par Vincent Cosmao
POPULORUM PROGRESSIO, 30 ANS APRES


Membre de l'Ordre des Frères Prêcheurs et lecteur en théologie, Vincent Cosmao a été aumônier d'Université à Lyon (1950­1955) et à Dakar (1955­1965). Appelé par le P. Lebret à l'IRFED en 1965, il fonde en 1972 le Centre Lebret ­ Foi et Développement qu'il dirige jusqu'en 1983, puis préside pendant deux ans. Depuis 1988, il est Prieur du Couvent Saint Jacques à Paris.
Entamant sa cinquième lecture de Populorum Progressio, Vincent Cosmao en montre l'actualité pour éclairer la question sociale de notre temps. Il organise sa réflexion autour de quatre points fondamentaux: la mondialisation, la croissance, la planification et l'équité des relations commerciales.
Cet article est repris d'un texte publié dans le bulletin du Centre Lebret (43ter, rue de la Glacière, 75013 Paris): «Foi et Développement» n° 250/251, février/mars 1997. Il a été revu et approuvé par l'auteur.


L'élaboration de Populorum Progressio a été mise en route au moment de la première Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED, Genève 1964) où Lebret, porte­parole de la délégation du Saint­Siège lançait l'idée de l'instauration d'un Nouvel Ordre Économique International. C'est dans la foulée de sa participation intensive à la conférence de Genève où il fut, avec Che Guevara, l'intervenant le plus applaudi en séance plénière, que Lebret se mit au travail pour écrire le projet que Paul VI lui avait demandé pour un document sur le développement des peuples.
Comme l'écrivait Éric Sottas, actuel président du Centre Lebret, dans un article d'Économie et Humanisme en 1986: «Lebret ne se définit pas comme un diplomate traditionnel mais davantage comme le porte­parole de groupes défavorisés dont les besoins et les aspirations impliquent une réforme tant conceptuelle que pratique du système international et de l'Église catholique. Si ces discours ont eu un tel écho, c'est précisément parce que Lebret avait su percevoir l'importance des enjeux et dégager des perspectives de réforme et de transformation de la société» (Il Le Père Lebret et la CNUCED, Eric Sottas, Économie et Humanisme, n° spécial, oct. 1986, ou du même: Appel à des changements radicaux, Foi et Développement, n° 243­244, juin-juillet 1996.).
En entamant cette cinquième lecture (1967. Populorum Progressio, introduction par Vincent COSMAO. Éd. du Centurion. pp. 9 à 48. 1977. En relisant Populorum Progressio 10 ans après, Foi et développement, n° 45, mars 1977.

1982. Le sujet du développement, en relisant Populorum Progressio 15 ans après, Foi et développement, n° 98, juin juillet 1980; Nigrizia (Vérone) octobre 1982. 1987. Populorum Progressio 20 ans après, Foi et développement, n° 146, janvier 1987.) de 1'encyclique de Paul VI, je suis frappé, une fois de plus, par son actualité politique autant que théologique. Ne pouvant ratisser tout le texte pour y mettre en évidence quelques­uns de ses mots clés qui résonnent dans le contexte actuel, je me contenterai de quelques prises de vue sur l'actualité internationale relue à la lumière de l'encyclique.

