Un déni effronté de la vérité
Lorsque qu’il est accusé par de nombreux
pays du monde de porter atteinte aux droits de l’homme, le régime
vietnamien ne cesse de protester que non seulement il n’y a pas de
violations de ces droits mais qu’au contraire, les droits de tous
les citoyens sont toujours garantis dans ce pays. La réalité montre
pourtant que les actes du régime sont tout le
contraire de ce qu’il dit et qu’il n’a aucune hésitation à bafouer
les droits naturels et fondamentaux du citoyen. Nous constatons qu’il
ment sans vergogne, qu’il prend la communauté
internationale pour une bande d’enfants, de gens crédules qu’on peut
mener aisément en bateau, et en même temps, les pays qui l’accusent
pour des diffamateurs. De toute façon, ses mensonges éhontés ne
sont pas tout à fait inutiles : il suffit que des diplomates étrangers
manifestent quelque réserve sur ces accusations pour que le bénéfice
du doute soit d’une façon ou d’une autre tourné à l’avantage du régime.
Dans les faits, on constate que nombre
de citoyens dans le pays, pour peu qu’ils expriment de façon modérée
leur divergence politique, sont opprimés, persécutés, emprison-nés
ou exécutés. Les cas du P. Nguyen Van Ly, du Dr
Nguyen Dan Quê, de MM. Nguyen Hong Son, Nguyen Vu
Binh... et de bien d’autres en sont la preuve plus que suffisante.
Et pourtant, les autorités vietnamiennes, imperturbablement
et effrontément, continuent de le nier. Elles
proclament que les personnes qui ont fait l’objet de répression, d’emprisonnement
ou d’exécution ont toutes porté atteinte à la loi, bien qu’aucune
preuve n’en ait jamais pu être avancée de façon convaincante et indiscutable.
Dans de nombreux cas, des opposants ont été condamnés
en catimini pour des motifs insignifiants au cours de procès hâtifs
et dépourvus des conditions nécessaires pour garantir un minimum
de justice (séance publique, présence d’un avocat choisi par l’accusé,
etc.).
Devant ces accusations, le régime
vietnamien nie catégoriquement ses exactions, au motif que l’opinion
internationale est victime d’informations mal fondées. Mais lorsque
des délégations étrangères demandent à venir enquêter sérieusement
sur place, pour voir de leurs propres yeux ce
qu’il en est précisément, le régime leur refuse carrément l’accès
aux endroits où des exactions sont réputées avoir lieu, ou la rencontre
avec les personnes soupçonnées être emprisonnées pour leur divergence
d’opinion politique. On argue du fait que la sécurité des délégations
ne peut être garantie et que, si toutefois
elles insistent, elles le font à leurs risques et périls. De
telles entraves et menaces à peine voilées suffisent à faire reculer
les enquêteurs.
Je suggère aux enquêteurs de ne pas
être naïfs et de ne pas se laisser ainsi manipuler par le gouvernement
vietnamien au point de voir échouer leurs enquêtes, voire de les laisser
utiliser à son profit. S’ils veulent que leurs enquêtes
aboutissent à des résultats concrets, ils doivent à tout prix exiger
le droit d’aller aux endroits où ils veulent aller, de rencontrer
les gens qu’ils veulent rencontrer. Si les
autorités vietnamiennes refusent de satisfaire ces exigences, cela
signifie tout simplement que les accusations portées contre elles
par l’opinion internationale sont fondées. Car si
vrai-ment ce régime est innocent de ces accusations, qu’a-t-il à cacher
et à empêcher ! Qu’il laisse donc les
enquêteurs faire leur travail et prouver son innocence !
Une subtile politique de répression anti-religieuse
Sur le plan de la liberté religieuse,
le gouvernement vietna-mien proclame invariablement que, dans la Constitution
comme dans la réalité, la liberté de religion est toujours res-pectée,
ignorant avec superbe les faits qui démontrent qu’au contraire, les
droits et libertés des citoyens sont bafoués de façon patente et indiscutable.
On peut mentionner, à titre d’exemple, les campagnes de répression
contre les chrétiens appartenant aux ethnies minoritaires des Hauts
Plateaux et des provinces du Nord-Ouest (Son La
et Ha Giang), et plus récemment, la destruction de temples
protestants à Saigon et alentours.
