E.D.A.
Le cardinal François-Xavier Nguyên Van Thuân, président du Conseil pontifical ‘Justice et paix’, ancien archevêque de Saigon, est décédé à l’âge de 74 ans


 

Le cardinal François Xavier Nguyên Van Thuân, président du Conseil pontifical ‘Justice et paix’, est décédé lundi, 16 septembre 2002, à 18 heures, à la clinique Pie XI où il avait été amené à la suite d’une grave opération à l’estomac. Originaire du Vietnam, il était en fonction à Rome, depuis le mois de septembre 1991, date à laquelle, le gouvernement de Hanoi lui avait fait savoir que sa présence dans son pays n’était plus désirable.

Né le 17 avril 1928, à Phu Cam, une très ancienne paroisse de Huê, le cardinal était l’aîné d’une famille de huit enfants et le neveu du premier président de la République du Sud-Vietnam. Après des études au petit puis au grand séminaire de sa ville d’origine, il fut ordonné prêtre en juin 1953. Il poursuivit des études de droit canon à Rome où il se forma à un certain nombre de courants spirituels et apostoliques qui se faisaient jour en Europe à cette époque. A son retour dans son diocèse, il travailla un temps à la formation des prêtres, puis le 24 juin 1967, fut nommé évêque du diocèse côtier de Nha Trang.

En 1975, une semaine avant que Saigon ne tombe entre les mains des forces communistes, il est nommé par le Saint-Siège archevêque coadjuteur du diocèse de cette ville. Sa nomination est refusée par le nouveau pouvoir, qui le 15 août 1975, le convoque au palais de l’indépendance et le ramène manu militari dans son diocèse où il est placé en résidence surveillée dans la petite paroisse de Cây Vong. Ce fut le début d’un long internement qui dura treize ans, au cours duquel il a connu, en 1976, le cachot de la prison de Phu Khanh, puis le camps de rééducation de Vinh Phu au Nord Vietnam, la résidence surveillée dans la petite chrétienté de Giang Xa, et enfin les locaux de la Sûreté de Hanoi. Lorsque son internement prend fin le 21 novembre 1988, il n’a pas le droit de rejoindre son poste d’archevêque coadjuteur à Hô Chi Minh-Ville et est assigné à résidence dans les bâtiments de l’archevêché de Hanoi. Lors d’un séjour à Rome en septembre 1991, il apprend que le gouvernement ne souhaite pas son retour au pays.

Le 11 août 1993, pour assurer l’administration du diocèse de Hô Chi Minh-Ville dont l’archevêque était âgé et malade, le Saint Siège nommait un administrateur apostolique. Pensant qu’il s’agissait d’un stratagème destiné à garder vacant le poste de coadjuteur au profit de Mgr François-Xavier Nguyên Van Thuân, le gouvernement s’est violemment opposé à cette décision. C’est en 1994 que le Saint-Siège a renoncé à maintenir Mgr Thuân à son poste de coadjuteur de Hô Chi Minh-Ville et l’a nommé à la vice-présidence de ‘Justice et paix’, tout en faisant savoir par la bouche de Mgr Celli que "le Saint-Siège tenait la mesure prise contre lui par le gouvernement vietnamien comme une injustice manifeste". Le 24 juin 1998, le Saint-Siège annonçait sa nomination comme président du Conseil pontifical ‘Justice et paix’ en remplacement du cardinal Roger Etchegaray qui en assurait la présidence depuis 1984.

Pour le carême de l’année 2000, Mgr François Xavier Nguyên Van Thuân fut chargé d’assurer la prédication des exercices spirituels du carême du pape et des membres de la curie. La raison de ce choix a été soulignée par le pape dans une lettre de remerciement où il révélait qu’il a souhaité qu’au cours du grand Jubilé une place particulière soit donnée "au témoignage des personnes qui ont souffert en raison de leur foi...". Second sur la liste des 37 cardinaux annoncés par le pape Jean-Paul II, le 21 janvier 2001, Mgr François Xavier Nguyên Van Thuân était le quatrième cardinal, par ordre chronologique, de l’histoire de l’Eglise du Vietnam.

Mgr François-Xavier Nguyên Van Thuân a témoigné de son expérience spirituelle dans une série de livres dont le thème commun est l’espérance. Le premier d’entre eux, traduit en de nombreuses langues, est intitulé Sur le chemin de l’espérance. Le dernier où sont consignées ses conférences du carême 2000 a pour titre Témoins de l’espérance.

