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Soeur
Lucie Nzenzili Mboma, FMM Introduction. Le dialogue est au coeur du christianisme, il s’agit d’un dialogue divino-humain exprimé en Jésus qui, à son tour a dialogué avec ses compatriotes afin de les aider à découvrir les signes du Royaume à venir mais déjà présent parmi eux. Jésus a utilisé le dialogue comme l’un des moyens pour révéler sa divinité et les mystères du Royaume de Dieu. Il était prêt et disponible pour dialoguer avec tout le monde, même avec les pharisiens qui n’avaient pas toujours des mots aimables à son égard. Il n’a jamais exclu qui que ce soit de son assistance. Jésus a institué l’Eglise afin qu’elle continue ce dialogue et son oeuvre de transformation. L’Eglise doit témoigner de son amour dans un contexte pluraliste, elle est appelée à comprendre l’oeuvre de l’Esprit-Saint dans l’Eglise et au milieu des peuples de différentes traditions religieuses ( cfr Joy Thomas,SVD, " Mission as Dialogue" in Mission Studies Vol - XIV- 1 & 2, 27 & 28, 1997) " Le dialogue est compris comme une authentique expression de plein droit de la mission évangélisatrice de l’Eglise. ... Il constitue une dimension importante de l’ouverture au monde voulue par le Concile ... L’Eglise doit entrer en dialogue avec le monde dans lequel elle travaille. Elle a quelque chose à dire, un message à livrer, une communication à offrir (AAS 56 1964, p.639) En ce XXème siècle finissant, plusieurs Eglises Particulières d’Afrique subsaharienne sont dans le deuxième centenaire de leur évangélisation. Elles sont jeunes, dynamiques, pleines d’enthousiasme et même de fierté. Le Synode spécial pour l’Afrique, en 1994, a démontré la maturité et le sens de responsabilité, qui en sont les garants de l’avenir. Le Synode spécial pour l’Afrique s’est voulu Synode d’espérance, et de résurrection, au moment où tout semble s’écrouler sur ce continent ( cfr. Savino Palermo, scj.: " Pour l’Amour de mon Peuple" Ed. Dehoniane, Rome 1997, p.13 ). Le même Synode a lancé un appel pressant en faveur du dialogue, la situation des sociétés africaines en pleine mutation fait du dialogue un moyen incortournable. Dans notre exposé, nous commencerons par une courte description des domaines de dialogue inter-religieux en Afrique Noire, ce sera le premier chapitre. Ensuite nous nous étendrons un peu plus sur le dialogue avec les Religions Traditionnels Africaines ( RTA), qui constituera l’objet de notre deuxième chapitre, et le troisième chapitre sera consacré au dialogue comme engagement dans les sociétés africaines en transformation. Chapitre
Premier Le but du dialogue inter-religieux des chrétiens africains " L’Afrique a hérité la rivalité qui existait entre les différentes dénominations chrétiennes. Heureusement, après les indépendances des pays d’Afrique, cette animosité a beaucoup diminué. Alors que nous sommes encore bien loin d’atteindre une communion eucharistique avec nos frères et soeurs séparés, nous coopérons cependant dans beaucoup de domaines tant civil que social. Ceci ne doit pas nous faire oublier le but qui est de traviller ensemble pour une complète unité ecclésiale dans une communion eucharistique. (cfr. Mgr Justin Tetemu Samba, Evêque de Musoma en Tanzanie : " Dialogue " dans Afer, Vol 36 / 1994/4). Ces chrétiens font face aux mêmes défis quant au vécu de leur foi. Ces églises chrétiennes implantées en Afrique par les missionnaires étrangers ont fait jusque récemment, peu d’efforts d’inculturation et de dialogue avec les pratiques et l’esprit des anciennes religions africaines. Un nouveau modèle de comportement socioreligieux, trop peu intériorisé, s’est montré trop peu résistant devant les grandes interrogations et épreuves de la vie. C’est pourquoi, face au déchirement socio-culturel et religieux d’aujourd’hui, les masses africaines recourent aux prophètes de nouvelles églises en vue de retrouver sens et cohérence de leur vie actuelle dans le nouvel ordre social ( DE HAES, R., " La Pastorale de la Prière en Afrique dans les Actes du Colloque International sur la prière Africaine, Kinshasa, 1994, p.217 ) Les chrétiens africains vivent tiraillés entre la fidélité à leur foi en Jésus Christ et la fidélité aux traditions léguées par les ancêtres. La foi de l’Africain se trouve aujourd’hui prise entre deux traditions et deux cultures, en mal d’identité, comment les amener, par le dialogue à vivre leur foi dans un attachement total au Christ tout en étant fidèles aux valeurs positives de leurs cultures. Le fondamentalisme, un obstacle au dialogue avec des Musulmans En Afrique, il y a cette présence envahissante de l’Islam qui, avec l’apparition du courant fondamentaliste en son sein, devient intolérant. Pour le moment, le dialogue avec l’Islam est difficile. " Tout dépend de l’attitude des musulmans avec lesquels vous vivez. S’ils sont des fondamentalistes et fanatiques, il y a grands problèmes. C’est le cas du Soudan, par exemple, la situation a été longtemps malheureuse à cause de la guerre entre le Nord et le Sud du Soudan. ... On a besoin d’une grâce spéciale de la part de Dieu pour dialoguer avec quelqu’un qui est en train de tuer vos frères et soeurs, quelqu’un qui cherche à te réduire à zéro, dialoguer avec quelqu’un qui pense que tu lui es inférieur etc..." ( Mgr Vincent Mojowok Nyiker, Evêque de Malakal au Soudan, Afer Vol 36 / 1994/4) Ce dialogue devrait, néanmoins, " être intensifié dans le but d’éviter le fondamentalisme et d’autres conflits religieux dangereux. Un tel dialogue qui devrait viser à la création d’une co-existence pacifique, à la reconnaissance de l’égalité de tous les peuples, à l’appréciation du puralisme religieux et à la promotion d’une coopération mutuelle pour faire avancer les valeurs du Royaume " ( Mgr. Justin Tetemu Samba) Le dialogue avec les gouvernements africains Dans des meilleures conditions la relation entre l’Eglise et l’Etat devrait être une relation saine, faite de respect, d’ouverture et d’amour, continue Mgr.Justin Tetemu Samba. Malheureusement, dit-il, l’Eglise en Afrique est exposée aux régimes totalitaires et dictatoriaux, et elle a, par ce fait, à lutter pour promouvoir la justice sociale et la liberté de conscience pour le peuple. En même temps, l’Eglise se fait la voix de sans voix et défend les droit civils du peuple: la liberté d’expression. Les nouveaux mouvements religieux Les sectes et les nouveaux mouvements religieux ont trouvé un terrain fertile en Afrique noire. " Ils fonctionnent dans les sociétés africaines post-coloniales en pleine mutation. La modernité, la