Père Jean-Claude Djereke, SJ
Que signifie, pour l'Église en Afrique, être garant de l'espérance ?


Introduction

Oui ou non, les hommes d’Église sont-ils en mesure d’être garants de la vie dans une Afrique où le non-respect des droits humains est encore monnaie courante ? Au moment où les guerres, les maladies, la mal-gouvernance et la misère font diminuer l’espérance de vie dans certains pays, comment l’Église peut-elle être l’espérance des peuples africains ? Le présent article voudrait essayer de répondre à cette double interrogation. On dira, auparavant, ce qu’on entend par "espérance chrétienne" et ce qui est attendu des hommes d’Église dans l’Afrique d’aujourd’hui.

Qu’est-ce que l’espérance chrétienne ?

Ici, je m’inspire particulièrement de Le principe espérance, ouvrage dans lequel Ernst Bloch montre que l’espérance chrétienne n’est pas une espérance qui accepterait le statu quo mais une espérance active, voire subversive de l’ordre établi. Celui qui est habité par une telle espérance est nécessairement un anti-conformiste, c’est-à-dire quelqu’un qui refuse de se conformer à un monde d’anti-valeurs telles que l’injustice, le mensonge, l’exploitation, le refus d’être soi-même parce qu’on a peur de perdre avantages et privilèges matériels, etc. Sa manière de respecter l’ordre est justement de remettre en cause cet ordre fait d’injustice, de mensonge, d’exploitation et d’infidélité à soi-même. C’est cette thèse que développe Gustavo Gutierrez dans son œuvre maîtresse Théologie de la libération. Pour le théologien péruvien, en effet, espérer consiste à accueillir le futur comme un don de Dieu non pas passivement mais "dans le refus de l’injustice, dans la protestation contre les droits de l’homme foulés aux pieds et dans la lutte pour la paix et la fraternité".1

Les attentes

Il importe d’avoir présente à l’esprit cette conception de l’espérance pour comprendre les enjeux de la conférence prononcée en 1996 par Mgr Laurent Monsengwo à l’Institut catholique de l’Afrique de l’Ouest (Abidjan). Dans cette conférence, l’archevêque de Kisangani faisait remarquer que, si certains pays africains ont fait appel à des hommes d’Église pour les aider à sortir de leur crise au début des années 90, cela ne signifie pas seulement que ces pays faisaient plus confiance à l’Église qu’à la classe politique jugée responsable de l’effondrement de nos économies. Cela veut dire aussi, d’après lui, que les populations attendent désormais beaucoup des hommes d’Église. Plus précisément, on attend que l’Église soit à tout moment l’espérance du peuple, qu’elle soit "la garante de la vie et de la survie du peuple". Et Monsengwo de conclure que l’Église renoncerait à cette mission qu’elle perdrait sa raison d’être.2

De fait, même si toutes les conférences nationales présidées par des hommes d’Église n’ont pas connu la même réussite qu’au Bénin, le fait est là que les populations font confiance à l’Église et qu’elles attendent d’elle non seulement qu’elle les aide à gérer leurs inévitables conflits mais aussi qu’elle joue un rôle prophétique qu’elle tient, du reste, de son Maître et Seigneur. Cela signifie que prêtres et évêques ne devront plus se taire quand des citoyens seront arrêtés, emprisonnés ou assassinés à cause de leurs idées, quand un petit groupe de personnes fera main basse sur les richesses nationales, quand des chefs d’État utiliseront les maigres ressources de leur pays pour financer des sectes criminelles en Europe3 , quand des hommes et des femmes compétents seront forcés à travailler sous les ordres de personnes notoirement incompétentes et corrompues.

Comment être l’espérance des peuples ?

