Karl Gaspar, C.S.S.R.
Frères en communion avec les pauvres
Conférence présentée au congrès national des Frères des Philippines tenu à l'université St. La Salle, Bacolod, du 18 au 20 octobre 2002


 

 [Dans cetté conference, le frère Karl: Gaspar présente le frère Mauricio Zuyco, O.M.I., comme exemple d'un religieux frère proche des pauvres et sûr de son identité. Les considerations de l'auteur peuvent contribuer à la poursuite de notre propre réflexion sur la vocation des frères. Les sous-titres sont de la rédaction].

Il est très significatif que nous sommes réunis ici, comme frères, à Bacolod, juste à temps pour le festival de Masskara (Mass signifie peuple et kara, face). Un festival où les protagonistes portent des masques et des costumes, et dansent sur des rythmes latins de mardi gras. Je vois là un symbole utile pour verifier et célébrer l'identité des frères. Bacolod est, évidemment, la porte d'entrée sur l'île de Negros.

Lorsque nous entendons le nom de Negros, je suis certain que diverses images nous viennent à l'esprit, que ce soit ou non la première fois que nous visitons cette île. Il y a l’image d'un "volcan social" rendu populaire par l'ancien évêque du diocèse de Bacolod, Mgr Antonio Fortich. Pour les anthropologues et les historiens, il y a l'image de Papa Isiao, ce héros révolutionnaire légendaire dont le sanctuaire sur le mont Kanlaon s'apparente à celui d'Hermano Pule sur le mont Banahaw.

Il y a aussi l'image persistante du contraste entre les riches propriétaires et les sacadas opprimés, ces ouvriers agricoles ambulants originaires d'Antique dont la vie a fait l'objet de reportages dans des documentaires aussi dramatiques que le livre explosif du père Junie Jesena, SJ, intitulé The Sacadas of Negros, paru au début des années 1970.

Comme I'a mentionné le frère Armin Luistro [...], il y a aussi l'image de ce garçon dont le visage émacié a fait la couverture du magasine Asiaweek, révélant toute l'étendue de la faim et de la malnutrition ici à Negros, durant los tiempos muertos (les temps morts), les dernières années de l'automne de la dictature de Marcos, lorsque le prix du sucre a chuté. Je me souviens clairement de cette période parce que 1985 a été l'année de mon postulat parmi les sacadas de La Granja, juste à l'extérieur de Bacolod, dans une plantation de cannes à sucre, propriété d'un des copains de Marcos.

Devant ces images, je trouve que ce qui convient le mieux est de partager certaines réflexions sur le sujet qui m'a été assigné, c' est-à-dire "Les frères en communion avec les pauvres". S'il y a un endroit dans ce pays où nous pouvons être confrontrés directement à la pauvreté dans sa réalité crue, c'est bien ici à Negros. S'il y a un lieu dans tout l'archipel où un frère peut être vraiment en communion avec les pauvres, c'est à Negros, un pays de contrastes et de contradictions. Le leitmotif du masque, tel que symbolisé par l'icône des masques de la joie et de la tristesse, est un symbole qui convient à cette île.

La mission de Kulaman

Permettez-moi, cependant, de ne pas parler des pauvres de Negros mais de ceux d'un autre endroit, Kulaman, Sultan Kudarat, où je demeure et qui fait partie de la mission itinérante des Rédemptoristes. Pour vous familiariser avec le contexte, je vais vous conter l'histoire d'un frère dont la vie en communion avec les pauvres révèle l’identité d'un frère que nous devrions imiter et honorer.

Kulaman est un plateau situé dans la cordillère de Cotabato qui traverse Maguindanao, Sultan Kudarat et Cotabato-Sud. Il fait partie de la patrie, les terres ancestrales des Dulangans Manobos, un peuple indigène de cette région. Dans les régions avoisinantes, se trouvent les pays des Teduray, des T'boli et des Magulndanaon musulmans.

On lui a donné un autre nom, celui de municipalité de Senator Ninoy Aquino, même si la plupart des gens, des Manobos et des colons, utilisent le nom de Kulaman. Jusqu'à la fin des années 1950, la population de Kulaman était composée uniquement de Manobos. Depuis ce temps et jusque dans les années 1960, des Ilocanós et des Pangasinenses ont immigré des régions côtières de Lebak et Kalamansig sur ce plateau, en rêvant d'acquérir un morceau de terre à cultiver.

