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Paru
dans la revue Croire Aujourd'hui (Paru dans la revue Croire Aujourd'hui) Entretien : Une amitié islamo-chrétienne, premier volet Le vrai dialogue passe par une vie partagée Entretiens avec M. Mahmoud AZAB, enseignant à l'Université d'Al-Azhar, au Caire. Croire Aujourd'hui : Comment avez-vous rencontré le P. Morelon ? Mahmoud AZAB : De retour au Caire après mes études à Paris, j'ai eu l'occasion en 1987 de faire la rencontre d'un dominicain dont j'avais beaucoup entendu parler durant ma formation en France, le P. Anawati. Cet intellectuel égyptien, grand connaisseur de la philosophie musulmane, et homme de foi m'a beaucoup marqué. J'ai été touché par son désir de connaître l'autre, mais aussi sa bienveillance et son objectivité. Par lui, j'ai eu l'occasion de rencontrer plusieurs prêtres, particulièrement des dominicains et des jésuites. J'ai commencé à fréquenter le couvent des Dominicains du Caire, j'ai même envoyé à leur bibliothèque plusieurs de mes étudiants de l'Université Al-Azhar où j'enseigne. Et j'ai participé chaque mois pendant plusieurs années à des groupes de rencontres islamo-chrétiens. Je me suis rapproché du P. Régis Morelon à l'occasion de la mort du P. Anawati. Depuis notre amitié n'a fait que grandir. Il est devenu très proche de toute ma famille. C. A. : A travers toutes ces relations qu'avez-vous découvert de la for de l'autre ? M. A. : Ma connaissance du christianisme ne date pas de ma rencontre avec le P. Morelon - je l'appelle Père Régis -. Très jeune, j'ai eu la chance d'être élevé dans un village où il y avait des coptes amis de mes parents. Le prêtre de la paroisse venait souvent à la maison. L'église n'était pas vraiment un lieu ~étranger pour nous. Puis, à l'Université, j'ai choisi les langues sémitiques pour étudier la Bible et le Coran. Quand j'ai rencontré le P. Régis, je n'étais donc pas ignorant de la religion chrétienne, mais l'amitié profonde qui s'est installée entre nous m'a permis de franchir une étape supplémentaire. Le P. Régis a une foi très fine et profonde. Avec lui, je peux avoir un dialogue ouvert et approfondi. Je rencontre une foi chrétienne vécue sans racisme, ni fermeture d'esprit. Avec lui, le dialogue prend vraiment tout son sens et nous rapproche. Ce dialogue est vrai parce qu'il est né d'une vie partagée. C. A : Cette amitié vous a-t-elle permis d'approfondir un aspect de votre foi musulmane ? M. A : Ma rencontre avec le P. Régis est arrivée à une période où je me sentais plus mûr pour recevoir. J'ai beaucoup parlé avec lui. Nos rencontres me faisaient réfléchir. J'ai mieux compris ma propre foi grâce à la rencontre de l'autre. Le dialogue n'a jamais déstabilisé ma foi, mais il l'a, au contraire, conforté. J'aime ces propos du grand mystique soufi cheikh ELARABI : "Avant, je ne reconnaissais pas un ami s'il n'étais pas d'accord avec moi dans toutes mes idées. Aujourd'hui, mon cceur admet toutes les images, mon cceur peut être pâturage pour les gazelles, un couvent pour les moines, une maison d'idoles, une kabaa pour ceux qui font le pèlerinage [à la Mecque], une tablette de la Thora, le livre du Coran. Je prends, j'embrasse comme religion la religion de l'amour. Où l'amour s'en va, je cours après lui. L 'amour est ma religion et ma foi ". Je ne vois aucune contradiction entre nos deux parcours de foi. Au moment de la prière, savoir que l'autre va dans son église et moi à la mosquée m'aide beaucoup. C. A. : Quel jugement portez-vous sur le dialogue islamo-chrétien ? M. A. : Je fais la distinction entre trois niveaux de dialogue : celui que j'ai avec des amis chrétiens, celui proposé par le Vatican, et celui dont il est question dans des conférences internationales. Au Vatican, cela se passe bien. Ce sont de vraies rencontres. Mais je suis frappé de constater qu'on ne parle que de ce qui nous rapproche. Pourquoi ne cherche-t-on pas à réfléchir sur les points de divergence ; c'est cela qui va renforcer le dialogue. Je suis en revanche très réservé sur le dialogue proposé par certaines instances internationales, associations, ONG... Elles ont beaucoup d'argent. Cela sert des intérêts politiques mais ne fait pas avancer en profondeur la rencontre. C. A. : Qu'est-ce qui fait obstacle à la rencontre entre Chrétiens et Musulmans ? M. A. : Beaucoup de Musulmans n'arrivent pas à faire facilement la distinction entre les Chrétiens et la civilisation occidentale. La politique occidentale est perçue comme étant celle des Chrétiens. On en arrive donc à suspecter les meilleures intentions. Par exemple, la notion de droits de l'homme. Que signifie pour un Musulman cette idée quand il voit ce qui se passe en Irak ou en Palestine ? Certes, c'est le politique qui dirige tout. Mais si les valeurs chrétiennes présentes en Occident ne s'occupent pas de l'injustice et du mal dans le monde, cela pose au Musulman des questions sur cette foi. A l'inverse, les gens en Europe ne connaissent l'islam qu'à travers ce qu'en disent les médias : L'islam, c'est le GIA qui tue des enfants, les Talibans qui détruisent les statues... J'appelle les Chrétiens qui connaissent la réalité de l'Islam à dire : "Non, l'Islam que nous connaissons, ce n'est pas cela ! ". J'aime le P. Régis et ses amis parce qu'ils parlent ainsi, et en quelque sorte, ils défendent mon existence. Entretien : Une amitié islamo-chrétienne, second volet