1. Refuser la division

Mais prêtres et évêques ne pourront redonner espoir et confiance autour d’eux que s’ils refusent de se laisser diviser par ceux qui n’ont pas compris que la politique est service des intérêts de tout le monde. Je ne dis pas que les évêques et les prêtres devraient être d’accord sur tout. Je ne dis pas non plus qu’ils ont une mission messianique à assumer comme si, sans eux, rien ne pouvait se faire. Ce que je veux souligner, c’est que la hiérarchie catholique ne peut se montrer indifférente aujourd’hui à tout ce qui blesse et détruit l’humain en Afrique. On ne peut pas interpréter autrement la prière eucharistique B qui nous fait demander à Dieu de nous donner "le courage du geste fraternel quand nos frères sont démunis ou opprimés" et de faire de son Église "un lieu de vérité et de liberté, de justice et de paix afin que tout homme puisse y trouver une raison d’espérer encore". Le cardinal Bernard Yago en était tellement convaincu qu’il aimait à dire qu’ "il est important, voire impérieux, qu’au cœur des sociétés humaines il existe des Institutions, des hommes qui soient crédibles afin que, forts de leur autorité morale certaine, ils puissent servir de force d’apaisement et de médiation". Et, pour l’ancien archevêque d’Abidjan, il ne faisait aucun doute que "les prêtres, les évêques, l’Église sont de ces hommes et de ces Institutions-là".4 Quel dommage donc si, après s’être adressés à l’Église en 1990 pour les aider à asseoir de nouvelles règles du jeu pour un meilleur vivre-ensemble, les peuples africains étaient amenés à dire aujourd’hui : "même l’Église nous a laissés tomber ! Même les prêtres et les évêques se sont laissés acheter par des politiciens sans scrupule !" L’Église pourra-t-elle ne pas décevoir l’espérance du petit peuple ? Telle est la question qui se pose aujourd’hui aux hommes d’Église en Afrique. Je pense que l’Église peut continuer à inspirer confiance dans un continent où, pendant les élections, "de ponctuelles distributions généreuses de largesses monnayées ou de produits de première nécessité tiennent lieu d’argument électoral décisif, à défaut d’un débat libre sur les différents projets de société, sur un bilan du règne"5 . Les hommes d’Église peuvent aider le petit peuple à ne pas baisser les bras à condition qu’ils ne permettent pas qu’on les monte les uns contre les autres, à condition qu’ils restent soudés malgré les opinions divergentes qu’ils peuvent avoir sur telle ou telle question. Le cardinal Jozef Tomko le rappelait le 25 août 1999 aux évêques ivoiriens lors de leur visite ad limina apostolorum à Rome quand il déclarait : "le poids de vos engagements, nourris de l’esprit de famille, doit renforcer vos liens et éviter ce qui crée le doute et la suspicion, en votre sein et dans l’opinion. Vous ne pouvez réussir et conduire une action féconde que tous ensemble. En Église, pour vous, la seule raison qui vaille est celle qui rassemble dans la communion pour le bien du Peuple de Dieu… Comme Pasteurs, vous devez être instruments d’unité et de charité en inspirant confiance et fierté au clergé et aux fidèles".6

On ne peut pas évoquer les conséquences de la division de la hiérarchie catholique africaine sans signaler le fait que l’Afrique aurait certainement fait de grands bonds en avant dans son combat contre la dictature, l’injustice, la misère, l’exploitation éhontée des paysans, etc. si le clergé catholique avait transcendé ses querelles de leadership (une grande rivalité, dit-on, opposait Mgr Anselme Sanon et feu le cardinal Paul Zoungrana au Burkina Faso, feu Mgr Jean Zoa et feu Mgr Albert Ndongmo, le cardinal Christian Tumi et feu Mgr Jean Zoa au Cameroun, Mgr Raphaël Ndingi et le cardinal Maurice Otunga au Kenya) et, surtout, s’il avait refusé de se laisser diviser par l’argent des politiciens.