Dans les années 1970, lorsque les compagnies forestières sont arrivées dans la région, la seconde vague d' immigrants est venue s'établir sur ce plateau, à savoir des llonggos, des Karay-as et des Capizeños. Dans les années 1990, c'était au tour des Cebuanos de venir des autres parties de Mindanao, y compris Davao et Zamboanga.

Aujourd'hui, Kulaman a une population d'environ 40.000 habitants, qui compte uniquement 8.000 Manobos. Ils ont été chassés de leurs terres avec la disparition des forêts. Au milieu de paysages éblouissants et de vues impressionnantes, qui constituent certains des plus beaux paysages de ce côté-ci de Mindanao, la pauvreté est le lot de la majorité de la population, tant des Manobos que des colons.

Un frère est venu à Kulaman

C'est dans le milieu des années 1980 qu'est arrivé à Kulaman un frère dont la vie, le travail et le témoignage de frère constituent de quoi former une légende. Il est toujours bien aimé des gens de Kulaman longtemps après son depart, à la fin des années 1990. Son histoire fait déjà partie de la tradition orale sur ce plateau, et tant les Manobos que les colons en gardent un souvenir ému.

Chacun savait qu'il était frère et on l'appelait par ce nom. Ce pouvait facilement être KUYA pour ceux provenant de Luzon, MANONG ou MANOY pour les Bisayas et KAKAY pour les Monobos. Il était partout dans la paroisse ; il parcourait tous les chemins et les sentiers pour rejoindre les gens, surtout les pauvres. Pendant la décennie où il a vécu à cet endroit, son cœur a tóujours été enflammé par le désir d'être en communion avec les pauvres et il a fait tout ce qu'il pouvait pour être à leur service.

Lorsque je suis venu pour là première fois à Kulaman, en juin 2001, j'ai aussitôt découvert qu'il était devenu une légende dans la place. En me présentant comme frère, les gens ne m'ont pas demandé quelle était la différence entre un prêtre et un frère, si je m'orientais vers la prêtrise ou non, et toutes ces questions qui peuvent parfois être irritantes […]. Dans un tel contexte unique, j'ai rencontré des gens qui comprenaient la vocation de religieux frère.

Le frère "Mau"

En effet, c'est grâce au frère Mauricio (ou Mau) ZUYCO, o.m.i., que l'identité du frère est très claire à Kulaman. Et nous sommes privilégiés d'avoir le frère Mau parmi nous aujourd'hui dans cette assemblée.

Le frère Mauricio est originaire de cette île de Negros, plus spécifiquement de Kawayan, dans le Negros occidental. Il y est né le 8 février 1938. À neuf ans, ses parents ont déménagé.à Marbel, connu aujourd'hui sous le nom de Koronadal. À vingt ans, il est entré chez les Oblats de Marie Immaculée. Il a fait ses premiers vœux en1960 et sa profession perpétuelle en 1967.

Avant de venir à Kulaman, au milieu des années 1980, il a travaillé à l'école Notre-Dame de Marbel, à l'imprimerie Notre-Dame et parmi les Tedurays à Upi. Il a collaboré à l'établissement des écoles Notre-Dame de Tubuan, Fantil, Mandalay, Kabug-kabug, Blala et Upi-Nuro. Il a même été assistant directeur des vocations.

Le frère Mau à Kulaman

Mais c'est à Kulaman que le frère Mauricio a donné sa pleine mesure et s'est ainsi forgé une identité de religieux frère enraciné avant tout dans l'appel de l'Évangile à être en communion avec les pauvres. Avec ses confrères oblats, il a répondu aux besoins pressants des Manobos à travers la scolarisation des adultes, les projets axés sur la communauté de base et le développement agricole de même que l'aide apporté aux gens dans la defense de leurs terres ancestrales contre les usurpations des immigrants à la recherche de terres et les compagnies forestières.

Cependant, il s'est aussi beaucoup soucié du bien-être des colons immigrants. A une époque où le gouvernement était très lent à répondre aux besoins d'éducation des enfants, le frère Mauricio a rassemblé les citoyens intéressés et, ensemble, ils ont fondé l'école Notre-Dame de Kulaman en 1986.