Dans sa politique répressive contre la religion, le pouvoir
communiste se fonde sur un arsenal juridique extrêmement habile et
subtil, riche en lois, décrets et ordonnances. Il op-prime en associant
divers articles de lois et décrets qui, cha-cun pris à part, n’ont
en soi rien de répressif. La répression entre en jeu dès que ces différents articles sont malicieuse-ment
associés pour faire face à une situation donnée. Par exemple,
un certain article stipule que les fidèles ne
peu-vent pratiquer leur culte qu’en des endroits autorisés (égli-ses,
pagodes, temples). Mais en même temps la réglementa-tion régissant
la construction d’immeubles décrète que tout projet de construction,
pour se réaliser, doit obtenir l’autorisation préalable de l’Etat.
En lisant ces articles ou décrets indépendamment
et séparément l’un de l’autre, on n’y décèle a priori aucune intention
anti-religieuse. Pourtant, pour interdire aux fidèles de pratiquer
leur culte, il suffit pour le pouvoir de
ne pas délivrer de permis de construire. Alors, faute de lieux de culte autorisés, les fidèles sont réduits
à pratiquer leur culte à la maison ou en quelque autre endroit.
C’est ainsi que la pratique du culte devient illégale et s’expose
ipso facto aux foudres de la loi. Et
le pouvoir n’a qu’à s’appuyer sur ce manquement pour frapper, arrêter
et emprisonner les fidèles qui enfreignent la loi sans pour autant
être taxé, lui, de porter atteinte aux libertés religieuses.
Dans ces conditions, les fidèles qui désirent pratiquer leur religion
même de façon légale sont pris dans un dilemme et ne
savent plus quoi faire !
Autre exemple : d’une part, tel décret proclame que le
citoyen est libre d’enseigner sa religion, d’autre part, tel autre
décret exige, pour ce faire, d’être prêtre ou pasteur. Or pour être
prêtre ou pasteur, il faut l’autorisation
du gouvernement. Il ne faut pas croire que, même pour les cas les plus justifiés,
l’autorisation est facilement accordée. C’est pourquoi, pour faire
face à leurs besoins normaux, les Eglises doivent recourir à un certain
nombre de prêtres ou pasteurs ‘clandestins’
(ces ministres du culte ordonnés sans l’autorisation ou la reconnaissance
de l’Etat). De ce fait, les prêtres ou pasteurs
‘clandestins’, comme d’ailleurs de simples fidèles, qui enseignent
la religion prennent le risque d’être arrêtés, roués de coups, emprisonnés,
voire exécutés comme nous l’avons vu dans le passé.
Avec un tel système juridique, contradictoire
et interpréta-ble à volonté, le pouvoir peut à loisir arrêter ou emprisonner
les fidèles pour infraction à la loi et non à cause de leur pratique religieuse.
En fait, l’utilisation de cet arsenal juridique pour le moins embrouillé pour opprimer la religion ne s’applique
qu’aux Eglises qui refusent le contrôle de l’Etat. Celles qui acceptent d’être étroitement contrôlées par l’Etat jouissent
d’une relative liberté. Ainsi, par exemple, s’agissant de la
pratique du culte à la maison, les autorités locales peuvent fermer
les yeux pour les fidèles relevant d’Eglises qui acceptent le contrôle
de l’Etat. Par contre, si ces fidèles
appartiennent aux Eglises réfractaires à tout contrôle, ils risquent
d’être en butte aux tracasseries voire à une répression sans merci
de la part des autorités locales. Le but ultime de
l’Etat n’est-il pas de forcer toutes les Eglises à passer sous
son contrôle ?
C’est ainsi que, vu de l’extérieur, on ne
voit que les cas où il y a un semblant de liberté sans remarquer ceux
où toute liberté est totalement absente. Pour prouver que la liberté
de religion existe au Vietnam, il suffit au pouvoir d’exhiber les
cas de la première catégorie et de passer
sous silence ceux de la seconde catégorie.
