Jean Yves Baziou
Mission : de la géographie à la relation


L’Abbé Jean Yves Baziou est prêtre du diocèse de Quimper. Il enseigne à l’université catholique de Lille. Il a travaillé avec les mouvements d’action catholique en monde rural et à l’Aumônerie de l’enseignement public.

 

S’interroger sur les lieux et non-lieux de la mission c’est faire retour vers l’étrange rapport qu’entretient le christianisme avec son inscription dans un espace géographique. Il vit d’une tension entre un enracinement dans une culture concrète, particularisée, limitée donc, et une délocalisation dans la mesure où il veut être un rassemblement multi-racial et pluri-ethnique et en ce sens susceptible d’une extension illimitée. Curieusement c’est au moment où les Églises chrétiennes sont de fait répandues sur tous les continents qu’elles se posent la question de l’insuffisance de la définition de la mission (ou des missions) en seuls termes géographiques. En ce qui concerne l’Église catholique, nous pouvons repartir de l’expérience de Vatican II pour voir comment l’émergence d’un nouveau contexte conduit à penser la mission autrement qu’en termes d’extension géographique. L’hypothèse ici avancée est que nous passons peu à peu d’une conception spatiale de la mission à une conception symbolique. Celle-ci présente une double face : elle est un art de la rencontre de l’autre et une mise en rapport du temps présent avec le Royaume de Dieu à venir. Nous tenterons d’en tirer des perspectives d’action dans le cadre de l’Europe sécularisée.

Un autre monde

Vatican II a coïncidé avec l’avènement d’une conscience planétaire globale. Si le mot de mondialisation n’apparaîtra qu’ultérieurement pour qualifier une condition générale d’échanges, Vatican II est contemporain d’une nouveauté prodigieuse quant au regard porté par les hommes sur leur planète. Pour la première fois depuis les débuts de l’humanité, nous avons pu voir notre planète d’un seul coup d’œil. La Terre commence alors à être photographiée depuis l’espace par les astronautes russes et américains. Monte la conscience que nous habitons tous un même vaisseau spatial. Et à la représentation de la Terre par une carte géographique qui tend à se présenter comme un plan extensible à l’infini se superpose de plus en plus la représentation de notre planète comme une sphère limitée et finie. Progresse alors le sentiment d’une interdépendance objective d’une part de tous les peuples, et d’autre part des humains avec leur environnement. Vatican II appréhende cette nouvelle donne comme un phénomène positif et prometteur. Dans l’introduction de Lumen Gentium, en plus du devoir de l’Église de préciser davantage sa mission universelle, on peut ainsi lire que « les conditions présentes ajoutent une nouvelle urgence : il faut en effet que tous les hommes, désormais plus étroitement unis entre eux par les liens sociaux, techniques, culturels, réalisent également leur pleine unité dans le Christ » (LG 1). Dans cette perspective, la constitution Gaudium et Spes cherche à rendre compte des différents aspects de la place et du rôle de l’homme dans l’univers et à réfléchir sur « le sens de ses efforts individuels et collectifs » (GS3). C’est donc à travers la prise de conscience d’une situation globale d’échanges culturels, éthiques, religieux, économiques que Vatican II engage une réflexion sur une identité ecclésiale qui doit penser à la fois son originalité et sa fraternité avec des lointains devenus plus proches.

Depuis lors, la mondialisation n’a cessé de s’accélérer et de façonner de nouveaux rapports entre les peuples et les individus. Ce processus est travaillé par des tendances contradictoires : à l’homogénéisation des cultures sous la pression de la priorité de l’impératif économique et à la mise en circulation généralisée des personnes, des biens, des symboles, des convictions ultimes, au prix parfois de relativisations et de syncrétismes, répondent la défense et le repli communautariste des identités locales. Des articulations se cherchent entre le local et le global, entre l’universalité et les différences singulières, entre la rationalisation techno-scientifique et l’affirmation des subjectivités culturelles, entre le vaste et le proche.

