Conflits, échecs, blessures de la vie… peut-on en sortir
? Les maux et les fléaux de ce monde fragilisent l'homme et le déshumanisent.
L'offre et la demande du pardon et du ministère de guérison,
qui s'inscrivent au coeur de la Bonne Nouvelle du Salut, sont une
voie dont dispose l'Église pour guérir I'homme et le monde contemporain
à condition de la revisiter et de la repenser autrement, dans une
approche plus globale et holistique.
1. Chemins
africains de la réconciliation et de la guérison
Comme le montrent
de nombreux travaux, la demande de guérison reste une demande essentielle
des Africains. La médecine occidentale, n'a pas réussi à prendre en
compte la globalité de cette demande, étant souvent porteuse d’une
vision de l'homme et d'une conception de la santé
particulièrement étrangères à l'homme africain.
Réconciliation
et guérison en Afrique
Pour l'homme occidental le corps
de l'homme est comme une "machine" qui peut être défectueuse.
Les connaissances et l'habileté du "mécanicien" le rendent
capable d'intervenir d'une manière toujours plus précise et efficace,
sans se préoccuper de l'état psychologique du patient. Une telle
parcellisation est inconnue en Afrique, où l'homme "est"
un corps, "est" une âme, il "est" intelligence,
volonté, esprit, "est" toutes ses relations, avec soi-même,
avec les autres, avec la nature et Dieu. L'homme "est" tout
cela en même temps, et tout cela le constitue.
Aussi, le terme
"santé" pour l'homme africain n'est pas tout simplement
le résultat du bon fonctionnement des éléments physiques de la vie
humaine. La "santé" indique globalement la plénitude de
la vie, constituée par la santé physique, la tranquillité psychologique,
la paix sociale, et plus profondément encore, elle signifie une parfaite
harmonie et conformité à l'ordre naturel, social et cosmique. La stabilité
de cette harmonie, ce bon ordre de la vie, est garantie par toute
une série de règles et d'interdits. Tout bris d'interdit provoque
un déséquilibre de cette harmonie sous forme de maladie et de malheurs,
jusqu'à la mort.
En effet, le bris de l'interdit est cause de la maladie
conçue comme une rupture des relations sociales que l'homme porte
avec soi et qui le constituent.
C'est justement là que nous pouvons
percevoir le lien qui existe entre par don, réconciliation et guérison.
À cause de la dissociation entre corps et esprit qui s'est produite
dans son approche scientifique de la maladie, l'homme occidental a
perdu de vue ce lien fondamental. Au contraire, la perception de ce
lien conduit l'Africain à faire appel au ngëngan, c'est-à-dire au guérisseur traditionnel,
seul capable de scruter la rupture qui s'est produite dans ce monde
relationnel du malade, et de prendre en charge la totalité des aspects
de l'homme.
Le début de tout diagnostic sera
une recherche des causes de la maladie du sujet à travers la confession
spontanée de sa transgression. Ainsi commence tout rite de guérison
: le malade doit "vider le ventre" afin que le guérisseur
puisse "voir" où s'est produite la rupture des relations,
aussi bien dans le monde visible que dans celui invisible, le "monde
de la nuit", et repérer l'auteur de l'attaque contre cette personne
— s'il est un ennemi, quelqu'un de la famille, ou un esprit, ou un
génie. Il pourra alors dire quel rite employer pour obtenir la guérison.
Ces rites, très souvent, demandent la mobilisation de toute la famille.
La confession met à nu toutes les fautes et les rivalités entre les
membres, les haines et les rancunes. Le guérisseur prononce alors
les paroles réconciliatrices qui libèrent, et le rite se conclut par
l'ablution avec de l'eau mélangée au sang d' une
chèvre, dont la viande est partagée entre tous. Le malade peut ainsi
réintégrer sa famille, rétabli dans un processus de réconciliation
qui le mènera à la guérison.
Ces rituels de guérison, surtout
à travers le moment de la confession, mettent en évidence la correspondance
entre l'harmonie sociale et la santé du corps. Le guérisseur atteste
une version "officielle" des fans à laquelle tous vont se
référer, reconstituant une unité essentielle à la vie communautaire.
Au-delà du traitement à base de plantes, ce qui importe, c'est de
reconstituer un ordre des choses troublé et dissocié. La guérison
devient la manifestation du pardon accordé et de la réconciliation
survenue dans cette famille.
C'est là toute l'originalité d'
une démarche qui veut préserver l'intuition profonde de l'impossibilité
de soigner un corps sans en même temps intervenir sur la globalité
des rapports de l'homme et des différentes dimensions qui le constituent
comme tel.
Jésus pardonne
et guérit
Nombreuses sont les ressemblances
entre la praxis pastorale de Jésus et les chemins de réconciliation
et de guérison africains, ne fût-ce que par leur appartenance à des
cultures qui ne connaissent pas la parcellisation de l'homme produite
par l'Occident.
Jésus pardonne les péchés, exerçant
un pouvoir réservé à Dieu seul. Ainsi, en Jésus et dans sa praxis
"pastorale", le Dieu "lent à la colère et plein de
miséricorde" prend un visage humain et est rendu présent. L'activité
"pastorale" de Jésus qui pardonne et guérit constitue à
elle seule une clé de lecture globale à partir de laquelle on pourrait
relire et comprendre les Evangiles. En effet, le problème de la guérison
de la maladie est central dans le Nouveau Testament, et la praxis
de Jésus le relie au pardon qu'il y associe, ou mieux encore qu'il
pose comme préalable à celle-là.