LA QUESTION SOCIALE ESTAUJOURD'HUI MONDIALE

(Il avait été précisé à 1'époque que les titres et sous­titres faisaient partie du texte. Je me souviens avoir pu le faire valoir en assemblée générale de la Commission pontificale Justice et paix face à un collègue qui me faisait remarquer que le mot planification n'était pas dans l'encyclique.)
«Le développement des peuples, tout particulièrement de ceux qui s'efforcent d'échapper à la faim, à la misère, aux maladies endémiques, à l'ignorance; qui cherchent une participation plus large aux fruits de la civilisation, une mise en valeur plus active de leurs qualités humaines; qui s'orientent avec décision vers leur plein épanouissement, est considéré avec attention par l'Église. Au lendemain du deuxième Concile œcuménique du Vatican, une prise de conscience renouvelée des exigences du message évangélique lui fait un devoir de se mettre au service des hommes pour les aider à saisir toutes les dimensions de ce grave problème et pour les convaincre de l'urgence d'une action solidaire en ce tournant décisif de l'histoire de l'humanité» (2).
Après avoir annoncé la création, parmi les organes centraux de l'Église, d'une commission pontificale pour «susciter dans tout le peuple de Dieu la pleine connaissance du rôle que les temps actuels réclament de lui de façon à promouvoir le progrès des peuples plus pauvres, à favoriser la justice sociale entre les nations, à offrir à celles qui sont moins développées une aide telle qu'elles puissent pourvoir elles­mêmes et pour elles­mêmes à leur progrès», fut lancé un «appel solennel à une action concertée pour le développement solidaire de l'humanité» (2).


A' l'Eure de l'interdépendance entre les peuples

Pour saisir la densité de ces deux passages que j'ai tenu à citer longuement, il faut se souvenir que, dans le «champ du développement» (L'usage faisant loi en matière de langage, je suis obligé d'employer ce mot développement bien que sa polysémie multiforme et contradictoire le rende à la limite insignifiant. Pour limiter les dégâts, je l'emploie sous guillemets quand il est encore susceptible de signifier ce à quoi je pense en l'employant), on en était alors à laide des riches aux pauvres, à peine au transfert de techniques ou de savoir­faire, à la fin d'une «décennie du développement» qui s'était fixé pour objectif le transfert de 0,7% du PIB des pays industrialisés aux pays sous­développés. A peu près personne n'y croyait et la grande majorité des économistes, patentés ou non, considéraient le sous­développement comme un simple retard sur la vole du progrès linéaire vers la société de consommation (ROSTOW, W. W. Les étapes de la croissance économique, 1960.).
L'interdépendance de toutes les populations, de tous les peuples, de toutes les nations, qui était à l'horizon des propos de Lebret comme de Paul VI, apparaissait déjà comme une réalité dont on commençait à comprendre que l'objet de la politique internationale était de la transformer en solidarité voulue, organisée, et vécue. Elle n'avait ­ et n'a bien sûr ­ rien à voir avec la mondialisation devenue le nouveau mythe ou le nouveau fatum (destin) qui bloque toute pensée. L'interdépendance est le tissu de relations, de dépendances plus ou moins réciproques mais réelles, qui se tricotent depuis des siècles, voire des millénaires, entre les groupes humains au fur et à mesure que leurs différences de compétences ou de spécialisations les rendent potentiellement ou nécessairement complémentaires les uns des autres, que ce soit par le commerce, la négociation ou la guerre.
les aspirations de nos contemporains
La mondialisation dont on nous rebat les oreilles, en réseaux ou par pôles, finit par n'être rien d'autre qu'un discours idéologique destiné à camoufler les arrangements qui se concoctent entre agents de la bulle financière pour faire entrer l'économie réelle dans les réseaux de leurs échanges abstraits. Dans le discours de Paul VI sur la mondialité, il était question des «aspirations des hommes».
«Être affranchi de la misère, trouver plus sûrement leur subsistance, la santé, un emploi stable; participer davantage aux responsabilités, hors de toute oppression, à l'abri de situations qui offensent leur dignité d'homme; être plus instruits; en un mot, faire, connaître et avoir plus, pour être plus: telle est l'aspiration des hommes d'aujourd'hui, alors qu'un grand nombre d'entre eux sont condamnés à vivre dans des conditions qui rendent illusoire ce désir légitime. Par ailleurs, les peuples parvenus depuis peu à l'indépendance rationnelle éprouvent la nécessité d'ajouter à cette liberté politique une croissance autonome et digne, sociale non moins qu'économique, afin d'assurer à leurs citoyens leur plein épanouissement humain et de prendre la place qui leur revient dans le concert des nations» (6).


