Jacob Kavunkal, S.V.D.
La mission dans le contexte d'autres religions


Dans cette article, l'auteur, Chef d’un département de Théologie systématique et des religions indiennes, et professeur de Missiologie, essaie de décrire une mission pleine de sens et pertinente dans le contexte du pluralisme religieux, tout en respectant l’authenticité de la foi chrétienne.

Le christianisme croit en un seul Dieu, Créateur et Rédempteur de tous. Le christianisme croit aussi qu'il a un service spécial à rendre au monde entier en continuant la mission de Jésus Christ. Quel est ce service que le christianisme est appelé à rendre, dans le contexte du pluralisme religieux ? Jusque récemment, il était presque tenu pour normal que ce service était de prendre la place de toutes les religions et de s'établir lui-même comme l'unique religion véritable. L'expérience contemporaine des autres religions comme elles sont vécues, et les études bibliques, ont provoqué l'Église à réexaminer cette assomption. En fait, il est de plus en plus admis que le motif pour présenter le christianisme comme l'unique vraie religion est plus lié au climat politique qui prévalait dans le passé qu'aux enseignements de Jésus Christ. En ce qui concerne l'Église catholique, la nouvelle approche a été introduite par le concile Vatican II.

Les autres religions

Sans entrer dans les détails des théologies des autres religions, je souhaite montrer, à la lumière du prologue de saint Jean, comment un chrétien peut et doit regarder les autres religions. Le prologue peut être considéré comme une généalogie dans la mesure où il nous présente les antécédents du Seigneur incarné.

La Parole qui s'est incarnée en Jésus de Nazareth (Jn 1, 14) était Dieu et était avec Dieu depuis le commencement. Dieu a créé toutes choses par Lui, le Verbe. En Lui était la vie, et la vie était la lumière qui éclaire chaque être humain qui entre dans le monde (v. 4-9). L'expression "au commencement" se réfère au commencement absolu et non pas seulement au moment de la création : l'histoire du salut remonte jusqu'au plan éternel de Dieu, et ce plan a son premier moment d'expression dans la création.

Le Verbe qui "éclaire tout être humain qui entre dans le monde" est le même qui était avec Dieu et était Dieu. Le Verbe est l'extension totale de Dieu vers la création (Col 1, 16 ; Eph 1, 9-10). Toute la révélation est enracinée dans le Verbe, et aucune partie, aucun secteur de la création n'est extérieur à l'activité de Dieu dans et par le Verbe. D'où tout sens du divin, tout sens religieux, a sa cause dans l'activité de révélation du Verbe. "Personne n'a jamais vu Dieu ; le Fils unique qui est dans le sein du Père, lui l'a fait connaître" (v. 18). Ainsi le Verbe est la seule médiation de la création et de la révélation. L'Ancien Testament, particulièrement la littérature de Sagesse, affirme cela (Prov. 8, 30 ; Sg 7, 22 – 8, 6 – etc.). L'identification de Jésus comme la Sagesse peut être trouvée dans Paul (Phil 2, 6-11 ; Eph 2, 14-16), aussi bien que dans les évangiles synoptiques (Lc 7, 35 ; 11, 49 ; Mt 11, 19 ; 23, 34). Les Pères de l'Eglise comme Justin, Clément d'Alexandrie et Augustin ont décrit la présence du Verbe dans les autres religions et dans le cosmos de diverses manières.

Le concept de "Verbe" et le nom "Jésus Christ" ont, bien sûr, des connotations culturelles. Mais ce qui est important, c'est la réalité de la personne qu'ils signifient. Nous pourrions aussi l'appeler "Mystère", parce que de ce côté-ci de la tombe nous ne pouvons pas tout connaître du Verbe, sinon ce qui est révélé. "Mystère" est un terme acceptable aussi par les adeptes des autres religions. L'hindouisme décrit le caractère inépuisable de ce Mystère par l'image de tant de chemins jusqu'au sommet de la montagne, ou celle des nombreuses rivières qui convergent dans l'océan. Aucune de ces rivières ne peut épuiser l'océan. Saint Paul aussi emploie le terme de "Mystère" pour parler de cette réalité (Eph 3, 3-4 ; Col 1, 26).