La politique religieuse du pouvoir vis-à-vis de l’Eglise catholique
S’agissant de l’Eglise catholique en particulier, une Eglise
dotée d’une stature internationale et d’une organisation structurée,
le pouvoir doit montrer un certain respect
tout en redoublant de subtilité dans sa stratégie répressive. En apparence,
il prend toujours soin de faire accroire à la
communauté internationale que cette Eglise jouit de la liberté de
religion. Mais, en même temps, il profite du fait
que la hiérarchie catholique élève rarement des protesta-tions contre
les mesures de restriction des libertés, de répression ou d’expropriation
des biens de l’Eglise pour, en contrepartie, faire semblant de lui
accorder certaines facilités. Pour payer le prix de ces facilités,
l’Eglise doit, à son tour, se résigner à accepter l’ingérence du pouvoir
dans ses affaires internes !
Actuellement, l’une des preuves patentes
qui démontre l’ingérence directe du pouvoir dans les affaires internes
de l’Eglise est le fait qu’il exige que la formation, la nomination
et le déplacement du personnel à l’intérieur de l’Eglise reçoivent
son approbation préalable. Ainsi, à la longue, les personnes qui travaillent
dans l’Eglise et pour l’Eglise ne seront plus que des gens à la solde du pouvoir,
prêts à se conformer à ses exigences, sans tenir compte des préjudices
qu’ils causent ainsi à l’Eglise. Les gens de bien, les personnes compétentes,
dont l’Eglise a un besoin criant pour témoigner
de son authenticité, pour survivre et assurer son sain développement,
sont catégoriquement écartés des rôles dirigeants au sein de l’Eglise.
Cette situation conduira, à n’en pas douter, à une grave dégradation
de la qualité de l’Eglise, une Eglise qui pourra continuer de survivre
mais sous une forme dénaturée. Et au bout du compte,
l’Eglise deviendra progressivement un outil
docile dans les mains du pouvoir. Une fois atteint ce
stade, le pouvoir pourra laisser une liberté totale à l’Eglise car,
alors, même libre, elle n’aura plus que la capacité d’exécuter les
ordres du Parti et de l’Etat.
Cette politique est vraiment subtile et pernicieuse. A moins d’en être empêchée par quelque intervention ou protestation
énergique, elle aboutira forcément à la longue aux résultats escomptés.
Alors l’Eglise catholique du Vietnam pourrait ne
plus être une Eglise authentique comme il en existe dans d’autres
pays libres, intègre dans la nature propre qui devrait être de tout
temps la sienne.
A l’heure actuelle, le cursus pour la formation
des prêtres dans les séminaires comprend toujours l’étude obligatoire
de la philosophie marxiste-léniniste – une philosophie réservée normalement
aux membres du Parti communiste qui ne représente que 2 % de
la population. N’est-ce pas là une volonté manifeste du Parti et de
l’Etat de former des outils à leur service dans les rangs même des
futurs prêtres et séminaristes ?
L’ingérence de l’Etat dans les affaires
de l’Eglise n’a pu se faire que grâce au silence persistant et incompréhensible,
ou tout au plus à quelque protestation timide, de la part de la hiérarchie
et du clergé devant de nombreux cas d’abus du pouvoir – abus contre
lesquels, par conscience, ils auraient dû énergiquement protester.
Par exemple :
- lorsque le pouvoir s’approprie abusivement les terres
et les institutions appartenant à l’Eglise (comme le monastère de
Thiên An à Huê, le sanctuaire de La Vang
à Huê, l’institution des rédemptoristes à Huê, la maison presbytérale
à Hanoi, l’université pontificale à Dalat, etc.) ;
- lorsque les autorités imposent l’étude du marxisme-léninisme
dans les séminaires ;
- lorsque de dramatiques événements ont fait subir naguère
de graves préjudices à notre nation et à notre peuple (telle que la
cession en catimini d’une partie historique du territoire national
au profit de la Chine).
Tous ces faits montrent que le caractère prophétique de la
mission de l’Eglise fait gravement défaut dans la
hiérarchie et dans le clergé de notre pays, conséquence de
la politique d’ingérence et de manipulation de l’Etat. C’est
précisé-ment à cause de cette perte de la qualité intrinsèque de l’Eglise
que les manifestations extérieures d’une liberté religieuse superficielle
prennent d’autant plus de relief, afin de dissimuler les graves dommages
qu’elle subit en son sein. En réalité, ce
qu’on voit aujourd’hui dans le pays, ce sont les églises pleines à
craquer le dimanche, les processions solennelles aux grandes fêtes
de Pâques et de Noël. Ce spectacle autorise les gens à courte vue de se réjouir de
la ‘liberté’ dont bénéficierait l’Eglise catholique. Par
contre, ceux qui réfléchissent au fond des choses y trouvent plutôt
une raison pour être pessimistes et pour s’inquiéter de l’avenir de
l’Eglise. Car enfin, si l’Eglise a
perdu sa nature intrinsèque, à quoi peuvent bien servir encore son
existence et sa liberté ?