Conjuguer indépendance e'interdépendance

Si, au tournant des années 60­70, la résistance aux perspectives qu'ouvraient Lebret, Paul VI, puis les porte­parole du tiers monde, pouvait s'expliquer par la hantise de certains devant les planifications centralisées ­ dont on savait pourtant déjà l'échec plus que prévisible ­ ou par l'allergie des autres, ou des mêmes, devant toute régulation du marché dont on sait pourtant qu'il n'a jamais fonctionné sans normes, il est facilement compréhensible qu'au moment où les capitaux qui se déplacent quotidiennement d'une devise à l'autre représentent quarante ou cinquante fois la valeur des biens et services échangés à l'échelle du monde, il faudrait bien imaginer autre chose que le «quart» à risque, au sens maritime du mot, pour gérer la «mondialisation des supergrands». Mais ceux­ci ont peut­être fait leur temps. Si les 500 premières entreprises américaines pesaient 20% de l'économie américaine en 1970, elles n'en représentent plus que 10% aujourd'hui.
«La mondialisation et les technologies de l'information signent sans doute la mort de l'opposition entre le 'grand' et le 'petit'. Les entreprises de demain, les future maîtres du monde, seront celles qui auront marié l'indépendance et l'interdépendance. Leur atout, ce sera d'avoir réconcilié le 'local' et le 'global', le grand et le petit. 'Big and small', voilà ce qui est 'beautiful'» (Big, small, beautiful par Erik IZRAEL­EWICZ, Le Monde Économie 11/02/97, p. 1).
Pour Paul VI, il était clair que la prise en compte de la mondialité de l'économie et de la vie en société impliquait son organisation. Dans la ligne de Jean XXIII, il en appelait à «une autorité mondiale efficace: cette collaboration internationale à vocation mondiale requiert des institutions qui la préparent, la coordonnent et la régissent jusqu'à constituer un ordre juridique universellement reconnu» (78). Et, jetant un défi aux sceptiques, il ajoutait: «Certains estimeront utopiques de telles espérances. Il se peut que leur réalisme fût en défaut et qu'ils n'aient pas perçu le dynamisme d'un monde qui veut vivre plus fraternellement» (79).


Construire un monde solidaire

Ce défi vaudrait aussi ex post pour tous ceux qui constataient naguère avec soulagement dans leur lucidité réaliste l'échec du projet d'instauration d'un Nouvel Ordre Économique International négocié, c'est-à-dire politiquement élaboré et mis en œuvre. II y en avait outre­monts comme outre­Atlantique. Viendra peut­être un jour où l'on finira par comprendre qu'il ne faudra pas «inévitablement choisir entre une économie performante qui instrumentalise ses acteurs et une économie au service de l'homme condamnée à un déclin inexorable dans le concert des nations» (LORMEAU Patricia, Économie, la part du choix, Le Monde 07/02/97.).
A la différence d'autres encycliques, Populorum Progressio n'est pas un discours scientiste sur ce que devraient être les sociétés ou sur la manière dont elles doivent se construire. Partant de l'observation, impliquée, sur le terrain, en vue d'en dégager les «besoins et possibilités», le discours s'ouvre à tâtons à ce qu'il faudrait faire parce que c'est nécessaire: «Construire un monde où tout homme, sans exception de race, de religion, de nationalité, puisse vivre une vie pleinement humaine, affranchie des servitudes qui lui viennent des hommes et d'une nature insuffisamment maîtrisée; un monde où la liberté ne soit pas un vain mot» (47).
C'est dans ce contexte que vient la mise en garde contre le refus de l'organisation de la solidarité: «le superflu des pays riches doit servir aux pays pauvres. La règle qui valait autrefois en faveur des proches doit s'appliquer aujourd'hui à la totalité des nécessiteux du monde. Les riches en seront d'ailleurs les premiers bénéficiaires. Sinon leur avarice prolongée ne pourrait que susciter le jugement de Dieu et la colère des pauvres, aux imprévisibles conséquences» (49). Cette objurgation ne vient pas au hasard d'une rédaction. Elle était déjà dans la première partie sur l'état du problème «pour un développement intégral de l'homme».