civilisation technique et industrielle, l’urbanisation rapide, le processus de démocratisation en cours, marquent, et troublent en partie, les schèmes de pensée et de comportement de bon nombre d’Africains. Dans les grands centres surtout, les individus, déracinés de leurs anciennes traditions et unités sociales de vie, sont projetés dans un monde nouveau qui ne leur présente aucun cadre de référence pour trouver des solutions aux multiples problèmes posés par leur situation nouvelle. ( DE HAES, R. sj., ibid, p.216 ) Le dialogue est difficile à cause de leur intransigeance Les Religions Traditionnelles Africaines. Les religions traditionnelles africaines axées essentiellement sur les croyances et les pratiques ancestrales et soutenues par une grande solidarité clanique donnaient aux individus et aux groupes un certain équilibre global et une parfaite intégration dans le milieu. Devenues caduques, surtout dans les centres urbains, sous la pression de la nouvelle réalité sociohistorique, elles finissent en réalité par créer un vide spirituel. Rien d’étonnant que les individus soient ainsi contraints de recourir à d’autres moyens pour trouver une solution à leurs problèmes (ibid, p. 216). Le dialogue avec les religions traditionnelles africaines aidera aussi à faire éliminer la dichotomie de la foi chrétienne en Afrique. C’est pourquoi, nous situant dans la dynamique du Synode Spécial pour les Evêques d’Afrique, nous nous pencherons un peu plus sur le dialogue avec les Religions Traditionnelles Africaines. (RTA). En effet, le Synode a lancé donc un appel pressant en faveur du dialogue.:" Qu’une attention particulière soit portée à nos coutumes et à nos traditions religieuses en tant qu’elles sont héritages culturels. Ce sont des cultures en régime d’oralité et leur sort se joue essentiellement dans le dialogue des générations en vue de leur transmission" (Message du Synode n.20). Chapitre
Deuxième Fondement théologique du dialogue inter-religieux avec les RTA: Le Pape Jean Paul II a écrit: " ... Les Pères de l’église voyaient dans les diverses religions comme autant de reflets d’une unique vérité, commes des ‘semences du Verbe’ témoignant que l’aspiration la plus profonde de l’esprit humain est tournée, malgré la diversité des chemins, vers une direction unique, en s’exprimant dans la dimension totale de l’humanité... (RH, 11). L’attitude missionnaire commence toujours par un sentiment de profonde estime à ‘ce qu’il y a en tout homme’ ( cf. Jean 2, 25 ) ... ; Il s’agit du respect pour tout ce que l’Esprit, " qui souffle où il veut" ( Jn.3,8) a opéré en lui ( RH, 12) C’est à la lumière de recherches effectuées par les théologiens et philosophes africains et de tant d’autres que nous essayons de saisir de l’intérieur, la signification de certains événements vécus dans le quotidien par les chrétiens africains fidèles à leurs traditions et les croyants des RTA, pour découvrir et essayer de comprendre ce qui constitue la base de leur spiritualité, et qui explique leur profond attachement à la croyance ancestrale malgré la rencontre avec la modernité. Et quelle est la tâche de l’évangélisateur aujourd’hui si ce n’est celle qui consiste à travailler avec ces croyants, afin qu’ils arrivent « à discerner dans la foi les éléments traditionnels à conserver et les ruptures nécessaires qu’opère l’irruption de l’évangile sur son sol » (F. Kabasele : Mission et Inculturation, p 142 .cité par les FMM, document inédit, p.15). Les conditions pour un dialogue interreligieux en Afrique noire. Des spécialistes en la matières présentent toujours un large éventail des conditions pour le dialogue interreligieux, quant à nous, nous voulons souligner quelques-unes qui nous paraissent importantes par rapport au continent, parce qu’il s’agit d’un dialogue de vie, les chrétiens et les croyants des RTA se rencontrent, s’échangent, comment ils s’interpellent mutuellement , tout en respectant l’identité de l’autre. Le dialogue ne peut se réaliser que dans "un climat de grande ouverture et de respect en vue d’un enrichissement mutuel". En effet, " être croyant c’est être capable de s’ouvrir aux autres parce que la rencontre avec un croyant d’une autre religion est un chemin royal pour approfondir sa propre foi" (cf. Kovac. E. : Rencontre avec l’autre. Les croyants des autres Religions 52-63. in Spiritus no 238 février 1995). L’ouverture est une attitude indispensable également parce qu’un autre croyant me fait découvrir la grandeur d’un homme/femme qui espère autrement et dont l’espérance me rassure et me fortifie. Face à autrui, je me découvre moi-même, comme l’affirme Paul Ricoeur: « Le chemin le plus court vers moi-même passe par un autre. » Autrui me découvre plus que moi-même parce qu’il me parle de Dieu. Il me parle de révélation divine d’une autre manière que celle à laquelle je suis habitué et, par le fait même, il me conduit là où je n’étais pas encore. Même si je ne suis pas toujours d’accord avec lui et que je préfère rester fidèle à un autre autrui, celui qui est dans ma communauté, autrui d’une autre religion reste toujours mon maître " (Kovac,E., o.c.p.62). Cette ouverture engage tout évangélisateur dans un processus de conversion. Nous vivons dans une société multiculturelle, il n’est plus permis de considérer sa culture comme le « standard absolu ». Pour l’évangélisateur, il est important de se rappeler que « la culture est le lieu où l’Evangile rencontre l’homme » ( E.N.no 20 ) « et que... la culture de chaque peuple est sacrée et digne de respect »( Jean Paul II ) La rencontre directe avec les RTA apparaît plutôt difficile, d’abord à cause de la langue. En Afrique," nous évoluons principalement dans le soubassement de la littérature orale avec son inépuisable richesse de proverbes et dictons, adages et mythes, contes et fables, il n’y a pas de sources écrites" Or la langue apparaît comme le condensé culturel d’un peuple, elle véhicule la culture. Les choses se compliquent encore à cause du caractère exotérique des RTA, soumises aux lois de secret, et demeurent l’apanage des seuls initiés qui en gardent jalousement les clés herméneutiques (J. Efoé Penoukon Spiritus no 138 février 1995, p. 135). Nous avions appris un proverbe aux Iles Philippines qui dit: « Ang wika ay isang daan sa kaluluwa ng mga tao »: ce qui signifie : « La langue est un chemin qui conduit vers l’âme des peuples ». Pour souligner l’importance de la connaissance de la langue, nous reprenons ici le témoignage d’un missionnaire qui a vécu au Tchad et a appris l’arabe: "...Rencontre avec une