Valentine Joseph Gaspararraj
La caste dans la communauté chrétienne


L'étude, dont le sujet est évoqué ci-dessous, a fait l'objet d une thèse en anglais soutenue en 1999 par le Père Gasparraj, chaudement appréciée par le jury. L'auteur noun en donne lui-même une idée en français, avec la collaboration du Père de Biesme pour les passages relatifs au village de Thachoor et au "cheminement avec Viramma ".

La communauté chrétienne de l'Inde est aujourd'hui à la recherche de sa mission unique daps un pays où il y a une multitude de religions et de cultures. Dans une telle situation, la problématique de cette recherche est l'analyse du message chrétien duns le contexte dune société divisée en couches sociales, selon le système des castes. De plus, il existe un conflit de castes à l'intérieur même de la communauté chrétienne. Cela nous a obligé à réfléchir sur les obligations liées au message du Christ, pour les chrétiens qui doivent être témoins de l'Évangile.

L'Église a officiellement dénoncé l'abus du système des castes en son sein. Mais, dans la pratique, le principe des castes reste la norme de toutes ses activités. On peut donc dire que le message évangélique n'a pas été intégré profondément dans la manière de vivre de l'Église indienne. À mon niveau personnel, ce thème découle de ma propre expérience au cours de mon ministère durant ces quinze derrières années. Comme ministre du Christ, j'ai ressenti.une véritable restriction de ma liberté quand j'ai fait la démarche d' aller pareillement vers tous les membres de la communauté chrétienne. Ce qui m' a choqué au plus haut point, c'est l'emprise de la mentalité de caste parmi les prêtres. Comme tous les autres, j'ai été indirectement obligé de me joindre à un groupe de caste déterminé, par besoin de sécurité et de survie. Cela m'a permis de réfléchir sur ma propre identité dans la communauté chrétienne.

Comment se placer vis-à-vis d'elle comme ministre du Christ, là où toute initiative est interprétée avec une coloration de caste ? Mon expérience d'enseignant en liturgie dans un grand séminaire M'a guidé plus profondément dans cette problématique : Comment résoudre le problème des castes à la lumière de l'expérience sacramentaire ?

Les partages et les échanges avec les jeunes séminaristes ont soulevé diverses questions dans ce sens et m'ont obligé à chercher une contribution pour aider cette Église tourmentée par les conflits de caste.

Quand j' ai été envoyé en France pour des études plus avancées, j'ai décidé d'aborder la réalité des castes plus profondément, même si mes compagnons tentaient de me décourager. Malgré tout, j'ai voulu continuer parce que cela me semblait important.

Je me suis toujours demandé quel pouvait être le bien-fondé d'une liturgie chrétienne dans une communauté où les divisions de castes allaient en augmentant chaquejour.

Il est évident que les sacrements sont d'un tout autre ordre et ne peuvent directement apporter un changement dans l' ordre social. Mais ma recherche se portait sur l'efficacité des sacrements dans une.vie sociale où les vraies relations humaines sont bloquées par la mentalité des castes.

L'enquête. Choix des endroits et formulation des questions

Mon attention s'est portée en particulier sur les préoccupations des différents groupes de castes dans l'Église et leur comportement au moment des conflits. Le catéchisme concerne tout le monde dans l'Église, et il doit être regardé en face par chacun à son propre niveau. Mon but était d'engager un processus de réflexion théologique pour arriver à des actions concrètes. En vue de démarrer en toute sécurité de sources authentiques, je suis retourné en Inde, pour réaliser des interviews de personnes qui vivaient dans cette réalité. Ce processus a été en soi assez long et j'ai sélectionné quelquesunes de ces sources que je considère compréhensibles.

Pour pouvoir organiser des entrevues qui donneraient une information authentique sur la réalité concrète, j'allai en Inde passer les mois de juin et juillet 1997. La situation globule dans la partie méridionale de Tamil Nadu était celle dune pénible tension engendrée par les conflits de caste et la violence qui s'ensuivait. Les politiciens et sociologues étaient acculés à inventer des solutions immédiates pour éteindre l'incendie allume par ce problème qui marquait aussi l'Église où les dalits chrétiens se démènent sans cesse pour affirmer leur identité et assurer leur dignité. J' ai choisi cinq paroisses en différents coins du Tamil Nadu comme exemple de cet état de choses. De ces cinq paroisses, deux sont en pleine effervescence pour cette raison. Les trois autres sont maintenant calmées, ayant tout juste, par des compromis, résolu leurs difficultés d'un passé récent. J'ai aussi interroge deux personnel : la Mère générale de la congrégation des Soeurs de Saint-Louis de Gonzague, qui sont considérées comme des "Sœurs dalites", et un érudit catholique, chercheur à Palayamkottai, pour en obtenir des éclairages divers sur certains points de mon travail.