En conformité à la destination universelle des biens

«Il est, certes, des situations dont l'injustice crie vers le ciel. Quand des populations entières, dépourvues du nécessaire, vivent dans une dépendance telle qu'elle leur interdit toute initiative et responsabilité, toute possibilité aussi de promotion culturelle et de participation à la vie sociale et politique, grande est la tentation de repousser par la violence de telles injures à la dignité humaine» (30).
Ne serait­ce que par cette mise en alerte solennelle, l'encyclique se situe bien dans son temps, tout en réaffirmant les positions chrétiennes ou judéo­chrétiennes fondamentales, élaborées au IVe siècle, sur la destination universelle des biens et qui correspondent tellement à 1a problématique de ce temps, qu'elles ont trouvé dans le discours international, à l'occasion des conférences sur le droit de la mer, une formulation nouvelle: «le patrimoine commun de l'humanité».
Même si cette vérité première est loin d'être effectivement prise en compte et surtout mise en œuvre dans l'organisation des sociétés, il n'en faut pas moins continuer à l'affirmer, voire à l'asséner, car elle est constitutive, non seulement de la foi chrétienne, mais des conditions de l'existence humaine. «Emplissez la terre et soumettez la (Gn, 1,28). La Bible, dès sa première page, nous enseigne que la terre est pour l'homme, à charge pour lui d'appliquer son effort intelligent à la mettre en valeur et, par son travail, à la parachever pour ainsi dire à son service. Si la terre est faite pour fournir à chacun les moyens de sa subsistance et les instruments de son progrès, tout homme a donc le droit d'y trouver ce qui lui est nécessaire. Tous les autres droits, quels qu'ils soient, y compris ceux de propriété et de libre commerce, y sont subordonnés ils n'en doivent donc pas entraver, mais bien au contraire faciliter la réalisation et c'est un devoir social grave et urgent de les ramener à leur finalité première» (22).

VOCATION A LA CROISSANCE

Tout le texte de Paul VI est sous­tendu par une dynamique théologique porteuse de souffle et de sens qui lui donne parfois un ton d'épopée. «Communiant aux meilleures aspirations des hommes et souffrant de les voir insatisfaites, (l'Église) désire les aider à atteindre leur plein épanouissement et c'est pourquoi elle leur propose ce qu'elle possède en propre: une vision globale de l'homme et de l'humanité» (13).