culture, d’abord, par l’étude de l’arabe littéraire: J’ai été séduit par la beauté formelle de cette langue et fasciné par le monde auquel elle me donnait accès. Quand je constate, aujourd’hui encore, le puissant effet catalyseur qu’exerce sur moi l’attrait de l’arabe dans mes rapports avec les musulmans, je crois qu’on ne saurait trop souligner l’importance du rôle que joue, dans la rencontre, l’attachement à la langue et à la culture de l’autre" ( Coudray, H.,« Cherchez ce qui unit »: rencontrer l’homme musulman p.57 in Telema 2/94 ). La connaissance de la langue offre la possibilité d’établir des relations d’amitié, de connaître les gens de l’intérieur. Puisque les Religions Traditionnelles Africaines relèvent de l’oralité, l’écoute attentive est l’attitude fondamentale si on veut pénétrer cet univers, afin d’y découvrir comment les Africains sont imprégnés de religiosité, tout a un caractère sacré. Nous relevons ici quelques valeurs qui se dégagent de la palabre africaine, qui en soi constitue un processus exigeant d’écoute: d’abord elle demande la participation de tous, et une écoute respectueuse de la personne peu importe sa condition, chacun et chacune fournit l’information qu’il/elle détient, sa parcelle de vérité, et on l’écoute jusqu’au bout. sans l’interrompre, on prend son temps pour écouter, et ce, dans le respect. Cet aspect nous fait comprendre l’importance accordée à la personne dans les RTA et dans la culture: elles sont anthropocentriques. Les conditions ci-dessus mentionnés ne sont pas exhaustives, toutefois, il est bon de souligner qu’elles constituent des défis pour tout évangélisateur, qu’il soit africain ou étranger. Nous avons glané d’ici et là quelques rites, cultes qui nous permettent de saisir les manifestations de la religiosité des croyants des RTA. A l’Ecoute des croyants des RTA vivant en harmonie avec leur univers. La religion est, dans son essence, cette référence de l’être humain à Dieu, comme à son Créateur. La religion constitue le noyau intime de la culture africaine et la spiritualité africaine se dévoilera dans les rituels. Quand il s’agit de la Religion Traditionnelle Africaine, " il est difficile de définir de manière appropriée le contenu et la forme du sentiment religieux. En Afrique la religion est une intuition qui considère Dieu comme une Réalité cosmique primordiale, l’Africain a la foi en ce Dieu, l’Etre suprême, il est transcendant. L’Etre Suprême est inaccessible; il est d’une Transcendance telle que, pour beaucoup de problèmes, ce sont les esprits intermédiaires, notamment des Ancêtres qui s’occupent des problèmes pratiques et concrets "; mais « la Transcendance absolue de Dieu n’entre pas en conflit avec son Immanence » ( Atal sa Angang, Prof. D. Les Valeurs contenues dans les Religions Traditionnelles Africaines à la rencontre de l’Evangile de Jésus Christ" Pro Dialogo n94 ( 1997/1). L’Etre Suprême est à l’origine de la terre et de la voûte céleste et l’univers imperceptible. Dieu est l’explication ultime de l’être humain. L’Africain a foi en des esprits, la foi en la communauté des hommes. On observe en Afrique une attention permanente envers le monde invisible au point que l’Africain a été qualifié d’incurablement religieux" (cfr. Tsangu Makumba, M.V.: "Pour une Introduction à l’Africanologie." Editions Universitaires Fribourg Suisse 1994, pp. 5-34). Dans la RTA, l’élément central c’est le sens du sacré, cette dimension est perçue avant toutes choses comme un univers bien organisé et hiérarchisé, régi par les Vivants invisibles sur cette terre. Cet univers structurellement concilié et hospitalier ne comporte ni antagonisme dualiste, ni exclusivité irréductible : il s’agit là de l’harmonie universelle. ( cfr Tsangu Makumba, M.V., o.c, p. 28) Cette présentation assez brève du contenu de la foi du croyant des RTA nous fait pressentir que, ces religions sont monothéistes. " Mais le Dieu unique que l’on y célèbre est celui à qui l’on peut parler, sans qu’il n’ait lui-même jamais parlé ni ne soit descendu du ciel pour communiquer aux hommes sa volonté (cfr. B. Muzungu : « Religions Africaines traditionnelles et théologie africaine» dans Bilan, 86-87) Même la prière qu’on lui adresse ne devrait pas oublier le mystère qui entoure son être divin et ses volontés, c’est en réalité la prière silencieuse seule qui constitue l’attitude à adopter devant lui (Ntima Nkanza, sj., "Non, je ne mourrai pas, Je Vivrai" .Edition Loyola, p.83) D’ailleurs les Bobo de Burkina Faso disent: « Personne n’a conversé avec Dieu face à face. Dieu est bien voilé, personne n’est son témoin immédiat ». Pour expliquer l’éloignement de Dieu, les Bobo racontent: « Dieu (Wuro) maintient le contact. A en croire les fables et les mythes traditionnels, il y a, il demeure un lien entre le ciel et la terre, et cela parce que le monde "spirituel" est un et que Dieu établit le contact. Aux origines le ciel était contigu à la terre et les femmes présidaient aux destinées de la communauté villageoise. Mais par la faute et la mégarde de la Vieille Femme, le firmament (l’en-haut) s’est retiré et Dieu aussi s’est éloigné. (Sanon, A.T., "Religion et Spiritualité Africaine. La Quête Spirituelle in L’Afrique et ses Formes de Vie Spirituelle, FCK, 1990, p.40)... Plusieurs mythes africains attribuent cet éloignement de Dieu à l’orgueil de la femme. Dans ce cas, c’est une vieille femme, ailleurs ce sera la fille roi. Le Père E. Mveng, un Jésuite camerounais insistait beaucoup sur une étude africaine de la Bible, la culture africaine, disait-il, est plus proche de la culture qui a écrit la Bible. Cet éloignement de Dieu nous fait comprendre pourquoi, " ce n’est pas avant tout la question de Dieu ou sur Dieu qui est au centre des Religions traditionnelles. C’est plutôt l’homme seul et son salut qui prédomine dans cette tradition où les rites et les cultes (notamment le culte des ancêtres comme intermédiaires entre Dieu le Très -Haut et les mortels que nous sommes) occupe une place de choix" (Ntima Nkanza, ibd). 