Le pluralisme religieux, donc, est le résultat de l’auto-manifestation du divin dans le Verbe et les façons multiples par lesquelles les humains répondent au divin. Puisque les êtres humains sont sociaux et historiques par nature, nous pouvons dire que les différentes religions sont différentes réponses historiques et sociales à la manifestation du Verbe (Väc en sanscrit). Dieu ne rejette pas les manières plurielles par lesquelles les personnes répondent à la manifestation qu'il fait de lui-même. Elles appartiennent aux chemins providentiels que Dieu accepte avec amour. Elles font parties du plan d'ensemble divin sur la création, aussi loin qu'on puisse en juger à partir de la nature Le pluralisme religieux, donc, n'est pas un mal à arracher, ou une situation inévitable à tolérer, mais une valeur à préserver et à respecter.

Aujourd'hui, la théologie de la Mission doit prendre cela en compte sérieusement. Sinon nous pourrions piétiner l'activité du Verbe/Mystère actif dans différentes religions. Nous devons ôter nos sandales par respect pour le Verbe/Mystère présent dans les religions. Elles sont des bras levés vers le ciel en réponse à la communication divine, le Väc. Elles ont une valeur permanente qui doit être "reconnue, préservée et promue" (NA, 2) plutôt que remplacée.

Les évangiles montre que Jésus était un juif, et qu'il n'a pas suscité une nouvelle religion. Son ministère était un mouvement de réforme au sein du judaïsme, dérivé de son expérience de Dieu comme le "Abba" (parent intime). Sa mission n'allait pas contre une religion quelle qu'elle soit ; elle n'était pas non plus une mission religieuse dans le sens qu'elle aurait visé à changer la religion des personnes. C'est vrai qu'il a suscité une communauté pour continuer sa mission. Comme son fondateur, cette communauté aussi était juive dans ses tout débuts (Ac 3, 1ss). Même à la fin, saint Paul se considérait comme un juif (Ac 28, 17ss). Il faut admettre immédiatement que cette communauté devint très tôt une religion. Au moins devons-nous montrer au monde que la première préoccupation de cette communauté aujourd'hui n'est pas de changer la religion des autres peuples mais de continuer la mission de Jésus. L'Église est pour la Mission, et non la Mission pour l'Église.

La Mission de l'Église

Dans le Nouveau Testament, et en particulier dans le quatrième évangile, nous rencontrons trois moments ou dimensions de la Christologie. Nous avons le Verbe préexistant, le Verbe incarné et le Seigneur exalté. Quoique le Mystère soit unique et le même, les rôles de chacune de ces dimensions, comme les Personnes dans la Sainte Trinité, ne sont pas interchangeables, ou ne peuvent être confondus. L'une n'annule pas l'autre non plus, et ne la déplace pas. Le ministère du Verbe incarné n'annule pas l'activité du Verbe préexistant. Le rôle du Seigneur glorifié n'est pas le même que celui du Verbe incarné.

Le prologue dit comment l'activité du Verbe ne s'arrête pas au niveau de sa préexistence, mais se continue dans l'incarnation. Les évangiles sont la description du Verbe incarné qui révèle Dieu comme le parent plein d'amour (Abba) et qui fait la volonté de Dieu en annonçant le règne de Dieu. En fait Jésus était plus intéressé par le Règne de Dieu que par Dieu comme tel. Quand les disciples de Jean Baptiste viennent lui demander s'il était vraiment le Messie, il répond en leur demandant d'aller rapporter à Jean ce qu'ils ont réellement vu et entendu : le règne divin est venu en lui (Mt 11, 4-5). La mission de l'Eglise est seulement de continuer la mission du Verbe incarné, consciente du fait que cette mission n'épuise pas celle du Verbe ou l'œuvre du Père.

Quoique le Verbe soit présent dans le monde et dans les autres religions, le Verbe s'est incarné, est devenu Dieu-avec-nous, pour que les personnes puissent expérimenter le divin concrètement et tangiblement. L'Église doit devenir vraiment le mystère de la présence de Dieu sur terre (LG. 5) pour devenir l'occasion pour les personnes de faire l'expérience de Dieu. Tout ce qu'elle fait doit être une expression de la présence divine.

