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Père Jean-Claude Djereke, SJ Introduction Oui ou non, les hommes dÉglise sont-ils en mesure dêtre garants de la vie dans une Afrique où le non-respect des droits humains est encore monnaie courante ? Au moment où les guerres, les maladies, la mal-gouvernance et la misère font diminuer lespérance de vie dans certains pays, comment lÉglise peut-elle être lespérance des peuples africains ? Le présent article voudrait essayer de répondre à cette double interrogation. On dira, auparavant, ce quon entend par "espérance chrétienne" et ce qui est attendu des hommes dÉglise dans lAfrique daujourdhui. Quest-ce que lespérance chrétienne ? Ici, je minspire particulièrement de Le principe espérance, ouvrage dans lequel Ernst Bloch montre que lespérance chrétienne nest pas une espérance qui accepterait le statu quo mais une espérance active, voire subversive de lordre établi. Celui qui est habité par une telle espérance est nécessairement un anti-conformiste, cest-à-dire quelquun qui refuse de se conformer à un monde danti-valeurs telles que linjustice, le mensonge, lexploitation, le refus dêtre soi-même parce quon a peur de perdre avantages et privilèges matériels, etc. Sa manière de respecter lordre est justement de remettre en cause cet ordre fait dinjustice, de mensonge, dexploitation et dinfidélité à soi-même. Cest cette thèse que développe Gustavo Gutierrez dans son uvre maîtresse Théologie de la libération. Pour le théologien péruvien, en effet, espérer consiste à accueillir le futur comme un don de Dieu non pas passivement mais "dans le refus de linjustice, dans la protestation contre les droits de lhomme foulés aux pieds et dans la lutte pour la paix et la fraternité".1 Les attentes Il importe davoir présente à lesprit cette conception de lespérance pour comprendre les enjeux de la conférence prononcée en 1996 par Mgr Laurent Monsengwo à lInstitut catholique de lAfrique de lOuest (Abidjan). Dans cette conférence, larchevêque de Kisangani faisait remarquer que, si certains pays africains ont fait appel à des hommes dÉglise pour les aider à sortir de leur crise au début des années 90, cela ne signifie pas seulement que ces pays faisaient plus confiance à lÉglise quà la classe politique jugée responsable de leffondrement de nos économies. Cela veut dire aussi, daprès lui, que les populations attendent désormais beaucoup des hommes dÉglise. Plus précisément, on attend que lÉglise soit à tout moment lespérance du peuple, quelle soit "la garante de la vie et de la survie du peuple". Et Monsengwo de conclure que lÉglise renoncerait à cette mission quelle perdrait sa raison dêtre.2 De fait, même si toutes les conférences nationales présidées par des hommes dÉglise nont pas connu la même réussite quau Bénin, le fait est là que les populations font confiance à lÉglise et quelles attendent delle non seulement quelle les aide à gérer leurs inévitables conflits mais aussi quelle joue un rôle prophétique quelle tient, du reste, de son Maître et Seigneur. Cela signifie que prêtres et évêques ne devront plus se taire quand des citoyens seront arrêtés, emprisonnés ou assassinés à cause de leurs idées, quand un petit groupe de personnes fera main basse sur les richesses nationales, quand des chefs dÉtat utiliseront les maigres ressources de leur pays pour financer des sectes criminelles en Europe3 , quand des hommes et des femmes compétents seront forcés à travailler sous les ordres de personnes notoirement incompétentes et corrompues. Comment être lespérance des peuples ? 1. Refuser la division Mais prêtres et évêques ne pourront redonner espoir et confiance autour deux que sils refusent de se laisser diviser par ceux qui nont pas compris que la politique est service des intérêts de tout le monde. Je ne dis pas que les évêques et les prêtres devraient être daccord sur tout. Je ne dis pas non plus quils ont une mission messianique à assumer comme si, sans eux, rien ne pouvait se faire. Ce que je veux souligner, cest que la hiérarchie catholique ne peut se montrer indifférente aujourdhui à tout ce qui blesse et détruit lhumain en Afrique. On ne peut pas interpréter autrement la prière eucharistique B qui nous fait demander