1. L’Ancêtre: Dans les sociétés de l’Afrique noire, la relation des vivants avec les morts et, en particulier, avec les Ancêtres, est celle à laquelle l’Africain est le plus attaché. C’est sans doute le point crucial de la culture africaine et, à cause de cela, l’héritage le plus important. Le passage par la mort n’abolit pas l’humanité de l’ancêtre (il reste et demeure homme) "C’est par l’Ancêtre que Dieu a insufflé le souffle de vie au descendant. Il possède des qualités physiques et spirituelles; doué de force surnaturelle et parce qu’il vit proche de Dieu, il est le médiateur entre Dieu et les parents encore vivants et peut entrer en relation avec ces derniers par les visites oniriques ou dans des lieux bien précis. (Nyamiti, Ch., The Incarnation..., vol VI, n1 [1990], 4-10. résumé par Nkanza Ntima, o.c., p 108-109). a ) Qui devient Ancêtre? Ce n’est pas n’importe quel mort qui devient ancêtre. "L’ancêtre c’est le mort qui a vécu une vie morale et humaine intègre, qu’il peut être présenté aux vivants aussi bien comme modèle de vie et des moeurs que comme l’un de ceux qui ont contribué à la stabilité communautaire grâce à leur apport positif à l’héritage de la tradition ancestrale que l’on commémore régulièrement de manière toujours créatrice. L’ancêtre est une personne qui a atteint la maturité morale et dont le souvenir et la geste demeurent toujours vivants dans la communauté qu’il vivifie" ( Ntima Kanza, o.c., p 110 ). On a donc pas besoin d’avoir les cheveux blancs pour accéder au rang des ancêtre. b ) Les célibataires consacrés sont honorés du titre d’ancêtre. Dans notre réflexion pour vous présenter ce papier, nous avons été frappée par les propos du Père Boka di Mpasi Londi sur l’accès accordé aux célibataires consacrés au titre d’ancêtres. En effet, les consoeurs du Sénégal et du Burkina Faso ont confirmé ce fait aussi. Le nom de la religieuse est souvent donné à une fille de sa famille ou bien d’une famille qui n’a aucune relation parentale avec la religieuse. Alors que les ancêtres sont les esprits, des morts-vivants, nous accédons à cet échelon de notre vivant, c’est une sérieuse interpellation, un défi à la sainteté. Un appel à une présence de qualité au milieu de notre peuple. Le peuple a bien compris que tout en étant du monde, nous ne sommes pas du monde. La vie religieuse est un don, et un don doit être partagé. Si nous, Religieux/Religieuses africains avons choisi de ne pas donner la vie biologiquement, nous avons à la donner par notre totale donation au Christ qui fait de nous des Frères/Soeurs universels. Il n’y a pas de place à l‘égoïsme. Il arrive même qu’un missionnaire ou bien une religieuse dont la vie a été une source d’inspiration pour les gens, une personne totalement donnée, qu’on l’admet dans le clan et en reçoit le nom; ou bien son nom est donné à un enfant du clan, comme expression de sa fécondité spirituelle. Mais souvent, les missionnaires croient toujours que, parce que matériellement pauvres, les parents utilisent leur nom pour avoir des cadeaux. Or que ce sont eux, les parents qui leur font un cadeau précieux, leur nom sera perpétué dans l’enfant; on continuera à parler d’eux. En tant que missionnaires ils ont fait naître Dieu dans la vie de leurs frères et soeurs 2. Les sacrifices sont offerts aux ancêtres, mais les rites sont des signes d’une présence qui est là sans être nommée. ... "En Afrique comme dans toute humanité religieuse, le sacrifice vient comme un rite qui consacre la vie en sa dimension communautaire, familiale et individuelle ou personnelle. A qui s’adresse les sacrifices africains? Le cas des Bobo de Burkina Faso: L’observation la plus pertinente nous conduit à répondre sans hésitation: jamais ou rarement à Dieu directement, mais plutôt à d’autres qu’à Dieu: On avance à l’appui: -
Dieu ne mange pas, ne boit, n’a ni faim ni soif; En deçà, les religions de la terre africaine multiplient leurs célébrations utilisant comme matériel le sang et tout bien matériel perçu comme un don venu des ancêtres. Elles connaissent le rituel des abstentions et des purifications selon les idées du pur et de l’impur. Elles aspirent à traduire le désir d’action de grâce, de réparation et de joie dans la danse et l’exaltation devant Dieu pour les ancêtres et leurs forces vitales. Les sacrifices sont alors pour ceux qui peuvent servir d’intermédiaires ou des médiateurs entre lui et nous, les Ancêtres et les Esprits. Ainsi Dieu n’est pas le débiteur de l’homme pour recevoir de lui afin de donner à son tour; à la limite, l’homme n’est pas le client de Dieu: on ne doit rien à celui auquel on doit tout, dont soi-même. Les rites deviennent en ce cas des signes d’une présence qui est là sans être nommé « C’est Dieu que nous prions quand nous prions les ancêtres » disent les Bariba" ( Sanon, A.T., o.c., p.48 - 49 ). 3. La terre appartient aux Ancêtres et elle est indivisible: "Elle revient de droit aux Ancêtres, en tant que legs ancestral, aucun être humain ne peut se l’approprier. C’est ainsi qu’avant de procéder à des activités de production ou de construction, on doit d’abord apaiser les génies protecteurs du sol qui habitent dans la forêt, les collines, les montagnes ou bien avant la pêche, il faut évoquer les génies des eaux. Ces rites de propitiation s’explique par le fait que tout est sacré dans la nature" (Sambu, E. : Religions Traditionnelles Africaines: se rencontrer et dialoguer autrement. in Spiritus no 138 février 1995, 45). "Toute mission catholique érigée sur un secteur, est une « propriété » ancestrale. Toute décision concernant la vie doit être soumise à ceux qui détiennent les pouvoirs traditionnelles en ce lieu. Au Sénégal, il a fallu leur accord pour la construction d’une maternité par la mission catholique, et après l’inauguration et la bénédiction, ces desservants ont exigé de procéder, à leur tour, à leur libation et sacrifices traditionnels pour demander aux ancêtres de protéger cette nouvelle réalisation sur la terre ancestrale léguée aux survivants" (ibd). 4. Le pays d’origine, c’est là où sont enterrés les Ancêtres. Le pays d’origine ce n’est pas là où l’on est né, parce que tu peux bien naître en ville ou dans un pays autre que le tien, mais le pays, dans la conception africaine, c’est là où sont enterrés les Ancêtres. La plus grande pauvreté pour un Africain à l’étranger, ce n’est pas l’absence de la carte de ce séjour, c’est le fait de ne pas pouvoir être enterré aux côtés de ses ancêtres. En effet, "le désir de mourir « à la maison » est très fort, les Zulu parlent de « ukubuyisa » qui signifie ramener à la maison" (cf.Gwembe, P. :La Piété envers les Ancêtres dans la Religion Africaine in Telema no 82 avril- juin 2/95, p54). Malgré les conditions dans lesquelles ils peuvent se trouver, les Africains feront une cotisation pour rapatrier les dépouilles mortelles de leur compatriote, même si pour cela il faille s’endetter. Les funérailles, en Afrique, sont très somptueuses et coûteuses. 