Jean-Marie Bosc
Petit tour d'horizon de l'Église au Viêt-nam avec le Père Huynh Công Minh


Le Père Huynh Công Minh était, il y a quelques mois, de passage à Paris. Il a poursuivi plusieurs années d’études à la rue du Bac, il a été député à l’Assemblée nationale du Viêt-nam de 1976 à 1986, il remplit en ce moment les fonctions de Vicaire général du diocèse de Hô Chi Minh-Ville. Vu sa grande expérience, nous lui avons demandé de faire avec nous un petit tour d’horizon de la situation de l’Église dans son pays. "D’une façon générale, les relations entre l’Église et le gouvernement vietnamien sont nettement plus détendues qu’il y a quelques années, dit le P. Minh. Il y a davantage de liberté, mais de nombreuses restrictions subsistent encore. Cela dépend beaucoup des temps et des lieux".

Autorisations allégées

Pour commencer par le sommet, la Conférence épiscopale pour tout le Viêt-nam réunifié a été constituée en 1980. Il existait auparavant une Conférence épiscopale, mais pour le Sud Viêt-nam seulement. Les débuts furent difficiles, car les évêques du Nord, à cause de la situation avant 1975 sous régime communiste, n’étaient pas habitués à ce genre de réunions, avec libre discussion ; mais l’unification s’est faite peu à peu. Depuis 1980, les évêques se réunissent tous les ans en assemblée générale.

Il existe aussi le Comité permanent de l’épiscopat, qui se réunit plusieurs fois par an pour traiter des affaires courantes qui réclament son attention. En plus, au moins dans le Sud, les évêques de la province se rencontrent régulièrement. L’archevêque de Hô Chi Minh-Ville lui-même invite volontiers les évêques de la province à venir chez lui pour un jour ou plus, ce qui est bien plus facile qu’auparavant, car les routes se sont améliorées. Entre Saigon et Nha-Trang (430 km) par exemple, il ne faut guère plus de six heures de voiture, là où il fallait auparavant une journée entière. Cette facilité de communication entre les évêques facilite grandement leur mission.

"Beaucoup d’autorisations des autorités, nécessaires auparavant, ont été supprimées, constate le P. Minh. L’évêque dans son diocèse peut se déplacer librement pour les confirmations ou les visites pastorales. Les gens ordinaires peuvent se déplacer librement dans tout le pays, sauf, paradoxalement, les prêtres d’HCMV, qui doivent prévenir la police locale quand ils vont ailleurs, ce qu’ils "oublient" souvent de faire. Par contre, dans la ville, ils peuvent aller célébrer la messe partont, ce qui n’est pas le cas dans les autres villes. On pourrait relever nombre de détails complexes de ce genre".

Visiteurs nocturnes

Il reste aussi pas mal de tracasseries. Ainsi, au milieu d’une nuit, des policiers ont sonné au presbytère de la cathédrale, ils voulaient visiter la maison. Le vicaire leur a fait visiter toutes les chambres, mais il n’y avait personne. Ils avaient déjà fait cela il y a plusieurs années. Mais on leur a fait remarquer que les temps avaient changé : le couvre-feu a été supprimé ; donc un visiteur ou l’un des prêtres aurait pu, de façon tout à fait légale, être sorti en ville. De plus, la police n’ a plus le droit de perquisitionner sans une permission expresse des autorités, qu’elle doit présenter. En fait, chaque famille possède un livret sur lequel tous les membres sont inscrits et la police venait vérifier s’ils étaient bien là.

En quelques autres diocèses, il devient compliqué d’organiser une simple concélébration à l’occasion, par exemple, des funérailles d’un prêtre ou d’un de ses parents. Le curé du lieu doit en effet demander une autorisation spéciale pour chacun des concélébrants.

