René De Haes, SJ
Jesus le Christ avant les Conciles


Introduction

Toute vie chrétienne se réfère nécessairement à la personne de Jésus et à l'œuvre de salut accomplie par lui. Mais de quel Jésus parle-t-on ? Dans une époque caractérisée par le pluralisme culturel, politique et religieux, par l'éclatement du discours, la relativisation des modèles absolus et une préférence pour le témoignage de l'expérience vécue, quelle image, quelle perception, quel discours au sujet de Jésus peut encore prétendre à une certaine normativité ? Nous avons ainsi été confrontés à un "Christ noir américain ", "un Jésus et la libération en Amérique Latine", "un Jésus-ancêtre ou initiateur dans la christologie africaine", "un Jésus particulier dans la nouvelle religiosité".1 Les images de Jésus foisonnent aussi bien chez les chrétiens des grandes Eglises qu'au sein d'innombrables nouveaux mouvements religieux et sectes sans parler de l' imaginaire collectif exprimé dans les écrits, les créations artistiques et populaires de tout genre.

La Christologie dogmatique s'est toujours efforcée de présenter l'origine et le contenu de la foi en Jésus Christ à l'intérieur d'une théologie trinitaire qui s'articule dans la "dramatique divine" de l'économie du salut.2 Cette intégration n'a pas échappé aux aléas de l'histoire qu'il faut retire sans cesse et assumer, en tenant compte des chemins qu'a suivis l'intelligence de la foi depuis les apôtres jusqu'aujourd'hui. Il est question de comprendre la raison d'être et les caractéristiques propres des périodes successives, les méthodes utilisées et les critères herméneutiques appliqués. Cette enquête est certes laborieuse et ambitieuse, mais elle est nécessaire à l'Église qui doit garder la mémoire de ceux qui nous ont précédés dans la foi afin d'éclairer la route de la proclamation de la foi d'aujourd'hui et de demain.3

Les confessions de foi primitives

La christologie moderne a été influencée depuis le XIXè siècle par la réflexion sur l'écart entre ce qu'on peut savoir "scientifiquement" de l'histoire de Jésus et de la prédication des apôtres, et ce qu'on en a déduit par les dogmes de l'Église. La réflexion christologique récente s'est efforcée de sonder cet écart par un examen rigoureux des textes bibliques.

Le discours chrétien part d'un individu historique, Jésus de Nazareth, devenu le sujet d'une proclamation de foi, puis d'un discours savant. Le discours sur ce Fils de Dieu devenu homme a fondé l'institution ecclésiale, spirituelle, morale et juridique. Ce récit avait commencé par des témoins privilégiés, les apôtres et disciples de la première heure dont l'expérience fondatrice du Christ, telle que prêchée et transcrite, constitue la norme de toute foi et de toute pratique chrétienne.

La théologie néo-testamentaire suggère deux tendances principales, de la réflexion christologique : une christologie ascendante partant de Jésus de Nazareth dans son aventure terrestre pour aboutir à la proclamation de Jésus Christ Seigneur (1 Jn 1-4), et une christologie descendante développée surtout par Paul profondément marqué et transformé par l'apparition du Christ sur le chemin de Damas. Il se concentre sur le Christ pascal et sur sa présence vivante dans l'Eglise, soulignant ainsi une image du Seigneur, établi Fils de Dieu avec puissance (Rm 1,4), vivant, glorifié et pénétrant Bans sa vie comme force personnelle (Ga 1,15).

Les confessions de foi primitives contenues dans le Nouveau Testament (Mt 16,16 ; Ac 2,36 ; 18,5 et 28 ; 1 Jn 2,22) nous livrent le cœur de la christologie chrétienne et contiennent déjà les germes des évolutions ultérieures qui nourriront la tradition dogmatique de l'Église telle que proclamée par les grandes décisions conciliaires de Nicée (325), Ephèse (431), Chalcédoine (451), Constantinople II (553) et Constantinople III (681). Mais ces prises de position officielles ne devraient pas occulter les développements dogmatiques, les recherches et les hésitations qu'ont animés les Pères de l'Église, dans diverses communautés chrétiennes.