Nous devons porter témoignage à Jésus Christ en le suivant. Cependant, assez fréquemment, beaucoup de chrétiens font de Jésus Christ "l'unique Dieu". Ce n'est pas quelque chose que demande le Nouveau Testament. Tout ce qu'il dit est que le Verbe/Jésus Christ est le seul médiateur entre Dieu et les humains et que, éventuellement, "Dieu sera tout en tous" (1 Cor 15, 28). Jésus dans les évangiles, et les Apôtres dans le reste du Nouveau Testament, sont tous centrés sur Dieu. Nous devons capturer cette façon d'être centrée sur Dieu de la première communauté, ce qui sera un grand pas dans notre dialogue avec les fidèles des autres religions.

Il s'ensuit que notre mission ne cautionne pas l'utilisation de certaines expressions négatives, péjoratives et triomphalistes. Si chaque religion est le résultat de l'activité créatrice et révélatrice du Verbe/Mystère qui devient Jésus de Nazareth, alors nous ne pouvons pas parler de religions naturelles comme opposées à la religion révélée. Ainsi donc, nous ne sommes pas justifiés d'appeler les fidèles d'autres religions "non-chrétiens". Nous avons vu comment tous participent au Mystère que nous identifions comme le Christ. De plus en appelant les autres "non-chrétiens" nous plaçons le christianisme au centre et en faisons la norme selon laquelle les autres doivent être décrits. Appelons les plutôt par ce qu'ils sont.

Nous avons l'habitude de nous désigner comme le "peuple de Dieu". Quelques chrétiens généreux vont jusqu'à étendre le terme pour inclure les juifs. Mais quel droit avons-nous de nous réserver la revendication d'être "le peuple de Dieu" ? Ceci est un reste des cultures primitives qui se percevaient comme le centre du monde, ou comme le peuple le plus favorisé par Dieu. Chaque être humain est créé par Dieu dans le Verbe et éclairé par lui, et ainsi fait partie du peuple de Dieu. La communauté des disciples de Jésus Christ, l'Église, a une mission spécifique et non le privilège exclusif d'être le peuple de Dieu.

Nous avons dit ci-dessus que toutes les personnes religieuses participent au Mystère que nous identifions comme étant Jésus Christ. Elles ont leur rôle dans le plan divin. Dieu comme Seigneur de l'histoire guide leur destinée aussi (Amos 9, 7). Le christianisme, avec elles, est en pèlerinage vers l'accomplissement eschatologique et la plénitude du salut (1 Cor 15, 28).

Nous devons nous surveiller pour éviter de stéréotyper les adeptes d'autres religions. Déjà dans nos foyers, à l'école et dan nos églises, nous devons développer une attitude positive et susciter le respect envers l'autre. Nous avons une origine et une destinée commune avec le reste de l'humanité (NA, 1). Comme indiens, nous avons un patrimoine culturel commun avec le reste des gens de l'Inde. Nous sommes un avec le reste de la société. Ce serait un péché contre l'Esprit si les chrétiens devaient se tenir à part de la société indienne. Cependant, les chrétiens, comme le petit troupeau, ont un service spécial à rendre à cette même société indienne, en tant que sel, levain et lumière. La vocation chrétienne n'est pas une vocation à la conformité mais à la transformation.

Dans ce contexte il faut mettre l'accent sur la tâche urgente pour aujourd'hui, celle d'une introspection de la communauté quant à la qualité de sa propre vie. Témoigner de Jésus Christ ne peut pas être une simple proclamation verbale, même forte, mais doit se faire à travers la vie de la communauté, particulièrement dans le contexte de l'opposition croissante au christianisme. Le Rashtriya Swayamsevak Sangh et le Bajrang Dal, les groupes parents du parti Bharatiya Janata , ont réalisé que le parti a atteint un point de saturation de leurs votes en Inde. Le seul domaine où ils peuvent gagner des voies est celui des ceintures tribales du Bihar, d'Orissa et du Madhya Pradesh. Pour gagner la confiance locale ils suivent l'exemple chrétien de gagner la bonne volonté des personnes par le Vanvasi Kalyan Kendras. Ils considèrent les chrétiens, oeuvrant parmi les peuples tribaux pour leur développement, comme un contre pouvoir à éliminer par la peur. D'où, dans les années à venir, l'opposition à la présence chrétienne augmentera certainement.