à Dieu de nous donner "le courage du geste fraternel quand nos frères sont démunis ou opprimés" et de faire de son Église "un lieu de vérité et de liberté, de justice et de paix afin que tout homme puisse y trouver une raison despérer encore". Le cardinal Bernard Yago en était tellement convaincu quil aimait à dire qu "il est important, voire impérieux, quau cur des sociétés humaines il existe des Institutions, des hommes qui soient crédibles afin que, forts de leur autorité morale certaine, ils puissent servir de force dapaisement et de médiation". Et, pour lancien archevêque dAbidjan, il ne faisait aucun doute que "les prêtres, les évêques, lÉglise sont de ces hommes et de ces Institutions-là".4 Quel dommage donc si, après sêtre adressés à lÉglise en 1990 pour les aider à asseoir de nouvelles règles du jeu pour un meilleur vivre-ensemble, les peuples africains étaient amenés à dire aujourdhui : "même lÉglise nous a laissés tomber ! Même les prêtres et les évêques se sont laissés acheter par des politiciens sans scrupule !" LÉglise pourra-t-elle ne pas décevoir lespérance du petit peuple ? Telle est la question qui se pose aujourdhui aux hommes dÉglise en Afrique. Je pense que lÉglise peut continuer à inspirer confiance dans un continent où, pendant les élections, "de ponctuelles distributions généreuses de largesses monnayées ou de produits de première nécessité tiennent lieu dargument électoral décisif, à défaut dun débat libre sur les différents projets de société, sur un bilan du règne"5 . Les hommes dÉglise peuvent aider le petit peuple à ne pas baisser les bras à condition quils ne permettent pas quon les monte les uns contre les autres, à condition quils restent soudés malgré les opinions divergentes quils peuvent avoir sur telle ou telle question. Le cardinal Jozef Tomko le rappelait le 25 août 1999 aux évêques ivoiriens lors de leur visite ad limina apostolorum à Rome quand il déclarait : "le poids de vos engagements, nourris de lesprit de famille, doit renforcer vos liens et éviter ce qui crée le doute et la suspicion, en votre sein et dans lopinion. Vous ne pouvez réussir et conduire une action féconde que tous ensemble. En Église, pour vous, la seule raison qui vaille est celle qui rassemble dans la communion pour le bien du Peuple de Dieu Comme Pasteurs, vous devez être instruments dunité et de charité en inspirant confiance et fierté au clergé et aux fidèles".6 On ne peut pas évoquer les conséquences de la division de la hiérarchie catholique africaine sans signaler le fait que lAfrique aurait certainement fait de grands bonds en avant dans son combat contre la dictature, linjustice, la misère, lexploitation éhontée des paysans, etc. si le clergé catholique avait transcendé ses querelles de leadership (une grande rivalité, dit-on, opposait Mgr Anselme Sanon et feu le cardinal Paul Zoungrana au Burkina Faso, feu Mgr Jean Zoa et feu Mgr Albert Ndongmo, le cardinal Christian Tumi et feu Mgr Jean Zoa au Cameroun, Mgr Raphaël Ndingi et le cardinal Maurice Otunga au Kenya) et, surtout, sil avait refusé de se laisser diviser par largent des politiciens. 2. Parler haut et fort Prêtres et évêques ne seront gardiens de lespérance en Afrique que sils sont capables de dénoncer le mal et de mettre de temps en temps les pieds dans le plat. Pourquoi ? Feu Mgr Emmanuel Kataliko en donne les raisons dans son appel lors de la XIIème Assemblée plénière du Symposium des conférences épiscopales dAfrique et de Madagascar à Rocca di Papa du 30 septembre au 9 octobre 2000 : "les évêques dAfrique doivent parler car le peuple souffre. Nous devons parler aux chefs dÉtat ; il faut parler aux dirigeants".7 Sil y a un évêque qui na pas eu peur de parler haut et fort, ces derniers mois, cest bien Mgr Paul Siméon Ahouanan. Pendant la messe quil célébrait le 7 août 2000 pour la commémoration des 40 ans dindépendance de la Côte dIvoire, lévêque de Yamoussoukro se permit dalerter Robert Gueï en ces termes : "Mon Général, il y a beaucoup dagitation autour de vous. Beaucoup dhommes et de femmes sagitent autour de vous mais jespère que vous savez pourquoi. Ils sagitent non pas pour votre intérêt, pour votre bien, non pas pour lintérêt de la nation. Ils sagitent pour