À la fin de chaque réunion de la Conférence épiscopale, la coutume était de demander une audience au Service des Affaires religieuses, dont le chef a rang de ministre, ce qui souligne son importance aux yeux du gouvernement. Les autorités demandaient d’ailleurs que ces réunions se tiennent à Hanoi. Si des problèmes étaient soulevés et devaient être discutés avec le gouvernement tout le monde était sur place. Mais à part ces audiences officielles, il était difficile pour les évêques de rencontrer le responsable de ce service. Là encore, les relations se sont améliorées. À chaque assemblée de la Conférence épiscopale, c’est le responsable des Affaires religieuses lui-même qui prend une matinée pour rendre visite aux évêques et chacun peut lui poser des questions. En fait, ce n’est pas lui qui décide. Si on lui présente des demandes, il prend des notes et il dit qu’il portera la question à l’instance supérieure. À qui exactement ? On ne le sait pas.

Le Père Minh a rempli deux mandats de cinq ans à l’Assemblée nationale, soit de 1976 à 1986. cette époque, explique-t-il, l’Assemblée nationale se réunissait deux fois par an et, chaque fois, pour cinq ou six jours seulement. Donc, ce n’était pas comme en France où tout se discute autant que nécessaire. Au Viêt-nam, on sait que, en fait, c’est le Parti qui décide. Mais là encore, il y a une évolution vers plus d’ouverture. Le Parlement continue à se réunir deux fois par an mais plus longtemps, ce qui permet de vraies discussions. De plus, en assemblée générale, les discussions sont télévisées et ainsi tout le monde peut suivre. C’est un progrès".

Mais il faut voir aussi la manière dont sont choisis les députés. Tout le monde ne peut pas être candidat. C’est le Front de la Patrie qui les présente.

Le Front de la Patrie

Le Front de la Patrie est un organisme officiel, qui coordonne et fait la liaison entre les différentes catégories sociales que compte la société vietnamienne : les hommes, les femmes, les ouvriers, les paysans, les intellectuels, les représentants des religions, etc. Son but est de promouvoir l’amour de la patrie, de faire connaître et d’expliquer les directives du gouvernement, de favoriser la concorde, de résoudre les conflits. Il fait le lien entre le gouvernement et le peuple.

Entre autres activités plus particulières, le Front prépare les élections et présente les candidats, en s’arrangeant pour que le nombre de candidats soit légèrement supérieur au nombre de sièges à pourvoir. Mais on sait à l’avance qui sera ou ne sera pas élu et toutes ces manœuvres sont donc pour la forme.

Le Front de la Patrie couvre tout le territoire, avec un échelon national, provincial et jusqu’au district. "Quand je veux faire une réclamation ou présenter une requête, entend-on souvent, je me rends au siège local du Front. C’est beaucoup plus facile que d’essayer d’atteindre les autorités". Il demande que les bonzes, les prêtres soient représentés et c’est ainsi qu’avec le plein accord des autorités ecclésiastiques, tous les diocèses, surtout ceux du Centre et du Sud, ont des prêtres qui font partie du Front. Le Saint-Siège a seulement demandé que les prêtres ne fassent pas partie du gouvernement ni du Parti communiste. Il a aussi des réticences contre le "Comité de Solidarité des catholiques du Viêt-nam" (qui s’appelait autrefois "Association des catholiques patriotes", mais le mot "patriote" a été remplacé par l’expression plus neutre de "catholiques du Viêt-nam". Il est le pendant vietnamien de l’Association patriotique de Chine, mais il n’en a pas le caractère sectaire.

"Le Parlement national, dit le P. Minh, compte quatre prêtres. En 1986, j’ai été remplacé par le P. Tu, qui y siège toujours ; trois autres prêtres représentent le Nord Viêt-nam ; l’un d’eux a 86 ans, mais les deux autres sont des jeunes !"