2. Parler haut et fort

Prêtres et évêques ne seront gardiens de l’espérance en Afrique que s’ils sont capables de dénoncer le mal et de mettre de temps en temps les pieds dans le plat. Pourquoi ? Feu Mgr Emmanuel Kataliko en donne les raisons dans son appel lors de la XIIème Assemblée plénière du Symposium des conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar à Rocca di Papa du 30 septembre au 9 octobre 2000 : "les évêques d’Afrique doivent parler car le peuple souffre. Nous devons parler aux chefs d’État ; il faut parler aux dirigeants".7 S’il y a un évêque qui n’a pas eu peur de parler haut et fort, ces derniers mois, c’est bien Mgr Paul Siméon Ahouanan. Pendant la messe qu’il célébrait le 7 août 2000 pour la commémoration des 40 ans d’indépendance de la Côte d’Ivoire, l’évêque de Yamoussoukro se permit d’alerter Robert Gueï en ces termes : "Mon Général, il y a beaucoup d’agitation autour de vous. Beaucoup d’hommes et de femmes s’agitent autour de vous mais j’espère que vous savez pourquoi. Ils s’agitent non pas pour votre intérêt, pour votre bien, non pas pour l’intérêt de la nation. Ils s’agitent pour eux-mêmes". En parlant des hommes et femmes qui s’agitaient autour du général, l’évêque de Yamoussoukro pensait à ceux qui voulaient que R. Gueï se porte candidat à l’élection présidentielle alors que l’intéressé lui-même avait promis, fin décembre 1999, qu’il était venu balayer la maison et, donc, qu’il ne s’éterniserait pas au pouvoir. Il faut ajouter que la confidence de l’évêque était une manière polie de dire au général qu’il devait renoncer à se présenter à l’élection présidentielle. Aujourd’hui, non seulement on salue le courage de Mgr Ahouanan. On dit aussi qu’il avait vu juste en invitant le général, d’une manière indirecte, à se tenir à l’écart du scrutin présidentiel.

Un autre souhait des peuples africains est que les hommes d’Église puissent manifester pacifiquement pour protester contre les violations des droits humains, s’impliquer d’une manière ou d’une autre dans l’organisation d’élections transparentes et justes comme le fit en 1994 l’Église catholique en Afrique du Sud.

Telles sont, grosso modo, les attentes des gens dans les villages, dans les quartiers pauvres et dans les bidonvilles d’Afrique ; telle est leur espérance profonde. Pour que cette espérance ne soit pas déçue, l’Église du troisième millénaire doit s’affranchir de la peur d’être mal perçue par les riches et puissants qui n’ont pas intérêt à ce que les choses changent, s’affranchir des petites combines et de la recherche de profits et d’avantages matériels pour devenir la voix des sans-voix. Oui, il nous faut des Amos et des Jérémie pour plaider la cause des laissés-pour-compte, pour faire entendre le cri des écrasés. Il nous faut arrêter de soutenir inconditionnellement des présidents et ministres incompétents et arrogants, corrompus et impopulaires, uniquement parce qu’ils viendraient prier dans nos églises, parce qu’ils nous donneraient les miettes de ce qu’ils ont volé au petit peuple ou bien parce qu’ils seraient de la même ethnie que nous. Mandela est bien un ami de Desmond Tutu. Mais nous savons que l’amitié qui lie les deux hommes n’empêcha pas le second de dire au premier qu’il était scandaleux que ses ministres perçoivent des salaires exorbitants alors que la majorité des Sud-Africains croupissaient dans la misère. Il nous faut redécouvrir l’intuition de Basile de Césarée dont le rôle ne fut pas négligeable dans la naissance et le développement des hôpitaux, la part prise par l’Église du Moyen-Âge dans le développement de l’éducation en Europe, le travail des missionnaires du XVIème et du XIXème siècles pour la création d’écoles et de dispensaires. Peut-être ne s’agit-il pas, pour nous, de faire exactement ce que ces hommes et femmes firent pour leur temps. L’important est de comprendre que l’Église "n’a jamais annoncé un Évangile exclusivement spirituel qui se désintéresserait des besoins les plus urgents et des détresses les plus graves"8. Je ne dis pas que l’Église devrait dorénavant fermer ses écoles et dispensaires, là où l’État a lamentablement échoué dans nos pays. Ce que je veux mettre en relief, c’est qu’il y a tout un travail à faire en amont, un travail auprès des décideurs. Pourquoi, par exemple, l’Église d’Afrique n’enverrait-elle pas des prêtres ou des évêques dans des instances comme l’OUA, la CEDEAO, la CEMAC, etc. pour y faire entendre sa voix et y donner son point de vue lors de la prise des décisions concernant l’avenir des populations africaines ? Le Saint-Siège n’est-il pas représenté par des prêtres, des évêques ou des cardinaux au BIT, à l’UNESCO, à l’ONU, au HCR, etc. ? Le Vatican délégua en 1995 des personnes à la conférence du Caire sur la population comme il l’avait fait pour la conférence sur les femmes à Bejing (Chine); il était encore présent à la rencontre de Seattle (États-Unis) sur le commerce. Ne pourrait-on pas faire de même chez nous ? Devons-nous continuer à déserter les lieux où des hommes et des femmes cherchent des solutions aux problèmes et défis de notre continent ?