Mon enquête tournait autour de cinq questions, utilisant une méthode dialectique de comparaison entre les conditions de vie idéales et celles de la réalité. Deux de ces questions sont d'ordre général, authentifiant l'existence de l'esprit de caste dans l'Église, les deux suivantes sont d'ordre personnel, centrées sur la vie des intéressés. Une dernière question concerne l'Eucharistie, en vue de découvrir une filière sacramentelle pour aplanir cette affaire. Voici les questions proposées :

— Que pensez-vous du problème des castes dans l'Église ? Et de quelle façon affectet-il la vie communautaire des chrétiens ?

— Que pensez-vous des efforts de l'Église dans sa prédication et la célébration du dimanche de la Justice ? Cela a-t-il réellement influencé la conscience de caste des chrétiens ?

— Est-ce que vous iriez jusqu'à partager vos repas et avoir des relations de mariage avec des gens de basse caste ?

— Qu'est-ce que vous préférez : abolir le système de caste, ou coexister avec les chrétiens d'autres castes ?

  • Pensez-vous que la célébration eucharistique a quelque chose à voir avec la solution du problème des castes ?

La situation d'un village parmi d'autres

Les réponses aux questions varient d'après les situations. Avant de les rassembler de manière systématique, je voudrais en expliquer le contexte, les conditions socio-économiques et culturelles qui prévalent au Tamil Nadu, l'État dans lequel les interviews ont eu lieu. La meilleure façon de le faire, c'est, je crois, d'établir le cas de l'un des villages de référence comme exemple. J'ai donc choisi Thachoor comme village type.

Thachoor est un des villages traditionnels de l'archidiocèse de Madras, à 100 km de cette vine; entre celles de Madurandaham et de Chingleput. C'est une région fertile, dominée par une petite montagne en son centre, laquelle est ceinturée de rizières. L'église paroissiale est située au pied de la montagne, et trois rues de Reddiars catholiques, environ 150 families, l'encerclent. Les Reddiars, propriétaires des terrains d'alentour, parlent télougou chez eux, et utilisent le tamoul comme langue de communication à l'extérieur. Les dalits, quelque 300 families, sont installés. de l' autre côté du mont et travaillent dans les champs de riz des Reddiars en tant que journaliers. Ces dalits, pour la plupart, sont chrétiens, et se réunissent dans la même église. paroissiale pour les célébrations, liturgiques. À part cela, ils ont dans leur quartier leur propre chapelle dédiée à Saint-Antoine, pour leur usage privé. Une école moyenne, près de l'église, est placée sous la direction du curé, et la plupart des instituteurs appartiennent aux families des Reddiars. Il y a aussi un couvent, "Le Trône de Notre-Dame", où les Sœurs de Sainte-Anne s' occupent des besoins médicaux des villageois.

Situation socio-économique, politique et vie chrétienne

Comme les Reddiars sont les propriétaires du sol, les dalits dépendent d'eux pour leur subsistance. Quelques Reddiars instruits sont gens d'influence dans les cercles officiels et privés des villes voisines. Comme la plupart des dalits sont sans instruction, ils restent ouvriers agricoles, et le petit nombre d'entre eux qui sont sortis du lot quittent le village et vont se perdre en des cités plus wastes. Les Reddiars sont les gens qui ont le pouvoir en politique ; ils soutiennent comme un seul homme tout parti qui accède à la première place. Les dalits se dispersent en différents partis politiques et leur importance publique est autant dire nulle. Dans la vie sociale, les Reddiars sont totalement à part des dalits et manifestent à tous les niveaux leur supériorité en taxant les dalits d'impureté.

La vie chrétienne peut être envisagée sous deux angles : celui de la liturgie et celui des relations. Dans la vie catholique, il' y a eu ces dernières années, des scandales issus de conflits explicites entre Reddiars et dalits à propos de sujets liturgiques. Les Reddiars sont très pointilleux sur la manière dont ils se distinguent des dalits par la concession de places dans l' église et au cimetière. Les Reddiars se comportent comme s'ils étaient les maîtres des lieux à l'église et considèrent que permettre aux dalits de s'y trouver pour le culte est un acte de charité de leer part. Its se servent de la langue comme dune marque distinctive entre eux et les dalits. La fête paroissiale est un événement d'importance daps la vie culturelle du village, organisée chaque année en mai, par les cinq dirigeants de l'ensemble des Reddiars appelés les "Dharmagarthas", cellule dares laquelle les dalits n'ont aucune participation, si ce nest la tolérance de pouvoir honorer la statue de la Sainte Vierge au cours de la procession qui se déroule daps le quartier des Reddiars. Le curé n'a d'autre rôle, dares les fêtes traditionnelles, que celui d'un célébrant, administrateur des rituels. S'il veut insister sur ses droits de chef religieux, on lei fait des misères de toutes les manières possibles et il est tôt ou tard.déchargé de la paroisse. En affirmant leers droits duns les affaires ecclésiastiques, normalement les Reddiars s'en remettent aux tribunaux civils, et en faisant jouer leers possibilités financières, ils obtiennent gain de cause en leer faveur, et l'archidiocèse n'a pas le moyen d'imposer sa façon de voir dares la paroisse.