Un autre besoin de l'heure est que notre théologie et notre enseignement officiel soient transparents. Ce que je veux fortement souligner, c'est qu'il ne doit pas y avoir de fossé entre ce que nous enseignons aux chrétiens et ce que nous disons aux fidèles des autres religions. Dans un monde globalisé, nous ne pouvons pas nous permettre de dire aux membres de l'Église une chose et quelque chose de différent au reste du monde.

Serviteurs du Royaume

Le premier souci du Verbe incarné était de manifester Dieu le Père et de réaliser son règne sur terre (Jn 12, 45 ; 14,9). Il faut noter que cette manifestation n'était pas tellement la révélation de la nature métaphysique du Père, mais celle de la relation du Père avec les êtres humains. Autrement dit, c'était une révélation de l'amour du Père pour les humains et de la volonté du Père vis-à-vis d'eux. Tout ce que l'envoyé a dit et fait doit être vu dans cette perspective. Pour Jésus, le Verbe incarné, la mission était tout ce que lui, l'Envoyé du Père, disait et faisait. La description caractéristique que Jésus nous a donnée de lui-même, c'est celle de "l'Envoyé", et il se réfère constamment au Père comme celui qui l'a envoyé.

La mission est ainsi définie non pas tellement en termes du but mais en référence à la source, i.e. le Père qui l'a envoyé" dans le monde parce qu'il aime tellement le monde (Jn 3, 16-17). Notre compréhension courante, qui voit la mission comme d'aller vers les adeptes des autres religions, est absente des évangiles. Comme Teresa Okure l'a montré, la vision de la mission comme effort de conversion des non-croyants est le résultat d'un télescopage entre nos idées et l'Évangile.

La communauté des disciples de Jésus est envoyé porter témoignage à la Bonne Nouvelle de cet amour (Jn 20, 19 ; Lc 24, 28), la Bonne Nouvelle du Royaume (Mc 1, 14). La communauté est la servante du Royaume. C'est le signe voulu par Dieu "pour signifier ce que la grâce de Dieu a accompli et continue d'accomplir dans le monde". Mais il faut se souvenir que sa vocation est de devenir "la manifestation visible du projet divin" dans cette vie. La communauté doit devenir "la place où nous trouvons la concentration maximum de l'activité du Père".

À la mesure où l'Église a fait l'expérience du règne divin dans le ministère de Jésus Christ, et puisqu'elle a été constituée par lui comme servante du Royaume, l'Église est différente des autres religions; elle est, pour elles, servante du Royaume. Cependant, l'efficacité de ce service dépend de sa transparence au ministère du Christ et de sa fidélité envers lui. Dans la mesure où l'Église est une communauté humaine, elle n'est pas la plénitude de l'accomplissement du Royaume. Cette plénitude est la réalité eschatologique vers laquelle elle est en pèlerinage en même temps que les autres religions.

Dans ce pèlerinage, l'Église est consciente que les autres religions, dans la mesure où le Verbe est actif en elles, partagent aussi des éléments du Royaume. Autrement dit, par la foi le christianisme perçoit sa relation avec les autres religions et est lié par devoir à les rencontrer. L'Église, alors, doit collaborer avec elles dans sa mission de réaliser le Royaume. L'Église non seulement enrichit les autres religions mais aussi apprend d'elles, parce que la plénitude eschatologique du Royaume comprend et l'Église te les autres religions. Les chrétiens et les adeptes des autres religions participent ensemble à la réalité du règne divin. Les chrétiens ont le devoir d'aller vers les autres et de rechercher leur collaboration pour réaliser le Royaume dans l'histoire parce que en Jésus Christ, ils en ont fait l'expérience dans l'histoire.

La Mission comme dialogue

Les réflexions précédentes rappelant que Dieu est unique et actif dans toutes les religions par le Verbe et que les chrétiens ne peuvent accomplir leur mission de service pour le Royaume qu'en collaboration avec les fidèles des autres religions, nous invitent à entrer en dialogue avec eux. Depuis la publication en 1964 de "Ecclesia Suam", la première encyclique du Pape Paul VI, le dialogue interreligieux est de plus en plus devenu partie intégrale de la mission de l'Église.