3. Ne pas s’enfermer dans la sacristie

De même que la présence de l’Église est nécessaire là où se prennent les grandes décisions concernant l’avenir des peuples africains, de la même manière il est bon que certaines questions soient prises à bras le corps et que leur soit accordée l’attention qu’elles méritent. C’est le cas, par exemple, de la mondialisation, sujet de plus en plus débattu en ce moment. Qu’est-ce qui se cache derrière ce concept ? Quels en sont les enjeux ? La mondialisation a-t-elle du bon ? Si oui, qui pourrait en profiter ? Uniquement la minorité des élites ? Le petit peuple n’a-t-il rien à en tirer ? Ou bien faut-il souscrire au constat pessimiste d’un auteur comme Ignacio Ramonet quand il affirme que les régimes totalitaires ont été remplacés par des "régimes globalitaires qui subordonnent les droits sociaux du citoyen à la raison compétitive et abandonnent aux marchés financiers la direction totale des activités de la société dominée9 ?" Même si les antennes paraboliques permettent, de nos jours, à tout un chacun de suivre, à partir de l’endroit où il se trouve, ce qui advient ailleurs (événements heureux et malheureux) et même si l’Internet permet d’obtenir rapidement toute sorte d’informations, peut-on ignorer que la mondialisation ouvre la porte à une culture dans laquelle l’homme est tenté de "se vouloir soi-même, par soi-même et pour soi-même"10, une culture qui "décourage l’altruisme au nom de l’efficacité commerciale et comptable" et dans laquelle "il ne peut exister de sentiment fraternel, de volonté générale, d’acte bénévole, de mutualité, d’identité humaine, de relations ou de devoirs désintéressés, d’empathie sociale, d’amour, de foi ou d’engagement qui ne soient pas de nature privée11 ?" Les Africains pourraient-ils embrasser une mondialisation qui serait une sorte de "salmigondis", c’est-à-dire une culture mondiale supprimant toutes les différences ?12 Il est important que des hommes d’Église s’intéressent à ce genre de questions et, surtout, qu’ils soient présents là où on en discute. Car il n’est plus suffisant de trouver un abri aux réfugiés. Les hommes d’Église doivent, en outre, participer aux réunions organisées sur le continent pour aider à la résolution des conflits et guerres qui jettent chaque année des milliers d’hommes et de femmes sur les routes d’Afrique. On le voit, sans abandonner ce que nous avons fait jusqu’ici, ce à quoi nous devons nous intéresser davantage, ce que nous devons privilégier aujourd’hui, c’est la lutte en faveur des droits de l’homme, les questions de justice et de paix. En ce sens, il est heureux que, un peu partout dans les diocèses, des commissions "justice et paix" aient été mises en place pour enquêter sur les violations des droits de l’homme, pour protester contre les situations d’injustice et de violence. Il est aussi réjouissant que des hommes d’Église acceptent de participer à des rencontres pour aider à trouver des solutions aux problèmes qui se posent dans leurs milieux. C’est le cas de l’évêque de Kindu (République démocratique du Congo) avec qui j’eus à voyager le 27 janvier 2000. Cet évêque avait embarqué à Nairobi et se rendait à Kinshasa pour prendre part à une réunion sur l’occupation, depuis août 1998, de la partie orientale de son pays par les forces rwandaises et ougandaises. Ces forces étrangères sont accusées de piller les richesses minières du pays et d’avoir enterré, il y a quelques mois, quinze femmes vivantes dans la région de Bukavu. Être témoin de l’espérance, c’est aussi cela : se joindre à tous ceux qui veulent construire un monde de paix et de justice.

