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Jean Yves Baziou L’Abbé
Jean Yves Baziou est prêtre du diocèse de
Quimper. Il enseigne à l’université catholique de Lille. Il a travaillé
avec les mouvements d’action catholique en monde rural et à l’Aumônerie
de l’enseignement public. Depuis lors, la mondialisation n’a cessé de s’accélérer
et de façonner de nouveaux rapports entre les peuples et les individus.
Ce processus est travaillé par des tendances contradictoires : à l’homogénéisation
des cultures sous la pression de la priorité de l’impératif économique
et à la mise en circulation généralisée des personnes, des biens, des
symboles, des convictions ultimes, au prix parfois de relativisations
et de syncrétismes, répondent la défense et le repli communautariste
des identités locales. Des articulations se cherchent entre le local
et le global, entre l’universalité et les différences singulières, entre
la rationalisation techno-scientifique et l’affirmation des subjectivités culturelles,
entre le vaste et le proche. Le second versant du nouveau degré de la prise de conscience
d’elle-même de l’Église catholique est le revers de la conscience de
l’universalisation : le constat de la particularisation de la religion
chrétienne. Ce constat peut se décliner à plusieurs niveaux. A l’échelle
planétaire, tout d’abord, le christianisme s’avère localisé et limité.
L’Église éprouve sa relativité et donc son déficit d’universalité.
De plus à l’échelle de chaque société, elle n’est pas – ou n’est plus
- en situation de monopole spirituel : elle ne peut prétendre imposer
son système de valeurs, sa morale ou ses pratiques à tous. Elle est
en régime de concurrence et de comparaison avec d’autres formes de convictions,
d’autres humanismes ou d’autres religions, dont certaines ont une visée
universelle. Se pose alors à nouveau une question : comment conjuguer
la particularisation de l’Église avec la mission d’annoncer et de témoigner
à tous de la bonne nouvelle de salut de Jésus ? Vatican II commence à enregistrer le fait que l’Église
catholique entrait dans l’âge d’un pluralisme irréversible. Mais admettre
le pluralisme supposait de quitter une perspective longtemps dominante
et qu’on peut qualifier de monarchique dans la mesure où elle postule
que le christianisme, au nom de l’unique médiation de salut du Christ,
est porteur d’une vérité supérieure et donc exclusive des autres, et
qu’à ce titre tout homme doit faire partie de l’Église pour être sauvé.
Une telle perspective tendrait à l’extrême à préférer l’unicité à la
pluralité religieuse. C’est là une pente possible du « grand récit chrétien
» qui englobe toute singularité humaine, toute époque, et toute culture
dans le mystère du salut de Dieu. Certes cet englobement peut signifier
en positif que l’amour de Dieu n’exclut personne, mais il peut conduire
en négatif à faire de la religion chrétienne le seul passage obligé
pour accéder à Dieu. C’est alors la religion qui devient à elle-même
son propre but et elle perd dans ce cas l’un des critères de sa justesse,
à savoir sa fonction « véhiculaire », c’est-à-dire celle d’être un chemin
vers une Hauteur ou une Vérité qui la dépasse. Dans cette perspective, la mission ne consiste plus
à intégrer à soi mais à mettre en rapport ce qui se vit de meilleur
dans une existence individuelle ou collective avec Dieu : elle est l’explicitation,
la célébration, la reconnaissance que Dieu s’est approché et qu’en ce
que les hommes vivent de bien, de vrai, de beau ou de bon entre eux,
c’est le Royaume de Dieu qui s’esquisse et s’avance. Elle est aussi
œuvre de promotion et de développement des valeurs humaines vécues dans
un contexte donné. Pour cela, elle peut supposer une entrée en partenariat
avec les forces qui visent une émancipation des individus et des sociétés.
