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Yves Bériault, o.p. [Promoteur de l'Internet
pour l'Ordre des Prêcheurs (Dominicains)] Introduction Chers amis des conférences de SEDOS, il me fait plaisir de me retrouver ici afin de partager avec vous quelques réflexions et quelques convictions qui me sont chères au sujet du monde de l’Internet et de ses implications pour l’évangélisation. Bien sûr, ce nouveau média suscite encore des controverses, il nous confronte à une surabondance d’informations devant lesquelles parfois nous ne savons plus où donner de la tête. S’agit-il d’une mode passagère, se demandent certains ? Ou encore partageons-nous la réaction de ce philosophe qui devant la masse d’informations qui l’assaillait s’exclamait : "Cette horrible quantité de livres imprimés qui m’arrive tous les jours sur ma table va sûrement ramener la barbarie et non pas la culture". Cette citation est du philosophe Leibnitz qui a vécu au XVIIe siècle. Nouveau siècle, nouveaux défis que nous devons assumer à notre tour, même s’ils perturbent notre manière de penser, de communiquer et de nous relier les uns aux autres. Dans cette conférence intitulée "Évangélisation et Internet", je voudrais tout d’abord développer quelques convictions personnelles autour de la notion d’évangélisation, pour ensuite jeter des ponts entre cette action évangélisatrice et le monde virtuel de l’Internet. Évangéliser Épître aux Romains 10, 13-14 : "En effet quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. Or, comment l’invoqueraient-ils, sans avoir cru en lui ? Et comment croiraient-ils en lui, sans l’avoir entendu ? Et comment l’entendraient-ils, si personne ne le proclame ?" Voilà un texte qui a une résonance toute particulière en ce début de millénaire où la question du dialogue interreligieux occupe une large place à la fois dans la société et à l’intérieur même de l’Église. C’est le défi du XXIe siècle, dans la suite de celui de l’Oecuménisme, toujours actuel, mais mis de l’avant au siècle dernier. Nous assistons depuis un siècle à un vaste mouvement de dialogue, de coopération et de rencontre, de solidarité, tant au plan international, pensons à l’émergence de la Société des Nations qui a ensuite donné naissance à l’ONU, tant au plan interreligieux, pensons à la rencontre d’Assise initiée par Jean Paul II il y a 15 ans, et qui a constitué un nouveau point de départ dans le dialogue interreligieux. Nous ne pouvons douter qu’il y ait là au cœur de ces dialogues qui s’amorcent, tant entre pays qu’entre religions, l’empreinte de l’Esprit de Dieu, une présence du Ressuscité qui ouvre devant nous des chemins, qui parfois nous font peur ; sur lesquels il y a bien sûr des risques objectifs d’égarement, d’affadissement de la proclamation du message évangélique. Mais la route qui mène en Galilée, celle que l’Ange du matin de la Résurrection propose aux disciples, est cette même route qu’il nous faut emprunter jusqu’à la fin des siècles et qui est une voie de rencontre avec l’autre, avec le distant, l’étranger, l’ennemi. C’est là le défi de l’Évangélisation, qui en est un non seulement d’annonce explicite de l’Évangile, mais avant tout un défi de présence au monde, une présence qui relève d’une action que Jésus compare au levain dans la pâte, une action d’humanisation, de fructification, de bonification de notre monde.