Une autre conscience de l’Église

La perception d’une solidarité universelle s’accompagne d’un nouveau degré dans la conscience que l’Église catholique prend d’elle-même dans le monde. Il a deux versants. Le premier est le passage de l’occidentalité de l’Église à son universalité : le catholicisme n’est plus uniquement de définition méditerranéenne et européenne. Désormais l’Église d’Occident doit composer avec des Églises d’autres sphères culturelles. A Vatican II, comme l’explicitera K. Rahner, l’Église a commencé à agir magistériellement comme Église universelle. Mais justement cette universalité ne débouche pas sur une uniformité : on pourra de moins en moins parler « d’une » culture chrétienne car l’Église entre dans l’âge du polycentrisme culturel. En témoigneront dans le vocabulaire théologique des termes comme « Églises-sœurs », « Églises locales », « Église d’Églises »...

Le second versant du nouveau degré de la prise de conscience d’elle-même de l’Église catholique est le revers de la conscience de l’universalisation : le constat de la particularisation de la religion chrétienne. Ce constat peut se décliner à plusieurs niveaux. A l’échelle planétaire, tout d’abord, le christianisme s’avère localisé et limité. L’Église éprouve sa relativité et donc son déficit d’universalité. De plus à l’échelle de chaque société, elle n’est pas – ou n’est plus - en situation de monopole spirituel : elle ne peut prétendre imposer son système de valeurs, sa morale ou ses pratiques à tous. Elle est en régime de concurrence et de comparaison avec d’autres formes de convictions, d’autres humanismes ou d’autres religions, dont certaines ont une visée universelle. Se pose alors à nouveau une question : comment conjuguer la particularisation de l’Église avec la mission d’annoncer et de témoigner à tous de la bonne nouvelle de salut de Jésus ?

Vatican II commence à enregistrer le fait que l’Église catholique entrait dans l’âge d’un pluralisme irréversible. Mais admettre le pluralisme supposait de quitter une perspective longtemps dominante et qu’on peut qualifier de monarchique dans la mesure où elle postule que le christianisme, au nom de l’unique médiation de salut du Christ, est porteur d’une vérité supérieure et donc exclusive des autres, et qu’à ce titre tout homme doit faire partie de l’Église pour être sauvé. Une telle perspective tendrait à l’extrême à préférer l’unicité à la pluralité religieuse. C’est là une pente possible du « grand récit chrétien » qui englobe toute singularité humaine, toute époque, et toute culture dans le mystère du salut de Dieu. Certes cet englobement peut signifier en positif que l’amour de Dieu n’exclut personne, mais il peut conduire en négatif à faire de la religion chrétienne le seul passage obligé pour accéder à Dieu. C’est alors la religion qui devient à elle-même son propre but et elle perd dans ce cas l’un des critères de sa justesse, à savoir sa fonction « véhiculaire », c’est-à-dire celle d’être un chemin vers une Hauteur ou une Vérité qui la dépasse.

Passer du géographique au symbolique

Pour articuler singularité de l’Église et destination universelle du message qu’elle porte, on va tendre à quitter peu à peu une intelligence de l’enrichissement de l’Église en termes d’extension géographique ou spatiale et quantitative. On y raisonnait en termes de territoires à conquérir, ou à occuper, et en termes de peuples ou d’individus à convertir et à baptiser. L’étranger était le non-chrétien, vu à la périphérie de l’Église et qu’il fallait faire passer de l’extérieur à l’intérieur de notre religion. Obsession des frontières ! La mission était conçue comme un travail pastoral en territoire païen où l’Église n’était pas encore établie. L’idéal était d’atteindre une coextensivité de l’Église et d’une société, c’est-à-dire de reproduire ailleurs une situation de chrétienté où la vie individuelle et collective serait encadrée par la ritualité et la vision du monde issue du christianisme.