La mission prend alors la forme d’alliances ou de pactes, éventuellement
provisoires, avec d’autres groupes humains, d’autres croyances, d’autres
visions du monde, pour élaborer des solutions aux problèmes qui se posent
à tous. C’est dans cette ligne que des catégories comme le dialogue
s’avèrent fonctionnelles pour désigner à la fois le travail de relations
à tisser, l’entrée dans une reconnaissance respectueuse des singularités,
et l’engagement actif au service d’une humanisation toujours plus fine
et plus épanouie. La force et la crédibilité de la mission viendra toujours pour une part de sa capacité à prendre la
cause de l’homme au sérieux. Si la dernière Parole de Dieu c’est l’homme
(K.Barth), la justesse missionnaire est un humanisme qui met
en œuvre des gestes de salut. C’est souvent en hommage à la pratique
concrète de la charité que l’Église a vu s’avancer vers elle des hommes
et des femmes pour l’aider et l’édifier. L’Église
commence autant par la force de l’Évangile vécu dans une situation donnée
que par le baptême. Elle s’invente dans les contacts culturels et sociaux
: il s’agit moins d’apporter, voire de proposer notre christianisme
à d’autres, que de permettre à la foi de tracer son chemin propre dans
une population mise en rapport avec le Christ. Peut-on dans cette ligne désigner des points d’attention
pour une mission qui travaille à une rencontre et à un partenariat avec
d’autres dans notre Europe sécularisée ? J’en signale deux principaux.
Il y a d’abord l’individu. Nous pouvons servir la quête de soi qui tourmente
aujourd’hui les Occidentaux en partageant notre conception de la personne,
en favorisant par nos institutions des rencontres inter-personnelles,
en encourageant le déploiement des virtualités individuelles. Nous pouvons
aussi défendre les droits de la personne face à la tentation des institutions
collectives de dissoudre ou d’instrumentaliser les individus. Il y a
ensuite les concentrations urbaines qui apportent de nouvelles façons
de vivre et supposent de nouveaux modes de communication, mais qui présentent
aussi des faces de sauvageries et de violences. La mission consiste
dans ce contexte à servir le lien entre diverses formes de vie et de
mentalités, à fournir des espaces-repères pour des populations en transit, à offrir
des modes de rassemblement qui permettent de garder et de cultiver une
identité alors qu’on se trouve en position d’immigrés, à fonder des
associations qui permettent de s’intégrer de façon responsable dans
les circuits de pouvoir, à présenter l’Église comme un carrefour de
communications entre sensibilités et institutions diverses. C’est vers
un christianisme communicationnel que tendrait cette figure de la mission
comme art de rencontrer et de faire rencontrer. La mission peut alors se déployer selon deux lignes,
l’une qui consiste à avoir un rapport critique au présent au nom d’un
Royaume à venir, l’autre à donner ou à créer les conditions de possibilités
d’avoir un avant-goût de ce qui est à venir. Elle est ainsi l’inscription
dans le temps et l’espace de la promesse de paix et d’unité harmonieuse.
La difficulté est d’articuler l’altérité et le lien. En effet, en tant
que signe d’une finalité non encore pleinement accomplie, l’Église inscrit
sa différence dans l’histoire : elle est ce par quoi le Royaume prend
corps (LG 13). Mais pour autant cela ne supprime pas le fait qu’elle
partage la même histoire que tous. La double affirmation de l’altérité
et du lien de l’Église par rapport aux cultures a été souvent réitérée
au XXe siècle, notamment à cause du danger
des nationalismes. En 1955, par exemple, Pie XII déclare que « l’Église
ne s’identifie avec aucune culture » et qu’elle est « prête maintenant
à entretenir des rapports avec toutes les cultures ». On trouve ces
deux accents dans Ad Gentes : il faut d’une part s’immerger dans la
culture (AG 11) et d’autre part maintenir la spécificité de l’Évangile
(AG15). L’insistance sur la spécificité conduit à une figure
de la mission qui témoigne d’un « excès »1 dans l’ordre présent. J’entends
par excès quelque chose comme un dépassement, au sens de ce qui excède
une frontière. Cet excès peut se présenter sous trois visages. Vigilance
critique d’abord car aucun ordre social n’est le Royaume de Dieu. En
ce sens l’Église représente ou sauvegarde une altérité par rapport à
la Cité d’aujourd’hui : si elle a sa place dans l’histoire, elle est
« en même temps transcendante aux limites des peuples dans le temps
et l’espace » (LG 9). Elle peut demeurer un recours, ou même être une
contre-communauté de résistance en cas de
pouvoirs coercitifs, ou encore entamer une critique du politique avec
des arguments non-politiques pour empêcher
le danger du tout politique. Inventivité sociale ensuite : les chrétiens
ne seront pas des réactionnaires mais se situeront du côté du renouvellement
de l’humanité présente. La perspective de la rédemption leur fait en
effet refuser la fatalité et envisager un avenir meilleur. L’Église se présente alors comme un ferment de régénération
sociale : elle est « comme le ferment et, pour ainsi dire l’âme de la
société humaine appelée à être renouvelée dans le Christ » (GS 40).