La reflexion christologique pre-conciliaire

La question : la personne et l'identité de Jésus

Trois siècles s'étaient écoulés avant la convocation du premier concile. La nouveauté du christianisme — terme créé par Ignace d'Antioche — est attestée par des communautés minoritaires qui s'affirment avec audace et créativité sous différentes vagues de persécution. Quand les premiers écrits chrétiens commencèrent à émerger, le mode privilégié de propagation du témoignage chrétien était toujours la prédication vivante des apôtres de Jésus, des témoins directs du "fait Jésus". Ils tiraient leur autorité de leur rencontre affective et effective avec Jésus, vu à la lumière de sa résurrection.

Cependant, le début du deuxième siècle avait marqué un tournant décisif : les témoins jouissant d'une " autorité apostolique" n'étaient plus là. Ainsi les chrétiens étaient-ils amenés, suite aux interrogations qui naissaient autour d' eux et en eux, à rendre compte de l'espérance qui habite en eux (1 P 3,15). C'est la naissance du discours post-apostolique qui passe progressivement et sans solution de continuité du mode de la proclamation au stade de l'argumentation.4

De graves questions se posaient à cette époque sur la personne et l'identité de Jésus. Elles provenaient d'abord des milieux juifs qui élevèrent une protestation vigoureuse contre la prétention de la nouvelle communauté qui se disait chrétienne, mais qui était issue de la judéité à laquelle elle continuait d'ailleurs de se référer. La question était : Comment affirmer à la fois le monothéisme et la divinité de Jésus ? Comment respecter la règle fondamentale de la foi et la révélation qui est l'unicité de Dieu.

La tentative de réponse provoqua une relecture des "saintes écritures" à la lumière de l'expérience fondatrice de Jésus Christ et engendra ce que nous pouvons appeler une christologie judéo-chrétienne, premier témoin d'une théologie authentiquement chrétienne. Les chrétiens expérimentaient l'impossibilité de s'en tenir à la pure et simple répétition des écrits reçus et ils éprouvaient la nécessité de poursuivre le témoignage chrétien sous forme d'un type nouveau de discours.

L'ébauche d'une christologie judéo-chrétienne

Suite à l'expansion géographique du christianisme primitif, le discours s'est affronté aux milieux païens et grecs qui évoluaient dans un type d'argumentation autre que le Nouveau Testament. Il s'en était suivi diverses générations de chrétiens qui, à tâtons et avec risques, alors que le "canon" des écritures du Nouveau Testament se mettait lentement en place, développèrent des approches christologiques de type syncrétiste comme les gnostiques ou des doctrines qui mettaient en cause la réalité du salut apporté par le Christ.

Cette entreprise colossale a pu être menée grâce au travail, à l'humilité et à l'audace des premiers Pères de l'Église dont l'autorité fut décisive en la matière. En quelques générations seulement leurs rigoureuses prises de position ont donné une orientation définitive à la foi apostolique. Jésus est le Christ. De Clément de Rome à Ignace d'Antioche, sans oublier Justin, la christologie du Nouveau Testament s'était développée en remontant de l'événement — Résurrection jusqu'à l'enfance de Jésus. Ce parcours reconnaît en Jésus Christ la vérité et l'accomplissement des Ecritures. La relecture des Ecritures s'accomplit au sein d'une transmission vivante et croyante dont Paul est la référence : "Je vous ai transmis en premier lieu ce que j'avais reçu moimême : Christ est mort pour nos péchés, selon les Ecritures. II a été enseveli, il est ressuscité le troisième jour, selon les Ecritures" (1 Co 15,3-4).

