la culture, de la race
et même de la religion et de la foi.
4. Conclusion : Coopérer à la mission
de l'Église
Je
pense que ma présence dans l'Église
de France aujourd'hui, il me faut l'inscrire, chaque jour, comme
ma manière, mais aussi et surtout, celle de l'Église
d'où je viens, de coopérer à la mission universelle
de l'Église en me situant toujours dans un cadre d'échanges entre Eglises-sœurs
manifestant par là au monde d'aujourd'hui le salut universel
apporté par Jésus-Christ et la réconciliation
possible entre les peuples, signe du Royaume à construire
et qui nous précède.
Sur
ce chemin, pas de place pour la pour, la xénophobie
ou une quelconque hésitation, car l'Esprit de Dieu marche
au-devant de nous. Nous ne sommes quo de simples intendants.
Les litiges et cas «litigieux» doivent se régler
selon l'Évangile et le droit de l'Église entre Evêques
responsables et non dans les médias ou en diffusant des
rumeurs dangereuses.
En
ce qui me concerne, je suis heureux, très
heureux dans ma vie de prêtre, ici comme au Congo, vivant
une expérience concrète dune Église qui se
veut catholique, même si cola n'évacue ni le mal du
pays où je peux retourner tous les deux ans, aux frais du
diocèse d'Évreux, ni les problèmes liés à une
adaptation quotidienne dans une Église et une société sans
cesse mouvantes.
Notes
*
Prêtre diocésain de Boma (RDC) Fidei
donum dans le diocèse d'Evreux (France).
1.
Alors Préfet de la Congrégation
pour l'Évangélisation des Peuples.
2.
Ce texte a servi dans ses grandes lignes pour un témoignage à la
session Welcome d'octobre
2001 (Orsay).
3.
Diocèse de Boma : 10.500 km2 pour
environ 1.000.000 d'habitants dont 80% de catholiques et 95% de
chrétiens. 260 prêtres diocésains et de nombreux
religieux, membres d'Instituts internationaux disséminés à travers
le monde (scheutistes, jésuites, passionistes...).
4.
Il y a d'autres prêtres de Boma qui sont
actuellement Fidei Donum :
au Congo-Brazzaville (5), au Cameroun
(3), en Côte d'Ivoire (1), en Italie (3), en Belgique (2)
et au Canada (3).
Réf. : Mission de l’Eglise, n.
137, octobre-décembre 2002, pp. 33-38.