4. Refuser la résignation

Mgr Isidore de Souza, quelques jours avant sa mort, a donné une conférence à des étudiants africains de Rabat. Il y parlait essentiellement d’espérance. Je rappelle cette conférence parce que la tentation est grande, à l’heure actuelle, de baisser les bras face au marasme dans lequel nos pays sont plongés depuis plusieurs années. Il n’est pas rare, en effet, d’entendre ici ou là que l’Afrique ne changera pas, que les puissants et les riches continueront à régner et à dominer et que les pauvres ne sortiront jamais de la misère. Ce qui s’est passé à Noël 1999 en Côte d’Ivoire est là pour attester cependant que nous devons garder espoir pour l’Afrique. Car qui pouvait prédire que le PDCI (qui dirigea la Côte d’Ivoire pendant quatre décennies) serait chassé un jour du pouvoir ? Qui aurait cru que Konan Bédié serait renversé aussi facilement par des militaires ivoiriens quand on sait qu’une base militaire française fortement armée se trouve dans la capitale économique ivoirienne ? Et, surtout, qui pouvait imaginer la victoire de Laurent Gbagbo lors du scrutin présidentiel d’octobre 2000 face à un Robert Gueï qui avait et les armes et l’argent ?13 Qui pouvait prédire que, dix ans après son départ de N’Djamena, Hissein Habré serait rattrapé par son passé d’assassin et de pilleur des caisses de l’État tchadien ? Qui pouvait penser qu’il serait placé un jour en résidence surveillée à Dakar et que le gouvernement tchadien demanderait son extradition afin qu’il réponde des nombreux crimes dont il s’est rendu coupable ?14 Qui pouvait croire, avant le 19 mars 2000, qu’Abdou Diouf perdrait les élections, qu’il accepterait sa défaite et qu’il téléphonerait à son adversaire Abdoulaye Wade pour le féliciter avant même la fin du dépouillement des résultats ? Et qui n’a pas été ému par les deux gestes posés par le nouveau président sénégalais quelques jours après son élection : son voyage à Louga pour saluer Mame Coumba Dème, la mère de Diouf et lorsqu’il demanda que son prédécesseur puisse participer, à sa place, au sommet de l’Union européenne et de l’OUA au Caire les 3 et 4 avril 2000 ? Même si d’autres présidents avant Diouf avaient salué la victoire de leur tombeur (qu’on pense aux félicitations d’Aristides Pereira à Antonio Monteiro au Cap-Vert en 1991, de Manuel Pinto da Costa à Miguel Trovoada à Sao Tomé la même année, de Frederik De Klerk à Nelson Mandela en Afrique du Sud en 1994)15, il convient de reconnaître que le Sénégal a donné au monde entier une grande leçon de démocratie, une démocratie dans laquelle le vaincu accepte sportivement sa défaite et dans laquelle celui qui a gagné n’humilie pas mais respecte celui qui a perdu. Assisterons-nous à de semblables alternances ailleurs sur le continent ? J’ose le croire car, comme l’affirmait Isidore De Souza, "il n’y a pas de situation figée". Et le premier exemple pris par l’ancien archevêque de Cotonou pour illustrer son affirmation ne pouvait être que le Bénin. Celui-ci, disait-il aux étudiants africains de Rabat, était voué à la mort. Sa situation était tellement catastrophique que les Béninois ayant fui