Clément de Rome dans sa lettre aux Corinthiens, ainsi qu'Ignace d'Antioche dans ses différentes lettres, affirment que les prophètes ont annoncé le Christ, qu'ils ont vécus "selon Jésus-Christ" et c'est pourquoi ils ont été persécutés comme Lui. Les prophètes avaient annoncé l'Évangile et le Christ à venir, comme les apôtres l'ont fait pour le Christ venu. Clément et Ignace expriment une conviction profonde qui structure leur foi en Jésus Christ comme situé dans, la prolongation de la prédication des prophètes et comme accomplissement des Ecritures.

Une christologie populaire

A coté d'une christologie de type judéo-chrétien, une christologie de type populaire s'était aussi développée au deuxième siècle, à travers de nombreux écrits anonymes, pseudocyniques et apocryphes. Ces présentations populaires du Christ, trop peu étudiées, montrent plusieurs ressemblances avec les christologies populaires discernables dans les prédications des sectes et nouveaux mouvements religieux africains d'aujourd'hui. Le cœur et l'imagination parlent plus fort que l'intelligence.

Dans les ouvrages apocryphes, on trouve avant tout, comme le dit A. Priech, ledésir d'émouvoir par le pathétique ou d'intéresser par l'émerveillement.5 Ces multiples variantes christologiques nous permettent cependant de rejoindre l'effort direct de la catéchèse primitive et de voir sous quelle forme la foi chrétienne vivait à la base, dans le coeur de la classe populaire. Ces images n'ont pas manqué d'influencer, moyennant quelques corrections et dépassements, la compréhension de la transcendance et du rôle sotériologique de Jésus par les grands maîtres de la christologie postérieure.

Voici une illustration de cette foi populaire. A côté des écrits du Pasteur d'Hermas qui illustrent l'embarras de l'époque devant les problèmes christologiques et dont l'apport christologique n'eut guère d'impact sur la postérité, l'Épître de Barnabé nous apporte un témoignage venant des cercles du petit peuple d'Alexandrie. Sa doctrine est simple et se concentre sur le Christ, Fils unique du Père, montrant sa divinité et sa transcendance absolue. Dieu s'est vraiment révélé dans l'incarnation de son Fils mais il s'est en même temps caché. Nos yeux sont incapables de le voir en tant que Dieu, mais ils ne le voient que revêtu de la chair. Verbe incarné il est aussi le Rédempteur. Le Christ est mort afro de détruire la mort et de manifester la résurrection d'entre les morts pour tous.

C'est sans doute dans les oracles sibyllins que le portrait populaire du Christ dans l'Église primitive trouve son expansion la plus caractéristique. Dans ce recueil de plusieurs livres se mêlent les voix de plusieurs siècles, les voix des païens, des juifs, des chrétiens orthodoxes et des hérétiques. Les parties chrétiennes sont comme un miroir de la pensée chrétienne du petit peuple de l'époque, de ses soucis et espoirs. Confrontés au paganisme et aux persécutions, ils luttaient pour justifier leur droit à la vie et annonçaient le retour du Roi et Seigneur tout-puissant des chrétiens, le Dieu de Jésus Christ, juge de toutes les créatures. Les chrétiens opprimés de ce temps trouvaient leur réconfort dans le crucifié et dans l'humble condition humaine du Christ. Cependant dans l'humilité de la condition humaine du Christ se cache "le conseiller du Très-Haut", le Fils de Dieu qui embrasse tout l'univers, le créateur, le Rédempteur et le Juge de l'humanité, y compris des autorités qui aujourd'hui font souffrir et persécutent les chrétiens. Ces écrits témoignent d'une foi vive au Christ et profondément enracinée dans un peuple plein d' espérance en Jésus Christ sauveur.