eux-mêmes". En parlant des hommes et femmes qui sagitaient autour du général, lévêque de Yamoussoukro pensait à ceux qui voulaient que R. Gueï se porte candidat à lélection présidentielle alors que lintéressé lui-même avait promis, fin décembre 1999, quil était venu balayer la maison et, donc, quil ne séterniserait pas au pouvoir. Il faut ajouter que la confidence de lévêque était une manière polie de dire au général quil devait renoncer à se présenter à lélection présidentielle. Aujourdhui, non seulement on salue le courage de Mgr Ahouanan. On dit aussi quil avait vu juste en invitant le général, dune manière indirecte, à se tenir à lécart du scrutin présidentiel. Un autre souhait des peuples africains est que les hommes dÉglise puissent manifester pacifiquement pour protester contre les violations des droits humains, simpliquer dune manière ou dune autre dans lorganisation délections transparentes et justes comme le fit en 1994 lÉglise catholique en Afrique du Sud. Telles sont, grosso modo, les attentes des gens dans les villages, dans les quartiers pauvres et dans les bidonvilles dAfrique ; telle est leur espérance profonde. Pour que cette espérance ne soit pas déçue, lÉglise du troisième millénaire doit saffranchir de la peur dêtre mal perçue par les riches et puissants qui nont pas intérêt à ce que les choses changent, saffranchir des petites combines et de la recherche de profits et davantages matériels pour devenir la voix des sans-voix. Oui, il nous faut des Amos et des Jérémie pour plaider la cause des laissés-pour-compte, pour faire entendre le cri des écrasés. Il nous faut arrêter de soutenir inconditionnellement des présidents et ministres incompétents et arrogants, corrompus et impopulaires, uniquement parce quils viendraient prier dans nos églises, parce quils nous donneraient les miettes de ce quils ont volé au petit peuple ou bien parce quils seraient de la même ethnie que nous. Mandela est bien un ami de Desmond Tutu. Mais nous savons que lamitié qui lie les deux hommes nempêcha pas le second de dire au premier quil était scandaleux que ses ministres perçoivent des salaires exorbitants alors que la majorité des Sud-Africains croupissaient dans la misère. Il nous faut redécouvrir lintuition de Basile de Césarée dont le rôle ne fut pas négligeable dans la naissance et le développement des hôpitaux, la part prise par lÉglise du Moyen-Âge dans le développement de léducation en Europe, le travail des missionnaires du XVIème et du XIXème siècles pour la création décoles et de dispensaires. Peut-être ne sagit-il pas, pour nous, de faire exactement ce que ces hommes et femmes firent pour leur temps. Limportant est de comprendre que lÉglise "na jamais annoncé un Évangile exclusivement spirituel qui se désintéresserait des besoins les plus urgents et des détresses les plus graves"8. Je ne dis pas que lÉglise devrait dorénavant fermer ses écoles et dispensaires, là où lÉtat a lamentablement échoué dans nos pays. Ce que je veux mettre en relief, cest quil y a tout un travail à faire en amont, un travail auprès des décideurs. Pourquoi, par exemple, lÉglise dAfrique nenverrait-elle pas des prêtres ou des évêques dans des instances comme lOUA, la CEDEAO, la CEMAC, etc. pour y faire entendre sa voix et y donner son point de vue lors de la prise des décisions concernant lavenir des populations africaines ? Le Saint-Siège nest-il pas représenté par des prêtres, des évêques ou des cardinaux au BIT, à lUNESCO, à lONU, au HCR, etc. ? Le Vatican délégua en 1995 des personnes à la conférence du Caire sur la population comme il lavait fait pour la conférence sur les femmes à Bejing (Chine); il était encore présent à la rencontre de Seattle (États-Unis) sur le commerce. Ne pourrait-on pas faire de même chez nous ? Devons-nous continuer à déserter les lieux où des hommes et des femmes cherchent des solutions aux problèmes et défis de notre continent ? 