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Frans Bouwen, M. Afr. Dialogue avec les musulmans La communauté chrétienne palestinienne se rend très bien compte que la qualité de ses relations interreligieuses est partie prenante de sa propre existence et qu’elle est une condition nécessaire à sa présence future dans cette partie du monde. Une chose facile à comprendre considérant sa démographie. Les chrétiens ne sont qu’un pour cent environ de la population totale d’Israël et de Palestine et entre trois et quatre pour cent de la population palestinienne. De plus, la communauté chrétienne palestinienne a été profondément influencée et intimement modelée, à la fois dans son histoire et de par sa situation présente, par des relations séculaires avec des fidèles d’autres croyances, spécialement de l’islam et du judaïsme. D’où la question suivante : Comment la communauté fait-elle face à cette réalité ? Comme une fatalité ? Ou comme une opportunité ? Ou, comme nous chrétiens, nous dirions, comme une vocation ? Il est impossible de donner une réponse générale à ces questions, particulièrement dans le contexte actuel. Un certain nombre de distinctions claires doivent être faites. Par exemple, nous devrons distinguer non seulement entre les relations avec l’islam et le judaïsme, mais très souvent également entre la situation en Israël et celle des territoires palestiniens. La plupart du temps, il est aussi plus précis de parler de relations avec les musulmans ou/et avec les Juifs, plutôt que de relations avec l’islam ou/et avec le judaïsme, parce que ces relations interreligieuses sont situées et vécues au niveau d’une réalité concrète et non au niveau de principes abstraits et théoriques. Il semble approprié de débuter avec les relations entre chrétiens et musulmans parce qu’elles constituent la réalité la plus immédiate pour les chrétiens palestiniens, pour plusieurs raisons. Dans l’ensemble, je pense que nous pouvons affirmer que chez les Palestiniens, les relations entre chrétiens et musulmans sont traditionnellement bonnes. On peut même ajouter en général qu’elles sont meilleures que dans bien d’autres pays arabes musulmans. Une des raisons principales semble venir du fait que ce pays, qui depuis plusieurs siècles s’est appelé Palestine, a été à travers l’histoire une croisée de chemins et un creuset pour une longue liste de peuples qui y ont passé et qui s’y sont installés à diverses époques. Le pays est également ouvert sur la Méditerranée et au-delà, sur le vaste monde. En conséquence, une certaine forme de diversité et de pluralisme est partie prenante de l’histoire et de la constitution de la Palestine et de son peuple. Ces liens traditionnels entre chrétiens et musulmans palestiniens se sont affirmés et renforcés au cours du siècle dernier du fait que les deux groupes étaient engagés dans la même lutte nationale : ils ont souffert le même exil et désirent bâtir ensemble la future entité nationale. Avant d’aborder la situation présente, il serait intéressant de noter que ces liens traditionnels peuvent être très différents selon le niveau social et quelques fois aussi selon l’implantation géographique. Au niveau plus élevé de la société, parmi les gens de formation académique et les professionnels libéraux, il n’y a absolument pas de problèmes dans les relations entre chrétiens et musulmans : les deux groupes ont un standard intellectuel, social et financier identique. D’autre part, à un niveau plus populaire, il existe un certain degré d’ignorance mutuelle et de préjugés, transmis d’une génération à l’autre. Entre ces deux extrêmes, on peut trouver une large tranche de sensibilités et d’attitudes diverses. Les relations peuvent également être très différentes selon l’implantation géographique. En ville ou dans un village, les chrétiens peuvent constituer soit une petite minorité, soit une part égale, soit encore une claire majorité. Les relations mutuelles seront alors différentes selon la situation. Un climat particulièrement sensible sera perceptible lorsque la majorité aura penché d’un côté ou de l’autre dans le cours d’une même génération. On peut penser par exemple à Nazareth et Bethléem où les chrétiens représentaient généralement les deux tiers de la population avant 1948, alors que maintenant la balance a penché vers les musulmans pour le même pourcentage. Il n’est pas difficile d’imaginer que l’adaptation à cette nouvelle situation demande des réajustement pénibles et qu’elle puisse être la cause de frictions sporadiques. Néanmoins, il est possible de dire que dans l’ensemble, au niveau de la société palestinienne, chrétiens et musulmans ont élaboré au cours des siècles une sorte de sagesse pratique qui leur permet de vivre ensemble et de surmonter les possibles moments difficiles. Cette vision globale positive ne nous empêche pas de reconnaître le fait que ces relations passent parfois par des moments de tension et de crise. De cette façon, nous pouvons également reconnaître que pendant les quinze dernières années environ, sont apparus certains nouveaux éléments qui demandent une analyse et une réaction nuancées. Il est généralement admis que l’impact du facteur religieux dans le conflit israélo-palestinien a considérablement augmenté au cours des dernières décennies. Concrètement, du côté palestinien, la dimension islamique de la lutte nationale a été de plus en plus soulignée. Il est normal qu’un peuple qui lutte pour son identité et son indépendance nationales mobilise à cette fin toutes les énergies disponibles. Ce qui ne signifie pas que tout musulman, qui trouve inspiration et force dans sa religion, soit nécessairement un extrémiste. Cependant, il est vrai que dans le peuple palestinien également certains mouvements islamiques fondamentalistes et extrémistes ont surgi et gagné de l’influence. Pratiquement, partout à travers le monde, des situations sociales, économiques et politiques désespérées sont des terrains fertiles pour les mouvements fondamentalistes qui se disent inspirés de l’islam. La situation palestinienne ne fait pas exception. Une situation sociale désespérée, particulièrement dans