Les influences docétistes et gnostiques dans les apocryphes

A la même époque, la vie de Jésus suscitait un intérêt prodigieux, exprimé dans des formes souvent mythiques et légendaires. La tradition a eu soin dès le début de bien discerner l'influence des affirmations gnostiques de certaines légendes mythiques et écrits apocryphes sur la foi du peuple chrétien. Prenons un exemple. Les premiers mystères de la vie de Jésus sont sa conception et sa naissance. Au-delà de la narration de la conception virginale attestée dans l'Ecriture par Matthieu et Luc une signification fondamentale s'offre : la naissance de Jésus-Christ est l'œuvre de Dieu qui accomplit les temps messianiques ét donne le salut définitif aux hommes en la personne de Jésus, le Fils du Très-Haut (Lc 1:26-38).

C'est pourquoi, dans le Protoévangile de Jacques, par exemple, l'accent est mis sur la virginité de Marie qui est déjà interprétée en termes plus théologiques que dans l'Évangile de Luc. C'est par la puissance du Verbe que s'opère la conception.6 Le Protoévangile défend clairement la virginité de Marie et l'innocence aussi bien de Marie que de Joseph est confirmée aux yeux de tout le peuple. La naissance de Jésus est décrite par le même auteur comme un événement miraculeux, montrant la grandeur du nouveau-né. L'Évangile de Thomas, de son côté, crée de toute pièce l'image d'un Enfant Jésus précoce qui démontre sa puissance d'une manière indiscrète selon les schémas gnostiques. Lui seul connaît les choses cachées et sait manifester sa toute-puissance comme il veut. Le Christ en tant qu'homme transcende toutes les limites humaines. Tertullien y discerne un danger de docétisme et réagit par une description très réaliste de la naissance de Jésus.

La narration du Baptême de Jésus par Jean Baptiste (Mt 3,13-17 ; Mc 1,9-11 ; Lc 21-22) fournit des indications sur la culture religieuse populaire. Les évangélistes et les judéo-chrétiens accordent un grand intérêt à ce texte car il est d'une importance capitale pour l'interprétation de la mission, de la vie et de la personne de Jésus Christ. Derrière ce texte, on pent entrevoir la croyance mythique de la culture juive ambiante qui voyait Bans les eaux de la mer le lieu des forces démoniaques qui s'opposaient à la venue du Royaume. Jésus, par sa descente dans le fleuve, purifie les eaux de la domination du démon et ouvre à tout homme le salut eschatologique. La théophanie baptismale prépare l'affrontement de Jésus avec Satan dans le récit de la Tentation dont l'Évangile des Hébreux, par exemple, donne une interprétation qui relèwe entièrement de la mythologie.

Il en est de même pour le mystère de la transfiguration de Jésus (Mt 17,1-8 ; Mc 9,2-13 ; Lc 9, 28-36). Ce texte avait aussi engendré des spéculations d' inspiration gnostique sur la personne de Jésus. Les textes qui la décrivent montrent que, dans le christianisme primitif, la question de la "forme" du Christ était posée d'une façon qui n'avait rien d'historique. Pour les tendances gnostiques et docétistes, la personne de Jésus perd quelque chose de son environnement terrestre et elle peut donc dormer lieu à plusieurs faces, car comme le prétend Origène, le Christ se montre à chacun selon ce qu'il peut saisir de lui. En outre, les différences dans la perception du Christ n'étaient pas purement subjectives mais aussi objectives et dues à des changements dans l'aspect extérieur de Jésus. Nous sommes loin du témoignage des synoptiques. La souffrance et le scandale de la croix constituent d'autres lieux où les représentations populaires, chacune selon sa vision de Jésus, modifient et altèrent les traits évangéliques qui seraient signe de faiblesse et d'humanité excessive cachant la divinité et sa puissance.