L’Église ne sera jamais dispensée de sa mission première qui lui a été confiée le matin de la Résurrection : "Va annoncer que celui qui était mort est ressuscité !" Va annoncer ! Il y un peu plus d’un an le document "Dominus Iesus" de la Sacrée Congrégation pour la Doctrine de la Foi avait créé un certain émoi dans les cercles interreligieux à cause de son affirmation jugée trop explicite de la valeur unique du christianisme. Jean Paul II, quelques semaines plus tard, avait soutenu ce document dans une lettre, mais tout en resituant avec beaucoup de délicatesse le sens même de l’action évangélisatrice de l’Église. Il avait répondu essentiellement ceci : Pour nous, annoncer le Christ c’est une nécessité, comment pourrions-nous cacher la joie qui nous habite. Je dois bien avouer que c’est cette joie qui m’anime, cette foi dans le Christ au cœur même de mon existence, qui me soutient dans cette entreprise de missionnaire de l’Internet. C’est le "contemplata aliis tradere" des dominicains qui justifie ma nouvelle vocation de webmestre, ce "contemplata aliis tradere" de notre tradition médiévale qui signifie ni plus ni moins de transmettre au monde le fruit de notre contemplation. Pour saint Thomas, la contemplation est le but même de l’existence humaine, puisque qu’elle est tout orientée vers l’amour de Dieu. En ce sens, la vie contemplative est une voie de perfection, une voie de salut, car elle est une recherche incessante de Dieu. Elle fait sienne le cri du psalmiste : "C’est ta face que je cherche mon Dieu, ne me cache pas ta face". Saint Thomas nous rappelle à juste titre que l’action d’évangéliser, qui s’enracine dans la prédication et l’enseignement, doit non seulement procéder de la contemplation, mais qu’elle en est son développement naturel. Pour saint Thomas, contempler c’est admirable, mais la contemplation qui devient prédication, évangélisation, est le sommet même de la vie religieuse. "Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de vie... nous vous l’annonçons à vous aussi, afin que vous aussi vous soyez en communion avec nous. Et notre communion est communion avec le Père et avec son Fils Jésus Christ" (1 Jn 1, 1-3). Saint Thomas l’affirme : "de même qu’il est préférable d’éclairer que de seulement briller, de même il est préférable de donner aux autres les fruits de sa contemplation que de simplement contempler" ( IIa-IIae, q. 188). Voilà un beau sujet de controverse, mais qui n’est pas l’objet de cette conférence... Mais en apportant cette belle réflexion de Thomas d’Aquin, je voulais simplement mieux faire comprendre en quoi ce ministère d’évangélisation sur Internet rejoint pour moi non seulement la grande tradition de prédication de mon ordre religieux, mais la mission de l’Église elle-même, la vocation de tout baptisé. Ainsi donc, mon ministère sur Internet est l’une des manières que j’ai trouvées afin d’actualiser dans ma vie de croyant et de prédicateur de la Bonne Nouvelle cet appel pressant qui traverse tout le Nouveau Testament comme un trait enflammé, et qui est la voix du Christ lui-même qui enjoint à ses disciples d’annoncer la bonne nouvelle du Royaume. Présence sur Internet J’aimerais maintenant partager avec vous ce qu’a été pour moi depuis maintenant plus de six ans cette aventure virtuelle et spirituelle, aventure dans laquelle je suis engagé plus que jamais puisque le supérieur de mon ordre religieux m’a demandé d’en faire mon principal apostolat en devenant le promoteur de l’Internet pour la famille dominicaine. Au cours de ces dernières années, où j’ai œuvré sur Internet, j’ai eu l’occasion de travailler sur plusieurs types de projets et j’aimerais présenter maintenant cinq de ces projets afin de permettre aux néophytes parmi vous de mieux saisir les possibilités du média Internet, et aussi afin de vous donner des pistes d’échanges bien concrètes pour la deuxième partie de cette conférence. C’est aussi à partir de ces projets que je développerai mon constat personnel quant à la pertinence de l’Internet pour l’Église. Voici tout d’abord une simple énumération détaillée des principaux projets que j’ai mis sur pied. Chronologiquement, les sites que j’ai conçus sont les suivants : 1. Un site Internet pour l’aumônerie universitaire où j’ai œuvré pendant treize ans, le Centre étudiant Benoît-Lacroix (http://www.benoitlacroix.org), site sur lequel il est possible de trouver à la fois des textes de réflexion et, surtout, la liste des activités, les horaires du centre ainsi que ceux de notre communauté chrétienne universitaire. Ce site s’adresse aux étudiants et étudiantes de l’Université de Montréal, une université de plus de 50.000 étudiants. 