L'agent principal du dialogue interreligieux est l'Esprit Saint par qui le mystère du Verbe est actif dans l'univers entier et par qui il a pris chair. Grâce au même Esprit, le Christ Ressuscité est présent dans la communauté de ses disciples. L'Esprit qui nous guide vers la plénitude de la Vérité (Jn 1, 13), oriente l'Église aussi bien que les fidèles des autres religions pour qu'ils se rassemblent dans la communion de même que l'Esprit amena l'apôtre Pierre et le centurion romain Cornelius à se retrouver ensemble (Ac 10, 9 ss.). Cet Esprit, comme le Pape Jean XXIII l'a dit en ouvrant le concile Vatican II, "nous conduit à une ordre nouveau dans les relations humaines".

Comme les orientations du CBCI pour le dialogue l'ont indiqué, le dialogue interreligieux est "à la fois une attitude et une activité des fidèles responsables de diverses religions, qui acceptent de se rencontrer et de travailler ensemble à des idéaux communs, dans une atmosphère de respect et de confiance mutuel". Le dialogue interreligieux est une activité dans laquelle nous prenons la foi de l'autre au sérieux. Notre engagement envers Jésus Christ nous rappelle que notre obligation n'est pas seulement envers le christianisme, mais envers Dieu qui révèle son moi intime en Jésus Christ à travers nous. Ne se préoccuper que du christianisme est une introversion. Nous sommes mis au défi de nous engager d'une façon nouvelle historiquement. Chaque prêtre, responsable de paroisse, doit réaliser qu'il a une responsabilité non seulement envers la communauté catholique, mais aussi envers la communauté humaine toute entière sur le territoire de sa paroisse. Il doit rendre la communauté catholique consciente de son devoir d'être ouverte au reste des personnes dans le dialogue. La communauté des disciples de Jésus Christ doit maintenir une attitude pastorale d'ouverture aux autres. Une Église introvertie, centrée sur elle-même, est une contradiction dans les termes.

Notre ministère de témoignage auprès des personnes d'autres croyances, présuppose que nous leurs sommes présents et sensibles à leur engagement de foi le plus profond et à leur expérience. Il implique aussi une volonté d'être à leur service au nom du Christ, soutenant ce que Dieu a fait et est en train de faire parmi eux. Ceci est à faire avec amour pour eux. Dans ce processus de dialogue nous témoignons de Jésus Christ. Car, comme le Pape Jean Paul II l'a dit à Delhi en s'adressant aux responsables religieux, "déclarer la guerre au nom des religions est une contradiction. Les responsables religieux en particulier ont le devoir de faire tout ce qui est possible pour assurer que la religion soit ce que Dieu attend qu'elle soit : une source de bonté, de respect, d'harmonie et de paix" (6 novembre 1999). Le dialogue est un style de vie dans les relations entre voisins. Il devient encore plus vital quand ses participants partagent réellement leur vie ensemble comme c'est le cas dans la plupart de nos paroisses. Il faut souligner que l'Église entre en dialogue non seulement avec les fidèles des grandes religions mais aussi avec ceux des religions subalternes comme celles des peuples tribaux.

Quoique nous ne comprenions pas, ni n'approuvions tout ce que les autres pensent ou disent, nous espérons quand même que la convivialité humaine a un sens, que nous avons une appartenance commune et que nous devons lutter ensemble. Car, comme Gaudium et Spes l'énonce : "Les joies et les espoirs, les peines et les anxiétés des gens, sont les joies et les espoirs, les peines et les anxiétés des disciples du Christ. En effet, rien de ce qui est vraiment humain ne cesse de résonner dans leurs cœurs" (GS, n.1).

Le fruit du dialogue

Le premier fruit de ce dialogue est la conversion des chrétiens et des fidèles d'autres religions l'un à l'autre en vérité et en ouverture d'esprit, dépassant les préjugés mutuels. Et ensemble ils se tournent vers Dieu. Dans ce processus, il y a place pour une croissance dans la compréhension et l'expérience du divin. Ceci est décrit comme une croissance dans la vérité. Cependant il faut souligner fortement que ce processus de croissance dans la vérité ne vise pas à un changement de religion d'un côté ou de l'autre, mais à se tourner tous ensemble vers Dieu avec un plus grand engagement, et l'un vers l'autre avec une acceptation et un respect plus profond.