Les multiples écrits apocryphes gravitent autour du mystère de Jésus. Par sa proclamation du Christ, fils de Dieu, le christianisme primitif répondait aux aspirations religieuses d'une époque avide de personnages transcendants. Cependant, si en milieu grec le terrain était favorable à accueillir l'idée de " fils de Dieu", dans l'univers juif, la même notion constituait une Pierre d'achoppement. D'où la tendance à réduire Jésus au rang de Messie et de prophète. Ce fut le cas des cercles judéo-chrétiens dénommés les ébionites. Ils reconnaissaient une certaine transcendence en Jésus, mais dont le titre de Christ ne provenait que de son obéissance à la loi.

En même temps, apparaissent les premières tendances adoptionistes connues chez Théodore l'Ancien. Il justifie à Rome une apostasie de la foi chrétienne en cherchant à prouver, à partìr des Ecritures, que Christ était un homme, purement et simplement, mais un homme exceptionnellement comblé de grâce divine. L'adoptionisme est une christologie de type rationaliste alors que le docétisme tente de résoudre le problème de l'Incarnation et de la souffrance du Fils de Dieu sur une base spiritualiste et dualiste. L'humanité et les souffrances du Christ deviennent une pure apparence. En réalité le docétisme soul toutes ses formes menait à une véritable dissolution du Christ.

Le credo naissant et l'influence gnostique

C'est au milieu de ces multiples visions et propositions christologiques de tout bord et en réaction contre elles que les vérités chrétiennes commencent à être rassemblées et ordonnées au sein du credo. Les chrétiens sentent le besoin d'une vision chrétienne d'ensemble pour répondre de façon cohérente et en tenant compte de grandes questions humaines : Dieu, l'homme, le monde, l'histoire, la mort et l'au-delà, le corps, la matière, l'esprit.

Sur ce terrain l'Eglise a rencontré la gnose, considérée par les Pères de l'Église comme un des plus grands dangers du christianisme naissant. Pour la plupart des spécialistes, la gnose, que ce soit sous sa forme païenne, juive, judeo-chrétienne ou chrétienne, constituait un "ramassis de rêveries pseudomythologiques, un amalgame de théories élémentaires empruntées aux principales religions, associées à des pratiques culturelles et morales douteuses".7 Tout en gardant la pureté de la doctrine dens les réponses aux questions posées par la gnose les théologiens chrétiens élucidaient en même temps la nature la plus profonde du christianisme comme religion de révélation et de rédemption.

Le gnosticisme et le christianisme concernent l'homme en tout premier lieu. Mais le gnosticisme déplace dangereusement le cœur de la doctrine, car pour lui, l'homme est au centre de tout. La nature et l'homme proviennent du monde d'en-haut. Selon certaines sources interprétées par A. Grillmeier, "l'Homme – Dieu " était à l'origine le Dieu suprême. Si l'homme a été créé, comme dit Gn 1,26, à l'image de Dieu, il s'ensuit, selon la gnose, que Dieu est le premier homme. Dieu et l'homme sont de même nature ; mais la façon d' interpréter cette relation varie selon les différents systèmes gnostiques. Tous affirment cependant qu'il y a dans, l'homme terrestre une illumination qui le relie au monde d'en-haut, comme par participation à un ancêtre divin, grâce à une lente ascension basée sur la connaissance philosophique et sur l'ascèse.

La gnose avait déjà existé dans l'environnement juif du Nouveau Testament qui d'ailleurs use partiellement de sa terminologie. A mesure que la théologie de l'Église primitive avançait, la personne du Christ rédempteur s'affirmait comme verbé incarné dans l'histoire concrète du monde. Elle s'était démarquée de toute image et de toute mythologie. L'affirmation catégorique de l'humanité véritable du Christ et par conséquent de la dignité du corps humain et de tout l'ordre de la création ont rencontré à toutes les époques des résistances gnostiques qui réapparaissent de nos jours sous forme de théosophie, anthroposophie, et d'autres formes de la gnose moderne.

La théologie chrétienne avait tracé dès ses débuts une frontière très nette entre christianisme et gnose. En effet, la gnose est une connaissance qui ne provient pas d'une révélation par amour et personnelle de Dieu mais d'une découverte de l'essence de l'homme lui-même. Elle est non pas une réception obéissante de la parole de Dieu mais "prise de conscience" autonome gnostique.

