Geneviève Bovagnet
Vivre en symbiose avec l'entourage


Soeur Geneviève Bovagnet appartient à la Congrégation des religieuses du Sacré Cœur, fondée en 1 800 par Sainte Madeleine Sophie Barat. Geneviève a été envoyée au Tchad en 1964 pour répondre à I’appel de Monseigneur Dalmais qui voulait l'ouverture d’un collège de filles. Elle en repartira en 1995, laissant un Établissement secondaire mixte de 1100 élèves.

Donner un témoignage sur le notion du temps au Tchad peut paraître étrange au premier abord. En Afrique, comme en Europe, le temps n’est-il pas une succession d’heures, de jours, de semaines, de mois, d’années, de siècles ? Où est la différence ?

En débarquant au Tchad en août 1964, pour ouvrir, avec mes sœurs, un collège, j’ignorais tout de l’Afrique. J’arrivais avec ma mentalité occidentale et j’étais très claire sur la notion du temps : «Le temps est une valeur importante parce qu’il est facteur d’argent». Il faut beaucoup d'argent pour vivre. L'argent arrive surtout par le travail. Donc le temps de travail est une valeur incontournable. Le salaire, la retraite ne se calculent-ils pas en fonction du temps de travail passé. Même les congés «payes» sont un dû. Pouvais-je supposer qu’il n’en était pas tout à fait ainsi au Tchad ? J’allais vite déchanter.

Le premier étonnement surgit avec la lenteur des Tchadiens. En France il fallait toujours se dépêcher. On entendait couramment : «Je vais essayer de gagner du temps.... Dépêchons-nous, nous allons être en retard.... Je n'ai pas le temps de faire ceci.... Dépêchez vous les enfants, c'est l'heure ...,avancez, marchez plus vite...». Dès le CP, je m'entendais dire: «Plus vite, lisez plus vite !». À Paris, il faut marcher si vite, que c'est une course continuelle. Alter faire des achats s'appelle à juste titre : aller faire des courses. Un auteur africain a même écrit : «À Paris, tout le monde court dans le métro. Mais en sortant du métro, les Parisiens s'arrêtent pour lire leur journal». II me semblait que la vie était une course au temps.

En arrivant au Tchad, j’ai constaté qu'autour de moi, les Tchadiens ne couraient pas, mail avançaient calmement sur la route. Nous, les sœurs, mettions cinq minutes au maximum pour alter à l'Église le dimanche, mais les internes mettaient plus de dix minutes. Cela m’agaçait et j'essayais, sans succès, de les faire se hâter: «Dépêchez vous, nous allons être en retard». Qu’est ce que cela voulait dire pour elles ? Rien, sinon que la sœur "se mettait en colère". Elles étaient comme dans l'impossibilité d'aller plus vite.

J'ai cherché les raisons de cette lenteur : il y a d'abord le climat avec une chaleur constante. Lorsque je suis descendue de l'avion en 1964 vers six heures le matin, ce fut comme une nappe de chaleur qui m'est tombée sur les épaules et elle ne m'a plus quittée. Avec une telle chaleur on n'a guère envie de sortir et de se promener. Las étrangers ne font pas trois pas sans leur voiture. Traverser la cour qui sépare notre maison du collège était déjà une épreuve. Le corps transpire, s'amollit, la résistance diminue. Avoir des mouvements lents, marcher lentement aident le corps et économisent les forces. Je pence, finalement, avoir rapidement pris cette allure.

Il y a le climat bien sûr, mass il y a aussi la conception de la journée : elle n’est pas considérée comme une succession d'heures, mais comme un déroulement d'actions plus ou moins importantes. Ainsi pour les femmes, leurs occupations tournent autour de la nourriture. Tôt le matin, elles s'acheminent vers le puits du village pour s'approvisionner en eau. Il faut faire la queue. Elles vont ensuite au marché vendre quelques produits : œufs, beignets qu'elles ont cuits la nuit. Elles font ensuite leurs propres achats. Il n'y a pas de frigidaire, il faut acheter au jour le jour les denrées périssables. Et surtout pas de provisions, sinon la voisine va rappliquer : «Tu me prêtes cinq sucres ?». Et en Afrique, prêter, c'est donner. Puis la femme s'attaque au repas : piler le mil, faire la boule et la sauce durant au moins deux heures. Et c'est seulement ensuite que le repas aura lieu : peu importe l'heure !