Promouvoir tout homme et tout l'homme

Ce qui est proposé ici, ce n'est pas un savoir ou un savoir­faire, c'est une vision, une perspective qui donne sens et espérance au monde. «Le développement ne se réduit pas à la simple croissance économique. Pour être authentique, il doit être intégral, c'est­à­dire promouvoir tout homme et tout l'homme» (14). C'est ici qu'est ensuite cité, et c'est la seule fois, «l'éminent expert», Lebret (L.­J. LEBRET, Dynamique concrète du développement, Paris, Économie et humanisme. Les Éditions ouvrières, 1961, p. 28.).
C'est la vocation collective de l'humanité à construire les conditions de son existence humaine qui est ici mise en valeur dans quelques passages dont la prise en compte de la relation à Dieu, Créateur de créateurs et du «Christ qui nous appelle tous à participer en fils à la vie du Dieu vivant, Père de tous les hommes» (21), n'exclut pas une lecture laïque ou humaniste qui laisserait en suspens les références chrétiennes, tout en acceptant le signifié humain, universel.
«Dans le dessein de Dieu, chaque homme est appelé à se développer, car toute vie est vocation. Dès la naissance est donné à tous en germe un ensemble d'aptitudes et de qualités à faire fructifier: leur épanouissement, fruit de l'éducation reçue du milieu et de l'effort personnel, permettra à chacun de s'orienter vers la destinée que lui propose son créateur. Doué d'intelligence et de liberté, il est responsable de sa croissance comme de son salut. Aidé, parfois gêné par ceux qui l'éduquent et l'entourent, chacun demeure, quelles que soient les influences qui s'exercent sur lui, l'artisan principal de sa réussite ou de son échec: par le seul effort de son intelligence et de sa volonté chaque homme peut grandir en humanité, valoir plus, être plus» (15).
l'homme, créateur de son propre développement
Artisans, agents, acteurs, sujets, créateurs de leur développement, qu'il s'agisse des hommes, des groupes ou des peuples, ces expressions qui ne sont plus guère contestées, viennent à la fois de ce qui a été vécu, observé sur le terrain dans les tentatives d'auto­développement ou de développement endogène et des propos de Populorum Progressio qui venaient aussi du même terrain. Cette révolution épistémologique et anthropologique, qu'on pourrait appeler «post marxiste» ou, pour être plus précis «post­dia­mat» ou «post­structuraliste», est une des lignes de force de ces dernières décennies.
Là où il allait de soi que la transformation des modes ou des rapports de production modifiait les états de conscience, là où le sujet n'était plus qu'un présupposé ou un fantasme, on ne peut plus ne pas reconnaître que c'est la transformation des états de conscience qui permet la transformation des systèmes de production ou qu'un des critères du développement est que ses acteurs deviennent capables, non seulement de faire ce qu'ils disent, mais aussi de dire ce qu'ils font, c'est­à­dire de l'interpréter. Il faut continuer à lire ce qu'écrit Paul VI: «Cette croissance n'est pas facultative, ... (elle) constitue comme un résumé de nos devoirs» (16).


Un humanisme transcendent

Nous sommes bien au­delà de l'aide ou du transfert de techniques à quoi se limitait encore à l'époque l'action pour le développement. C'est un autre monde qui s'ouvre, non un monde de rêve mais un monde à construire dans la ligne de ce que Lebret, dans son dernier ouvrage, posthume, appellera «développement = révolution solidaire».
«Si la poursuite du développement demande des techniciens de plus en plus nombreux, elle exige encore plus des sages de réflexion profonde, à la recherche d'un humanisme nouveau qui permette à l'homme moderne de se retrouver lui­même, en assumant les valeurs supérieures d'amour, d'amitié, de prière et de contemplation. Ainsi pourra s'accomplir en plénitude le vrai développement qui est le passage, pour chacun et pour tous, de conditions moins humaines à des conditions plus humaines» (20).
On voit se déployer ici une foi en l'homme en acte de création, ou auto­création, collective, un humanisme qui n'était guère dans l'air du temps: le mot n'est d'ailleurs employé qu'affecté d'un qualificatif, transcendent (16), nouveau (20), vrai (42), universel (72). Dans ce dernier cas, à propos des experts en développement, il est précisé que «la civilisation qui les a formés contient certes des éléments d'humanisme universel, mais elle n'est ni unique ni exclusive et ne peut être importée sans adaptation. Les agents de ces missions auront à cœur de découvrir, avec son histoire, les composantes et les richesses culturelles du pays qui les accueille».