3. Ne pas senfermer dans la sacristie De même que la présence de lÉglise est nécessaire là où se prennent les grandes décisions concernant lavenir des peuples africains, de la même manière il est bon que certaines questions soient prises à bras le corps et que leur soit accordée lattention quelles méritent. Cest le cas, par exemple, de la mondialisation, sujet de plus en plus débattu en ce moment. Quest-ce qui se cache derrière ce concept ? Quels en sont les enjeux ? La mondialisation a-t-elle du bon ? Si oui, qui pourrait en profiter ? Uniquement la minorité des élites ? Le petit peuple na-t-il rien à en tirer ? Ou bien faut-il souscrire au constat pessimiste dun auteur comme Ignacio Ramonet quand il affirme que les régimes totalitaires ont été remplacés par des "régimes globalitaires qui subordonnent les droits sociaux du citoyen à la raison compétitive et abandonnent aux marchés financiers la direction totale des activités de la société dominée9 ?" Même si les antennes paraboliques permettent, de nos jours, à tout un chacun de suivre, à partir de lendroit où il se trouve, ce qui advient ailleurs (événements heureux et malheureux) et même si lInternet permet dobtenir rapidement toute sorte dinformations, peut-on ignorer que la mondialisation ouvre la porte à une culture dans laquelle lhomme est tenté de "se vouloir soi-même, par soi-même et pour soi-même"10, une culture qui "décourage laltruisme au nom de lefficacité commerciale et comptable" et dans laquelle "il ne peut exister de sentiment fraternel, de volonté générale, dacte bénévole, de mutualité, didentité humaine, de relations ou de devoirs désintéressés, dempathie sociale, damour, de foi ou dengagement qui ne soient pas de nature privée11 ?" Les Africains pourraient-ils embrasser une mondialisation qui serait une sorte de "salmigondis", cest-à-dire une culture mondiale supprimant toutes les différences ?12 Il est important que des hommes dÉglise sintéressent à ce genre de questions et, surtout, quils soient présents là où on en discute. Car il nest plus suffisant de trouver un abri aux réfugiés. Les hommes dÉglise doivent, en outre, participer aux réunions organisées sur le continent pour aider à la résolution des conflits et guerres qui jettent chaque année des milliers dhommes et de femmes sur les routes dAfrique. On le voit, sans abandonner ce que nous avons fait jusquici, ce à quoi nous devons nous intéresser davantage, ce que nous devons privilégier aujourdhui, cest la lutte en faveur des droits de lhomme, les questions de justice et de paix. En ce sens, il est heureux que, un peu partout dans les diocèses, des commissions "justice et paix" aient été mises en place pour enquêter sur les violations des droits de lhomme, pour protester contre les situations dinjustice et de violence. Il est aussi réjouissant que des hommes dÉglise acceptent de participer à des rencontres pour aider à trouver des solutions aux problèmes qui se posent dans leurs milieux. Cest le cas de lévêque de Kindu (République démocratique du Congo) avec qui jeus à voyager le 27 janvier 2000. Cet évêque avait embarqué à Nairobi et se rendait à Kinshasa pour prendre part à une réunion sur loccupation, depuis août 1998, de la partie orientale de son pays par les forces rwandaises et ougandaises. Ces forces étrangères sont accusées de piller les richesses minières du pays et davoir enterré, il y a quelques mois, quinze femmes vivantes dans la région de Bukavu. Être témoin de lespérance, cest aussi cela : se joindre à tous ceux qui veulent construire un monde de paix et de justice. 4. Refuser la résignation Mgr Isidore de Souza, quelques jours avant sa mort, a donné une conférence à des étudiants africains de Rabat. Il y parlait essentiellement despérance. Je rappelle cette conférence parce que la tentation est grande, à lheure actuelle, de baisser les bras face au marasme dans lequel nos pays sont plongés depuis plusieurs années. Il nest pas rare, en effet, dentendre ici ou là que lAfrique ne changera pas, que les puissants et les riches continueront à régner et à dominer et que les pauvres ne sortiront jamais de la misère. Ce qui sest passé à Noël 1999 en Côte dIvoire est là pour attester cependant que nous devons garder espoir pour lAfrique. Car qui pouvait prédire que le PDCI (qui dirigea la Côte dIvoire pendant quatre décennies) serait chassé un jour du pouvoir ? Qui aurait cru que Konan Bédié serait renversé aussi facilement par des militaires ivoiriens quand on sait quune base militaire française fortement armée se trouve