Périodiquement, le Vatican envoie une délégation au Viêt-nam pour avoir des contacts directs avec le gouvernement et traiter les affaires importantes, notamment les nominations d’évêques. C’est dans ce cadre que le cardinal Etchegaray, puis Mgr Celli et Mgr Migliore se sont déjà rendus plusieurs fois à Hanoi. Mais les réponses des autorités tardent souvent pendant des mois, rendant les contacts longs et difficiles. "Ainsi, dit le P. Minh, la dernière demande avait été faite pour venir au mois de février. Elle fut reportée juste avant le carême, puis après Pâques, et les envoyés ne purent venir finalement que du 2 au 6 mai, et encore à deux personnes seulement ! C’est ainsi que des diocèses restent vacants et que des évêques qui ont dépassé 75 ans ne sont pas remplacés ! Si nous avions des relations diplomatiques avec le Vatican, avec un nonce au Viêt-nam, cela faciliterait beaucoup les relations. On en parle toujours, mais rien n’est encore réalisé ".

Les nominations épiscopales sont toujours difficiles. Le Saint-Siège présente un candidat au gouvernement. Il y a des candidats qui ont été proposés depuis trois ou quatre ans et les réponses sont toujours dilatoires. En fait, on ne donne pas de raisons précises ou vérifiables. Ainsi on a parfois répondu : "Il y a des chrétiens qui ne sont pas d’accord avec cette nomination". Mais à qui ont-ils demandé ? ou bien encore : "Ce candidat est malade !" Mais est-ce au gouvernement de juger du degré de santé d’un futur évêque ? Et ainsi de suite.

Des séminaires bien encadrés

L’accueil des élèves au séminaire est toujours enserré par des quotas, bien que, petit à petit, la situation s’ améliore, comme le remarque le P. Minh : "Quand le séminaire de Saigon fut rouvert, en 1986, dit-il, nous n’avions le droit de recevoir de nouveaux séminaristes que tous les six ans. Mais lorsqu’un candidat rentre en première année, il peut quitter en cours de route, et on ne pouvait pas le remplacer avant la fin du cycle de six ans ! Après de longs pourparlers, le gouvernement a fait des concessions, on a pu en accueillir tous les trois ans, puis tous les deux ans. Nous en sommes là".

Les évêques trouvent avec raison que cette situation n’est pas normale : les universités reçoivent de nouveaux étudiants chaque année. Pourquoi les séminaires ne pourraient-ils pas en faire autant ? Depuis quatre ou cinq ans, le gouvernement promet que les séminaires pourront recevoir des nouveaux tous les ans. On attend avec impatience la réalisation de cette promesse. Et il faut ajouter que chaque diocèse ne peut recevoir à chaque fois qu’un nombre limité de candidats : le diocèse de HCMV a droit à 20 candidats tous les deux ans. Les diocèses plus petits ont évidemment droit à moins.

Le gouvernement a fondé une maison d’édition spécialisée pour les ouvrages religieux, quelle que soit la religion. Ce qui est un bon moyen de contrôler toute l’édition religieuse au Viêt-nam. Les évêques avaient demandé depuis longtemps de pouvoir fonder leur propre maison d’édition, mais l’autorisation a toujours été refusée. Chaque diocèse passait donc par la maison d’édition du gouvernement, et l’éditeur devait lui-même demander l’autorisation du Bureau des Affaires religieuses. Tout cela faisait des va-et-vient sans fin. Mais le diocèse pouvait discuter directement avec l’éditeur et donner quelques petites "aides" pour faire avancer la question.

"Maintenant, continue le P. Minh, le gouvernement nous propose de constituer ensemble une "entreprise conjointe" (joint venture) et de devenir membres de la direction de la maison. Cela nous permettrait de parler directement. Mais ils nous demandent évidemment d’apporter une partie du capital. De plus, leur but serait de viser à faire des bénéfices en fixant pour les livres un prix élevé, tandis que nous visons au contraire un prix le plus bas possible pour pouvoir vendre davantage d’exemplaires. Le cas de cette maison d’édition est typique de nos relations avec le gouvernement, faites de limitations et de perpétuels marchandages. Mais c’est ainsi qu’avance souvent le Royaume de Dieu !"

 

Réf. : Missions Étrangères de Paris, n. 359, Mai 2001.