Michael Amaladoss, SJ
La face asiatique de la Bonne Nouvelle


L'exhortation post-synodale "Ecclesia in Asia" suggère que "L'Eglise en Asie chante les louanges du 'Dieu du salut' (Ps 68, 20) parce qu'il choisit d'initier son plan de salut sur la sol asiatique, à travers des hommes et des femmes de ce continent" (n.1). Elle demande que "au cours du 3ème millénaire chrétien, une grande moisson de foi soit moissonnée dans ce continent vaste et vital" (ibid.). Elle s'interroge : "C'est vraiment un mystère : le Sauveur du monde, né en Asie, est jusqu'à présent resté largement inconnu des habitants de ce continent ?"

"Les anciennes traditions religieuses et les anciennes civilisations, les philosophies profondes et la sagesse qui ont façonné l'Asie d'aujourd'hui" sont reconnues (n.4) ; mais "les valeurs religieuses qu'elles enseignent attendent leur accomplissement en Jésus Christ" (n.6). Parmi les raisons de la disparition des petites communautés chrétiennes en Mongolie et en Chine au 13° siècle, sont mentionnées : "L'absence d'une adaptation appropriée aux cultures locales, et peut être au dessus de toute autre raison, un manque de préparation à rencontrer les grandes religions d'Asie" (n.9). La répétition de déclarations exclusives à travers le texte du document montre que l'Église n'est pas mieux préparée aujourd'hui à cette rencontre avec les grandes religions d'Asie. Alors qu'il reconnaît le fait que "Jésus est souvent perçu comme étranger à l'Asie" (n.20), le document suggère que "les notions ontologiques impliquées, qui doivent être toujours présupposées et exprimées en présentant Jésus, peuvent être complétées par des perspectives plus relationnelles, historiques et même cosmiques" (ibid.). Il mentionne diverses images de Jésus évoquées par les évêques asiatiques au synode : "Le Maître de Sagesse, le Guérisseur, le Libérateur, le Guide spirituel, l'Éclairé, l'Ami des pauvres plein de compassion, le bon Samaritain, le bon Pasteur, l'Obéissant" (ibid.). Des images asiatiques se fondent ici avec des images scripturaires.

Mais il est évident que ce document ne sait pas ce que signifie le fait de parler en images quand il suggère ensuite : "Jésus peut être présenté comme la sagesse de Dieu incarnée dont la grâce porte à maturité 'les semences' de la sagesse divine qui sont déjà présentes dans la vie, les religions et les peuples d'Asie" (ibid.). Ceci n'est pas une image, mais un traité entier de théologie comparative. Mais le document attribue aux évêques d'Asie un désir de "redécouvrir la figure asiatique de Jésus", quoique ceci soit immédiatement identifié comme le défi de savoir comment les cultures d'Asie peuvent saisir la signification salvifique universelle du mystère de Jésus (ibid.)

Le document continue en évoquant tous les problèmes humains et sociaux, culturels et religieux qui affligent l'Asie. Ce n'est pas mon propos ici. Mais j'aimerai prendre au sérieux le défi de "redécouvrir la figure asiatique de Jésus". Jésus est né en Asie. Mais ses disciples se propagèrent surtout vers l'ouest. La culture gréco-romaine, puis plus tard européenne, s'approprièrent Jésus. Il nous est parvenu dans ce vêtement. Les quelques Eglises orientales non grecques, pratiquement toutes syriaques, ne se sont pas vraiment développées. Si les disciples de Jésus s'étaient plutôt répandus vers l'orient, et avaient développé des communautés en Inde et en Asie, à quoi ressembleraient Jésus et sa communauté ? Je vais user de mon imagination, mais en me basant sur la vie et l'œuvre de Jésus comme nous la connaissons, ainsi que sur certaines réflexions faites à leur propos avant les commencements de l'hellénisation. Ceci peut nous donner quelques indications sur le visage asiatique possible de la Bonne Nouvelle.