Sur le plan des relations, les chrétiens sont traités comme des esclaves par les Reddiars. En raison de leer dépendance vis-à-vis des Reddiars pour ce qui concerne leer existence même, ils acceptent leer condition comme one fatalité de la vie. Quelques prêtres jésuites ainsi que des travailleurs sociaux cherchent à éveiller les dalits pour protester contre les discriminations de caste. Ces mêmes personnes sont souvent la cible de lire des Reddiars, qui croient qu'elles sont la cause des troubles de caste dares les environs.

Le conflit de mai 1997

Une courte relation du dernier conflit de caste au village expliquera mieux encore la situation socio-économique. Le 28 join 1996, le Père K.M. Joseph arrivait à Thachoor, nouveau curé, après one série de réunions avec les Reddiars et les autorités diocésaines visant à rétablir la paix, où les Reddiars avaient accepté en principe de ne pas revendiquer de distinction de caste pour les célébrations liturgiques. Le prêtre commença son ministère en prenant des initiatives afro d'établir one bonne relation avec les famines des Reddiars, actions qui furent bien estimées par tous, y compris les Reddiars eux-mêmes.

Mais le malaise débuta quand il leer demanda de dormer du travail aux dalits qui crevaient de faim, auxquels on le leer refusait depuis un temps, étant donné leers revendications réclamant one égale participation lors des fêtes religieuses. Comme toes ses efforts en ce sens ne menaient à rien, il alla tenter sa chance daps les vines voisines, où il trouva, grâce à son entregent, des emplois pour d'innombrables dalits dares les entreprises industrielles ultramodernes. Les Reddiars virent dares cette réussite one menace pour leer vie sociale dares le village et décidèrent d'en renvoyer le desservant. En attendant, on lei fit subir des tribulations de toutes sortes: cet homme de 65 ans fut battu deux fois nuitamment, on coupa l'eau courante à son domicile et à son école, et des tentatives d'empoisonnement furent commises par machinations avec son cuisinier particulier. Comme les cérémonies liturgiques et les fêtes paroissiales étaient les occasions normales au cours desquelles les Reddiars faisaient montre de leer supériorité, ils voulurent, pour la semaine sainte, avoir leer messe à eux en télougou, alors que la majorité des chrétiens ignore cette langue. Sans le moindre égard pour la prescription épiscopale, ils se mirent à célébrer la fête paroissiale à leur façon coutumière, ayant obtenu à ce sujet úne décision de justice. Puisque le curé se voyait émpêché d'interdire cette démonstration, il déposa à son tour une plainte au tribunal, pour que soit prise une mesure prohibant de solenniser ce jour jusqu'à ce que les différentes communautés soiént à même de célébrer ensemble cette festivité.

Après avoir reçu une réponse indiscutable de la part du Palais de justice, le curé quitta la paroisse le 18 mai, emportant le Saint-Sacrement et fermant l'église. Les Reddiars prirent les choses en mains, et la fête de Notré-Dame fut célébrée dans leur quartier en télougou, avec l'aide de prêtres de leur caste venus d'un État voisin. Par la suite, des mouvements dalits chrétiens ont fait appel, en plusieurs endroits de la ville de Madras, pour avoir, le soutien unanime de tous les dalits daps la critique des discriminations de Thachoor, et l'agitation continue... Le Père K.M. Joseph attend, à l'évêché, un mandat nouveau que lui indiquera l'archevêque.

Comparaison avec d'autres communautés chrétiennes

Le conflit de castes de Thachoor n'est pas du tout une exception. Dans la plupart des villages, on assiste plus ou moins à de pareilles affaires de divisions de castes. Les deux autres villages où j'ai mené mon enquête, Viragalur et Panchampetti, connaissent un désordre semblable, quoique chacun avec ses particularités. Les missionnaires ont groupé leur chrétienté en différentes communautés selon la caste, afro d'éviter les luttes de castes et de promouvoir les conversions au sein des castes plus élevées. Dans la plupart des villages on trouve des églises, des cimetières; des faubourgs diversifiés d' après les castes.