2. Deuxième projet : un site pour la province dominicaine à laquelle j’appartiens, soit celle du Canada (http://www.dominicains.ca), et où j’ai commencé à offrir, en plus de toutes les informations pertinentes sur la vie de ma province et la vie dominicaine en général, des commentaires de l’Évangile du dimanche et surtout un service d’accompagnement spirituel, qui fonctionne toujours après plus de six ans. 3. Troisièmement : j’ai créé une fraternité dominicaine virtuelle, la Fraternité Sainte-Catherine de Sienne (http://www.spiri2.com), offrant à ses membres, en plus des textes de réflexion sur la vie dominicaine et la théologie en général, un forum de discussion, ainsi que la possibilité d’échanger des textes, la possibilité pour les membres de se présenter, de se faire connaître les uns aux autres. Je dois dire qu’assez rapidement certains membres de la fraternité ont souhaité s’engager davantage et qu’ils ont mis sur pied un service de "lectio divina", comme eux-mêmes l’ont appelé. Ainsi, les membres intéressés font parvenir aux autres membres leurs réflexions, leur méditation personnelle sur le texte de l’Évangile du dimanche. Certains membres européens se sont même donné un rendez-vous annuel en Suisse autour du Nouvel An. Un temps de retraite et de partage. 4. Quatrième projet : le site "Spiritualité 2000" (http://www.spiritualite2000.com), le projet sur lequel j’ai le plus travaillé jusqu’à maintenant. Ce site a célébré le 1er novembre dernier son premier anniversaire et reçoit plus de 425 visiteurs par jour. Il s’agit essentiellement d’un magazine de spiritualité chrétienne auquel collaborent avec moi, bénévolement, douze personnes, dont plusieurs membres de la famille dominicaine. Le but de ce projet était d’offrir sur Internet un lieu de découverte et d’approfondissement de la spiritualité chrétienne. Ce site a repris le service d’accompagnement spirituel que j’avais inauguré six années auparavant et six frères reçoivent maintenant les demandes des visiteurs. Je me permets de mentionner le commentaire de l’un de ces frères qui a 80 ans et qui me disait : "Tu sais, ce ministère sur Internet constitue un nouveau départ pour moi, car ma surdité m’empêchait de recevoir des gens pour la confession ou l’accompagnement spirituel. Je me sens maintenant revivre". Il serait trop long de développer ici tout ce que l’on retrouve sur ce site de "Spiritualité 2000", mais je mentionnerais néanmoins la présence d’une galerie d’art chrétien, ainsi qu’une section offrant des textes de réflexion aux personnes aux prises avec un deuil, confrontées à la mort. 5. Enfin, le dernier projet fut celui d’un site ayant une durée limitée, soit un mois (bien qu’il soit toujours possible de le visiter). Il s’agit du site du Chapitre général des dominicains tenu l’été dernier à Providence (RI) aux USA (http://www.providence2001.org.) Le but du site était de permettre aux membres de la famille dominicaine et à tous ceux et celles qui s’intéressaient à notre chapitre d’en suivre le déroulement via Internet. Le jour de l’élection du Maître de l’Ordre, la nouvelle, avec la photo du nouvel élu, était disponible immédiatement après l’événement et, ce jour-là, plus de trois mille visiteurs sont venus sur le site. Pour la durée du chapitre, ce sont près de 60.000 visiteurs qui sont venus. Voici ce qu’on retrouve sur le site : des textes généraux et des statistiques sur l’Ordre, des albums-photos permettant de vivre les grands événements du chapitre, les liturgies, les temps de fête, de vie fraternelle. On y trouve aussi de nombreuses entrevues avec les capitulaires, tant écrites qu’en audio, et l’on y présente même une entrevue-vidéo avec notre nouveau Maître de l’Ordre, le frère Carlos Azpiroz Costa. D’ailleurs, quand le frère Azpiroz a téléphoné aux siens en Argentine afin de leur communiquer la nouvelle de son élection, toute sa famille était déjà au courant... grâce au site Internet. Ce site a été l’occasion d’une grande convergence de la famille dominicaine autour du chapitre. Plus de mille personnes ont signé le livre d’or du chapitre. De 50 à 100 personnes par jour nous ont fait parvenir leurs messages d’encouragement et de félicitation via le courriel. Un frère de 85 ans qui a visité le site, émerveillé, m’a dit : "Tu sais, c’est la première fois de toute ma vie religieuse que je vois ce qui se passe à un Chapitre général". Voilà un survol rapide des principaux projets Internet sur lesquels j’ai été impliqué depuis six ans. J’aimerais maintenant vous partager quelques-unes de mes convictions suite à ces expériences au sujet de la pertinence d’une présence d’Église sur Internet. Le constat Petite anecdote se passant au Moyen-Âge. Trois maçons qui travaillent sur un même projet sont à l’œuvre sur un chantier au cœur de la ville. Un passant s’arrête et leur demande ce qu’ils font : 1. Je suis tailleur de pierre, dit le premier, je taille des pierres. 