Dans ce contexte de lenteur, on peut se demander ce qu'il en était des scolarisées, quant au rythme des classes et à l'exactitude ? Pendant la classe, le rythme était très lent. Combien de fois au collège, où Françaises et Tchadiennes se côtoyaient, lorsque j'écrivais au tableau un exercice de maths à faire sur place, les Françaises avaient fini l'exercice, alors que les Tchadiennes n'avaient pas encore sorti leur cahier. Je les voyais regarder le tableau, au début je ne comprenais pas pourquoi, puis je les voyais sortir lentement leur cahier et se mettre à écrire. J'ai compris qu'il leur fallait d'abord réfléchir. Quand j'expliquais une nouvelle notion, il fallait répéter de différentes manières ou faire au moins six exercices, avant que la notion soit assimilée, mais ensuite, elles n'oubliaient plus, tandis que les Françaises comprenaient tout de suite, mais oubliaient aussitôt.

Et l'exactitude ? Les internes en ont beaucoup souffert. Elles arrivaient de leur village où il n'y avait pas d'heure : on se levait avec le soleil, on mangeait quand c'était prêt. Pour les externes, il fallait lutter chaque jour pour l'heure d'arrivée le matin. Les retardataires devaient attendre l'heure suivante derrière le portail fermé. Sinon pendant toute l'heure, les arrivées se succédaient empêchant tout travail sérieux. II y avait des raisons plus ou moins valables. Telle élève me dit un jour: «Ma sœur, ce n'est pas de ma faute si je suis en retard, le soleil ne s'est pas levé !». Il est vrai qu'au début les montres n'existaient pas. C'est la position du soleil qui indiquait l'heure. Je me souviens du curé qui annonçait à la messe : «On vient au catéchisme quand le soleil est là», et le Père pointait son bras à l'endroit dit du ciel. Les rendez vous n'avaient guère de sens. Au début je les écrivais sur mon agenda. Mais à l'heure fixée personne ne se présentait. Les exemples sont multiples. Tel autre parent à qui je voulais fixer un rendez vous, m'a simplement dit : «Ma sœur, qui vous dit qu'à 16 heures vous et moi serons encore en vie ?». Pendant la guerre du Tchad, le matin d'un départ en brousse qui était plutôt une fuite, une famille avait fixé le départ à huit heures. Tout le monde était là, sauf le garçon. Où est il ? Il était tout simplement allé au marché s'acheter du savon pour layer sa chemise... Une autre fois, une sœur a été vraiment gênée. Elle avait préparé une sortie de guides avec une jeune Tchadienne. Le dimanche arrive, les guides sont là, mais pas la jeune assistante. La soeur a dû partir, assumant seine la journée. Et le lendemain, lorsqu'elle a rencontré la jeune assistante, celle ci n'a eu qu'une explication : «Je devais aller chez une amie». Vraiment le Tchadien et nous, avons un sens différent du temps. Ce qu'il faut pour lui, c'est profiter du jour, du soleil. Même les élèves ne prenaient pas de temps le jour pour faire leur travail scolaire. C'était réservé à la nuit, à la lueur dune lampe à pétrole.

Et le travail ? Avait il, lui aussi un sens différent du nôtre ? Mais il faut distinguer le travail traditionnel et le travail salarié. Le travail traditionnel tournait autour de la confection manuelle de la case, du toit, et de menus objets en cuivre qu'ils fabriquaient pour les vendre aux étrangers. Chaque objet était unique, que ce soit une poterie, un objet en cuir ou autre. Ainsi les Massas, que nous avons côtoyés lorsque la guerre nous a obligées à quitter N'Djaména pour aller nous réfugier chez eux dans le Mávyo Kebbi. Nous leur avions demandé de nous fabriquer des lits comme les leurs. Ils assemblent des baguettes de bois de même longueur à l'aide de lanières de cuir découpées dans du cuir de bœuf, puffs ils font tremper le lit pendant plusieurs fours au fond du fleuve. Le bois détrempé devient imputrescible et ne peut être attaqué et mangé par les innombrables insectes. C'est beaucoup de temps et de travail, mais ils nous ont fait payer un prix dérisoire. Ils ne cherchent pas à gagner de l'argent, ce qu'ils veulent c'est que l'objet soit réussi, le temps mis pour le faire importe peu. À la saison des pluies, qui correspond à noire été en France, les Tchadiens travaillent beaucoup. Tout le monde va aux champs pour cultiver. Les récoltes, au bout de trois mois, devront assurer la subsistance pour toute l'année, puisque, ensuite, il ne pleuvra plus pendant neuf mois et que le sol devient sec et dur comme du roc.

Dans ce travail traditionnel est arrivé le travail scolaire. La scolarisation n'est pas dans la coutume. En brousse, surtout, va à l'école qui veut. Pour beaucoup de jeunes, l'école est le moyen d'échapper à la dure vie du village et peut être l'espoir d'accéder, un jour, aux plus hautes charges de l'Etat. Pourquoi pas jusqu'aux ministères pour avoir une belle voiture et une maison climatisée ?