Une vraie sagesse

Que d'erreurs, facteurs de sous­développement, auraient pu être évitées si cette prise de conscience «qui a une voix nouvelle pour notre époque» (47) avait été moins tardive. Devenu économiste à un moment où beaucoup de «chrétiens sociaux» en étaient encore, comme il disait, au «social palliatif», Lebret était en train de devenir le «sage» (20) attentif à la déstructuration ­ encore que je ne me sou vienne pas stil employait ce mot ­ des sociétés, des cultures, des civilisations sous l'effet de la pénétration de la civilisation scientifique et technique qui, par ailleurs, représentait le progrès.
Quand il venait au Sénégal (1958­1964) comme conseiller de Mamadou Dia, Premier Ministre du passage à l'indépendance, pour la préparation du premier plan de développement, un livre circulait qui posait admirablement le problème dramatique d'une acculturation difficilement maîtrisable par ceux qui la subissaient: «L'aventure ambiguë» de Cheikh Hamidou Kane (Julliard 1962). Celui­ci fut ministre de Dia et, par là même, interlocuteur de Lebret qui sut le reconnaître comme tel. «Il y a cent ans, notre grand­père, en même temps que tous les habitants de ce pays, a été réveillé un matin par une clameur qui montait du fleuve. Il a pris son fusil et, suivi de toute l'élite, s'est précipité sur les nouveaux venue. Son cœur était intrépide et il attachait plus de prix à la liberté qu'à la vie. Notre grand­père ainsi que son élite ont été défaits.»
«Pourquoi? Comment? Les nouveaux venus seuls le savent, il faut le leur demander; il faut aller apprendre chez eux l'art de vaincre sans avoir raison. Au surplus le combat n'a pas cessé encore. L'école étrangère est la forme nouvelle de la guerre que nous font ceux qui sont venus et il faut y envoyer notre élite en attendant d'y pousser tout le pays. Il est bon qu'une fois encore l'élite précède. S'il y a un risque, elle est la mieux préparée pour le conjurer; parce qu'elle est la plus fermement attachée à ce qu'elle est. S'il est un bien à en tirer, il faut que ce soit elle qui l'acquière la première» (Ibid. p. 52.). A trente ans et quelques, Cheikh, comme nous l'appelions amicalement, était déjà un Sage Africain. Son livre fut vendu à cent mille exemplaires dans le monde entier et il attendit 1995 pour publier le second (Les gardiens du temple, Stock, Paris, voir le Monde 09/07/96.) dont 1'interprétation sera plus difficile pour ceux qui n'ont pas vécu les événements de 1962 à Dakar.


Une nouvelle aventure

«L'aventure ambiguë» évoquait admirablement les problèmes de société dont la prise de conscience fut à l'origine de l'approche du développement qui fut appelée «animation» en Afrique, en tension avec la planification, «conscientisation» au Brésil. Ce fut le début d'une aventure qui a pris de l'ampleur à l'échelle du monde et qui se poursuit, même si on n'en parle guère dans les médias, encore qu'à l'occasion du récent congrès mondial du «micro­crédit», formule qui semble avoir été inventée au Bangladesh (Grameen Bank), elle ait eu presque droit à la une de certains journaux: la prise en charge par les populations de leur propre développement. Et nous retrouvons Populorum Progressio.
«La tâche pourrait sembler impossible dans les régions où le souci de la subsistance quotidienne accapare toute l'existence de familles incapables de concevoir un travail susceptible de préparer un avenir moins misérable. Ce sont pourtant ces hommes et ces femmes qu'il faut aider, qu'il faut convaincre d'opérer eux­mêmes leur propre développement et d'en acquérir progressivement les moyens. Cette œuvre commune n'ira certes pas sans effort concerté, constant et courageux. Mais que chacun en soit bien persuadé, il y va de la vie des peuples pauvres, de la paix civile dans les pays en vole de développement et de la paix du monde» (55).
Ici l'encyclique apparaît vraiment prophétique, au sens biblique du mot, c'est­à­dire en lecture des signes des temps, et au sens courant de prévision de ce qui advient ou survient dans l'histoire en train de se faire. Comme disait encore C. H. Kane, «La civilisation est une architecture de réponses. Le bonheur n'est pas fonction de la masse des réponses mais de leur répartition. Il faut équilibrer».