Notre amitié nous aider à avancer chacun dans notre foi. Entretien avec Régis Morelon, dominicain, directeur de l'Institut dominicain d'études orientales du Caire. Croire Aujourd'hui : Comment expliquez-vous votre amitié ? Régis Morelon : Mahmoud Azab avait un grand attachement au P. Anawati qui avait su créer un climat de confiance autour de lui. A travers les différentes rencontres, Mahmoud a sans doute trouvé chez nous un espace de liberté. Je me suis glissé là-dedans, dans cette confiance qu'il avait pour le P. Anawati. L'hommage officiel que nous avons présenté ensemble à l'opéra du Caire après la mort de ce dernier a été un moment très important dans notre relation. Aujourd'hui, nous nous voyons peu, mais c'est toujours le même plaisir quand nous nous retrouvons. D'une certaine façon, c'est une rencontre entre croyants, mais une rencontre qui nest pas explicitement musulmane de son côté, et chrétienne du mien. C'est plutôt une rencontre humaine à base religieuse. Nos discussions ne portent pas toujours sur des sujets religieux, mais je pense que le religieux sous-tend de la même façon tous nos rapports. J'ai été très touché le jour où partant au Tchad, il m'a dit : " Je to confie ma fille aînée, c'est toi qui en es responsible". C. A. : Qu'avez-vous découvert par votre relation ? R. M. : Mahmoud m'a fait approfondir beaucoup de choses dans ma propre foi. Il n'y a entre nous aucune volonté de prosélytisme, mais un respect profond de l'un pour l'autre. On se pose mutuellement des questions non pas pour gêner ou embarrasser l'autre, mais pour permettre d'avancer un peu ensemble. Je crois, que l'Islam, bien conduit, peut-être un pôle critique important dont peut bénéficier le christianisme. Par exemple, avant que je ne sois en contact avec l'Islam, la Trinité était pour moi un problème théorique, maintenant c'est une réalité vivante. J'ai avancé dans la compréhension de la Trinité grâce à l'Islam, par un certain nombre de textes, par des questions posées par mes amis musulmans. La théologie chrétienne pourrait se renouveler énormément si elle prenait au sérieux les critiques qui lui sont faites par les grandes religions comme l'Islam. Prenons un exemple : quand je parle avec Mahmoud et d'autres amis musulmans de l'amour de Dieu, je constate qu'ils n'ont aucun vocabulaire dogmatique pour en parler. Mais la façon dont ils essayent d'en vivre critique radicalement un discours chrétien qui a le vocabulaire mais qui n'a pas toujours l'expérience. C'est en ce senslà que l'Islam est une critique radicale du christianisme : il nous oblige à expliciter et à vivre les mots que font prononce si facilement. Je ne dis pas qu'il soit possible de vivre cette même expérience avec tous les Musulmans, mais Mahmoud regarde les choses d'en haut. Avec des personnes comme lui, on peut énormément progresser, se convertir continuellement. Ce qui nous rapproche le plus, c'est sans doute un certain type de foi, suffisamment profonde pour être parfaitement libre vis-à-vis de son expression. Mahmoud est quelqu'un d'incroyablement libre. C. A . : Quels sont les obstacles à la rencontre ? R. M. : On a des modes d'approche qui sont différents, quelque chose d'irréductible, et il ne faut surtout pas essayer de dire que c'est la même chose. Mais il me semble que nos rapports permettent que sa foi s'approfondit de son coté, et la mienne s'approfondit du mien. Je n'ai pas à être déçu de voir qu'il n'a pas le même chemin que moi ; je dois l'admettre une fois pour toutes. Je ne sais pas si lui a une lecture musulmane de mon rapport à Dieu, mais moi j'ai évidemment une lecture chrétienne de son rapport à Dieu. J'y vois une médiation du Christ, comme daps toute démarche religieuse authentique. Je vis cela très fort daps la célébration de l'eucharistie. Je célèbre en considérant vraiment le peuple musulman comme Peuple de Dieu. Leur manière d'approcher Dieu me conduit naturellement à les faire participer à ce mystère de l'eucharistie. C. A. : A partir de cette expérience d'amitié, quel regard portez-vous sur le dialogue islamo-chrétien ? R. M. : Il est bien évident que la rencontre inter-personnelle est primordiale. Mais le dialogue officiel avec l'Eglise est important. J'ai participé à plusieurs rencontres entre le Vatican et l'Université d'Al-Azhar. La reconnaissance des grandes institutions l'une par l'autre n'est jamais inutile. Les dialogues soi-disant dogmatiques où l'on rencontre toujours les mêmes personnes dans des congrès à travers le monde sont sans doute plus creux. Mais je crois quand même que ces rencontres ne sont pas non plus inutiles. Elles permettent de se connaître, et cela fait progresser certains points. Ce sont notamment des occasions où l'on peut mettre un terme à des stupidités dites les uns sur les autres. Il faut savoir se dire les choses. Certes, le fait qu'il n'y ait pas d'instance représentative de l'Islam n'aide pas toujours au dialogue. Chacun peut parler au nom de l'Islam. Si bien que devant certaines prises de position musulmane, Mahmoud disait : "Cela c'est son point de vue. Moi j'en ai un autre". J'admire beaucoup son courage et sa foi. II est capable de dire à des Musulmans qu'ils disent des imbécillités sur les Juifs et les Chrétiens. Sa grande connaissance du Coran et de la Bible sont très précieux pour cela.
Propos recueillis par François Boëdec
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