**************
Ce dont je veux parler ici dans ce bref exposé, ce ne sont pas seulement des dommages et préjudices que le régime
communiste causent aujourd’hui à l’Eglise catholique du Vietnam. De toutes façons, tous ces inconvénients et difficultés passeront
quand ce régime passera. Ce dont je veux parler, c’est du mal
que ce régime est en train de causer à mon pays aujourd’hui, d’un
mal qui subsistera bien longtemps après que ce régime aura disparu
: sa politique religieuse est en train de dénaturer l’Eglise
catholique comme les autres Eglises de notre pays.
Ce que je crains, c’est que, une fois
ce régime disparu, mon Eglise ne soit plus une Eglise authentique
comme elle devrait l’être. Qu’elle ne puisse plus,
la tête haute, être fière de ses sacrifices et de son courage comme
elle a pu se glorifier, par le passé, du nombre de ses martyrs
par centaine de milliers. Je crains qu’alors mon Eglise ne doive baisser
les yeux pour contempler, en son sein, les marques indélébiles que
ce régime inique aura laissées chez ses propres
enfants. Car, dès aujourd’hui et même à l’avenir,
mon Eglise porte déjà peu ou prou, dans ses propres rangs, des éléments
qui ont été ou qui sont actuellement élevés et formés pour
devenir des outils du régime.
Je crains que, après que ce régime aura disparu, les maux qu’il
aura infligés au peuple vietnamien continueront de perdurer
longtemps encore, dans lesquels mon Eglise – comme quelques autres
Eglises – devra porter une part de responsabilité pour son silence
et sa peur de dire la vérité quand il le fallait. Le silence et
la peur d’agir de façon positive ne sont pas toujours innocents,
ils peuvent inclure une certaine complicité.
Ce qu’il faut craindre pour mon Eglise,
c’est précisément ce que ce régime est en train de faire pour la dénaturer.
Une Eglise qui aurait dû faire preuve de sa
capacité d’être maî-tresse chez elle et de porter témoignage pour
tous les chré-tiens, s’est pourtant résignée à laisser le pouvoir
agir à sa guise et à être toujours prête à garder le silence !
Une Eglise qui aurait dû être comme le levain dans
la pâte, le sel dans l’aliment pour rendre l’homme et la société
meilleurs, a laissé altérer le ferment du levain, le goût salé du
sel. Un levain avarié, un sel affadi, à quoi peuvent-ils bien servir ?
C’est pourquoi, de tout mon cœur, je lance cet appel pres-sant
à la communauté du peuple de Dieu et à toutes les organisations de
défense des droits de l’homme et de la liberté de religion, d’agir
en sorte que mon Eglise – ainsi que toutes les autres Eglises – recouvrent
leur autonomie d’action, ne soient plus l’objet d’ingérence ou de manipula-tion d’aucune
sorte de la part du régime, particulièrement dans les domaines de
la formation et de la nomination du personnel religieux. Les torts
causés par l’expropriation des biens de l’Eglise, les interdictions
et tracasseries rencon-trées dans l’exercice du culte, tout cela passera
et pourra être réparé d’une façon ou d’une autre car, au fond, ce
ne sont que des biens et intérêts matériels.
Alors que le mal engendré par l’ingérence
du pouvoir et la manipulation des affaires internes de l’Eglise sera
profond et perdurera longtemps encore. L’Eglise aura beaucoup de mal
à se rétablir car ces ingérences malignes ont la capacité d’altérer la nature même de l’Eglise et les valeurs morales et
spirituelles qu’elle défend, ce qui fait qu’elle ne sera plus une
vraie Eglise comme elle devrait être. Alors, même libre, elle ne pourra
même plus accomplir sa mission !
Saigon, décembre 2003