PROGRAMMES ET PLANIFICATION

La planification n'avait pas bonne presse dans les années 60 même quand elle fut considérée comme une «ardente obligation». Si on n'en était pas encore venu, dans l'orthodoxie néo­libérale, à exalter le marché comme la seule libération possible des énergies créatives ou innovatrices en vue du décollage et de l'entrée en développement des pays sous développés, on y allait tout droit à partir de l'enlisement du Nouvel Ordre Économique International. Le débat sous-jacent était idéologique, c'est­à­dire irrationnel et il tournait facilement à la guerre de religions.
Les interventions de Lebret dans les pays qui firent appel à lui (Brésil, Colombie, Liban, Sénégal, etc.) s'inscrivirent toutes dans le cadre de préparation de plans de développement, sur la base de l'observation, de l'enquête et de l'analyse approfondie des besoins et possibilités, et non à partir de schémas ou modèles théoriques considérés comme reproductibles ou universalisables.
«La situation exige des programmes concertés. Un programme est en effet plus et mieux qu'une aide occasionnelle laissée à la bonne volonté de chacun. Il suppose: études approfondies, fixation des buts, détermination des moyens, regroupement des efforts pour répondre aux besoins présents et exigences prévisibles. Bien plus, il dépasse les perspectives de la croissance économique du progrès social: il donne sens et valeur à l'œuvre à réaliser. En aménageant le monde, il valorise l'homme» (50).
La tension maintenue entre la planification, les programmes et la liberté responsable ne relève pas du rêve. On la retrouve bien dans les débats d'aujourd'hui sur la mondialisation et la flexibilité, même s'ils tournent parfois au surréalisme. L'une et l'autre devront bien être gérées sauf à laisser la «bulle financière» décider de tout au risque de devoir en revenir au troc, ce qui était naguère encore le cas pour une part importante du commerce international (accords de compensation). Mais c'est toujours en avant qu'il faut chercher les solutions. La condition d'un avenir réside dans la mise en œuvre progressive, dans la négociation, donc dans une démocratie généralisée, d'une politique internationale digne de ce nom.
Après Jean XXIII, Paul VI, nous l'avons vu, parfait d'une autorité mondiale à construire. On a vu récemment le temps qu'il a fallu pour négocier le passage du GATT (Accord Général sur le Commerce et les Tarifs) à l'OMC (Organisation Mondiale du Commerce) et on devine déjà le temps qu'il faudra pour roder celle­ci. Mais depuis la disparition du bloc soviétique, seule l'organisation d'autres groupes, pôles ou réseaux permettra d'éviter que tous doivent se soumettre au seul supergrand qui demeure en lice. Mais il y faudra un surcroît de démocratie, de planification et donc de négociation. Est­ce impossible, impensable? Ce qui est nouveau peut­être, c'est que ce qui devra se faire ­ sans qu'on puisse savoir comment car il n'y a pas de modèle­ il n'est pas exclu que ce soit pensable comme tâche pour l'humanité.

ÉQUITÉ DANS LES RELATIONS COMMERCIALES

«Les efforts, même considérables, qui sont faits pour aider au plan financier et technique les pays en vole de développement, seraient illusoires si leurs résultats étaient partiellement annulés par le jeu des relations commerciales entre pays riches et pays pauvres. La confiance de ces derniers serait ébranlée s'ils avaient l'impression qu'une main leur enlève ce que l'autre leur apporte» (56). «Trade, not aid!» commençait­on à dire à l'époque.