Ainsi le dialogue conduit à la communion entre les personnes et dans le peuple de Dieu. Le Pape décrit le processus de cette union : "Par le dialogue nous laissons Dieu être présent au milieu de nous ; car lorsque nous nous ouvrons l'un à l'autre dans le dialogue, nous nous ouvrons aussi à Dieu". Dans le contexte indien de disharmonie et de violence collective, ceci est de toute évidence une expression urgente de la mission. C'est pourquoi le Pape Jean Paul II exhortait les évêques des Indes : "Le Seigneur vous appelle, particulièrement dans les circonstances où vous êtes placés, à faire tout ce qui est possible pour promouvoir ce dialogue en accord avec l'engagement de l'Église".

Le dialogue interreligieux, nous l'avons dit, est une activité à laquelle des gens participent comme fidèles de diverses religions. Aussi le dialogue ne doit pas être interprété comme une activité concernée par les seules matières religieuses. Il peut porter sur tous les aspects de l'existence. C'est le mérite d'Aloysius Pieris d'avoir souligner que le dialogue interreligieux ne peut rester emprisonné dans les tours d'ivoire d'échanges sur la religion et sur l'expérience religieuse seulement, mais qu'il doit s'ouvrir à la libération humaine. Dans le contexte de pauvreté massive et de la religiosité des masses, l'Église d'Asie doit trouver un nouveau chemin pour être Église en Asie par une symbiose de deux pratiques : la pratique de la libération et la pratique du dialogue interreligieux. Si plus d'un tiers de la population de l'Inde vit en dessous du seuil de pauvreté, ceci est connecté avec le système des castes et l'exploitation qui en retour sont influencés par des visions religieuses du monde. L'attachement à l'autre monde, l'individualisme et la compréhension fataliste du karma, travaillent tous ensemble en faveur d'un système oppressif de castes, légitimant l'injustice construite dans la structure de la société indienne. Ainsi la religion jour un rôle qui perpétue la pauvreté et l'injustice. D'où la libération en Inde ne peut prendre place qu'à travers des motivations religieuses. Dans ceci, la dialogue interreligieux a un grand rôle à jouer.

En Asie les chrétiens doivent coopérer avec les adeptes de diverses religions dans la lutte pour la libération des personnes, dans l'action au nom des droits des êtres humains et pour une justice pour tous. Nous devons être capables de collaborer avec toute agence travaillant parmi les gens des tribus et les dalits pour leur émancipation. Ceci aura un effet important pour enlever le préjugé que nous travaillons dans ces groupes seulement en vue d'accroître notre nombre.

Comme y insiste Paul Knitter, le dialogue interreligieux doit se prolonger par le dialogue avec ceux qui souffrent. L'autre religieux et l'autre qui souffre sont les deux partenaires avec qui l'Église doit poursuivre sa mission de dialogue. En tant que chrétiens "nous pouvons et nous devons ouvrir notre esprit et notre cœur à toutes les nombreuses personnes religieuses et à tous les nombreux autres souffrants qui habitent et travaillent sur cette terre". Il n'est pas besoin de dire que la souffrance n'est pas seulement celle de l'humanité mais, dans le contexte de la dégradation de l'environnement, il faut aussi considérer la souffrance de la terre. Le dialogue interreligieux, en recherchant une vraie communion, ne peut pas être aveugle à la réalité vécue à la porte à côté, une réalité de famine, de conditions de vie déshumanisantes, d'injustice et de détérioration écologique. Dans le contexte de l'Asie, je voudrais suggérer que ce qui doit amener les fidèles des différentes religions ensemble, doit être cette souffrance plus que la recherche de Dieu. Dieu doit être trouvé en trouvant des solutions à la souffrance. Ainsi le dialogue interreligieux en Asie peut être décrit comme une recherche pour restaurer la dignité humaine perdue.

Notre solidarité n'est pas restreinte aux cultures et aux religions seulement. Elle doit s'étendre à ceux qui vivent à la périphérie de la société indienne, ceux que le président K.R. Narayan décrivait comme "l'Inde sans pouvoir", piétons abandonnés au croisement de trois voies rapides : la libéralisation, la privatisation et la globalisation. Ainsi le dialogue interreligieux deviendra un processus de transformation ouvrant sur une communauté inclusive de participation et de partage. Ensemble avec ces laissés-pour-compte nous regardons vers l'avenir pour une plénitude de salut.