5. La Conception de la mort chez les Yoruba du Nigeria La Mort n’est pas une destruction d’une personne, mais "un passage". Le cas des Yoruba du Nigéria. Ceux ou celles parmi vous qui ont été en Afrique se rappelleront peut-être de certaines réactions des Africaines face à la mort: dès qu’on apprend la mort d’un membre de la famille, les femmes arracheront leurs pagnes, d’autres vont défaire leurs cheveux, et d’autres encore se jetteront à terre, elles poussent des cris déchirants pour exprimer leur douleur. Puis, quand ce premier moment est passé, et rassérénées, elles se mettent à chanter des complaintes funèbres et à danser. Toutes ses manifestations traduisent l’impuissance devant cette réalité tragique mais en même temps, aussi étrange que cela puisse sembler, c’est-à-dire le passage d’une période bouleversante et déchirante à celle d’une fête lève le voile pour permettre de saisir le sens profond de la mort telle que conçue en Afrique: c’est un départ inexorable, un passage d’un état de vie à l’autre. La mort est une affaire personnelle, et tellement personnelle que même les parents sont impuissants devant la mort de leur enfant. La mort est naturelle, un proverbe yoruba dit : " La maladie se soigne, la mort est incurable", il n’y a pas d’échappatoire, comme le décrit cette complainte funèbre des Yoruba: « La mort tue à droite et détruit à gauche. (Poète anonyme décrivant un aspect de l’image yoruba de la mort, in Voices of Africa Fontana/Collins London 1974, 56 cité par Anita Stasulane: "Les Yoruba devant la Mort: Approche de l’Africanité profonde" Telema no 82 avril- juin 2/95, p.45). Chez les Yoruba comme dans les autres pays de l’Afrique noire, la mort n’est pas une destruction de l’individu mais c’est un départ, nous sommes des pèlerins sur cette terre, la vraie maison est dans l’au-delà, puisqu’on ne la quitte plus. Une personne âgée qui se sent proche de la mort dira aux siens: « Je vais à la maison - Je suis prêt à partir à la maison » ! Et quand une personne meurt de la mort naturelle, c’est-à-dire âgée, les siens diront: « Le père ou (la mère) est allé à la maison », ou bien il est allé dans le grand village où jamais le soleil ne se couche. « Un roi yoruba ne meurt jamais, mais "il change de position" » ( cfr Stasulane, A., o.c. p. 45). La mort est un passage progressif du maintenant à toujours. Après la mort physique la personne continue de vivre. John Mbiti explique pour nous le sens de cette immortalité personnelle: "Tant que les gens se rappellent le nom du défunt, celui-ci n’est pas vraiment mort: il est vivant, il est ce qu’on appelle un « mort-vivant ». Le mort-vivant est une personne qui est physiquement morte, mais qui existe dans le souvenir de ceux qui l’ont connu durant sa vie, et qui existe en même temps dans le monde des esprits. Tant que demeure le souvenir du « mort-vivant », il est dans un état d’immortalité personnelle" (Mbiti, John S.,African Religions and Philosophy, Heinemann, Ibadan 1990, p.25). Les actes rituels sont des moyens de contact, de communion et de solidarité; ils manifestent que les défunts ne sont pas oubliés; ils symbolisent l’accueil et l’hospitalité qui leur sont dus. Ils servent à apaiser les défunts s’ils ont été offensés et irrités; ils sont la « marchandise » qui sert à obtenir une faveur, étant donné que les défunts peuvent agir comme intermédiaires entre Dieu et l’homme (Mbiti John S., : "Concept of God in Africa, SPCK London 1970, 267). C’est avec justesse que Birago Diop a écrit : "Non, nos morts ne sont jamais morts". 6. Le rôle religieux réservé aux Femmes dans les RTA. En parlant des actes rituels nous voulons attirer votre attention sur le fait suivant: que la fonction sacerdotale est exclusivement réservée aux hommes, cependant dans certains pays d’Afrique, les femmes remplissent un rôle non négligeable. En 1989, en vue de la préparation de la rencontre continentale des provinces d’Afrique noire et des Iles, au niveau de la Congrégation, nous avions mené des enquêtes sur le thème: "La Vision de la femme en Afrique, et ceci en vue d’une Formation Inculturée". voici quelques extraits sur le rôle de la femme dans les RTA: Au Ghana la femme âgée qui a des enfants, joue un rôle de première importance: elle reçoit le message des dieux pour le bien et la prospérité du village. La femme ZOE (prêtresse et prophétesse) a le contrôle sur les hommes quand il s’agit de l’initiation, elle est respectée et a autorité sur le clan. Elle a la permission de prier les ancêtres pour la protection de la famille et la bonne santé de ses membres Au Mozambique, dans certaines circonstances déterminées, c’est à la femme que revient le rôle d’offrir des sacrifices accompagnés de certaines attitudes de mortification: telles que s’abstenir de manger certains aliments, s’abstenir des relations sexuelles avec son mari, d’éviter de parler à haute voix... pour obtenir la bénédiction de Dieu. Chez les Serrer du Sénégal: la femme y joue deux rôles très importants: 1.
garder les coutumes des ancêtres Ces deux rôles ne font qu’un puisqu’il s’agit de perpétuer ce que l’ancêtre a commencé: offrir à la société des hommes d’aujourd’hui, un groupe humain avec toute son identité. Garder les coutumes des ancêtres: C’est la femme qui doit consulter l’esprit des ancêtres, en connaître les désirs et faire en sorte qu’ils soient accomplis. Mais la tradition des ancêtres, c’est d’abord la crainte de Dieu, c’est pourquoi la femme est gardienne des autels. Le culte consiste en offrandes, sacrifices, prières et c’est elle qui en fait tous les préparatifs, entonne les chants... etc. Pendant qu’ils se déroulent, elle protège les assistants, et même tout le village des mauvais esprits. Si elle s’aperçoit d’un danger qui menace, avec les autres femmes, elle décide comment appeler la bénédiction de Dieu, et en éloigne le malheur. Comme prêtresse, elle peut soigner certaines maladies. Elle veille à la santé du clan et à son unité dans la paix sans quoi sa survie serait menacée. Gardienne de la littérature orale, créatrice elle-même, la femme contribue encore par là, a la transmission du patrimoine ancestral. Dans les cérémonies et rites du cycle de la Vie. de la naissance à la mort, elle est l’intermédiaire entre le clan et Dieu, là encore c’est le rôle « sacerdotal », car les gestes qui seront posés, les paroles qui seront prononcées seront signes d’un message spirituel. Par exemple, accueillir une naissance, c’est témoigner de Dieu, car c’est son rôle dans la préhistoire de cette vie qui vient au monde. - propreté des lieux, purification du bébé dans l’eau reviennent à la tante maternelle. Ils préludent à l’annonce du nom au huitième jour et sont accompagnés de souhaits comme: "Tu es homme parmi tes frères qui t’ont précédé dans la vie, sois ce qu’on attend de toi, par la bénédiction de ceux qui t’ont donné cette vie, par la toute puissance de Dieu". - L’enfant commence alors la première étape de sa vie et est introduit dans la société, il reçoit un vêtement neuf et est accompagné d’un pagne blanc, car il doit encore être protégé de tout risque par ses parents. (Document Inédit FMM). Ces quelques exemples sont une invitation pressante adressée à l’Eglise en Afrique noire. Dans le dialogue avec les croyants des RTA, elle veillera à réserver une place spéciale aux femmes en tant que gardiennes des traditions des ancêtres, elles constituent une mine inestimable. Le rôle d’intercession, de conjuration leur réservé peut infléchir le courant de l’histoire. Ce sont les femmes qui sauveront l’Afrique. L’oeuvre évangélisatrice de l’Eglise en Afrique serait incomplète sans la participation de la femme, car elle y apporte tout son dévouement, la richesse de son intuition, sa présence discrète, mais active et efficace. "Or il n’y avait plus de vin, car le vin des noces était épuisé. La mère de Jésus lui dit : « ils n’ont plus de vin »... Sa mère dit aux servants: « Tout ce qu’il vous dira, faites-le ». Jésus dit aux servants: « Remplissez d’eau ces jarres ... Puisez maintenant et portez en au maître du repas »... tel fut le premier des signes de Jésus" ( Jn 2, 3, 5; 7-8, 11 ). Conclusion sur le dialogue avec les RTA: Approches théologiques Une appréciation des valeurs des RTA et le rôle de l’Evangile: - l’expérience de la Transcendance de Dieu: il est l’Etre Suprême, Créateur de l’être humain, du monde visible et invisible, il est l’explication ultime de l’être humain. C’est le Dieu de la bible, comment, après une longue période de cheminement ensemble, les aider à découvrir l’amour du Père révélé dans son Fils Jésus, qui a établi sa demeure parmi nous (Jn 1, 14). Comment dans les vicissitudes de l’Afrique d’aujourd’hui faire "résonner cette parole du Christ: " Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique pour que tout homme/femme qui croit en lui, ne périsse pas, mais ait la vie éternelle? "(Jn 3,16). - l’être humain apparaît comme quelque chose de sacré, il est capable de communiquer avec les esprits et plus tard, s’il a mené une vie digne, devient lui aussi un esprit, c’est-à-dire ancêtre. Le sens du sacré est vraiment inné en lui. Tout est manifestation de Dieu. La vie est au centre de tout. Rien n’est plus précieux que la vie, c’est pourquoi l’africain la célèbre. L’Africain reste attaché à ces valeurs. Les croyants des RTA seront invités à accueillir le message divin avec leur héritage particulier, avec leur vision du monde telle que nous venons de résumer ici et avec leurs symboles " Le rôle de l’Evangile est d’accomplir et non de détruire". " La médiation du Christ est centrale mais elle ne doit pas exclure les autres médiations. Mais qu’est-ce que cet héritage culturo-religieux africain en général donne à l’homme comme perspective et ouvre comme horizon? Si dans l’analyse intrinsèque des RTA se dégage une perspective auto-destructive, ou qui avilit l’être humain d’une façon ou d’une autre, ou bien une perspective qui éloigne trop Dieu de la personne humaine ou qui dissocierait le vécu de l’horizon de la croyance, en ce moment-là, s’impose une interpellation de l’Evangile qui s’adresse alors à l’héritage culturel africain" ( Atal sa Angang, o.c., p.25). Les RTA adressent comme interpellation à l’Evangile notamment le fait qu’elles existent, qu’elles ont façonné les hommes et les femmes, qu’elles les ont fait vivre et mourir, qu’elles leur ont permis de se faire véritablement une fierté, d’humainiser leur milieu etc...(ibid., p.26) L’Evangile ne peut donc pas tout évacuer des RTA au risque de jeter l’enfant avec l’eau du bassin. Mais l’Evangile lui-même a sa spécificité parec que, pratiquement, il vient briser et faire éclater certaines restrictions et étroitesses pour ouvrir la Culture à un horizon positif et universel. L’éclairage nouveau qu’apporte l’Evangile à la Culture consiste en l’expression de la radicalité de l’Evangile, en ce sens qu’il peut aller jusqu’à mettre en question non seulement certaines idées-force ou certains comportements mais même le noyau-fondateur d’une religion donnée dans la mesure où ce noyau entre en contradiction directe avec le message selon lequel Dieu est amour et amour de tous.(ibid.,p.26-26). L’amour de Dieu est un amour gratuit, inclusif. Le dialogue inter-religieux devrait ouvrir une porte vers l’espérance, c’est-à-dire amener les chrétiens africains à donner une réponse personnelle à la question: « Au dire des gens qu’est le Fils de l’homme ?... Mais pour vous, leur dit-il, qui suis-je? »... Chacun devrait répondre spontanément et selon son expérience personnelle. Puisque l’Ancêtre joue un rôle important dans sa vie, et que les approches théologiques de ces vingt dernières années ont mis au point une Christologie articulée sur le titre de Jésus le "Frère-Ancêtre"; pourquoi chacun ne répondrait-il pas: "Tu es Jésus, le « Grand-Frère- Ancêtre! »" Ce titre rend Jésus-Christ accessible, proche et familier, sans menace ni compromettre aucune de ses prérogatives transcendantes... (Boka di Mpasi Londi: Les Ancêtres, médiateurs." Telema no 82 avril- juin 1995, p.64 ). En Afrique, la croyance dans l’interdépendance de la vie et de la mort, des vivants et des morts et même avec ceux qui sont encore à naître, est encore assez répandue ... C’est un système de croyances qui constitue la base réelle de la vision africaine du monde... Le fait que les ancêtres jouent un rôle-clé dans la Religion Traditionnelle Africaine rend ceci très important. Il est souhaitable que dans différentes parties de l’Afrique des recherches soient menées dans ce domaine pour arriver éventuellement à la nouvelle compréhension de la communion des saints. Il est donc nécessaire que le mystère de la vie et de la mort, vécu à la manière africaine, soit pris en considération et, en outre, que les rites concernant la mort et les funérailles soient christianisés de manière à situer les ancêtres par rapport à la vision chrétienne de la communion des saints" (Instrumentum Laboris no 72) et pour éviter les représailles exercées sur les femmes veuves. A la fin du Synode Spécial pour l’Afrique les Pères synodaux ont envoyé ce message pascal: "Jésus-Christ, Fils Unique et bien-aimé est venu sauver chaque peuple et en son sein chaque homme/femme. Il est venu rejoindre chacun sur le chemin culturel où l’ont laissé ses