2. Je suis tailleur de pierre, répond le second, je construis un mur. 3. Je suis tailleur de pierre, dit le troisième, je construis une cathédrale. Pour moi, qui n’ai pas l’habileté d’un constructeur de cathédrale ni la prétention d’être un artiste, la conception de sites Internet vise néanmoins la création d’un lieu qui soit beau et accueillant pour le visiteur, car le site Internet est un lieu public. C’est la nouvelle place publique du XXIe siècle et l’Église a besoin de bâtisseurs de cathédrales virtuelles où la foi puisse être dépeinte, contemplée, annoncée, débattue. La création d’un site Internet pour grand public est une œuvre d’art en soi, où se rencontrent à la fois les langages de l’architecture, de la peinture, de la musique, même de l’urbanisme (pensons ici à la navigation sur un site). Le webmestre devant son site est non seulement un architecte, mais il est semblable au peintre devant sa toile. La toile est virtuelle mais l’inspiration doit être au rendez-vous. L’internaute Essayons de voir maintenant qui est l’internaute qui se présente sur les sites Internet et, dans le cas qui nous intéresse, qui se présente sur les sites chrétiens. Tout d’abord, ce visiteur inconnu n’est pas sans visage, sans nom, sans histoire, ni dépourvu d’une recherche de sens. L’internaute qui visite un site chrétien est comparable à tous ces touristes en Europe qui passent une bonne partie de leurs vacances à visiter cathédrales, basiliques, églises, monastères, en quête de beauté, d’histoire, de spiritualité. Sont-ils tous chrétiens ou croyants ? Loin de là ? Seront-ils tous transformés par leur visite ? Certainement pas. Mais à travers les peintures, les vitraux, les mosaïques, l’architecture, l’espace, la beauté, le silence, tous se sont approchés du mystère, d’un certain langage qui exprime à la fois l’ineffable et le mystère d’un Dieu trine : Père, Fils et Esprit. Pendant quelques minutes ou quelques heures, ces visiteurs se font pèlerins de l’Absolu. Pourquoi un tel voyage ne serait-il pas possible sur Internet ? Les sites chrétiens sur Internet sont parfois comme des cathédrales virtuelles. Pour certains visiteurs ils sont l’occasion de s’approcher, anonymement, de la vie de l’Église. Une occasion de poser des questions sur un forum ou service d’accompagnement spirituel. Des questions qu’ils n’oseraient jamais poser à leur curé ! Le site leur offre une occasion soit de lire des textes sacrés, de fureter dans des livres religieux sans être vus ou même de laisser un graffiti injurieux sur la page d’un livre d’or. C’est déjà un premier pas vers un dialogue éventuel. Le visiteur a pu s’exprimer. Il a pu satisfaire une certaine curiosité, trouver réponse à certaines questions, faire la connaissance d’un accompagnateur dans son cheminement ou même laisser une prière. Les sites Internet, en plus d’être des mines d’information, des lieux de regroupement pour des associations, peuvent aussi être des lieux de ressourcement, et tout particulièrement pour des chrétiens isolés. Je pense à cette chrétienne de Tunisie, seule en milieu musulman, me disant trouver sa principale nourriture spirituelle sur certains sites Internet. Les sites peuvent être des lieux de catéchèse, de formation théologique : je pense à ce projet d’université sur Internet, DOMUNI (http://www.domuni.org), qu’ont mis au point mes frères dominicains de Toulouse. Ou encore les sites Internet peuvent aussi être des lieux de solidarité et d’engagement pour des personnes partageant une même cause. Je pense à une amie au Canada qui gère un site Internet pour venir en aide aux enfants d’Haïti (http://www.projetoasis.ca.tc), un projet virtuel qui s’enracine au cœur même de sa propre famille de cinq enfants, dont une jeune haïtienne adoptée, un projet qui s’étend maintenant à quinze classes d’étudiants dans les écoles de sa ville et qui commence à intéresser amis et voisins. Voilà un projet Internet qui rapproche des gens et qui devient une occasion d’engagement à l’endroit des plus démunis. Qui l’aurait cru ? On est bien loin ici de l’anonymat tant reproché à l’Internet, bien que cette facette du média ne soit pas un désavantage quand nous le situons dans un contexte d’évangélisation. Conclusion Il y a à peine quelques semaines, soit le 21 novembre dernier, le Pape Jean Paul II envoyait officiellement la lettre apostolique "Ecclesia Oceania" via Internet. Ce fut une première dans la vie de l’Église. Un événement médiatique qui ne fait qu’illustrer à quel point l’Internet est devenu un moyen incontournable en tant que média à l’intérieur même de la vie de l’Église. Nous sommes en présence d’un outil de communication aux multiples possibilités et proprement révolutionnaire. Avec l’Internet nous assistons à une démocratisation sans précédent d’un outil de communication, grâce à son économie d’utilisation et sa facilité d’accès. Un média qui conjugue à la fois l’art épistolaire, le journal, le bulletin, le magazine, la vidéo, l’audio, la place publique via les forums, la communication en direct via le "chat" ou même la téléphonie. Dans la suite des moyens de communication tels que l’imprimerie, la radio, et la télévision, l’Internet à son tour constitue un rendez-vous à ne pas manquer pour l’Église. Et pour les irréductibles sceptiques, une brève histoire pour terminer. C’est l’histoire d’un ancien hussard qui vivait dans la forêt. Las d’avoir guerroyé, il n’en sortait que pour s’approvisionner en détroussant quelques passants. Il rencontra un jour un enfant dont le regard l’intrigua. Il lui tendit dix roubles en disant : "Ils sont à toi si tu m’indiques où est Dieu". L’enfant lui répondit : "En voici cent. Ils sont à toi si tu me dis où Dieu n’est pas".
Réf. : Texte de l’auteur. Fevrier 2002.
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