La rencontre et la valeur de l’autre

L’alternative à cette conception spatiale et quantitative de la mission de l’Église est une conception symbolique. J’emploie à dessein ce qualificatif : le symbole dit en effet en même temps un lien et une différence. La conception symbolique se présente sous deux formes. La première met l’accent sur une relation à autrui qui soit une reconnaissance mutuelle des altérités. L’étranger n’est pas seulement l’autre par rapport à nous, mais c’est également nous par rapport à l’autre. L’étranger n’est plus d’abord le non-chrétien qui habite au loin : mais nous sommes tous un peu des étrangers les uns pour les autres. Chacun est donc à découvrir dans sa singularité. Une telle perspective conduit à reconnaître que le christianisme représente une expérience religieuse parmi d’autres dans le monde et dans l’histoire : il est une des formes qu’a prise la question humaine de Dieu. Elle conduit aussi à reconnaître la légitimité et l’originalité du chemin spirituel de l’autre. Plus encore : elle mène à discerner la profondeur de l’engagement de Dieu dans nos différentes humanités. Une telle vision se fonde sur la foi chrétienne que Dieu a donné sa grâce et son Esprit à toute chair. Il est présent dans le cœur de chaque être humain et de chaque peuple. La grâce est ce qu’il y a de bien et de vrai en chacun, y compris en chaque tradition religieuse : c’est « le don de Celui qui illumine tout homme pour que finalement il ait la vie ». Cette grâce de Dieu est aussi ce qui fait accéder au salut du Christ sans pour autant supposer une intégration à l’Église (Jean-Paul II, Redemptoris Missio, 10). L’activité missionnaire consiste alors à « guérir », « élever » ou « achever » tout ce qu’il y a de germes de bien dans le cœur et la pensée des hommes ou dans leurs rites propres et leur culture » (LG 17).

Dans cette perspective, la mission ne consiste plus à intégrer à soi mais à mettre en rapport ce qui se vit de meilleur dans une existence individuelle ou collective avec Dieu : elle est l’explicitation, la célébration, la reconnaissance que Dieu s’est approché et qu’en ce que les hommes vivent de bien, de vrai, de beau ou de bon entre eux, c’est le Royaume de Dieu qui s’esquisse et s’avance. Elle est aussi œuvre de promotion et de développement des valeurs humaines vécues dans un contexte donné. Pour cela, elle peut supposer une entrée en partenariat avec les forces qui visent une émancipation des individus et des sociétés. La mission prend alors la forme d’alliances ou de pactes, éventuellement provisoires, avec d’autres groupes humains, d’autres croyances, d’autres visions du monde, pour élaborer des solutions aux problèmes qui se posent à tous. C’est dans cette ligne que des catégories comme le dialogue s’avèrent fonctionnelles pour désigner à la fois le travail de relations à tisser, l’entrée dans une reconnaissance respectueuse des singularités, et l’engagement actif au service d’une humanisation toujours plus fine et plus épanouie. La force et la crédibilité de la mission viendra toujours pour une part de sa capacité à prendre la cause de l’homme au sérieux. Si la dernière Parole de Dieu c’est l’homme (K.Barth), la justesse missionnaire est un humanisme qui met en œuvre des gestes de salut. C’est souvent en hommage à la pratique concrète de la charité que l’Église a vu s’avancer vers elle des hommes et des femmes pour l’aider et l’édifier. L’Église commence autant par la force de l’Évangile vécu dans une situation donnée que par le baptême. Elle s’invente dans les contacts culturels et sociaux : il s’agit moins d’apporter, voire de proposer notre christianisme à d’autres, que de permettre à la foi de tracer son chemin propre dans une population mise en rapport avec le Christ.

Peut-on dans cette ligne désigner des points d’attention pour une mission qui travaille à une rencontre et à un partenariat avec d’autres dans notre Europe sécularisée ? J’en signale deux principaux. Il y a d’abord l’individu. Nous pouvons servir la quête de soi qui tourmente aujourd’hui les Occidentaux en partageant notre conception de la personne, en favorisant par nos institutions des rencontres inter-personnelles, en encourageant le déploiement des virtualités individuelles. Nous pouvons aussi défendre les droits de la personne face à la tentation des institutions collectives de dissoudre ou d’instrumentaliser les individus. Il y a ensuite les concentrations urbaines qui apportent de nouvelles façons de vivre et supposent de nouveaux modes de communication, mais qui présentent aussi des faces de sauvageries et de violences. La mission consiste dans ce contexte à servir le lien entre diverses formes de vie et de mentalités, à fournir des espaces-repères pour des populations en transit, à offrir des modes de rassemblement qui permettent de garder et de cultiver une identité alors qu’on se trouve en position d’immigrés, à fonder des associations qui permettent de s’intégrer de façon responsable dans les circuits de pouvoir, à présenter l’Église comme un carrefour de communications entre sensibilités et institutions diverses. C’est vers un christianisme communicationnel que tendrait cette figure de la mission comme art de rencontrer et de faire rencontrer.