C’est là une façon d’assumer son devoir vis-à-vis de la Cité. Critique
et novation placent l’Église comme le signe d’un surcroît dans la société.
Elle est cette part originale de l’humanité qui confesse que Dieu est
venu dans l’histoire en son Fils et qui demeure tendue vers le Royaume.
Notons ce croisement de deux itinéraires, celui de Dieu vers nous, celui
des hommes vers Dieu. Selon cette logique de l’excès et du surcroît,
évangéliser peut représenter une transformation ou même un bouleversement
qualitatif, ce qui tranche avec une vision comptable de la mission.
C’est ce que tient Paul VI dans Evangelii Nuntiandi en 1975 : «
Pour l’Église, il ne s’agit pas seulement de prêcher l’Évangile à des
tranches géographiques toujours plus vastes ou à des populations toujours
plus massives mais aussi d’atteindre et comme de bouleverser par la
force de l’Évangile les critères de jugement, les valeurs déterminantes,
les points d’intérêt, les lignes de pensée, les sources inspiratrices
et les modèles de vie de l’humanité qui sont en contradiction avec la
Parole de Dieu et le dessein du salut » (EN 19). On
peut aussi penser qu’être signe d’un avenir autre et plus plénier consiste
à en donner un avant-goût dans le temps présent. Car pour un chrétien
le Royaume de Dieu n’est pas indéfiniment reporté dans le domaine de
l’attente : il s’est approché. Comment cela peut-il se traduire dans
le mode de vie des Européens ? Une première voie peut consister à offrir
le temps chrétien comme des moments exceptionnels capables de donner
un surcroît de sens, de vivre une expérience forte, ou encore d’enraciner
sa vie dans la longue durée du patrimoine humain. Le temps liturgique
notamment représente un atout pour être cet événement qui marque la
conscience, le cœur ou le groupe. Une seconde voie consiste, dans des
vies surchargées et même saturées par les activités, à proposer des
moments de rupture qui insèrent de la gratuité dans le temps compté
: les grandes fêtes, un pèlerinage, une halte spirituelle ouvrent des
brèches dans l’occupation. Ils valorisent la dimension esthétique de
la vie dans un univers submergé par les préoccupations utilitaires.
Les êtres humains ne sauraient se satisfaire du fonctionnel : il leur
faut de la beauté et du sublime. Cela peut signifier des liturgies de
qualité dans des lieux de belle facture, ou une mise en valeur du patrimoine
religieux. L’esthétique, c’est aussi le temps pris pour la contemplation
des choses, de la nature ou des êtres dans le silence et la paix lors
de moments de recueillement En inscrivant de tels intervalles, n’est-ce
pas à un art de vivre autrement le temps présent qu’initient les chrétiens
? Inscrire des temps de réflexion, de méditation, de silence est une
manière de creuser un vide qui ouvre l’être à la disponibilité et au
désintéressement. On accordera dans cette ligne une attention particulière
au repos et au loisir comme une chance pour l’affirmation du primat
de l’homme et de Dieu sur les exigences de la vie économique ou professionnelle
(GS 67). Nous avons voulu souligner le vocabulaire de la relation
et de l’altérité pour rendre compte de la mission autrement qu’en termes
géographiques et comptables. Ce n’est sans doute plus un mouvement vers
des terres lointaines qui désignera la mission. Mais c’est encore cependant
un voyage à la découverte des richesses et des profondeurs de l’autre,
une passion de la communication, un art prophétique de faire entendre
qu’autre chose peut être désiré et nous attend, une créativité capable
d’inscrire dans le quotidien des moments d’une telle qualité qu’ils
nous laissent un goût d’éternité. Ce style de mission n’a pas de lieu
réservé. Réf. : Texte de l’auteur. Pour SEDOS. Avril 2004. Université Catholique de Lille — 60 Bd Vauban - B.P. 109 |