Le Bureau pour les questions théologiques de la FABC a organisé un colloque, réflexion et échanges sur « les visages asiatiques du Christ ». Le titre même peut
être compris de
deux façons complémentaires :
comment les Asiatiques voient le Christ ? ou
bien : comment
présenter le Christ avec un visage correspondant aux cultures asiatiques ? Au cours des interventions
et des échanges,
je pense que les deux
aspects ont été abordés, quelquefois indistinctement.
De toutes façons,
le contenu de la rencontre a été enrichissant ;
et je voudrais
simplement pour ma part,
communiquer mes réactions et suggestions,
dans le contexte
de l’Eglise de Thaïlande.
Les deux premières interventions
La première intervention était présentée par le P. Carlos Abesamis, jésuite, théologien bibliste des Philippines. Le titre
était «The
Essential Jesus», ce qui n’est pas facile à traduire en français. Le P. Carlos
présentait deux aspects fondamentaux de Jésus : d’une part sa
relation avec «la Source»,
c’est-à-dire sa relation fondamentale avec le Père et d’autre part
«Jésus donné à sa mission pour une libération
totale tant de l’homme et du cosmos». Nous pouvions
donc voir un
Jésus qui, au
nom du Père, s’est fait proche des
pauvres et du monde marqué par le péché. Le P. Carlos faisait une application pastorale
et missionnaire
pour l’Eglise dans le monde asiatique profondément marqué par la pauvreté. Il mentionnait ainsi l’actuelle «mondialisation» qu’il a appelée le «HIV»
(virus du sida) du monde ou l’antithèse du Royaume de Dieu.
Une seconde intervention de Jonathan
Tan Yun-ka, présentait «Jésus le Sage crucifié et ressuscité : vers une christologie confucéenne».
Une présentation intéressante, révélant un visage du Christ en correspondance
avec le confucianisme :
Jésus le Sage
(sheng) qui fait découvrir le chemin
(dao) qui est moins
une connaissance abstraite
qu’un chemin de vie.
Le contexte
de Thaïlande
Aucune intervention n’était prévue pour présenter une christologie dans le contexte du bouddhisme
Theravada (ou Petit
Véhicule). Mais ces deux premières interventions m’ont amené à une réflexion dans ce contexte
qui est le nôtre en Thaïlande,
ainsi que dans les pays
avoisinants : le Laos, le Cambodge,
la Birmanie. C’est directement
le contexte de mon expérience
missionnaire, sinon
théologique.
Pour les bouddhistes
Theravada, le visage
ou l’image de Jésus
n’est pas d’abord
l’image d’un sauveur, car l’homme ne
saurait avoir
un sauveur extérieur à lui-même. Il doit
assurer son propre salut par ses propres forces
et ses propres
mérites. Phra Buddhathadsa Bikkhu, un moine de
Thaïlande qui connaissait bien la Bible et qui a eu une réelle influence
en Thaïlande, parlait du salut en termes particulièrement clairs :
«La souris trouve son salut dans son trou.
Le chrétien trouve
son salut dans le Christ
Dieu. Mais le
bouddhiste trouve son salut en lui-même». C’est dire clairement
que le chrétien n’est pas encore vraiment libéré puisqu’il a encore
besoin d’un autre, de Dieu, pour assurer son salut. Jésus peut donc
être perçu comme celui qui montre le chemin, qui enseigne une morale,
mais il ne saurait être celui qui donne le
salut. Présenter Jésus comme Sauveur n’est donc pas un visage immédiatement
signifiant pour les
bouddhistes Theravada.
Dans la pratique, les bouddhistes
qui veulent obtenir
le salut multiplient d’abord les actes
méritoires. Il s’agit d’accumuler
les mérites :
offrandes aux bonzes,
offrandes à la pagode,
aide aux pauvres,
etc. En ce sens là, la religion
chrétienne en Thaïlande
s’est peut-être déjà inculturée !…
Nos chrétiens
cherchent souvent d’abord à acquérir des mérites : participer à la messe, multiplier
les dévotions,
faire des dons
à l’Eglise et
aux pauvres, etc. Mais cela
correspond-il vraiment au «visage
évangélique de Jésus» ? Ne devrait-on pas renouveler à la
fois notre pratique et notre catéchèse pour que puisse apparaître
le «visage de Jésus-Sauveur» ?
Expériences récentes
au Cambodge et
en Thaïlande
Au Cambodge,
depuis que le
pays connaît une certai-ne ouverture et que l’Eglise peut
travailler librement,
après le temps du génocide de Pol Pot et la première dictature de Hun Sen, il se trouve que des familles
entières, voire
des villages bouddhistes
se tournent vers
l’Eglise catholique. Après les très
dures souffran-ces
qu’ils ont dû
endurer, ils viennent chercher dans la foi chrétienne
un soutien et
une espérance qu’ils ne trouvent pas
dans le bouddhisme.
L’expérience de la souffrance
les ouvre vers une recherche d’un Sauveur et ils
sont nombreux
à venir se présenter pour être accueillis dans l’Eglise catholique.
En Thaïlande, où
la situation sociale a beaucoup
évolué et où l’impact de la mondialisation et du matérialisme est très fort, on trouve
aussi des bouddhistes qui, un peu isolés de leurs villages ou de leurs communautés bouddhistes d’origine, vivant dans
les banlieues
des grandes villes,
recherchent quelque
chose qui puisse à nouveau leur donner
une espérance et
un sens à leur vie. Certains bouddhistes prennent un temps important, lors des week-ends,
pour aller prier
et méditer dans
les pagodes.
Mais certains d’entre
eux se tournent
aussi vers l’Eglise
et viennent demander une instruction chrétienne. Ici, c’est l’expérience d’un monde matériel sans issue
qui les pousse
à la recherche d’un Sauveur, ou du moins
d’une réalité qui leur
permette de trouver à nouveau
une raison d’espérer.
Ces deux expériences nous montrent que
les hommes et les femmes
de notre XXIe
siècle sont en recherche et ont
besoin de découvrir
un nouveau visage du
Christ Sauveur
qui puisse donner un sens à leur vie. Il y a là un défi pour l’Eglise catholique qui nous invite à prendre
conscience de ce que
vivent les hommes
qui nous entourent
et à savoir leur
présenter un visage
du Christ qui puisse
répondre à leur
attente et apparaître en vérité comme Sauveur
et Libérateur.
Peu importe le nombre ! Ce qui compte
avant tout, c’est qu’on
soit à même de présenter un visage du Christ qui réponde
aux besoins profonds des hommes
de notre temps et de notre
société.
En guise de conclusion
Les réflexions
et échanges lors de ce colloque
du Bureau des
questions théologiques ont été certainement
très intéressants
et positifs. Il
est important pour l’Eglise
de prendre conscience
de ce que les
gens vivent dans les
divers pays d’Asie, les diverses
cultures et religions. Il est sans doute intéressant
de découvrir dans
ces cultures et
ces religions
des éléments qui ouvrent sur divers « visages asiatiques du Christ ». Mais il ne faudrait pas
que notre réflexion en reste au pur plan théorique. Ce qui importe
surtout, c’est de voir
comment le visage du Christ que
nous présentons
répond aux attentes,
conscientes ou
non, des hommes et
des femmes de
notre temps et
de nos divers
pays. C’est dans la mesure où nous
serons capables
de présenter un
visage vivant de Jésus
Christ Sauveur et Fils du
Père que le Christ
prendra véritablement un visage asiatique, enraciné dans ce qui fait la vie, les souffrances et les joies de nos
peuples.