la bande de Gaza, et une situation politique sans issue pour le futur immédiat ont permis à des mouvements, tel le Hamas, d’étendre leur influence d’une façon considérable. C’est bien sûr un motif d’inquiétude pour la communauté chrétienne palestinienne : quelle sera la place des chrétiens dans une société palestinienne future lorsque l’islam exercera une influence prédominante ? En fait, il n’y a pas actuellement de problèmes du côté des dirigeants : de part et d’autre, même au sein de ces mouvements, les dirigeants se rencontrent à l’occasion et, parmi eux, il est entendu qu’il n’y a pas d’antagonisme religieux mais que le but ultime est la lutte nationale. Malheureusement, à un niveau plus populaire, ces distinctions ne sont pas toujours clairement comprises, des tensions peuvent s’élever qui donnent lieu à des confrontations occasionnelles. Il appartient alors aux dirigeants des deux groupes de calmer les ardeurs et de renforcer les relations. Habituellement, ils y réussissent. Une attention renouvelée et soutenue est cependant nécessaire. Le développement futur de ces relations entre les religions et entre les communautés dépendra pour une bonne part de l’issue du processus de paix entre Israéliens et Palestiniens, peu importe la forme qu’il prendra. En fait, les événements récents nous ont montré que chaque fois que le processus de paix est bloqué, pour une raison ou une autre, les mouvements extrémistes gagnent de l’influence, alors que dès que des ouvertures prometteuses apparaissent, ils voient leur audience diminuer. Le plus rapidement possible sera trouvé une solution politique, mieux il en sera pour tous, Juifs, chrétiens et musulmans. Plus le conflit actuel durera, plus difficile il sera de trouver une solution et d’arriver à une coexistence harmonieuse. Dans le contexte actuel, et construisant sur les relations traditionnelles, divers efforts ont été mis sur pied pour promouvoir une nouvelle réflexion sur les façons de promouvoir des relations interreligieuses plus conscientes et une éducation plus directe au pluralisme. La vision à la base de ces efforts est fondamentalement la suivante : dans le monde arabe, particulièrement en Palestine, les chrétiens et les musulmans partagent une histoire, une langue et une culture communes. Cet héritage commun est la base qui permet l’édification ensemble d’un futur commun. Cette approche est présente dans divers documents de l’Église, certains propres à l’Église catholique, alors que d’autres ont été publiés en commun, par exemple, dans le cadre du Conseil des Églises du Moyen-Orient. J’aimerais référer aux deux lettres issues des sept Patriarches catholiques du Moyen-Orient. La première, publiée en 1992, s’intitule : La présence chrétienne au Moyen-Orient : Témoignage et Mission. Son contenu est évidemment plus large que la seule question des relations islamo-chrétiennes mais elle contient des principes et des orientations de base dans ce domaine. Une lettre subséquente, publiée par les mêmes Patriarches en 1994, est entièrement consacrée à cette question, sous le titre : Ensemble devant Dieu pour le bien de la personne et de la société : Coexistence entre musulmans et chrétiens dans le monde arabe. Permettez-moi de citer quelques lignes de la première lettre pour faire ressortir l’esprit qui la sous-tend : "En dépit de toutes les difficultés, notre coexistence, par-delà de nombreux siècles, est le terrain commun sur lequel nous devons fonder notre action commune, maintenant et pour le futur, au service d’une société égalitaire et harmonieuse dans laquelle personne, quel qu’il soit, ne puisse se sentir hors contexte ou rejeté. "Nous nous appuyons sur un héritage unique de civilisation. Chacun de nous a contribué à son élaboration selon le génie qui lui est propre. Notre parenté de civilisation est notre patrimoine historique. Nous devons le préserver, le développer, le renforcer et le revitaliser pour qu’il soit la fondation de notre coexistence et de notre respect mutuel en tant que frères et sœurs. Les chrétiens du Moyen-Orient sont une part inséparable de l’identité culturelle des musulmans. De la même façon que les musulmans du Moyen-Orient sont une part inséparable de l’identité culturelle des chrétiens. Pour cette raison, nous sommes responsables les uns des autres face à Dieu et à l’histoire". "(...) Nous sommes convaincus que nos valeurs spirituelles et religieuses authentiques peuvent nous aider à dépasser les problèmes qui assaillent notre coexistence. Ceci nous oblige à nous regarder les uns les autres dans un esprit d’ouverture mutuelle avec le désir de nous connaître réciproquement (...)" (no. 48). À ce moment-ci, nous pourrions nous demander s’il existe un quelconque dialogue entre chrétiens et musulmans palestiniens. Tout dépend de ce que nous entendons par dialogue. Le dialogue religieux et théologique, au sens strict du terme, demeure difficile et limité, à la fois pour des raisons religieuses et culturelles. Cependant, le dialogue de la vie est activement poursuivi, sous des formes variées. Par dialogue de la vie, on entend la recherche consciente d’une meilleure compréhension mutuelle, l’acceptation et la collaboration face à une œuvre commune dans l’édification d’une société ouverte et juste. Dans cette perspective, des réunions et des discussions sont organisées entre musulmans et chrétiens sur des questions d’intérêt commun : les droits humains, la liberté religieuse, l’éducation, la justice sociale, etc. Chaque participant étudie les questions du point de vue de ses croyances religieuses afin d’en arriver à une compréhension mutuelle et pour trouver une base acceptable pour une action commune. Dans les circonstances actuelles, un tel dialogue de la vie semble beaucoup plus important que toute discussion théologique. En regardant ensemble vers un futur commun et en œuvrant ensemble vers un même but, les relations mutuelles sont non seulement renforcées par des vues plus justes mais aussi par un engagement commun et une responsabilité partagée.
Réf. : Petit ÉCHO (édition française), 2002/3, n. 929.
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