C'est aussi bien la situation de pauvreté que la déforestation massive qui l'ont poussé à s'engager dans des projets d'écologie. Il a poussé les gens à planter des arbres fruitiers comme le jackfruit, le durian, le rambutan, le pomelo et l'avocat, et des arbres à replanter dans les forêts comme le narra, le lauan; le bagrass et l'eucalyptus. C' est devenu une passion pour lui qui a planté des centaines d'arbres. Aujourd'hui, la colline jadis dénudée sur laquelle l'église avait été construite est une oasis d'arbres qui ont produit des semences qui, à leur tour, sont devenues de jeunes plants puis des arbres servant à retenir l'eau.

Lorsque le frère Mauricio a complété ses dix ans de ministère auprès des Manobos et des colons pauvres, et de défense de la nature, Kulaman n'était plus le même endroit que lors de son arrivée en 1985. Avant de partir vers son nouveau poste sur l'île de Bato-bato, qui fait partie des îles Sulu que les Oblats desservent; cette fois pour travailler auprès des Tausog, des Sama D'laut et des colons chrétiens, il avait bien servi les gens de Kulaman. Et leurs cœurs reconnaissants en gardent toujours le souvenir, de sorte que chaque fois que le frère Mauricio va à Kulaman pour une rare visite, il y a une fête spontanée en son honneur. Dans bien des années, lorsque nous tous aurons disparu de la face de la terre, je ne serais pas surpris de voir les gens le canoniser sous le nom de San Mauricio de Kulaman.

L'histoire du frère Mauricio est propice au thème de notre congrès. Par toute sa vie et son témoignage, il a approfondi et, en même temps, célébré son identité de frère. J'ai personnellement été témoin des fruits de la révélation de son identité, je suis profondément convaincu que c'est cette même identité qui nous aidera tous à promouvoir, cultiver et approfondir notre vocation de religieux frères. A cette époque post-moderne, où la question d'identité est au cœur des préoccupations des individus, des communautés, des groupes et même des peuples, nous, comme frères, aurions avantage à nous approprier une identité forgée sur l'engagement actuel de frères, tels que le frère Mauricio, auprès des pauvres et en communion avec eux.

Une diversité de ministères et de services

Aujourd'hui, il y a plusieurs frères Mauricio parmi nous aux Philippines. Il y d'autres frères qui travaillent chez les Lumad, (les peuples indigènes) : les Maristes à.Palawan et à Cotabato-Sud, les Clarétains à Basilan et Ipil, les Franciscains à Zamboanga del Sur. Il y a des frères qui travaillent auprès des enfants de la rue et des jeunes délinquants, tels les frères qui ont mis sur pied et opèrent le centre Kuya de Quezon City, ce qui pourrait conduire, selon les mots du frère Dennis, à la fondation des Frères de Kuya, avec Chad comme premier novice.

Il y a aussi des frères qui, travaillent auprès des malades et forment du personnel sanitaire comme les Alexiens, les Fils de Marie et les Frères hospitaliers. Il y a les frères qui sont rattachés aux systèmes oficiels d'éducation et qui répondent au besoin des pauvres étudiants d'acquérir une formation en agriculture, dans des métiers ou en techniques ; ils aident ainsi à combattre la pauvreté. Les cours publics du soir des écoles dirigées par les frères ont créé un pont vers un avenir meilleur pour les communautés pauvres que nous desservons, comme celle que dirige le frère Vincent ici, à Bacolod.

La liste est encore longue et, grâce à Dieu, elle va en augmentant. Nous ne manquons pas de modèles et d'expériences concrètes de frères qui ont manifesté leur capacité d'être profondément en communion avec les pauvres. Depuis même avant Vatican II jusqu'à nos jours, il y a eu des frères qui nous ont montré le chemin pour marcher à la suite du Christ. Poursuivant leur cheminement dans la réalisation de leur mission, ils se sont forgé une identité qui est apparue claire aux yeux des mêmes genres de personnes que Jésus a servies dans sa vie.

Aux sources de I'identité du frère

Dans le mouvement actuel de mondialisation, que Mgr Chito Tagle a moralement défini comme sans racines (walang ugát), sans pitié (walang awà) et sans avenir (walang kinabukasan), et dans la perspective que présentent plusieurs documents de l'Église, à partir des actes et des décrets du second concile plénier des Philippines, jusqu'à Vita consacrata, nous, religieux frères des Philippines, sommes appelés à mettre en valeur et à nous réapproprier une identité qui, au plus profond d'elle-même, s' enracine dans le défi évangélique de servir les plus petits de nos frères et sœurs, les pauvres et les opprimés parmi nous, les anawim de Jésus dans le monde d'aujourd'hui.

