Giuseppe Di Salvatore
Pardon et guérison



Conflits, échecs, blessures de la vie… peut-on en sortir ? Les maux et les fléaux de ce monde fragilisent l'homme et le déshumanisent. L'offre et la demande du pardon et du ministère de guérison, qui s'inscrivent au coeur de la Bonne Nouvelle du Salut, sont une voie dont dispose l'Église pour guérir I'homme et le monde contemporain à condition de la revisiter et de la repenser autrement, dans une approche plus globale et holistique.

                       

1. Chemins africains de la réconciliation et de la guérison    

Comme le montrent de nombreux travaux, la demande de guérison reste une demande essentielle des Africains. La médecine occidentale, n'a pas réussi à prendre en compte la globalité de cette demande, étant souvent porteuse d’une vision de l'homme et d'une conception de la santé particulièrement étrangères à l'homme africain.

Réconciliation et guérison en Afrique

Pour l'homme occidental le corps de l'homme est comme une "machine" qui peut être défectueuse. Les connaissances et l'habileté du "mécanicien" le rendent capable d'intervenir d'une manière toujours plus précise et efficace, sans se pré­occuper de l'état psychologique du patient. Une telle parcellisation est inconnue en Afrique, où l'homme "est" un corps, "est" une âme, il "est" intelligence, volonté, esprit, "est" toutes ses relations, avec soi-même, avec les autres, avec la nature et Dieu. L'homme "est" tout cela en même temps, et tout cela le constitue.

Aussi, le terme "santé" pour l'homme africain n'est pas tout simplement le résultat du bon fonctionnement des éléments physiques de la vie humaine. La "santé" indique globalement la plénitude de la vie, constituée par la santé phy­sique, la tranquillité psychologique, la paix sociale, et plus profondément enco­re, elle signifie une parfaite harmonie et conformité à l'ordre naturel, social et cosmique. La stabilité de cette harmonie, ce bon ordre de la vie, est garantie par toute une série de règles et d'interdits. Tout bris d'interdit provoque un déséqui­libre de cette harmonie sous forme de maladie et de malheurs, jusqu'à la mort.

En effet, le bris de l'interdit est cause de la maladie conçue comme une rupture des relations sociales que l'homme porte avec soi et qui le constituent.

C'est justement là que nous pouvons percevoir le lien qui existe entre par­ don, réconciliation et guérison. À cause de la dissociation entre corps et esprit qui s'est produite dans son approche scientifique de la maladie, l'homme occidental a perdu de vue ce lien fondamental. Au contraire, la perception de ce lien conduit l'Africain à faire appel au ngëngan, c'est-à-dire au guérisseur traditionnel, seul capable de scruter la rupture qui s'est produite dans ce monde relationnel du malade, et de prendre en charge la totalité des aspects de l'homme.

Le début de tout diagnostic sera une recherche des causes de la maladie du sujet à travers la confession spontanée de sa transgression. Ainsi commence tout rite de guérison : le malade doit "vider le ventre" afin que le guérisseur puisse "voir" où s'est produite la rupture des relations, aussi bien dans le monde visible que dans celui invisible, le "monde de la nuit", et repérer l'auteur de l'attaque contre cette personne — s'il est un ennemi, quelqu'un de la famille, ou un esprit, ou un génie. Il pourra alors dire quel rite employer pour obtenir la guérison. Ces rites, très souvent, demandent la mobilisation de toute la famille. La confession met à nu toutes les fautes et les rivalités entre les membres, les haines et les rancunes. Le guérisseur prononce alors les paroles réconciliatrices qui libèrent, et le rite se conclut par l'ablution avec de l'eau mélangée au sang d' une chèvre, dont la viande est partagée entre tous. Le malade peut ainsi réintégrer sa famille, rétabli dans un processus de réconciliation qui le mènera à la guérison.

Ces rituels de guérison, surtout à travers le moment de la confession, mettent en évidence la correspondance entre l'harmonie sociale et la santé du corps. Le guérisseur atteste une version "officielle" des fans à laquelle tous vont se référer, reconstituant une unité essentielle à la vie communautaire. Au-delà du traitement à base de plantes, ce qui importe, c'est de reconstituer un ordre des choses troublé et dissocié. La guérison devient la manifestation du pardon accordé et de la réconciliation survenue dans cette famille.

C'est là toute l'originalité d' une démarche qui veut préserver l'intuition profonde de l'impossibilité de soigner un corps sans en même temps intervenir sur la globalité des rapports de l'homme et des différentes dimensions qui le constituent comme tel.

Jésus pardonne et guérit

Nombreuses sont les ressemblances entre la praxis pastorale de Jésus et les chemins de réconciliation et de guérison africains, ne fût-ce que par leur appartenance à des cultures qui ne connaissent pas la parcellisation de l'homme produite par l'Occident.

Jésus pardonne les péchés, exerçant un pouvoir réservé à Dieu seul. Ainsi, en Jésus et dans sa praxis "pastorale", le Dieu "lent à la colère et plein de miséricorde" prend un visage humain et est rendu présent. L'activité "pastorale" de Jésus qui pardonne et guérit constitue à elle seule une clé de lecture globale à partir de laquelle on pourrait relire et comprendre les Evangiles. En effet, le problème de la guérison de la maladie est central dans le Nouveau Testament, et la praxis de Jésus le relie au pardon qu'il y associe, ou mieux encore qu'il pose comme préalable à celle-là.