le pays avaient honte de se présenter comme tels. Puis est arrivée en 1990 la conférence des forces vives qui permit à la nation de passer "de la dictature à un processus de démocratisation sans qu’une seule goutte de sang ne soit versée". Le deuxième exemple donné par l’ancien archevêque de Cotonou est l’Afrique du Sud dirigée depuis 1994 par des Noirs qui pendant longtemps n’étaient pas autorisés à voter. Mgr de Souza s’appuie sur ces deux événements historiques pour nous inviter à l’espérance. Je me permets de reprendre ses propres mots : "C’est un événement stimulant… Cela doit constituer un mobile qui conserve en nous la flamme afin que, quelles que soient les difficultés, nous poursuivions en disant : ‘cela peut changer… Cela va changer’. Il ne suffit pas de dire : ‘Dieu est bon, Dieu est amour, Dieu est miséricordieux’ et de se tourner les pouces. Dieu nous veut responsables, nous sommes co-responsables avec Dieu… Notre avenir est entre nos mains, pas dans celles des autres. Si Dieu met à notre disposition son amour, sa miséricorde, sa paternité, son sacrifice, il attend de nous que nous les mettions, nous aussi, au service de l’humanité".16 Nous devons, en conséquence, éviter de sombrer dans ce que Kä Mana appelle un christianisme émotionnel qui pousse bon nombre de femmes et d’hommes en Afrique en ce moment à se contenter d’égrener le chapelet ou à lever les mains au ciel devant ce qui les fait souffrir au lieu de retrousser les manches pour essayer de faire bouger les choses. Nous n’avons pas d’autre choix que de congédier sans ménagement ce christianisme paresseux et désincarné, de rompre sans tarder avec ce christianisme devenu sourd aux cris des persécutés et silencieux devant les injustices et les oppressions. Faute d’une telle rupture, ceux et celles qui sont aux prises avec la faim, l’injustice et l’oppression ne tarderont pas à faire le procès de Dieu, à injurier ou à maudire le Créateur. J’ai encore en mémoire, à ce sujet, les graves interrogations de l’écrivain sénégalais Cheikh Hamidou Kane dans L’Aventure ambiguë : "Longtemps les adorateurs de Dieu ont gouverné le monde. L’ont-ils fait selon la Loi ? Je ne sais pas. J’ai appris qu’au pays des Blancs, la révolte contre la misère ne se distingue pas de la révolte contre Dieu. L’on dit que le mouvement s’étend et que, bientôt dans le monde, le même grand cri contre la misère couvrira partout la voix des muezzins. Quelle n’a pas dû être la faute de ceux qui croient en Dieu si, au terme de leur règne sur le monde, le nom de Dieu suscite le ressentiment des affamés !" On le voit, nous devons comprendre, aujourd’hui, que le ciel et la terre sont intimement liés. Il en résulte qu’une foi crédible ne peut faire l’économie d’un engagement contre ce qui, sur terre, déshumanise l’humain. C’est tout le sens de l’affirmation de Vincent Cosmao : "quand Dieu se révèle, Il change le monde. Pour ceux qui l’entendent, il ne peut, en effet, être question de prendre leur parti d’une organisation des rapports entre les hommes, les groupes et les peuples, dont l’effet nécessaire est le sous-développement, l’injustice et la