À cet égard, il est important d'ancrer notre conception du frère tant dans notre contexte spatio-temporel que dans celui de notre vocation dans la foi.

Il n'y a qu'une chose sur laquelle nous pouvons fonder notre conception du frère, c'est la source même de la lumiere que nous cherchons. Jean nous rappelle celui qui est cette source : "Tout fut par lui, et rien de ce qui fut, ne fut sans lui. En lui était la vie et la vie était la lumiere des hommes et la lumiere brille dans les ténèbres, et les ténébres ne l'ont point comprise" (Jn 1:3-5).

Notre conception du frère peut incarner cette lumière parce que notre identité même s'enracine en Jesus, la source de lumière, comme notre frère. Nous sommes des frères parce que Jésus est notre frère ; Jésus est notre "kuya" (frère aîné), "manong", "manoy", "kakay". C'est un contexte culturel qui peut s'avérer une mine riche de réflexion théologique sur l'identité du frère. C'est pourquoi nous espérons qu'un plus grand nombre de supérieurs enverront des frères étudier la théologie, de telle sorte que nous ne dépendions plus des clercs pour réfléchir sur notre vocation. C'est parce que Jésus nous invite tous à être des frères et des sœurs les uns pour les autres que nous le suivons et faisons ce qu'll commande. C'est-parce qu'll est le frère de tous que nous pouvons aussi être des frères pour tous les autres, surtout les plus abandonnés […] .

Vita consacrata déclare que les frères participent "à la mission de proclamer l'Évangile et d'en témoigner par la charité dans la vie de tous les jours" (n. 60). Dans notre vie de chaque jour, Jésus est le cultivateur dans les champs, l'ouvrier sur la place du marché, l'habitant des taudis, l'enfant de la rue.

Prenant notre frère Jésus pour modèle, nous avons l'audace d'ouvrir des perspectives qui peuvent être source de lumière pour les autres. En communiquant avec Jésus notre frère, nous nous lions aussi, par solidarité, avec nos frères et nos sœurs dans le besoin. Pour le frère Joel Giallanza, C.S.C. : "C'est à travers notre relation avec le Seigneur que nous démontrons qu'il est possible de suivre l'exemple de Jésus dans le monde actuel … [caractérisé par] le désintéressement … et le service des autres.... Agir comme des frères dit clairement l'importance, la nécessité et l'urgence de suivre l'exemple de Jésus aujourd' hui."1

Promouvoir la paix et I'unité — créer des liens

Une des réponses concrètes au défi d'entrer plus profondément en communion avec les pauvres est de s'approprier une façon de voir permettant d'établir des relations avec les gens qui manifestent la possibilité de vivre en paix et dans l'unité. Le frère Giallanza nous propose ceci :

"La riche diversité que représentent les differences sociales, politiques, religieuses, culturelles et ethniques sert trop souvent à créer des divisions entre les gens. Et en même temps que les barrières supportant ces divisions se renforcent, la destruction mutuelle semble plus efficace que le dialogue et la coopération. Les conflits, la violence et la guerre deviennent alors les façons habituelles d'affronter les différences dans la vie. Agir comme des frères signifie faire tous les efforts possibles pour montrer que les différences entre les gens sont des motifs d'action de grâces et non des fardeaux et des ennuis à éviter".2 A cet égard, nous pouvons relever ce que le frère Armin Luistro a dit hier à propos du défi que nous avons de dénoncer la guerre contre l'Irak que propose George Bush, comme le suggérait le chroniqueur de l'estimé Enquirer, Conrado de Quiros.