dans la capitale économique ivoirienne ? Et, surtout, qui pouvait imaginer la victoire de Laurent Gbagbo lors du scrutin présidentiel doctobre 2000 face à un Robert Gueï qui avait et les armes et largent ?13 Qui pouvait prédire que, dix ans après son départ de NDjamena, Hissein Habré serait rattrapé par son passé dassassin et de pilleur des caisses de lÉtat tchadien ? Qui pouvait penser quil serait placé un jour en résidence surveillée à Dakar et que le gouvernement tchadien demanderait son extradition afin quil réponde des nombreux crimes dont il sest rendu coupable ?14 Qui pouvait croire, avant le 19 mars 2000, quAbdou Diouf perdrait les élections, quil accepterait sa défaite et quil téléphonerait à son adversaire Abdoulaye Wade pour le féliciter avant même la fin du dépouillement des résultats ? Et qui na pas été ému par les deux gestes posés par le nouveau président sénégalais quelques jours après son élection : son voyage à Louga pour saluer Mame Coumba Dème, la mère de Diouf et lorsquil demanda que son prédécesseur puisse participer, à sa place, au sommet de lUnion européenne et de lOUA au Caire les 3 et 4 avril 2000 ? Même si dautres présidents avant Diouf avaient salué la victoire de leur tombeur (quon pense aux félicitations dAristides Pereira à Antonio Monteiro au Cap-Vert en 1991, de Manuel Pinto da Costa à Miguel Trovoada à Sao Tomé la même année, de Frederik De Klerk à Nelson Mandela en Afrique du Sud en 1994)15, il convient de reconnaître que le Sénégal a donné au monde entier une grande leçon de démocratie, une démocratie dans laquelle le vaincu accepte sportivement sa défaite et dans laquelle celui qui a gagné nhumilie pas mais respecte celui qui a perdu. Assisterons-nous à de semblables alternances ailleurs sur le continent ? Jose le croire car, comme laffirmait Isidore De Souza, "il ny a pas de situation figée". Et le premier exemple pris par lancien archevêque de Cotonou pour illustrer son affirmation ne pouvait être que le Bénin. Celui-ci, disait-il aux étudiants africains de Rabat, était voué à la mort. Sa situation était tellement catastrophique que les Béninois ayant fui le pays avaient honte de se présenter comme tels. Puis est arrivée en 1990 la conférence des forces vives qui permit à la nation de passer "de la dictature à un processus de démocratisation sans quune seule goutte de sang ne soit versée". Le deuxième exemple donné par lancien archevêque de Cotonou est lAfrique du Sud dirigée depuis 1994 par des Noirs qui pendant longtemps nétaient pas autorisés à voter. Mgr de Souza sappuie sur ces deux événements historiques pour nous inviter à lespérance. Je me permets de reprendre ses propres mots : "Cest un événement stimulant Cela doit constituer un mobile qui conserve en nous la flamme afin que, quelles que soient les difficultés, nous poursuivions en disant : cela peut changer Cela va changer. Il ne suffit pas de dire : Dieu est bon, Dieu est amour, Dieu est miséricordieux et de se tourner les pouces. Dieu nous veut responsables, nous sommes co-responsables avec Dieu Notre avenir est entre nos mains, pas dans celles des autres. Si Dieu met à notre disposition son amour, sa miséricorde, sa paternité, son sacrifice, il attend de nous que nous les mettions, nous aussi, au service de lhumanité".16 Nous devons, en conséquence, éviter de sombrer dans ce que Kä Mana appelle un christianisme émotionnel qui pousse bon nombre de femmes et dhommes en Afrique en ce moment à se contenter dégrener le chapelet ou à lever les mains au ciel devant ce qui les fait souffrir au lieu de retrousser les manches pour essayer de faire bouger les choses. Nous navons pas dautre choix que de congédier sans ménagement ce christianisme paresseux et désincarné, de rompre sans tarder avec ce christianisme devenu sourd aux cris des persécutés et silencieux devant les injustices et les oppressions. Faute dune telle rupture, ceux et celles qui sont aux prises avec la faim, linjustice et loppression ne tarderont pas à faire le procès de Dieu, à injurier ou à maudire le Créateur. Jai encore en mémoire, à ce sujet, les graves interrogations de lécrivain sénégalais Cheikh Hamidou Kane dans LAventure ambiguë : "Longtemps les adorateurs de Dieu ont gouverné