Signes de l’Autre qui vient

Une seconde forme de la conception symbolique de la mission fait passer d’une représentation spatiale à une représentation temporelle. La mission consiste alors en une mise en relation du présent et de l’avenir : elle est de l’ordre du signe eschatologique. Repartons sur ce point à nouveau de Vatican II qui comprend l’Église comme « préfiguration » du peuple de Dieu à venir. La référence est l’Apocalypse de saint Jean : « Il aura sa demeure avec eux. Ils seront ses peuples et lui, Dieu avec eux, sera leur Dieu » (Ap 21,2-3). L’unité humaine à venir est plurielle. Conçue en termes de signe eschatologique, l’Église se comprend en itinérance ou en pèlerinage vers un terme commun à tous : l’humanité pacifiée laissant place à l’Autre et aux autres. Ainsi l’Église actuelle, visible, ne représente pas un but ultime. Elle est en marche, dans l’humanité, vers une Cité à venir. C’est dire que l’Église présente est en état d’inachèvement : « L’Église en pèlerinage porte dans ses sacrements et ses institutions qui relèvent de ce temps la figure du monde qui passe ; elle vit elle-même parmi les créatures » (LG 48). L’Église est signe dans le présent d’une perspective ou d’un espoir partageable par tous : l’humanité rassemblée dans la paix. Cette humanité réconciliée sera le peuple de Dieu. L’avantage d’une telle approche est qu’elle permet de reconnaître et de penser la situation limitée, voire minoritaire, de l’Église tout en assumant l’extrême extension du peuple de Dieu : « Le peuple messianique (...) bien qu’il ne comprenne pas encore effectivement l’universalité des hommes et qu’il garde souvent les apparences d’un petit troupeau constitue cependant pour tout le genre humain le germe le plus fort d’unité, d’espérance et de salut » (LG 9). Vatican II emploie l’expression « sacrement universel de salut » pour articuler la limitation de l’expansion géographique de l’Église et l’intérêt pour tous de l’utopie qu’elle porte. Elle actualise dans l’histoire un espoir humain commun : une reconnaissance réciproque.

La mission peut alors se déployer selon deux lignes, l’une qui consiste à avoir un rapport critique au présent au nom d’un Royaume à venir, l’autre à donner ou à créer les conditions de possibilités d’avoir un avant-goût de ce qui est à venir. Elle est ainsi l’inscription dans le temps et l’espace de la promesse de paix et d’unité harmonieuse. La difficulté est d’articuler l’altérité et le lien. En effet, en tant que signe d’une finalité non encore pleinement accomplie, l’Église inscrit sa différence dans l’histoire : elle est ce par quoi le Royaume prend corps (LG 13). Mais pour autant cela ne supprime pas le fait qu’elle partage la même histoire que tous. La double affirmation de l’altérité et du lien de l’Église par rapport aux cultures a été souvent réitérée au XXe siècle, notamment à cause du danger des nationalismes. En 1955, par exemple, Pie XII déclare que « l’Église ne s’identifie avec aucune culture » et qu’elle est « prête maintenant à entretenir des rapports avec toutes les cultures ». On trouve ces deux accents dans Ad Gentes : il faut d’une part s’immerger dans la culture (AG 11) et d’autre part maintenir la spécificité de l’Évangile (AG15).