Les gens ont incorporé le système des castes comme une partie de leur vie sociale, et ils se satisfont de quelques compromis artificiels. Tant que durent les guerres, la puissante caste supérieure se retranche toujours daps le sentiment de sa prépondérance. Quand les circonstances semblent empirer entre une certaine caste noble et les dalits, toutes les hautes castes ne font qu'un groupe pour maintenir les dalits à leur place.

Dans les vines de peu d' importance, comme Srivilliputhur et Dindigul, les chrétiens vivent comme dans des poches selon leurs castes, et l' église est devenue l'endroit où se marque l'identité sociale des castes ou des groupes de castes de même rang. Par exemple, en ville de Srivilliputhur, lors du récent litige intercastes, les habitants de hameaux isolés quittaient leur demeure et se regroupaient daps leur ghetto de caste. En dépit de la présence, dans chaque petite vine, dune église paroissiale commune, les castes ont leur chapelle personnelle où se célèbrent chaque année une fête pour affirmer leur identité et leur unité.

La vie chrétienne dans les vines plus importantes telles que Palayamkottai et Pondichéry est assez différente de celle que l'on observe dans les villages et les petites cités. Les Indiens de bonne caste veúlent l'identifier avec de substantiels événements sociaux et politiques. Ceux de caste inférieure cachent la leur en irritant, dans la vie sociale, les façons de la meilleure société, ce qui ne les rend pas beaucoup plus acceptables par celle-ci. La vie liturgique à l'église se déroule comme s'il n'y await, au cours des célébrátions, aucun affrontement, mais on constate malgré tout une séparation interne dans la vie sociale, qui a vite fait de resurgir en temps de discordes et de calamités.

Cheminement avec Viramma

Parmi les nombreux livres qui décrivent la réalité des castes, j'ai choisi "Une vie paria", par Josiane et Jean-Luc Racine, qui présentent une femme dalite : ce fut là, du point de vue académique, mon texte de référence.

Viramma est la mère de 12 enfants. Maintenant qu'elle est âgée, elle travaille encore, comme une esclave, dans la maison du Reddy qui est le propriétaire terrien de son village. Dans les venelles de bicoques formant la partie spéciale où habite un des groupes de dalits communément appelés "parias", on l' estime comme une personne de sagesse, en raison de son expérience et de son jugement clair des circonstances journalières. À l'occasion, elle réjouit son monde en chantant des chants populaires, et est en outre une sage-femme prête à rendre d'innombrables services dans un milieu où les facilités médicales sont plutôt rares.

Mère de famille dans toute la simplicité de son manque d'éducation, elle représente toutes les masses dalites vivant dans une confusion indescriptible quand se lève l'aube du XXIe siècle. Le livre montre sa pauvre compréhension des systèmes sociaux, et le chambardement que constituent pour elle les mutations des règles de vie la conduisant finalement à une incapacité d'ouvrir son cœur aux comportements de ses descendants dalits eux mêmes. Nous nous bornons ici à relater le désordre intérieur de Viramma face aux changements du système social, et de là quelles questions essentielles se posent à elle.

Changements de l'économie

Viramma ne voit qu'avec méfiance les changements intervenus dans le système économique. Elle est déconcertée devant l'affluence de l'argent ces derniers temps. Mais elle est surtout attristée de constater que cette nouvelle idéologie détruit la relation humaine qui avait été préservée dans la société traditionnelle. Même si le "jajamani system" existe toujours en son village, les rapports entre les propriétairesterriens et leurs ouvriers ne sont pas les mêmes qu' auparavant. Le contact cordial qui existait alors à l'ombre du "Dharma" — la loi morale et religieuse, l'harmonie de la nature — est maintenant en perdition.

Sans doute, Viramma apprécie les nouvelles facilités données par le gouvernement pour améliorer la vie économique des dalits. Elle est bien consciente de l'existence des réservations aux points de vue éducation et emploi. Cependant, elle a le sentiment que ces occasions ne sont pas faites pour de pauvres dalits comme elle. S' étendant sur les complications qu'elle rencontre avec son fils Aubin, elle en conclut que ces commodités ne sont accessibles qu'à un petit nombre de dalits.

Donc, sur le plan économique, les récentes transformations ont fait augmenter l'incertitude dans la vie d'une certaine population. La sécurité économique dont on jouissait dans l'ancienne période oppressive s'en est allée, tandis que la nouvelle économie a crée une augmentation de l'angoisse et de la crainte. Devant cet état de choses, les gens comme Viramma préfèrent un retour inconditionnel aux turbulences d'antan.

 

Réf. : Missions Étrangères de Paris, n. 363, Novembre 2001.