le monde. Lont-ils fait selon la Loi ? Je ne sais pas. Jai appris quau pays des Blancs, la révolte contre la misère ne se distingue pas de la révolte contre Dieu. Lon dit que le mouvement sétend et que, bientôt dans le monde, le même grand cri contre la misère couvrira partout la voix des muezzins. Quelle na pas dû être la faute de ceux qui croient en Dieu si, au terme de leur règne sur le monde, le nom de Dieu suscite le ressentiment des affamés !" On le voit, nous devons comprendre, aujourdhui, que le ciel et la terre sont intimement liés. Il en résulte quune foi crédible ne peut faire léconomie dun engagement contre ce qui, sur terre, déshumanise lhumain. Cest tout le sens de laffirmation de Vincent Cosmao : "quand Dieu se révèle, Il change le monde. Pour ceux qui lentendent, il ne peut, en effet, être question de prendre leur parti dune organisation des rapports entre les hommes, les groupes et les peuples, dont leffet nécessaire est le sous-développement, linjustice et la misère qui condamnent la majorité de lhumanité à végéter ou à mourir sans horizon et sans espoir".17 La vraie foi et la vraie espérance poussent, en effet, à la conviction que tous les changements sont possibles lorsque le désir de se mettre debout est puissant, lorsque les hommes et les peuples sont capables dindignation et de colère contre ce qui les humilie, lorsque lespérance contre toute espérance est vive. Cela est vrai de laveugle Bartimée. Ce dernier qui était assis au bord du chemin, cest désormais sur le chemin quil suivra le Christ. Mendiant et, donc, marginalisé au début, il est à la fin dans la grande foule qui accompagne Jésus. Entre ces deux moments, on notera la volonté dun homme de quitter sa condition daveugle mendiant. Cette volonté farouche, cest ce quon pourrait appeler la foi, la foi qui sauve, la foi qui déplace les montagnes, la foi qui fait triompher la justice et la liberté, la foi qui fait hurler les muets, entendre les sourds et bondir les boiteux (Mc 10, 46-52). Cest cette foi que nous avons vue et admirée les 24 et 25 octobre 2000 lorsque des milliers dIvoiriennes et dIvoiriens ont, à leurs risques et périls, investi la rue pour imposer le verdict des urnes à Robert Gueï qui, la veille, sétait proclamé vainqueur de lélection présidentielle. Une telle foi, reconnaissons-le, était impensable il y a quelques années en Côte dIvoire. Lépisode de laveugle de Jéricho nous enseigne ainsi quil ny a pas de situation bloquée, quil nexiste pas de peuples qui soient à jamais résignés et fatalistes. De la même façon, on ne trouve pas de régime qui éternellement terrorise, opprime, pille ou tue. Il en découle que prêtres et évêques doivent aider les populations africaines à espérer ou à retrouver lespérance. Non seulement en les arrachant à la résignation mais aussi en sengageant contre les structures injustes et oppressives, en simpliquant dans la recherche des voies et moyens pour sortir nos pays de limpasse, en prenant leur courage à deux mains pour dénoncer le mensonge comme la fait Mgr Emmanuel Kataliko dont le dernier message de Noël constitue un précieux éclairage sur la situation qui prévaut dans la ville dont il était larchevêque.18 Cest une lettre courageuse et on aurait aimé en voir de semblables ailleurs sur le continent. Je ne reprendrai pas tout ce qui est dit dans cette lettre sur les pillages, destructions de biens et massacres auxquels les Rwandais se livrent quotidiennement dans la ville de Bukavu. Ce que je retiens le plus, cest la détermination de lévêque à ne pas trahir lespérance apportée par le Christ, à continuer la mission du Galiléen, cest-à-dire à ne pas cautionner le mal, à combattre tout ce qui bafoue la dignité humaine. La lettre se termine par ces mots dune fermeté et dune assurance incroyables : "nous nous engageons avec courage, avec un esprit ferme, avec une foi inébranlable, à être du côté de tous les opprimés et, si nécessaire, jusquau sang, comme lont déjà fait Mgr Munzihirwa, lAbbé Claude Buhendwa, lAbbé et les soeurs de Kasika, lAbbé Georges Kakuja et tant dautres chrétiens".19 Conclusion Telle était lespérance de Mgr Emmanuel Kataliko, larchevêque qui aura laissé, dans toute lAfrique et pas seulement à Bukavu, le souvenir