Le frère David Werthmann, C.S.S.R., ajoute à cette réflexion : "La vie religieuse a toujours été une réponse prophétique aux besoins de la société a un moment particulier. Le monde contemporain est plein de liens rompus : d'abus physiques, émotifs et sexuels ; de contestations politiques et de guerres. Parmi les plus grands besoins de la société contemporaine, il y a certainement le témoignage de ceux qui se réunissent en communauté pour vivre le partage de la foi, se supporter les uns les autres dans leur croissance et leur bien-être, travailler côte à côte dans une paix et une harmonie relatives et se rapprocher les uns des autres ... et du Seigneur".3

Une veritable fraternité

Se situant plus près de chez lui, dans le contexte de l'Asie, le frère Armin Luistro, F.É.C, affirme : "Le scandale de la division même entre les nombreuses races et cultures de l'Asie fait ressortir la valeur de témoignage prophétique d'une communauté qui vit en authentique fraternité. Presque toutes les formes de violence dans la région sont suscitées et perpétuées par une organisation militaire ou pseudo-militaire à predominance masculine, qui fausse le sens véritable de la fraternité. Les structures de la société et de l'Église sont trop hiérarchiques et sont portées à insister sur le pouvoir plus que sur le service, sur le travail plus que sur les relations, sur les realisations plus que sur la personne. Il est facile pour des religieux frères de tomber dans le même piège".4

En pratique, cette visée invite les frères à s'engager dans les divers mouvements qui favorisent l’harmonie entre les groupes que les différences ont conduits à l'affrontement. Dans notre pays et dans les pays voisins, cela comprend les conflits entre les gens de diverses races et groupes ethniques, religions et traditions de foi, classes et cultures. Le chauvinisme masculin et les structures patriarcales qui ont opprimé les femmes ont aussi engendré des tensions et des conflits. Si nous sommes des frères imbus de cette visée, nous devons nous engager dans des mouvements qui favorisent le dialogue entre les religions et entre les ethnies et la sensibilité aux différences entre les genres ! De tels engagements n'impliquent pas nécessairement des interventions de grande envergure qui exigent des ressources financiéres et techniques importantes. Certaines des meilleures initiatives de dialogue entre les religions sont prises aujourd'hui sous forme de ministère de présence, d'immersion parmi les gens ordinaires et de réalisations communes des choses de la vie quotidienne.

Être un frère aîné

On peut aussi relier cette visée à notre culture prédominante où un frère plus âgé est appelé kuya ou manong. Dans plusieurs cultures asiatiques, le frère aîné joue un rôle très important. En l'absence des parents, c'est le frère aîné que les parents chargent de surveiller les plus jeunes. Longtemps après que les plus jeunes frères et sœurs ont eu leurs propres familles, le kuya veille encore sur leur bien-être, s'assurant qu'ils ne manquent jamais des choses essentielles. En langage paulinien, le religieux frère est "le premier-né de nombreux frères" (Rm 8:29). "Ces religieux, dit Vita consacrata, sont appelés à être des frères du Christ, profondément unis à Lui [...] frères entre eux, dans l'amour mutuel et dans la coopération au même service pour le bien dans l'Église ; frères de chaque homme par le témoignage de la charité du Christ envers tous, spécialement envers les plus petits et les plus nécessitéux ; frères pour une plus grande fraternité dans l'Église" (n. 60).

La solidarité evec les plus abandonnés

Encore une fois, cette visée se concretise chaque fois que les fréres sont capables d'exprimer cette solidarité avec les plus abandonnés, qui sont aussi les plus marginalisés. Parfois, cela peut signifier répondre directement aux affamés en leur offrant une soupe chaude, aux malades en traitant leurs maladies, aux prisonniers en les visitant en prison et aux sans-abri en leur offrant un toit. Mais d'autres frères peuvent s'attaquer aux causes structurelles de l'appauvrissement des pauvres en s'impliquant eux-mêmes dans les questions de justice, de paix et d'intégrité de la création. Que l'impact de leur engagement soit à brève ou longue échéance, c'est en servant les pauvres que les frères manifestent leur compassion.

Pas des non-clercs

Il nous faut, en effet, projeter une image positive et mieux définie de nous-mêmes par le fait que noun suivons le Christ dans une vie consacrée par des vœux. Jusqu'à nos jours, les frères se sont débattus avec une crise d'identité manifestée par le problème de projection d'image. Pendant longtemps, nous et d'autres personnes avons défini notre identité en termes négatifs : nous sommes des non-clercs, nous sommes des non-ordonnés, nous ne sommes pas des séminaristes ou des cursillistes. En d'autres mots, nous donnons à comprendre que le frère se définit par ce qu'il fait. Tout cela a créé de l'ambiguïté sur ce que les frères sont en réalité. On a pu appeler cela une "heureuse ambiguïté" ; c'est le titre que porte un livre paru à la suite d'un congrès sur les frères parrainé par la Conférence des supérieurs majeurs des communautés masculines, l'Union nationale des frères religieux et par les Frères des écoles chrétiennes des Etats-Unis. Si l'on voit cela dans une perspective post-moderne, l’ambiguïté n'en est pas une dont on devrait nécessairement se soucier.