ancêtres. Il fait route avec lui pour lui commenter ses traditions et coutumes et lui révéler qu’elles sont des préfigurations lointaines mais certaines de lui, le Nouvel Adam, l’Aîné de la multitude des frères que nous sommes..." (Message du Synode 24-25) Chapitre Troisième: Le dialogue comme engagement dans les sociétés africaines d’aujourd’hui " Pourquoi l’Eglise ne serait-elle pas une de ces voix organisées et libres qui, au nom de l’Evangile, s’élèvent pour défendre les droits de l’homme/femme en Afrique Noire? « L’Esprit Saint est à l’oeuvre dans le monde d’aujourd’hui, dans les aspirations des hommes et des femmes à une meilleure qualité de vie ( GS,38) à un ordre social plus digne de l’homme(GS,4)» " ( J.M. Ela: " Le Cri de l’homme africain, p.73, cité par Yikyi Bazié: Théologie Africaine de Libération. Pertinence et perspectives Théologiques. Rome 1997, p.40). « Maintenant plus que jamais l’Eglise est appelée à guérir les blessés, à prendre soin de l’environnement, à parler pour les sans voix et à préparer les peuples pour l’attaque du SIDA» (Albert Nolan, o.p. cité par les FMM, document indédit, p.20). Or, l’Afrique est en crise. La crise a toujours été une opportunité pour devenir créatif, inventif, il y a des raisons d’espérer dans la crise africaine.. L’Eglise doit écouter le cri de l’Afrique qui souffre d’une pauvreté anthropologique, comment rendre à l’Afrique sa liberté, son identité, sa présence au monde, pour lui redonner fierté et dignité? . Les Africains font montre d’une prise de conscience aiguë de la trajectoire historique parcourue et ils cherchent des racines profondes de la crise. " Il ne s’agit pas d’une crise conjoncturelle, c’est une crise profonde qui provient d’un faisceau complexe de causes, parmi lesquelles celles qui sont liées au facteur humain sont déterminantes" (Ngoupandé, J.P., Racines Historiques et Culturelles de la Crise Africaine. p.9-10. Ad Editions & Editions du Pharaon, 1994). Les Africains sont responsables de leurs malheurs. "Après plus de trente ans d’indépendance, il y a eu des réussites, bien sûr, mais l’arbre ne doit pas cacher la forêt. Globalement nous avons échoué. Nous n’avons pas pu répondre à nos propres espoirs tels qu’ils ont été exprimés en 1960. Au coeur de la question du développement africain se trouve aujourd’hui posée, de manière incontournable la question de l’homme africain. C’est lui le facteur décisif du décollage; et tant qu’il demeure prisonnier de ses divers blocages psychologiques, aucun programme, aussi savamment concocté soit-il, n’a de chance d’aboutir. Ce sont les africains, et eux-mêmes qui feront le développement africain. Personne d’autre, et quelle que soit la générosité des intentions, ne le fera à leur place" Pour sortir de notre situation: "combattons nos tares: ... par une valorisation du travail et de l’effort. La course au développement est une compétition de très haut niveau, une compétition impitoyable, où les canards boiteux n’ont pas leur place. Le train de développement n’attendra pas l’Afrique... Il faut combattre la persistance de la mentalité de groupe ... l’émergence d’une conscience aiguë de la responsabilité individuelle a été un facteur de progrès… ...Combattons la persistance du sentiment de peur à initier une véritable pédagogie de la liberté; la peur est un sentiment qui paralyse, qui réduit la capacité d’initiative et donc de responsabilité. Il est indispensable que s’instaure un climat de liberté où chacun puisse s’épanouir et exprimer pleinement sa créativité. Combattre la persistance du complexe de race inférieure ...un complexe de race mal aimée...nous avons fini par intérioriser cette image de nous-mêmes fabriquée par autrui...d’où nos relations avec les autres races se traduisent sous la double forme de l’imitation servile ou des réactions épidermiques" (Ngoupandé, J.P. , o.c., pp. 44-55). Colaboration avec d’autres confessions religieuses pour la défense des droits des citoyens Lorsque le vent de la démocratie a soufflé à travers l’Afrique, nous avions cru que ce sera la fin de nos malheurs. Dans certains pays, les regards se sont tournés vers l’Eglise catholique. Membre de la Société Civile, elle y a joué un rôle prépondérant et ce, en collaboration avec les chefs religieux des autres confessions religieuses. C’est ainsi que l’Eglise a contribué à éveiller, à forger et à affermir la conscience politique de nos peuples. Là où les Evêques ont été élus Présidents de la Conférence Nationale Souveraine (CNS), les élections ont été honnêtes et transparentes, et les membres de la CNS se sont rendu compte que des élections de ces genres sont possibles en Afrique. Les après Conférence ont bien montré que les Chefs d’Etats africains ne sont pas du tout concernés par le bien-être des populations. C’est pourquoi l’Eglise doit continuer le dialogue avec les dirigeants africains. Récemment, au Kenya: " Le 11 février 1998, l’archevêque de Nairobi, Mgr. Raphaël Ndingi Mwana Nzeki, a organisé une procession de protestation avec le soutien et la participation des autres confessions religieuses. Tous, laïcs, prêtres en aube et étole rouge, ont marché coude à coude avec l’archevêque à travers les principales avenues du centre-ville de Nairobi en chantant des cantiques religieux avant de s’arrêter à Uhuru Park pour un meeting au cours duquel les intervenants ont demandé au gouvernement, dans un message très clair, de démissionner purement et simplement. Au début comme à la fin de cette manifestation qui a duré près de 4 heures, le Cardinal Maurice Otunga, retraité depuis l’an dernier, a tenu à être présent malgré son âge et surtout son état de santé visiblement précaire. Aujourd’hui, les valeurs familiales s’effritent. La vie est menacée de toute part et pourtant « la vie est le concept de base qui gouverne l’être et l’agir de l’Africain et lui donne toute sa dynamique » Il n’y a rien de plus sacré que la vie. Or la vie se voit constamment menacée par les ruptures de la haine et de violence, par des conflits et des guerres à l’armement lourd. l’Afrique n’a aucune industrie pour fabriquer ces armes lourdes et meurtrières qu’elle utilise avec tant d’aisance pour tuer ses propres enfants, et dépense son argent en faveur des pays riches qui ne cessent de la traiter de pauvre. L’Eglise doit dialoguer avec les Chefs d’Etats d’Afrique. Ces derniers ont perdu leur identité de chef que leur conférait jadis la tradition, ils ne s’adaptent pas non plus aux structures modernes où la vie n’est plus respectée. Un proverbe Kikuyu dit: " La femme ne doit pas être tuée," à