Une économie d'échange

Dans la ligne de la dénonciation de la détérioration des termes de l'échange au détriment des pays producteurs de produits primaires, conséquence inexorable du progrès technique, Paul VI soulignait la nécessité d'aller au­delà du libéralisme. «La règle du libre échange ne peut plus à elle seule régir les relations internationales quand les conditions deviennent trop inégales de pays à pays: les prix qui se forment librement sur le marché peuvent entraîner des résultats iniques. Il faut le reconnaître: c'est le principe fondamental du libéralisme, comme règle des échanges, qui est ici mis en question» (58).
«Ce qui était vrai du juste salaire individuel l'est aussi des contrats internationaux: une économie d'échange ne peut plus reposer sur la seule loi de libre commerce qui engendre trop souvent, elle aussi, une dictature économique. La liberté des échanges n'est équitable que soumise aux exigences de la justice sociale» (59). Ce qui pouvait encore à l'époque relever du vœu pieux s'impose aujourd'hui à l'analyse et à l'organisation des relations internationales: le marché n'a jamais fonctionné, ne fonctionne jamais sans régulations. Certes les normes comme les lois sont toujours transgressées. Cela ne veut pas dire que l'on puisse s'en passer. Il faut, au contraire, toujours les ajuster.


Un partenariat authentique entre peuples riches et peuples pauvres

Si des carcans rigides, comme des plans coercitifs, peuvent étouffer les libertés, il n'y a ni progrès, ni même humanisation sans contraintes, sans interdits. C'est en s'en imposant qu'à longueur de millénaires l'homme s'est fait homme; n'étant pas régulé par ses instincts, il est contraint à se réguler lui­même, collectivement.
«Sans abolir le marché de concurrence, il faut le maintenir dans des limites qui le rendent juste et moral et donc humain. Dans le commerce entre économies développées et sous­développées, les situations sont trop disparates et les libertés réelles trop inégales. La justice sociale exige que le commerce international, pour être humain et moral, rétablisse entre partenaires au moins une certaine égalité des chances. Cette dernière est un but à long terme. Mais, pour y parvenir, il faut dès maintenant créer une réelle égalité dans les discussions et négociations. Ici encore des conventions internationales à rayon suffisamment vaste seraient utiles: elles poseraient des normes générales en vue de régulariser certains prix, de garantir certaines productions, et soutenir certaines industries naissantes» (61).
Ce que les pays industrialisés sont amenés à réaliser entre eux, il leur faudra bien, avec le temps, l'élargir à l'échelle du monde. C'est R. Mac Namera qui disait un jour que l'éradication de la pauvreté absolue constituait pour la communauté internationale «un devoir social et moral grave».


Restituer à l'économie et à la politique leur dimension éthique

On ne pourra pas indéfiniment penser ou faire comme si on pensait que l'économie comme la politique est nécessairement amorale L'économie est une science humaine et les lois économiques, comme les lois naturelles, sont destinées à être transgressées. Comment faire tenir en l'air le plus lourd que l'air? L'esprit humain n'avance qu'en falsifiant les lois qui s'imposent à lui ou qu'il s'impose.
Les rapports sociaux, comme les approches de la vérité, sont toujours, au­delà de ce qu'on peut en dire, infiniment complexes. Ce dont il s'agit c'est de toujours mieux en saisir les connexions et les interactions pour mieux les transformer, car ils ne sont jamais ce qu'il serait souhaitable qu'ils soient. Aucun discours n'y change rien. Ce qui importe c'est toujours la négociation des contradictions, des conflits et la négociation est l'acte politique par excellence.
Dans le film «Microcosmos» on volt un bousier ou scarabée coprophage rouler sa boule d'excréments de mammifères, boule beaucoup plus grande que lui. Or voici que la boule est coincée sur une épine: les astuces qu'essaie le bousier avant d'arriver enfin à dégager sa pitance sont impressionnantes et donnent à penser qu'il est «intelligent». L'humanité, aujourd'hui, roule aussi sa boule, sa «bulle financière» qui pèse quarante à cinquante fois toutes les richesses qu'elle produit pour assurer sa subsistance ou son mieux être. Arrivera­t­elle à la décoincer ne serait­ce qu'en la dégonflant? Pourra­t­elle encore dire comme Guillaumet qui s'était sauvé des Andes: «Ce que j'ai fait jamais une bête ne l'aurait fait»?


Ref.: Spiritus, no. 148, septembre 1997.