Le "Rédempteur" gnostique ne fait qu'aider l'homme à plonger dans sa propre réalité cachée et à se sauver par la connaissance de soi qui est par elle-même rédemptrice. En revanche, la doctrine biblique affirme un sens équilibré de la relation entre la transcendance et l'immanence de Dieu qui reste en relation permanente avec le monde qu' il a créé. Seul le péché et non la matière, implique séparation et aliénation d'avec Dieu. Pour triompher du péché historique de l'homme Dieu intervient par une action historique en Jésus Christ pour ramener l'homme total et tout l'univers à Dieu. C'est le mystère de l'incarnation, de la récapitulation de tout l'homme et de son univers, préfiguré par la résurrection du Christ. C'est aussi le mystère du salut chrétien face au gnosticisme, à la justification par la loi dans le judaïsme et aux pratiques magiques du paganisme de l' époque.

Deux pionniers : Justin et Irénée de Lyon

Il va sans dire que Justin reste aujourd'hui un excellent exemple de toute recherche de christologie inculturée dans des ères culturelles autres que le monde hellénistique. En effet, la controverse entre le judaïsme et le paganisme trouve son expression la plus claire dans la personne de Justin le "philosophe et le martyr" (Tertullien). Son dialogue avec Tryphon et ses Apologies sont à considérer comme les témoins des débats de la jeune communauté chrétienne avec les milieux juifs et païens qui reconnaissaient dans la prédication de la "Bonne Nouvelle" une promesse provocante.

Pour Justin, le Christ est le Logos et le Nomos, c'est-à-dire le médiateur et la véritable philosophie, celle de la révélation divine pour le salut de tous les hommes. Le Logos est à l'œuvre dès le début de la création dans l'histoire et la pensée des hommes. Le mystère de l'incarnation est la manifestation définitive et parfaite de la volonté du Père déjà présente dans les multiples "logoi spermatikoi" disséminés dans le monde que le verbe incarné récapitule et mène à leur perfection. Pour Justin l'histoire de l'humanité est une entreprise soigneusement planifiée, dès son commencement jusqu'à son achèvement. Le Christ, Logos et Nomos, en est la clé d'interprétation, la loi nouvelle qui brise l'empire des démons et crée l'ordre nouveau qui mène vers Dieu.

Justin est radical : "Notre doctrine surpasse manifestement toute doctrine humaine, parce que nous æons la totalité du Principe du Logos dans le Christ qui a paru pour nous, corps, Logos et âme. Tous les principes justes que les philosophes et les législateurs ont découverts et exprimés, ils les doivent à ce qu'ils ont trouvé et contemplé partiellement du Logos. C'est pour n'avoir pas connu tout le Logos, qui est le Christ, qu'ils se sont souvent contredits eux-mêmes".8

Les interprétations critiques de cet effet louable de synthèse christologique de Justin font remarquer que le grand apologiste n'a pas réussi à éviter complètement le danger d'une hellénisation de la doctrine du Logos. Cependant, il fait du monde grec et de l'histoire de sa pensée un prélude et un préliminaire au Christianisme. En cela, il éclaire nos efforts d'inculturation aujourd'hui.

A côté de Justin, reconnaissons une importance capitale à Irénée de Lyon pour l'histoire de la théologie du christianisme primitif. Son œuvre Adversus Haereses est à juste titre considérée comme la première grande synthèse de théologie dogmatique de l'histoire chrétienne. Son exposé de la doctrine chrétienne, comprîse à la lumière de l'expérience chrétienne en sa totalité, s'oppose aux élucubrations de ses adversaires, tant gnostiques que docètes.