Une personne consacrée

Il y a cependant un domaine où il ne devrait pas y avoir d'ambiguïté sur la vocation du frère ; c'est celui qui concerne notre identité de religieux. Finalement, cette identité repose sur notre façon de vivre nos voeux de pauvreté, de célibat et d'obéissance. Le frère Giallanza a les mots suivants : "Les frères doivent vivre de telle façon qu'ils puissent en toute assurance et honnêteté faire cette recommandation paulinienne :

"Soyez mes imitateurs, comme je le suis moi-même du Christ" (1 Co 11:1). Si nous croyons que notre Dieu s'est incarné, alors l'exemple de notre propre vie doit être la première de toutes nos réponses à cette simple question : "Qu' est-ce qu'un frère ?". De nouveau, nous devons nous questionner sur notre volonté et notre capacité d'y répondre".5

Conclusion

Je soutiens que, d'une part, l'ambiguïté disparaît lorsque nous nous situons là où I'acte rédempteur de Jésus continue de s'accomplir. D'autre part, notre identité devient claire comme du cristal lorsque nous sommes capables de nous approprier l'appel de Jésus à le suivre en témoignant de la Bonne Nouvelle annoncée aux pauvres, la mémoire de nos ancêtres, y compris celle du fondateur de notre congrégation et ses premiers membres, et le charisme de la congrégation vécu dans le contexte ou Ia culture de notre temps et de notre milieu.

Comme nous l'avons vu dans la vie du frère Mauricio, la crise d’identité devient le dernier souci d'un frère, lorsqu'iI connaît une vie joyeuse et positive en conpagnie des pauvres, qui peuvent entrevoir la venue du Règne de Dieu dans leurs vies.

Après cet entretien, je retourne à Kulaman. Le père Rafael Tianero, O.M.I., a écrit, à la suite de ses études en anthropologie à L'Atenao de ManiIles, une thèse sur la valeur fondamentale, chez les Dulangans Manobos, de I'egfikadaet fedu, qui signifie Iittéralement perdre courage devant un événement tragique ou très triste, comme la mort d'un être cher. Si on perd courage, on ne peut plus respirer et ce n'est qu'à travers le milantekfedu ou en reprenant courage que l'on peut respirer encore.

En faisant nôtre cette valeur culturelle riche de notre peuple autochtone, nous, frères, pourrons facilement connaître cette egfikadaet fedu, lorsque nous serons confrontés à la douleur, à la pauvreté, à la souffrance humaine et à l'oppression des plus petits de nos frères et sœurs. Cependant, chaque fois que nous nous appuierons sur l'Évangile et sur notre identité de frères, nous reprendrons inévitablement courage, le milantek fedu, et nous répondrons d'une manière radicale à l'invitation de communier aux pauvres, aux malades, aux faibles et aux petits.

C'est ainsi, une fois encore, que nous pourrons retrouver le courage perdu et découvrir le souffle de Dieu en nous.

Notes

1. Giallanza, Joel, C.S.C., "Come Closer. I am Your Brother: Being and Doing Brotherhood", dans Review for Religious, 58, 5 (septembre/octobre 1999), p. 485.

2. Ibidem, pp. 485-486.

3. Verthman, David, C.S.S.R., "Brothers in Clerical Institutes: A Hidden Gift", dans Michael F. Meister F.É.C., dir., Blessed Ambiguity: Brothers in the Church, Landover, Maryland, Christian Brothers Publications, 1993, p. 86.

4. Luistro, Armin, F.É.C., "The Religious Brothers Vocation as a Parable of Renewal for the Philippine Church", dans Religious Life for Asia, 1, 3 (juillet-septembre 1999), pp. 27-28.

5. Giallanza, Joel, C.S.C., op. cit., p. 487.

 

Réf. : DOCUMENTATION OMI, n. 250 (français), janvier 2003, pp. 3-15.