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Jean-Claude
Djereke L’Eglise doit défendre les faibles parce que Dieu n’a pas agi différemment dans l’histoire d’Israël (Ex 3, 7-8). A-t-elle assumé cette mission partout et toujours ? Difficile de répondre par l’affirmative. Il n’y a pas lieu toutefois de désespérer de l’institution et des personnes qui l’animent car les choses sont en train de changer ici out là. C’est le cas de la Côte d’Ivoire où les évêques ont réagi de fort belle manière après la barbarie de l’armée française à Abidjan les 7 et 8 novembre 2004. Dans sa lettre du 8 novembre 2004, la conférence épiscopale déclare en effet : « Chers
Français, chères Françaises, en ces heures
graves que traverse notre pays, la Côte d’Ivoire, nous
venons par ces paroles vous exprimer notre compassion au sujet
de vos fils et frères tombés au cours de ces événements.
C’est justement pour prévenir ces incompréhensions
et ces pertes en vies humaines que dans notre déclaration
du 21 février 2003, adressée aux Ivoiriens et à la
communauté internationale, nous nous inquiétions
du rôle ambigu, louvoyant et confus des autorités
françaises. Nous nous posions la question : pourquoi
la France s’adonne-t-elle à ce double jeu ? est-ce
pour défendre ses intérêts ? Convient-il
de placer l’intérêt particulier des sociétés
multinationales, fussent-elles pourvues de puissants moyens financiers,
au-dessus de l’intérêt d’une nation, d’un
peuple ? Cette déclaration des évêques
mal acceptée par les autorités de la Force Licorne
a suscité une rencontre d’explication avec les évêques à la
résidence du cardinal Bernard Agré. Aujourd’hui,
les faits confirment ce que nous avons relevé. Sinon comment
comprendre qu’un malheureux incident puisse pousser à une
réaction d’une telle envergure et si disproportionnée
de la part de la France : destruction de tout l’aéronef
ivoirien, occupation des aéroports d’Abidjan et de
Yamoussoukro, bombardement du palais présidentiel de Yamoussoukro,
redéploiement de chars sur la ville d’Abidjan, tirs à balles
réelles sur des enfants, des jeunes, des femmes aux mains
nues qui ne recherchent rien d’autre que la paix et la réunification
de leur pays ; ils sont nombreux ceux qui y ont trouvé la
mort ou ont été blessés. Nos hôpitaux
et nos morgues sont aujourd’hui débordés. Quels
commentaires peut-on faire de cette déclaration ?
Premièrement, elle frappe par sa promptitude, son
courage et sa clarté. Pour tout dire, elle exprime à haute
voix ce que beaucoup d’Ivoiriens avaient coutume de
dire mezza
voce : la France n’est pas neutre dans le
conflit ivoirien. Elle a choisi son camp, celui de la rébellion
et, à l’instar des terroristes qui ont coupé le
pays en deux, elle se trouve dans une logique de déstabilisation
et de re-colonisation de la Côte d’Ivoire. Il
y a longtemps que les Ivoiriens n’avaient plus connu
une telle clarté et un tel courage de la part de conférence épiscopale.
Bravo donc à nos prélats qui ont bien parlé cette
fois-ci ! Mais, en même temps, je ne résiste
pas à la tentation de poser cette question :
la guerre injuste que nous subissons depuis le 19 septembre
2002 aurait-elle duré jusqu’à maintenant
si nos évêques
avaient, dès le début, osé appeler un
chat, un chat, s’ils avaient pu dire que c’est
Jacques Chirac qui nous fait la guerre à travers la
rébellion ?
Madagascar a réussi à se débarrasser
de Didier Ratsiraka parce que les évêques malgaches,
renonçant à de petits calculs, furent les premiers à reconnaître
la victoire de Marc Ravalomanana. Pendant l’occupation
de la France par l’Allemagne nazie, des ecclésiastiques
comme le cardinal Saliège de Toulouse, l’abbé Pierre… n’hésitèrent
pas à soutenir ouvertement le général
de Gaulle qui incarnait la résistance française à la
barbarie et à l’injusticei.