Le pape Jean-Paul II, l’Eglise du Vietnam toute entière ont rendu hommage au témoignage de courage et d’espérance laissé par le cardinal F. X. Nguyên Van Thuân

La messe des funérailles du cardinal François Xavier Nguyên Van Thuân, décédé le 16 septembre 2002, a été célébrée dans l’après-midi du 20 septembre 2002, en la basilique Saint-Pierre, à Rome. Présidée par la pape, l’eucharistie était concélébrée par de nombreux cardinaux et par cinq évêques venus du Vietnam pour cette occasion, le président de la conférence épiscopale, l’archevêque du diocèse de Hô Chi Minh-Ville, l’archevêque du diocèse de Huê, l’évêque de Phat Diêm et l’évêque coadjuteur du diocèse de Nha Trang. Une nombreuse assistance venue des cinq continents remplissait la basilique. Dans le même temps, un peu partout dans le monde, mais plus particulièrement au Vietnam et dans la diaspora vietnamienne dispersée sur les cinq continents, on a pu recueillir des témoignages de l’émotion qu’a fait naître ce décès. Ils proviennent des nombreuses personnes ayant eu l’occasion de rencontrer puis de fréquenter cette personnalité très attachante. Cependant, le témoignage le plus émouvant et le plus authentique fut à coup sûr celui donné par le pape Jean-Paul II au cours de l’homélie prononcée lors de la messe de la basilique Saint Pierre.

Jean-Paul II, qui avait déjà envoyé des messages de condoléances à la Conférence épiscopale du Vietnam, à l’adjoint du cardinal à ‘Justice et paix’ ainsi qu’à sa mère, a puisé ses propos dans les souvenirs de ses relations personnelles avec le prélat défunt, plus précisément de la retraite que celui-ci avait animée pour la Curie romaine en l’année 2000. Visiblement, celle-ci a marqué le pontife romain surtout à cause de ses constantes références à l’expérience spirituelle et à la vie du cardinal. "Ses exhortations sont restées dans ma mémoire, a dit Jean Paul II, en vertu de la profondeur des réflexions enrichies de souvenirs personnels constants, relatifs en grande partie à ses treize années passées en prison". Le rappel des divers thèmes des conférences de cette retraite a jalonné l’homélie du pape. De plus, le pape a su résumer avec bonheur l’essentiel de l’expérience spirituelle acquise par Mgr Thuân au cours de son incarcération : "Il avait compris que le fondement de la vie chrétienne est de choisir Dieu seulement". Dans les confidences faites par lui lors de son premier voyage en Europe après ses treize ans d’internement, le cardinal Thuân avait souvent répété qu’il fallait savoir abandonner les œuvres, fussent-elles celles de Dieu, pour s’abandonner à Dieu lui-même. Cette conviction l’avait sauvé, disait-il, de tout désespoir. Un autre point souligné par le pape a été la cohérence et la simplicité de la vie chrétienne vécue par le cardinal. Paradoxalement, sa théologie de l’espérance (1) l’avait amené à une spiritualité de l’instant présent. Il avait écrit, dans un des derniers chapitres de son premier livre : "La minute succède à la minute et des millions de minutes forment une vie. Dessine soigneusement chaque point et la ligne sera belle. Vit dans la perfection chaque minute et ta vie sera sainte".

Au Vietnam, aucune fausse note, n’est venue troubler l’hommage présenté par la population à l’enfant du pays défunt. Le gouvernement lui-même, oubliant un passé de conflit, la décision d’exil prise par lui, a voulu s’y associer. Au lendemain du décès, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Mme Phan Thuy Thanh, a déclaré que monsieur (sic) Nguyên Van Thuân était un officiel de haut rang de l’Eglise catholique et a exprimé ses condoléances aux parents du cardinal défunt. Elle a ajouté que le gouvernement s’efforcerait de faciliter le voyage des membres de sa famille voulant participer aux funérailles.

Mais c’est surtout dans l’Eglise catholique du Vietnam que se sont exprimés les sentiments suscités par le décès de celui qui était le second cardinal vivant du pays. Grâce au site Vietcatholic News en langue vietnamienne, chaque diocèse a pu annoncer la célébration d’une messe à l’intention du cardinal et exprimer ses condoléances à la famille, tout en relevant les liens spéciaux entretenus avec le défunt. Le diocèse de Hanoi a rappelé que le cardinal, qualifié de témoin courageux de l’Evangile, avait passé plus de dix ans de sa vie dans le diocèse, une partie en prison et en camp de rééducation, une autre partie en résidence surveillée, dans la paroisse de Giang Xa et dans les locaux de l’archevêché. A Nha Trang, on a mentionné les huit ans pendant lesquels le cardinal a été évêque du diocèse. Dans son avis de décès, l’évêque de Phan Thiêt mentionnait que son diocèse était issu de la division du diocèse de Nha Trang, organisée par le cardinal défunt. L’archevêché de Hô Chi Minh-Ville, dans le sommaire biographique du cardinal publié par lui, n’oubliait pas de mentionner que le défunt avait été nommé archevêque de Hô Chi Minh-Ville le 24 avril 1975, un poste qu’il n’a jamais pu tenir. Le communiqué de la Conférence épiscopale du Vietnam du 18 septembre annonçant la mort du cardinal le qualifiait d’enfant éminent (con uu tu) de l’Eglise du Vietnam.

Réf. : Eglises d'Asie, n. 360, 1er octobre 2002, pp. 20-23.