Le Principe de la récapitulation est le fondement structurant de son exposé. Pour Irénée il y a unité entre l'œuvre de la création et de la rédemption révélée dans l'Ancien et le Nouveau Testament. Cette unité se réalise dans la publicité de l'histoire en Jésus Christ parce qu'il est à la fois Verbe Créateur et Verbe Incarné-Rédempteur par qui toutes choses ont été récapitulées et ramenées à l'unité qu'avait brisée la faute d'Adam. Avec le Christ s'inaugure la restauration de l'union dans toutes ses dimensions. C'est pourquoi le Verbe devait prendre une humanité véritable, corporelle, historique afin de diviniser tout l'humain.

L'oekonomia universelle embrasse chez Irénée tant la création que la fin du monde et l'événement qu'est le Christ se situe au milieu. Le Christ est le trésor caché dans le champ des Ecritures ["Trésor caché dans le champ des écritures, car il était signifié par des figures et des paraboles qui, humainement parlant, ne pouvaient être comprises avant l'accomplissement des prophéties, c'est-à-dire avant la venue du Seigneur" (IV 26,1)]. C'est pourquoi "lue par les juifs à notre époque, la loi ressemble à une fable... Au contraire, lue par les chrétiens, elle est ce trésor naguère caché dans le champ, mais que la croix du Christ révèle et explique" (IV 26,2).

Conclusion

Le but de notre propos était de faire un survol rapide de l'histoire de la christologie au second siècle qui constitue la charnière entre l'âge apostolique et l'apparition du problème christologique proprement dit tel qu'il sera explicité par les grands Conciles des 4ème et 5ème siècles.

Le 2ème siècle proclame sa foi en Jésus Christ, vrai Dieu et vrai homme, unique médiateur entre Dieu et les hommes dans les milieux les plus diversifiés de la vie de l'Église. Les chrétiens venus du judaïsme, ceux venus de la gentilité, la christologie populaire comme les premiers théologiens et Pères de l'Église professent une même foi au Christ, prenant leur distance par rapport au docétisme, et mettent l'accent sur la divinité et l'humanité du Christ ainsi que sur les traits fondamentaux de l'histoire de la rédemption chrétienne.

Au delà d'une expérience hésitante du sens des mystères de la vie de Jésus, la christologie du IIe siècle est proche des Ecritures dont elle fait une relecture dynamique et typologique dans le cadre de l'histoire du salut. Toutefois la manière d'affirmer la divinité et l'humanité ne tarde pas à poser le problème de la relation entre le Père et le Logos et de l'unité de la divinité et de l'humanité en Christ. La question finalement est de savoir si Dieu qui a surgi dans notre histoire est resté Dieu. Toutes les générations suivantes, y compris la nôtre, sont appelées à y répondre. Il y va de l'essence du christianisme.

Notes

1. Cfr H. Urs Von Balthasar, La dramatique divine (4 volumes), Ed. Lethielleux, Paris et Culture et vérité, Namur, Le sycomore, 1985 –1993.
2. Lafont, Histoire théologique de l'Église catholique, Itinéraire et formes de la théologie, Cogitatio fidei 179, Cerf, Paris, 1994.
3. J. Moingt, L'homme qui venait de Dieu, Ed. du Cerf, Paris, 1994, p. 9 -20.
4. Cité Bans A. Grillmeier, Le Christ daps la tradition chrétienne. De l'âge apostoligue à Chalcédoine (451), Cerf, Paris, 1973, p. 55-150.
5. SE. de Strycker, La forme la plus ancienne du Protoévangile de Jacques, Subsidia hagiog. 33, Bruxelles, 1961, p. 147-167.
6. Cité dans A. Grillmeier, op. cit., p. 102-103.
7. Cité dans A. Grillmeier, op. cit., p. 118.
8. Justin, Apol. II, 10, 1, cfr. aussi A. Grillmeier, op. cit., p. 130-135 ; J. Moingt, op. cit., p. 82-97.

 

Ref. : Texte de l'auteur.