Car être disciple du Christ, ce n’est pas laisser
faire mais être capable de trancher entre le mensonge
et la vérité, entre la justice et l’injustice,
entre l’agresseur et l’agressé. A vouloir
opérer dans l’ambiguïté, on ne gagne
rien d’autre que le discrédit et le mépris
et celui qui veut jouer les équilibristes, celui qui
cherche à contenter
tout le monde ou est constamment préoccupé de
ménager
la chèvre et le choux ne peut que se mentir à lui-même
et tromper les autres. Il y a des circonstances où nous
devons choisir notre camp, opter pour ou contre l’injustice,
la barbarie, l’impérialisme, le mensonge, etc. « Toutes
les dictatures, tous les terrorismes, tous les fascismes
ont commencé parce que, devant les premiers viols
du droit, on est resté muet. « Pourquoi le président Jacques Chirac prend-il la responsabilité unilatérale et immédiate d’une riposte depuis la France, sans enquête préalable ? Les autorités onusiennes sous mandat desquelles la France agit en Côte d’Ivoire ont-elles été informées de ladite riposte ? L’offensive ivoirienne au cours de laquelle neuf soldats français ont été tués n’avait-elle pas reçu l’aval et le soutien logistique de l’état-major français ? S’il y a deux ans l’opération Licorne a été lancée pour prévenir le naufrage de ce pays et protéger les intérêts français, alors pourquoi aujourd’hui les risques d’embrasement général de la Côte d’Ivoire sont-ils aussi grands ? Et la présence française ruinée ? Les contribuables français savent-ils que l’Etat français a dépensé 1 milliard d’euros depuis le début de la crise en Côte d’Ivoire pour arriver à un résultat aussi calamiteux ?… Pourquoi, entre autres, nos militaires ont-ils tiré à balles réelles, trois jours après les émeutes, sur des participants à un sit-in pacifique ? Y a-t-il eu rupture de la chaîne de commandement pour générer de telles bavures ? Pourquoi les victimes de notre riposte ou des tirs des soldats français lors des manifestations devant la résidence du président ivoirien (62 morts et plus d’un millier de blessés) ont-elles été quasiment ignorées dans la plupart des médias français ? le président Jacques Chirac considère-t-il qu’il y ait une exception africaine en matière du respect des droits de l’homme ? Existe-t-il un contrôle parlementaire de la présence militaire française en Côte d’Ivoire ? ix» C’est donc à un
travail d’anticipation dans la réflexion et l’action
que sont appelés les Français vivant en Côte
d’Ivoire. S’en acquitteront-ils ? Le cardinal
Bernard Agré s’est acquitté du sien sur les
ondes de Radio Vatican en confirmant la barbarie des troupes
françaises en ces termes : « Je reviens
des hôpitaux, c’est intenable. Ces jeunes gens décapités
par l’armée française, ces personnes qui
gisent à même le sol ». Que pense l’archevêque
d’Abidjan de la destruction des aéronefs militaires
ivoiriens par la force Licorne ? Réponse du cardinal : « La
France, en donnant ces ordres qui ont paru à certains
atteindre un niveau de représailles, a bien montré en
termes d’efficacité et de rapidité que cette
guerre peut finir, puisqu’on a prouvé qu’on
peut désarmer rapidement. La rumeur disait que si la France
voulait, cette guerre serait déjà terminée x».
L’embargo voté par le Conseil de sécurité des
Nations unies le 15 novembre 2004 sur les armes a-t-il des chances
d’être respecté ? Bernard Agré estime
que cet embargo ne sera efficace que si la communauté dite
internationale ne fait pas deux poids, deux mesures : « De
même que cela a été rapidement terminé avec
le gouvernement, si de l’autre côté (la zone
contrôlée par la rébellion) personne n’arme
ceux que vous appelez rebelles et que nous appelons des frères,
si les armes ne rentrent plus, alors la lecture politique de
l’acte de l’embargo serait bénéfique
pour la Côte d’Ivoire… Le pays serait à ce
moment ouvert à la réunification et à la
reprise économiquexi ». ii Ibid., p. 318. iii Voir notre dernier ouvrage Changer de politique vis-à-vis du Sud, Paris, L’Harmattan, 2004. iv Cf. R. Gubert et E. Saint-Martin, L’arrogance française, Paris, Balland, 2003. vi Cf. B. Violet, op. cit., p. 349. vii F. Soudan, « France/ Côte d’Ivoire : la déchirure », in J.A./L’Intelligent, n. 2288 du 14 au 20 novembre 2004, p. 10. viii Emmanuel Say Kouamé, « Lettre aux fils (de la Charité) sur la situation en Côte d’Ivoire », 13 novembre 2004, p. 2. ix Lettre parue dans Le Courrier d’Abidjan du 16 novembre 2004. x Cf. La Croix du 22 novembre 2004, p. 5. xi Idem. xii Celui-ci avait été mandaté par l’Union africaine pour tenter de trouver une solution au conflit ivoirien. C’est à ce titre qu’il se rendit à Abidjan au lendemain des douloureux événements. xiii La Croix du 22 Novembre 2004, p. 5. xiv Idem. xv Cf. Jeune Afrique, n. 1527 du 9 avril 1990, pp. 20-23.
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