cause de son caractère sacré: elle porte la vie, elle la donne, elle protège, elle la nourrit et la promeut etc... Dans des guerres ethniques on tue tout le monde indistinctement: les femmes, les enfants, les vieillards. L’Eglise doit lever la voix, pour dénoncer ce manque de respect de la vie humaine: Au Burundi, la Conférence Episcopale s’est adressé aux catholiques et hommes de bonne volonté: « Le Dialogue est la seule voie contre la logique du suicide»: "Après avoir passé en revue les souffrances endurées par le Peuple... une situation sans nom, causée par la guerre et par des violences devenues endémiques au Burundi, ceux qui font la guerre ne veulent que le pouvoir politique les uns pour le garder, les autres pour le conquérir...ce qui est recherché c’est l’extermination de l’autre. Tous rivalisent pour tuer". Les Evêques encouragent leurs frères et soeurs Burundais à cesser de rivaliser dans le crime , à cesser de prouver leur supériorité dans la violence, au lieu de chercher à exterminer les autres, revenir plutôt au patrimoine hérité des ancêtres. "Accepter de nous asseoir ensemble pour régler nos différends. Ne prenons pas des attitudes irréconciliables, ni un comportement de méfiance ou de ruse. Changeons de mentalité, là se trouve la vraie sagesse. A notre point de vue, ce n’est pas dans la guerre qu’est notre salut mais dans le dialogue profond entre les Burundais" (Message des Evêques du Burundi, dans la Documentation Catholique no 2153, 79e Année T XCIV 2 février 1997, p. 145). Il y a des raisons d’espérer parce que: Dans cette crise, c’est toute l’Afrique qui se mobilise. En tête, c’est la femme africaine: "Mère, porteuse de la vie, plus peut-être qu’ailleurs dans le monde, est, en même temps, providence de la société par son travail et par ses qualités. Les femmes agricultrices africaines produisent environs 80 % de la nourriture du continent. Les femmes passent plus de 15 heures par jours à des tâches manuelles. On a reconnu, ces dernières années, la place centrale de la femme dans le processus du développement, (La Femme par elle-même: "Femmes d’Afrique: La Femme Africaine, Providence de la Société par son Travail" in TELEMA, no 81 janvier - mars 1/95, p 68 ). M. Camara, guinéen souligne la nécessité de prendre en compte les questions féminines et promouvoir leur participation dans tous les domaines du développement: "Une des meilleures solutions pour les pays en développement consiste à impliquer les femmes à tous les niveaux du processus du développement, dit-il. Cela signifie qu’il faut leur accorder le même statut qu’aux hommes" (La Femme par Elle-Même: in Telema p.68). Les Evêques africains se sont engagés à s’occuper du sort de la femme. Le Synode demande de donner à la femme une formation soignée ... , de lui ouvrir toutes les carrières sociales dont la société traditionnelle et moderne tend à l’exclure sans raison... que soit redonné à la femme la place qui correspond à l’importance réelle que lui confèrent les responsabilités qu’elle assume déjà (Message du Synode, no 66). Ce que nous expérimentons est bien loin des souhaits de nos Pasteurs en Afrique et même dans l’Eglise en général: la femme est absente dans les instances de prise des décisions. On se demande parfois s’il n’y a pas une certaine peur inavouée... face aux capacités de la femme. Les jeunes sont très éveillés, parfois plus éveillés que les adultes sur le plan politique, mais ils manquent d’expériences. Il se sont formé un esprit critique très aigu et font parfois des remarques pertinentes. Les jeunes savent que souvent c’est le peuple qui est responsable des régimes dictateurs en Afrique. Dans une école secondaire, la soeur Directrice avait organisé un examen de maturité dans une classe de 5ème. Une élève avait écrit par exemple: Au début, le Chef de l’Etat était très préoccupé du bien être de la population, notre pays était devenu prospère et faisait la fierté de l’Afrique. Et voilà que d’un coup le Chef s’est laissé flatter. Il lui a fallu de l’argent pour satisfaire ses flatteurs. Il ne pensait plus au peuple qui, lui, ne faisait que chanter et danser pour lui. Le peuple a oublié qu’il fallait travailler pour vivre. Alors ce fut la période de la corruption. A l’école, certaines élèves ne se donnaient même plus la peine d’étudier, puisqu’elles donnaient de l’argent aux professeurs. Le niveau de l’enseignement a vite fait de baisser etc... etc... Ces jeunes là attendent leur tour pour servir autrement le pays. Qui leur donnera cette place ? "...En ces années charnières et cruciales traversées d’incertitudes et de chaos, de convulsions et de subresauts. Il (Le Synode) voudrait redire à tous ses fils et filles d’Afrique qu’au coeur de toutes ces tourments, l’espérance pour nous en sortir réside dans le Rédempteur qui nous donne son Esprit pour que nous nous prenions résolument en main" (Message du Synode no 31). L’Eglise est le sacrement de Jésus, et dans la situation actuelle de l’Afrique, la présence du Rédempteur doit se faire sentir aux côtés de ceux qui peinent pour vivre, il faut que l’Afrique fasse l’expérience de Dieu engagé dans sa lutte pour une vie meilleure. Et le camerounais J.M. Ela: " Face aux famines provoquées par la société capitaliste, Ela opte pour une "Pastorale du grenier" En discutant avec les paysans, il crée une conscience, sensibilise, fait découvrir des repères pour l’action, et cela à la lumière de la Parole de Dieu. Il fait ainsi de Dieu " quelqu’un qui parle à l’homme pour lui permettre de changer les situations. Il aide les paysans à passer d’une conscience naïve et résignée à une conscience politique qui fait qu’ils redeviennent des acteurs de changements au sein desquels Dieu, qui est présent et à l’oeuvre dans ce qu’ils font, redevient celui qui fait aboutir leur espérance comme leur appui (J.M. Ela, Identité propre d’une théologie africaine, p. 58 cité p. 115 par Yikyi Bazié; Théologie Africaine de Libération. Pertinence et Perspectives Théologiques. Roma 1997). C’est de ceci dont l’Afrique a besoin aujourd’hui, lui réapprendre à compter sur ses propres forces tout en étant consciente de la présence du Rédempteur en son milieu. Ce dernier point est important car la transformation qui s’opère maintenant sur le continent est un changement radical de mentalité, et l’Eglise doit veiller à l’éclosion de cette nouvelle conscience ; tout en continuant son engagement en faveur de la personne, de la justice sociale, de la liberté et des droits de l’homme et de la femme, ainsi que de la réforme des structures sociales injustes. |