L’insistance sur la spécificité conduit à une figure de la mission qui témoigne d’un « excès »1 dans l’ordre présent. J’entends par excès quelque chose comme un dépassement, au sens de ce qui excède une frontière. Cet excès peut se présenter sous trois visages. Vigilance critique d’abord car aucun ordre social n’est le Royaume de Dieu. En ce sens l’Église représente ou sauvegarde une altérité par rapport à la Cité d’aujourd’hui : si elle a sa place dans l’histoire, elle est « en même temps transcendante aux limites des peuples dans le temps et l’espace » (LG 9). Elle peut demeurer un recours, ou même être une contre-communauté de résistance en cas de pouvoirs coercitifs, ou encore entamer une critique du politique avec des arguments non-politiques pour empêcher le danger du tout politique. Inventivité sociale ensuite : les chrétiens ne seront pas des réactionnaires mais se situeront du côté du renouvellement de l’humanité présente. La perspective de la rédemption leur fait en effet refuser la fatalité et envisager un avenir meilleur. L’Église se présente alors comme un ferment de régénération sociale : elle est « comme le ferment et, pour ainsi dire l’âme de la société humaine appelée à être renouvelée dans le Christ » (GS 40). C’est là une façon d’assumer son devoir vis-à-vis de la Cité. Critique et novation placent l’Église comme le signe d’un surcroît dans la société. Elle est cette part originale de l’humanité qui confesse que Dieu est venu dans l’histoire en son Fils et qui demeure tendue vers le Royaume. Notons ce croisement de deux itinéraires, celui de Dieu vers nous, celui des hommes vers Dieu. Selon cette logique de l’excès et du surcroît, évangéliser peut représenter une transformation ou même un bouleversement qualitatif, ce qui tranche avec une vision comptable de la mission. C’est ce que tient Paul VI dans Evangelii Nuntiandi en 1975 : « Pour l’Église, il ne s’agit pas seulement de prêcher l’Évangile à des tranches géographiques toujours plus vastes ou à des populations toujours plus massives mais aussi d’atteindre et comme de bouleverser par la force de l’Évangile les critères de jugement, les valeurs déterminantes, les points d’intérêt, les lignes de pensée, les sources inspiratrices et les modèles de vie de l’humanité qui sont en contradiction avec la Parole de Dieu et le dessein du salut » (EN 19).

On peut aussi penser qu’être signe d’un avenir autre et plus plénier consiste à en donner un avant-goût dans le temps présent. Car pour un chrétien le Royaume de Dieu n’est pas indéfiniment reporté dans le domaine de l’attente : il s’est approché. Comment cela peut-il se traduire dans le mode de vie des Européens ? Une première voie peut consister à offrir le temps chrétien comme des moments exceptionnels capables de donner un surcroît de sens, de vivre une expérience forte, ou encore d’enraciner sa vie dans la longue durée du patrimoine humain. Le temps liturgique notamment représente un atout pour être cet événement qui marque la conscience, le cœur ou le groupe. Une seconde voie consiste, dans des vies surchargées et même saturées par les activités, à proposer des moments de rupture qui insèrent de la gratuité dans le temps compté : les grandes fêtes, un pèlerinage, une halte spirituelle ouvrent des brèches dans l’occupation. Ils valorisent la dimension esthétique de la vie dans un univers submergé par les préoccupations utilitaires. Les êtres humains ne sauraient se satisfaire du fonctionnel : il leur faut de la beauté et du sublime. Cela peut signifier des liturgies de qualité dans des lieux de belle facture, ou une mise en valeur du patrimoine religieux. L’esthétique, c’est aussi le temps pris pour la contemplation des choses, de la nature ou des êtres dans le silence et la paix lors de moments de recueillement En inscrivant de tels intervalles, n’est-ce pas à un art de vivre autrement le temps présent qu’initient les chrétiens ? Inscrire des temps de réflexion, de méditation, de silence est une manière de creuser un vide qui ouvre l’être à la disponibilité et au désintéressement. On accordera dans cette ligne une attention particulière au repos et au loisir comme une chance pour l’affirmation du primat de l’homme et de Dieu sur les exigences de la vie économique ou professionnelle (GS 67).

Nous avons voulu souligner le vocabulaire de la relation et de l’altérité pour rendre compte de la mission autrement qu’en termes géographiques et comptables. Ce n’est sans doute plus un mouvement vers des terres lointaines qui désignera la mission. Mais c’est encore cependant un voyage à la découverte des richesses et des profondeurs de l’autre, une passion de la communication, un art prophétique de faire entendre qu’autre chose peut être désiré et nous attend, une créativité capable d’inscrire dans le quotidien des moments d’une telle qualité qu’ils nous laissent un goût d’éternité. Ce style de mission n’a pas de lieu réservé.

 

Réf. : Texte de l’auteur. Pour SEDOS. Avril 2004.

 

* Jean-Yves Baziou,

Université Catholique de Lille —

60 Bd Vauban - B.P. 109

59016 Lille