Jésus brise, par-là, la logique de la spirale de violence que la vision légaliste amène, car en se repliant sur elle-même, elle ferme tout avenir à l'homme pécheur. Jésus approche la souffrance de l'humanité, prend dans ses mains l'homme malade, lui offre le pardon de Dieu et lentement fait naître et grandir tout un processus qui révèle le sens de la maladie, de la souffrance, de la réconciliation et de la guérison. A travers le pardon des péchés, Jésus mobilise toute la personne, suscitant en elle un rétablissement dans l'univers relationnel de l'homme avec lui-même, avec les autres hommes, avec le monde et avec Dieu.

Mais, à la différence des rites africains, cette réintégration de l'homme ne s'effectue pas par un retour sur le passé ou l'antécédent, mais elle se comprend comme une orientation vers la "nouvelle création" que la réconciliation proclame et manifeste(1). En effet, en guérissant, Jésus annonce et anticipe la rédemption du corps de l'homme. Il s'approche de l'existence humaine et, par le pardon, la libère du péché qui a ses connotations évidentes dans les dégradations du corps, dont la guérison devient sine non équivoque de la présence du Royaume de Dieu. En effet toutes les guérisons de Jésus sont signes de cette présence et, par là, du pardon des péchés qui réconcilie les hommes avec Dieu.

Jésus guérit et la maladie, qui dans la tradition apparaissait comme une malédiction et une punition du péché, est orientée vers l'espérance d'une re-création de l'homme dans son corps et dans ses rapports avec les autres et avec Dieu, aussi bien que de l'univers entier, de l'histoire où l'homme vit. Ainsi, dans le récit du paralytique, le pardon des péchés est rendu visible par sa guérison (cf. Mc 2,1-12).

Le pardon mène à la guérison, ou mieux, «la maladie devient chemin de conversion et le pardon de Dieu inaugure la guérison» (2). Car «pour le paralytique, il n'existe plus d'avenir avec Dieu s'il n’est assuré de son pardon, et son avenir humain est compromis s'il ne guérit pas. Jésus, par sa parole de pardon, lui ouvre la possibilité d'une nouvelle relation à Dieu et, par sa guérison, une vie humaine non grevée par la maladie» (3).

Un autre point essentiel de différence réside dans l'implication personnelle du sujet dans sa guérison, de sa foi et de la liberté qu'a l'individu d'accueillir le pardon qui nous vient d'ailleurs, de l'Autre. La guérison signifie, alors, un nouveau point de départ, dans l'accueil et la reconnaissance de la parole créatrice et libératrice de Dieu. En même temps, Jésus, en pardonnant et en guérissant, proclame que «le sabbat a été fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat» (Mc 2,27), montrant par là — contrairement au guérisseur traditionnel — toute son irréductibilité à un ordre systématique qui comporte une idée préconçue de la santé.

En effet, la limite dangereuse des chemins de réconciliation et guérison afri­cains, réside entièrement dans le fait que toutes les représentations du mal (trans­gression, maladie, mort), toutes celles du bien (guérison, vie), toutes celles de la personne, ont comme tin ultime la formulation d'un diagnostic qui s'accorde avec une représentation préalable de la société qui comporte des rapports inégaux entre les individus (4). La maladie est la déviance, la sortie hors des règles et des normes, alors que la santé s’identifie à l’intégration de l'individu dans l'ordre établi. Dans une situation de pluralité d'univers culturels qui voit l'émergence, encore pénible, de l'individualité de l'homme, cela constitue un problème majeur pour la vision qui sous-tend la médecine traditionnelle africaine.

La parole de Jésus invite tout homme à vivre sa vie comme création et comme libération, elle fait de la mort même un événement créateur. Une fois par­ donné et guéri, l'homme n'échappe pas à la finitude de la condition humaine : il lui reste à vivre jusqu'à la mort, il lui reste encore à élaborer son projet de vie, à dire qui il est, qui il veut devenir et, par une option libre et personnelle, à choisir d'adhérer à Dieu et vivre son existence dans une perspective de communion.

Une telle synthèse des dimensions personnelle et communionelle de l'homme, sera fruit d’un lent et long processus inductif de re-création des cultures, et pourra se produire seulement dans ce profond dynamisme de fermentation et d'approfondissement évangélique qu'est l'inculturation de la foi.

                                               

Redemptor hominis (5)

                       

Notes

(1) Cf. M. RUBIO, "La vertu chrétienne du pardon", in Concilium, n. 204, 1986, 113.

(2) Catéchisme de l 'Eglise Catholique, n. 1502.

(3) C. DuQuoc, "Le pardon de Dieu", in Concilium, n. 204, 1986, 54.

(4) Cf. M. Augé, "Logique lignagère et logique de Bregbo", in Prophétisme et thérapeutique.

     Albert Atcho et la communauté de Bregbo. Sous la direction de C. Piault, Hermann, Paris, 1975, 224.

(5) Giuseppe Di Salvatore est membre de la Communauté Redemptor hominis. Il a obtenu un

doctorat en théologie à l'Université du Latran. Son adresse : Centre d'Etudes Redemptor hominis, B.P. 123 Mbalmayo (Cameroun), E-mail : redemptor=hominis@iccnet.cm

 

Réf. : Mission de l’Église, n. 142, Janvier-Mars 2004, pp. 56-59.