misère qui condamnent la majorité de l’humanité à végéter ou à mourir sans horizon et sans espoir".17 La vraie foi et la vraie espérance poussent, en effet, à la conviction que tous les changements sont possibles lorsque le désir de se mettre debout est puissant, lorsque les hommes et les peuples sont capables d’indignation et de colère contre ce qui les humilie, lorsque l’espérance contre toute espérance est vive. Cela est vrai de l’aveugle Bartimée. Ce dernier qui était assis au bord du chemin, c’est désormais sur le chemin qu’il suivra le Christ. Mendiant et, donc, marginalisé au début, il est à la fin dans la grande foule qui accompagne Jésus. Entre ces deux moments, on notera la volonté d’un homme de quitter sa condition d’aveugle mendiant. Cette volonté farouche, c’est ce qu’on pourrait appeler la foi, la foi qui sauve, la foi qui déplace les montagnes, la foi qui fait triompher la justice et la liberté, la foi qui fait hurler les muets, entendre les sourds et bondir les boiteux (Mc 10, 46-52). C’est cette foi que nous avons vue et admirée les 24 et 25 octobre 2000 lorsque des milliers d’Ivoiriennes et d’Ivoiriens ont, à leurs risques et périls, investi la rue pour imposer le verdict des urnes à Robert Gueï qui, la veille, s’était proclamé vainqueur de l’élection présidentielle. Une telle foi, reconnaissons-le, était impensable il y a quelques années en Côte d’Ivoire. L’épisode de l’aveugle de Jéricho nous enseigne ainsi qu’il n’y a pas de situation bloquée, qu’il n’existe pas de peuples qui soient à jamais résignés et fatalistes. De la même façon, on ne trouve pas de régime qui éternellement terrorise, opprime, pille ou tue. Il en découle que prêtres et évêques doivent aider les populations africaines à espérer ou à retrouver l’espérance. Non seulement en les arrachant à la résignation mais aussi en s’engageant contre les structures injustes et oppressives, en s’impliquant dans la recherche des voies et moyens pour sortir nos pays de l’impasse, en prenant leur courage à deux mains pour dénoncer le mensonge comme l’a fait Mgr Emmanuel Kataliko dont le dernier message de Noël constitue un précieux éclairage sur la situation qui prévaut dans la ville dont il était l’archevêque.18 C’est une lettre courageuse et on aurait aimé en voir de semblables ailleurs sur le continent. Je ne reprendrai pas tout ce qui est dit dans cette lettre sur les pillages, destructions de biens et massacres auxquels les Rwandais se livrent quotidiennement dans la ville de Bukavu. Ce que je retiens le plus, c’est la détermination de l’évêque à ne pas trahir l’espérance apportée par le Christ, à continuer la mission du Galiléen, c’est-à-dire à ne pas cautionner le mal, à combattre tout ce qui bafoue la dignité humaine. La lettre se termine par ces mots d’une fermeté et d’une assurance incroyables : "nous nous engageons avec courage, avec un esprit ferme, avec une foi inébranlable, à être du côté de tous les opprimés et, si nécessaire, jusqu’au sang, comme l’ont déjà fait Mgr Munzihirwa, l’Abbé Claude Buhendwa, l’Abbé et les soeurs de Kasika, l’Abbé Georges Kakuja et tant d’autres chrétiens".19

