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Michel
Gourgues, o.p. Le courage de tout reprendre à neuf Quand, au juste, des "vrais païens" furent-ils admis pour la première fois dans lÉglise? Selon les Actes des Apôtres, cette étape ne vint quaprès une série dautres. Il y eut dabord louverture aux Juifs de Jérusalem, ceux de "langue hébraïque" puis ceux de langue grecque (Ac 2-7). Ensuite les Juifs de Palestine : Judée, Samarie et Galilée (Ac 8-9). Puis vint le tour de ceux que Luc désigne comme des "païens" mais qui, en réalité, étaient déjà à demi juifs : ces "craignant Dieu" qui comme Corneille et les siens, partageaient la foi dIsraël et observaient en bonne partie la Loi de Moïse (Ac 10). Ce nest quensuite que lévangélisation se risqua du côté des "vrais païens" (Ac 11-14). Ou peut-être est-ce lEsprit qui la projeta malgré elle vers ces gens qui navaient pas connu la Loi juive et dont il fallut encore quelques années pour accepter quils pourraient être chrétiens sans avoir à sy soumettre (Ac 15). Si lon tente de dater les choses, on est situé aux alentours de 45-50, donc 15-20 ans après la mort de Jésus et la première proclamation de la foi chrétienne. 15-20 ans : celle-ci avait donc eu le temps de sadapter petit à petit à la culture juive, de développer des thèmes, un style et des stratégies aptes à rejoindre des mentalités façonnées par la foi, lexpérience religieuse et la tradition dIsraël. En souvrant aux païens, il fallait en quelque sorte tout reprendre à neuf. De la synagogue à lAréopage On en a une idée en comparant deux des discours de Paul que Luc rapporte dans les Actes : le discours aux Juifs à la synagogue dAntioche de Pisidie (Ac 13, 16-41) et le discours aux païens à lAréopage dAthènes (Ac 17, 22-31). Peut-on imaginer deux prédications plus différentes au service du même Évangile ? Assurément, ces discours furent rédigés longtemps après les événements. Mais, à partir de ce que lon sait par ailleurs, il y a tout lieu dy voir des échantillons typiques de la prédication chrétienne en milieux juifs et en milieux païens. Ainsi, on constate que le discours dAthènes reflète ce que, dès sa première lettre, au début des années 50, Paul décrivait comme démarche caractéristique de païens venant à la foi : On raconte là-bas comment vous vous êtes tournés vers Dieu en vous détournant des idoles, pour servir le Dieu vivant et vrai et pour attendre des cieux son Fils, quil a ressuscité des morts, Jésus, qui nous délivre de la colère qui vient. (1 Th 1, 9-10). Ce sont là, exactement, les thèmes du discours à lAréopage : lopposition entre le vrai Dieu et les idoles païennes (Ac 17,24-29), le jugement (17, 30-31a) et la résurrection de Jésus (17, 31b). Une perle, deux écrins Nest-il pas étonnant que la proclamation de la résurrection vienne ainsi en dernier ? Pour des païens comme pour des Juifs, le mystère pascal ne constitue-t-il pas lessentiel de la nouveauté chrétienne ? Assurément. Mais comment aurait-on pu proclamer cela en premier chez des "païens qui ne connaissent pas Dieu " ? Il fallait commencer par le commencement. Dans une culture où pullulaient idoles et divinités, il fallait dabord faire accepter la foi en un Dieu unique. Après seulement, on serait en mesure de proclamer que ce "Dieu vivant et vrai" avait ressuscité Jésus dentre les morts, ouvrant ainsi à tous les portes de lespérance. Chez les païens comme chez les Juifs, cest à cette bonne nouvelle quil sagissait darriver. Mais ce ne pouvait être que par des chemins entièrement différents. Dans un cas, la nouveauté chrétienne était à situer en relation avec la foi, lespérance et lhéritage dIsraël. À des gens qui croyaient en Dieu et aux merveilles quil avait déjà accomplies, il importait de faire voir dans lÉvénement Jésus lintervention décisive de Dieu, la réalisation tant attendue de son dessein et laccomplissement des Écritures : "La promesse faite