La tolérance et la liberté religieuse, mots clefs de la démocratie moderne, présupposent un pluralisme religieux. Tout projet de conversion du monde entier à une religion particulière sent le fondamentalisme. La Bible ne le préconise pas. Jésus voulait que sa communauté soit "un petit troupeau" parmi d'autres comme "sel, lumière et levain". L'Église est appelée et envoyée non pas pour s'accroître elle-même comme Église conquérante du monde, mais pour suivre Jésus Christ en témoignant du Royaume. D'où, être chrétien aujourd'hui demande d'être interreligieux.

Observations pour conclure

La mission dans le contexte du pluralisme religieux, comme je voudrais le suggérer, devrait avoir les caractéristiques suivantes : elle est centrée sur la vie. Notre mission vise la vie pour tous et tous les aspects de la vie. Elle inclut la solidarité avec la terre et avec tous les groupes de personnes marginalisées et dépossédées. Elle est aussi concernée par la transcendance de la vie.

La mission de l'Église est ancrée dans le réalisme biblique. Elle est consciente de la manière dont le Dieu de la Bible n'est pas limité à un groupe particulier. Le Dieu biblique est Créateur de toute chose et le Seigneur de l'histoire. Ce Dieu est actif et présent par son Verbe et son Esprit dans toute la création, la conduisant à son accomplissement. La mission de l'Église s'exerce dans le contexte de la mission de Dieu pour le monde, et non comme une alternative à cette dernière.

Nous existons dans un monde radicalement interdépendant, nous forçant à de nouvelles relations. Par nature, le christianisme est une religion de relation. En ceci l'Église est imbue d'un nouvel esprit d'ouverture aux autres dans la quête de complémentarité et d'harmonie.

Le symbole clef du ministère de Jésus, le Royaume de Dieu, est l'expression du plan de Dieu qui est de rassembler tous les êtres humains, particulièrement ceux de la périphérie, les marginalisés et les abandonnés. Dans un monde divisé et cassé, la signification de ce projet peut être difficilement surestimé.

La vocation de l'Église est d'être prophète dans le monde. Par son expérience de Dieu en Jésus Christ, elle a une vision autre du monde : un monde sans marginalisation, dans lequel tous sont acceptés et tous participent.

En accomplissant sa mission, la perception que l'Église a d'elle-même est celle du "petit troupeau". Elle est l'instrument de Dieu pour la transformation du monde, non pas en compétition avec les autres mais en collaborant avec eux ; ne menaçant pas les autres mais recherchant leur aide ; non pas une alternative aux autres religions mais un service pour elles. En bref, elle est un signe d'espérance dans l'histoire et au-delà de l'histoire.

 

Notes

1 Cet article complète le dossier sur le pluralisme (J.T.R., Vol. 64, n. 11, novembre 2000).

2 Teresa OKURE, "The Johannine Approach to Mission", Tuebingen : J.C.B. Mohr, 1988, p. 38.

3 Jacques DUPUIS, "Towards a Christian Theology of Religious Pluralism", New York: Orbis Books, 1997, p. 355. Édition française : Vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux, Coll. Cogitation Fidei – 200, CERF, Paris, 1997.

4 J. EAGLESON et P. SCHARPER (eds) "Puebla and Beyond", New York: Orbis Books, 1979, p. 152.

5 CBCI : Commission for Interreligious Dialogue, Guidelines for Interreligious dialogue, Delhi : CBCI Centre, p. 34.

6 Jean Paul II, "Address at Rajaji Hall", Pope speaks to India, Bombay: St Pains, 1986, p. 85.

7 Jean Paul II, "Address to the bishops of India", dans Pope speaks to India, p. 29.

8 Aloysius PIERIS, "Towards an Asian Theology of Liberation: Some Religio-Cultural Guidelines", dans V. FABELLA (ed.), Asia's struggle for Full Humanity, New York: Orbis Bokks, pp. 75-95.

9 Paul KNITTER, One Earth Many Religions: Multi Faith Dialogue and Global Responsibility, New York: Orbis Books, p. 18.

10 K.R. NARAYANAN, "The President speaks", National Christian Council Review, CXX/3 (2000), p. 245.

 

Réf. : Traduit de l'anglais par Ph. Bedin, service de documentation, Œuvres Pontificales Missionnaire – Coopération Missionnaire, Paris.