Conclusion

Telle était l’espérance de Mgr Emmanuel Kataliko, l’archevêque qui aura laissé, dans toute l’Afrique et pas seulement à Bukavu, le souvenir d’un pasteur voué à la cause de la paix, laquelle paix ne s’obtient véritablement et durablement que si la justice est honorée. Cette espérance, pour lui, n’était pas fuite du réel dans ce qu’il peut avoir parfois de tragique mais attention aux cris et aux larmes de la terre ; elle n’était pas refuge dans une spiritualité d’hommes repus et égoïstes mais participation aux efforts menés ici ou là pour rendre la société dans laquelle nous vivons plus juste, plus fraternelle et plus humaine.

Il reste, à ceux qui ont apprécié et aimé l’homme et le pasteur, à marcher dans ses traces en refusant la résignation, en se montrant à la hauteur de l’espérance chrétienne dont nous avons vu qu’elle n’exile pas le chrétien des lieux de combat mais l’appelle à être présent là où des hommes et des femmes s’attèlent à redonner, contre vents et marées, sens et espoir à notre monde. Le pourront-ils ?

Notes :

1 Op. cit., Lumen Vitae, Bruxelles, 1974, p. 220.

2 Mgr Laurent Monsengwo, "L’Église en politique" in Revue de l’Institut catholique de l’Afrique de l’Ouest (Abidjan), n. 13, 1996, p. 55.

3 On lira avec intérêt, sur cette question, le quotidien français Le Monde qui révélait, le 24 décembre 1999, que Paul Biya, le président camerounais, aurait versé 7 milliards de F. CFA au Temple solaire en France et qu’il ne serait pas le seul chef d’État africain dans ce cas.

4 F. Grah Mel, Bernard Yago, le cardinal inattendu, Presses des Universités de Côte d’Ivoire, Abidjan, 1998, pp. 325-326.

5 Jean-Norbert Vignondé, "L’intellectuel et le pouvoir" in Notre Librairie, n. 126, avril-juin 1996, p. 77.

6 Cardinal Jozef Tomko, "Discours aux évêques de Côte d’Ivoire", p. 2.

7 Voir La Documentation catholique, n. 2238 du 17 décembre 2000, p. 1092.

8 Bernard Sesboüé, Jésus-Christ, l’unique médiateur. Les récits du salut, Desclée, Paris, 1991, p. 331.

9 I. Ramonet, "Régimes globalitaires" in Le Monde diplomatique, n. 514, janvier 1997, p. 1.

10 Bernard Sesboüé, op. cit., p. 158.

11 Benjamin R. Barber, Démocratie forte, Desclée de Brouwer, Paris, 1997, p. 87.

12 "Choisir la mondialisation. Entretien avec Daniel Maquart" in Croire aujourd’hui, n. 84, 15 janvier 2000, p. 15.

13 Outre qu’il s’est toujours gardé de céder aux sirènes de l’argent et des portefeuilles ministériels, Laurent Gbagbo est connu et respecté pour avoir souffert car rien ne fut épargné à cet homme qui a toujours cru dur comme fer à ses convictions : le fameux camp militaire de Séguéla (au Nord de la Côte d’Ivoire) où il fut incorporé de force en 1971, l’exil en France de 1982 à 1988, la prison en 1992 quand Alassane Ouattara était premier ministre, les humiliations, les souffrances physiques et morales, etc. Il est l’un des rares hommes politiques africains à avoir compris que la prise du pouvoir passe par une connaissance du terrain. Laurent Gbagbo n’a cessé, en effet, de sillonner tout le pays pour expliquer son projet de société : assurance-maladie pour tous, décentralisation, scolarité gratuite jusqu’en classe de 3ème, construction d’écoles et de puits dans les villages, etc. C’est lui qui disait, lors de son procès en 1992, qu’on peut quitter la prison pour la présidence de la République et vice-versa. L’Histoire semble lui avoir donné aujourd’hui raison. Reste à sou haiter que le pouvoir ne transforme pas M. Laurent Gbagbo et que celui-ci gouverne la Côte d’Ivoire autrement que ceux qui l’ont précédé à la magistrature suprême.

14 La justice sénégalaise, devant laquelle l’ancien dictateur tchadien se présenta le 3 février 2000, refusa de l’extrader du Sénégal.

15 Francis Kpatindé, "De l’ego des Sénégalais" in Jeune Afrique - L’intelligent, n. 2046, du 28 mars au 3 avril 2000, p. 122.

16 I. de Souza, "Espérer en Afrique" in Spiritus, n. 155, pp. 211-212.

17 Voir V. Cosmao, Changer le monde, une tâche pour l’Église, Cerf, Paris, 1985, p.175.

18 Mgr Kataliko est décédé à Rome le 4 octobre 2000. Assigné à résidence à Butembo, son village natal, par les rebelles du Rassemblement congolais pour la Démocratie (mouvement soutenu par les Rwandais), il ne retrouva son diocèse que le 14 septembre 2000.

19 Lettre citée par Espérances des peuples (Bruxelles), n. 388, janvier 2000, p. 15.

Réf. : Texte de l’auteur.