Dans les villes est arrivé le salaire. Faut il payer le manœuvre à l'œuvre ? Gare ! Si l'œil du maître s'égare, on se repose. Ainsi la sœur qui monte au dortoir des internes pour voir si le travail d'entretien avance et trouve les boys étendus sur les lit.... Qui pouvait les voir? Ou encore lorsque notre maison a été construite, dès que le frère constructeur s'éloignait d'un groupe pour aller en voir un autre, le travail du groupe précédent s'arrêtait.... C'est pourquoi, lors de la confection des briques, le travail était pavé non à l'heure, mais à la brique.

Si le travail demandé n'était pas fini le soir, peu importe, ils partaient. Je me souviens de ma déception, de mon embarras la veille d'un conseil de classe. La secrétaire était partie, les moyennes de classe n'étaient pas finies. J'ai dû m'y atteler durant plusieurs heures.
Qu'importait pour elle ? On aurait retardé les conseils de classe de quelques heures...

Au collège, parce que nous, les sœurs, nous tenions à la rigueur, nos ennuis ont commencé avec l'arrivée au Tchad de Force Ouvrière. Ils ont convaincu les professeurs que route heure passée au collège devait être pavée. C'était impossible à une époque où les salaires étaient calculés au plus juste, et où nous n'avions pas d'argent à distribuer en plus. Il a donc fallu supprimer les réunions de professeurs le jeudi au détriment du corps professoral.

Si les jours sont rythmés par les activités quotidiennes, l'année est rythmée par les fêtes. Quelles fêtes ? Fêtes nationales et fêtes religieuses dont la plus importante est celle du deuil... Un anachronisme pour nous : quand il y a un deuil, toute la vie s'arrête. Famille venant de loin, amis plus ou moins proches, tout le monde déferle chez le défunt. Sympathie ? Peut être pour certains, mais pour beaucoup c'est l'occasion d'être ensemble, nourris gratuitement durant plusieurs jours. C'est un surcroît de travail énorme pour les femmes. C'est dans les fêtes quo j'ai découvert ce qui est primordial en Afrique : les relations humaines.

À chaque fête, toute vie habituelle est suspendue. Le temps s'arrête. Durant tout le temps de la fête, chaque jour, après la sieste, on sort les nattes dans la tour et les voisins arrivent. On pane, on se retrouve, on vit ensemble. Un élève, quo j'avais renvoyé un jour, est venu se plaindre : «Ma sœur, je suis tout soul, tous mes copains sons en classe». Des professeurs m'ont dit: «Ma sœur, nous aimerions bien venir causer avec vous, mais vous êtes toujours en train de travailler !».

En conclusion, peut on dire quo les Tchadiens ont le sons du temps ? Un occidental risque de répondre négativement, tandis quo mes longues années vécues dans ce pays, m'autorisent à répondre positivement: Oui, les Tchadiens ont le sons du temps, tout comme nous, mail il est différent. Pour un Français, la vie est une course au temps, un temps à remplir d'activités multiples : «J'ai beaucoup de choses à faire !». II semble quo la vie se mesure à l'importance ou à la quantité de choses à faire. C'est faction qui domino. Même à l'âge de la retraite qui est le mien, lorsque je rencontre quelqu'un, la première question qui fuse est: « Qu’est ce quo tu fais. maintenant quo to es à la retraite ?». C'est là où la notion de temps diverge lorsqu'on rencontre un Tchadien. Le Tchadien ne cherche pas à faire, mais à vivre, à être en symbiose avec son entourage:

En symbiose avec le climat. Le soleil implacable neuf mois de l'année, le réchauffe au matin. Lorsqu'il se couchera, la vie s'arrêtera. Quand la lune sera là, bien sur une autre vie sera là aussi, apportant les danses au clair de lune sur la place du village. Sinon, chacun rentre dans sa case pour dormir. La pluie des mois de juillet et août est saluée comme un cadeau, malgré les dégâts matériels qu'elle apportera: grâce à elle, on peut cultiver pour avoir de quoi manger route l'année. Et les étoiles ? Le ciel est un livre couvert de constellations quo les enfants apprennent à identifier. Les étoiles, c'est le guide du caravanier du désert, la nuit.

En symbiose avec les coutumes fixées par les ancêtres. Les réflexions telles quo : "Ce n’est pas la coutume" en disent long. Derrière la coutume, il y a les ancêtres invisibles, mais présents. La coutume, expression d'une sagesse trop souvent incompréhensible pour nous, est une sagesse qui assure la vie, cette vie qui, pour nous, n'est pas toujours humaine tant l'environnement est dur.

En symbiose, enfin, avec les frères de race, les amis. L'important, ce n'est pas le travail, mais les relations humaines.

 

Réf. : Spiritus, n. 175, juin 2004. pp. 182-188. [Geneviève Bovagnet 17, rue du Dr Edmond Locard 69005 Lyon].