dun pasteur voué à la cause de la paix, laquelle paix ne sobtient véritablement et durablement que si la justice est honorée. Cette espérance, pour lui, nétait pas fuite du réel dans ce quil peut avoir parfois de tragique mais attention aux cris et aux larmes de la terre ; elle nétait pas refuge dans une spiritualité dhommes repus et égoïstes mais participation aux efforts menés ici ou là pour rendre la société dans laquelle nous vivons plus juste, plus fraternelle et plus humaine. Il reste, à ceux qui ont apprécié et aimé lhomme et le pasteur, à marcher dans ses traces en refusant la résignation, en se montrant à la hauteur de lespérance chrétienne dont nous avons vu quelle nexile pas le chrétien des lieux de combat mais lappelle à être présent là où des hommes et des femmes sattèlent à redonner, contre vents et marées, sens et espoir à notre monde. Le pourront-ils ? Notes : 1 Op. cit., Lumen Vitae, Bruxelles, 1974, p. 220. 2 Mgr Laurent Monsengwo, "LÉglise en politique" in Revue de lInstitut catholique de lAfrique de lOuest (Abidjan), n. 13, 1996, p. 55. 3 On lira avec intérêt, sur cette question, le quotidien français Le Monde qui révélait, le 24 décembre 1999, que Paul Biya, le président camerounais, aurait versé 7 milliards de F. CFA au Temple solaire en France et quil ne serait pas le seul chef dÉtat africain dans ce cas. 4 F. Grah Mel, Bernard Yago, le cardinal inattendu, Presses des Universités de Côte dIvoire, Abidjan, 1998, pp. 325-326. 5 Jean-Norbert Vignondé, "Lintellectuel et le pouvoir" in Notre Librairie, n. 126, avril-juin 1996, p. 77. 6 Cardinal Jozef Tomko, "Discours aux évêques de Côte dIvoire", p. 2. 7 Voir La Documentation catholique, n. 2238 du 17 décembre 2000, p. 1092. 8 Bernard Sesboüé, Jésus-Christ, lunique médiateur. Les récits du salut, Desclée, Paris, 1991, p. 331. 9 I. Ramonet, "Régimes globalitaires" in Le Monde diplomatique, n. 514, janvier 1997, p. 1. 10 Bernard Sesboüé, op. cit., p. 158. 11 Benjamin R. Barber, Démocratie forte, Desclée de Brouwer, Paris, 1997, p. 87. 12 "Choisir la mondialisation. Entretien avec Daniel Maquart" in Croire aujourdhui, n. 84, 15 janvier 2000, p. 15. 13 Outre quil sest toujours gardé de céder aux sirènes de largent et des portefeuilles ministériels, Laurent Gbagbo est connu et respecté pour avoir souffert car rien ne fut épargné à cet homme qui a toujours cru dur comme fer à ses convictions : le fameux camp militaire de Séguéla (au Nord de la Côte dIvoire) où il fut incorporé de force en 1971, lexil en France de 1982 à 1988, la prison en 1992 quand Alassane Ouattara était premier ministre, les humiliations, les souffrances physiques et morales, etc. Il est lun des rares hommes politiques africains à avoir compris que la prise du pouvoir passe par une connaissance du terrain. Laurent Gbagbo na cessé, en effet, de sillonner tout le pays pour expliquer son projet de société : assurance-maladie pour tous, décentralisation, scolarité gratuite jusquen classe de 3ème, construction décoles et de puits dans les villages, etc. Cest lui qui disait, lors de son procès en 1992, quon peut quitter la prison pour la présidence de la République et vice-versa. LHistoire semble lui avoir donné aujourdhui raison. Reste à sou haiter que le pouvoir ne transforme pas M. Laurent Gbagbo et que celui-ci gouverne la Côte dIvoire autrement que ceux qui lont précédé à la magistrature suprême. 14 La justice sénégalaise, devant laquelle lancien dictateur tchadien se présenta le 3 février 2000, refusa de lextrader du Sénégal. 15 Francis Kpatindé, "De lego des Sénégalais" in Jeune Afrique - Lintelligent, n. 2046, du 28 mars au 3 avril 2000, p. 122. 16 I. de Souza, "Espérer en Afrique" in Spiritus, n. 155, pp. 211-212. 17 Voir V. Cosmao, Changer le monde, une tâche pour lÉglise, Cerf, Paris, 1985, p.175. 18 Mgr Kataliko est décédé à Rome le 4 octobre 2000. Assigné à résidence à Butembo, son village natal, par les rebelles du Rassemblement congolais pour la Démocratie (mouvement soutenu par les Rwandais), il ne retrouva son diocèse que le 14 septembre 2000. 19 Lettre citée par Espérances des peuples (Bruxelles), n. 388, janvier 2000, p. 15.
Réf. : Texte de lauteur.
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