Jésus brise, par-là, la logique
de la spirale de violence que la vision légaliste amène, car en se
repliant sur elle-même, elle ferme tout avenir à l'homme pécheur.
Jésus approche la souffrance de l'humanité, prend dans ses mains l'homme
malade, lui offre le pardon de Dieu et lentement fait naître et grandir
tout un processus qui révèle le sens de la maladie, de la souffrance,
de la réconciliation et de la guérison. A travers le pardon des péchés,
Jésus mobilise toute la personne, suscitant en elle un rétablissement
dans l'univers relationnel de l'homme avec lui-même, avec les autres
hommes, avec le monde et avec Dieu.
Mais, à la différence
des rites africains, cette réintégration de l'homme ne s'effectue
pas par un retour sur le passé ou l'antécédent, mais elle se comprend
comme une orientation vers la "nouvelle création" que la
réconciliation proclame et manifeste(1). En effet, en guérissant, Jésus annonce et anticipe
la rédemption du corps de l'homme. Il s'approche de l'existence humaine
et, par le pardon, la libère du péché qui a
ses connotations évidentes dans les dégradations du corps, dont la
guérison devient sine non équivoque de la présence du Royaume de Dieu.
En effet toutes les guérisons de Jésus sont signes de cette présence
et, par là, du pardon des péchés qui réconcilie les hommes avec Dieu.
Jésus guérit et la maladie, qui dans la tradition
apparaissait comme une malédiction et une punition du péché, est orientée
vers l'espérance d'une re-création de l'homme
dans son corps et dans ses rapports avec les autres et avec Dieu,
aussi bien que de l'univers entier, de l'histoire où l'homme vit.
Ainsi, dans le récit du paralytique, le pardon des péchés est rendu
visible par sa guérison (cf. Mc 2,1-12).
Le pardon mène à la guérison, ou mieux, «la maladie devient chemin de conversion et le
pardon de Dieu inaugure la guérison» (2). Car «pour le paralytique, il
n'existe plus d'avenir avec Dieu s'il n’est assuré de son pardon,
et son avenir humain est compromis s'il ne guérit pas. Jésus, par
sa parole de pardon, lui ouvre la possibilité d'une nouvelle relation
à Dieu et, par sa guérison, une vie humaine non grevée par la maladie»
(3).
Un autre point essentiel de différence
réside dans l'implication personnelle du sujet dans sa guérison, de
sa foi et de la liberté qu'a l'individu d'accueillir le pardon qui
nous vient d'ailleurs, de l'Autre. La guérison signifie, alors, un
nouveau point de départ, dans l'accueil et la reconnaissance de la
parole créatrice et libératrice de Dieu. En même temps, Jésus, en
pardonnant et en guérissant, proclame que «le
sabbat a été fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat» (Mc
2,27), montrant par là — contrairement au guérisseur traditionnel
— toute son irréductibilité à un ordre systématique qui comporte une
idée préconçue de la santé.
En effet, la limite dangereuse
des chemins de réconciliation et guérison africains, réside entièrement
dans le fait que toutes les représentations du mal (transgression,
maladie, mort), toutes celles du bien (guérison, vie), toutes celles
de la personne, ont comme tin ultime la formulation d'un diagnostic
qui s'accorde avec une représentation préalable de la société qui
comporte des rapports inégaux entre les individus (4). La maladie
est la déviance, la sortie hors des règles et des normes, alors que
la santé s’identifie à l’intégration de l'individu dans l'ordre établi.
Dans une situation de pluralité d'univers culturels qui voit l'émergence,
encore pénible, de l'individualité de l'homme, cela constitue un problème
majeur pour la vision qui sous-tend la médecine traditionnelle africaine.
La parole de Jésus invite tout
homme à vivre sa vie comme création et comme libération, elle fait
de la mort même un événement créateur. Une fois par donné et guéri,
l'homme n'échappe pas à la finitude de la condition humaine : il lui
reste à vivre jusqu'à la mort, il lui reste encore à élaborer son
projet de vie, à dire qui il est, qui il veut devenir et, par une
option libre et personnelle, à choisir d'adhérer à Dieu et vivre son
existence dans une perspective de communion.
Une telle synthèse des dimensions
personnelle et communionelle de l'homme, sera fruit d’un lent et long
processus inductif de re-création des cultures, et pourra se produire
seulement dans ce profond dynamisme de fermentation et d'approfondissement
évangélique qu'est l'inculturation de la foi.
Redemptor hominis
(5)
Notes
(1) Cf. M. RUBIO,
"La vertu chrétienne du pardon", in Concilium, n. 204, 1986, 113.
(2) Catéchisme
de l 'Eglise Catholique, n. 1502.
(3) C. DuQuoc, "Le pardon de Dieu", in Concilium, n. 204, 1986, 54.
(4) Cf. M.
Augé, "Logique lignagère et logique de Bregbo",
in Prophétisme et thérapeutique.
Albert Atcho et
la communauté de Bregbo. Sous la direction de C. Piault, Hermann, Paris, 1975, 224.
(5) Giuseppe
Di Salvatore est membre de la Communauté Redemptor hominis. Il a obtenu un
doctorat en théologie à l'Université
du Latran. Son adresse : Centre d'Etudes Redemptor hominis, B.P.
123 Mbalmayo
(Cameroun), E-mail : redemptor=hominis@iccnet.cm
Réf. : Mission
de l’Église, n. 142, Janvier-Mars 2004,
pp. 56-59.