à nos pères, Dieu la accomplie en notre faveur à nous, leurs enfants, quand il a ressuscité Jésus" (Ac 13, 32). Chez les païens, par contre, on ne pouvait miser sur rien de cela. Une option pastorale coûteuse On comprend alors que lévangélisation ait hésité un bon moment avant de souvrir à eux. Sans doute les réserves étaient-elles fondées en bonne partie sur des motifs dordre théologique : est-il possible, pour des gens qui nobservent pas la Loi et qui ignorent les Écritures, davoir accès au salut de Dieu ? Mais peut-être reculait-on aussi devant linvestissement énorme que cela représentait du point de vue pastoral. Après quinze ans defforts, déchecs et de reprises, le message chrétien était parvenu à sadapter à une culture donnée. On avait appris comment parler à des Juifs, on savait où les rejoindre, on avait sélectionné les références scripturaires, développé les thèmes théologiques, mis au point les arguments les plus susceptibles de convaincre. Faudrait-il donc renoncer à tout cet acquis et recommencer à neuf dans une culture complètement étrangère à cet héritage religieux ? Pour la première fois, lÉglise se trouvait devant la dure épreuve quelle connaîtrait périodiquement au cours des âges : lascèse des recommencements et de ladaptation culturelle. Changer les outres Cest ainsi que le discours dAthènes, telle ou telle lettre de Paul, telle ou telle reformulation des paroles de Jésus par Marc ou Luc, savèrent éclairants. Auprès desprits grecs, ignorants de la révélation biblique, la proclamation chrétienne doit sadapter, sous peine de nêtre pas comprise. Les gens ne connaissent pas Isaïe, ni Jérémie, ni les Psaumes ? Eh bien, citons-leur plutôt lun de leurs poètes (Ac 17, 28) et plus tard, éventuellement, nous pourrons les introduire aux Écritures. Les gens ne pourraient guère comprendre lexpression biblique "image de Dieu" ? Empruntons lune de leurs formules : "Nous sommes de sa race" (Ac 17, 28). Autant le discours à la synagogue dAntioche (Ac 13) est tout farci de références à lÉcriture, autant, quelques chapitres plus loin (Ac 17), celui dAthènes en est totalement dépourvu. Et pourtant, la pensée qui sy exprime est biblique dun bout à lautre. Lessentiel est que rien ne se perde dans le processus de transposition, de repensée et de reformulation de la foi auquel doit se soumettre lévangélisation en passant dune culture à lautre. Discernement et sens des priorités Le discours dAthènes témoigne encore dune autre chose bien précieuse. Toute culture, quelles que soient les limites et les ambiguïtés quon puisse y déceler, comporte toujours quelque chose de positif. Ainsi Paul, à la vue de toutes les idoles encombrant Athènes, sent-il monter en lui lindignation (Ac 17, 14). Mais, derrière cette prolifération, derrière des attitudes et des conceptions fausses qui matérialisent la divinité et fabriquent des dieux à mesure humaine, ne faut-il pas voir une sorte de pressentiment du divin, lattente dun plus, une soif dabsolu ? Cest de là quil faut partir, cest sur ces valeurs dégagées de leur gangue quil faut miser : "Athéniens, vous êtes, je le constate, les plus religieux des hommes !" (Ac 17, 22). Le discours dAthènes parle encore de patience et du sens des priorités. Avant de parler de lÉglise, des sacrements, de la morale, de Jésus Christ lui-même et de la résurrection, il importe, dans un certain type de culture, de faire retrouver dabord le sens de la transcendance et du sérieux de Dieu. Peut-être sera-t-on tenté de brûler malgré tout des étapes, descamoter les longs préambules pour en arriver au plus vite à lessentiel. On risque alors de tout compromettre : "Nous tentendrons là-dessus une autre fois" (Ac 17, 32). "À maintes reprises et de bien des manières" (He 1, 1) : si Dieu lui-même a procédé ainsi, pouvons-nous nous en tirer autrement ?
Réf. : Texte de lauteur.
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