Jésus : Parole et Sagesse

Il est accepté aujourd'hui que la tradition de sagesse de la Bible a pu être influencée par l'Orient. Alexandrie était le lieu de rencontre entre l'Orient et l'Occident. Les philosophies et les pratiques spirituelles orientales comme le bouddhisme et le yoga y étaient connues. C'est là qu'un courant de sagesse, qui est plus sensible à la présence du divin dans la nature et plus ouvert à différentes manifestations et expériences religieuses, a son origine. Le livre de la Sagesse de Salomon et celui de Sirach sont encore considérés comme des livres deutero-canoniques. La Sagesse était le principe de la vie, de la créativité, de la liberté, de la révélation, de la joie, de l'ordre et de l'harmonie. Elle était souvent personnifiée. La réflexion des premiers judéo-chrétiens les a conduits à voir Jésus comme l'incarnation de la Sagesse. Ils commencèrent à attribuer à Jésus des titres et des attributs qui jusque là étaient utilisés seulement pour la Sagesse. C'est de cette manière que la divinité de Jésus est découverte et affirmée. Le point culminant de ce processus est l'hymne johannique au Verbe (Logos). Nous trouvons déjà ici un changement de registre. Il y a un glissement de la Sagesse féminine au Verbe masculin, peut être aidé par le fait que Jésus était un homme. Beaucoup de théologiens aujourd'hui sentent que ce glissement a conduit l'Église d'Occident à développer sa théologie et sa pratique suivant des lignes plus androcentriques. Qu'arriverait-il si nous commencions à repenser la Christologie dans les catégories de la Sagesse ? Je désire donner ici juste un élément de réponse à cette question posée par Élizabeth Johnson.

L'Évangile peut être proclamé comme l'histoire du prophète, fils de la Sagesse (sophia), envoyé pour annoncer que Dieu est le Dieu d'amour englobant tout, qui désire la plénitude de l'humanité de chacun, particulièrement des pauvres et de ceux qui supportent de lourds fardeaux, des exclus et de ceux qui souffrent l'injustice ; envoyé pour les rassembler sous les ailes de leur Dieu Sagesse, plein de grâce, et pour leur apporter le "shalom" (la paix, la plénitude). Le fils de la Sagesse se réjouit d'être avec les gens, et la joie, le discernement et un chemin sûr vers Dieu se trouvent en sa compagnie. Encore et encore, en paraboles, par des guérisons et des exorcismes, et par le partage communautaire de sa table ouverte à tous, il exprime la réalité de la bonté gracieuse et du pouvoir de renouveau du Dieu Sagesse. Sa proclamation est inacceptable pour ceux qui sont profondément engagés dans le statu-quo religieux. Ils n'écouteront pas. La douceur et le souci pour tous de la Sagesse sont rejetés lorsque Jésus est exécuté, ayant la primauté dans la forte lignée des prophètes de la Sagesse qui seront mis à mort. Il n'est cependant pas abandonné ; la bénédiction de la vie nouvelle offerte par la Sagesse lui est donnée comme un gage d'un futur pour tous les morts. L'Esprit de leur amour mutuel est répandu sur le cercle de ses disciples qui ont été rassemblés par le caractère attractif de Jésus et de son Dieu plein de grâce. Ils sont envoyés pour rendre la bonté de Dieu Sagesse pour tous, et son pouvoir salvifique disponibles par l'expérience jusqu'aux extrémités de la terre (Johnson 1985 : 291-292).

On peut voir le contraste immédiatement. La Bonne Nouvelle n'est pas dominatrice, exclusive, agressive, imposante. Même la croix n'est pas présentée comme un étendard invitant chacun à la croisade. C'est une invitation à l'humilité et à la solidarité effective.

Une image asiatique de Jésus

En corrélation, nous pouvons aussi explorer les images de Jésus qui auraient pu se développer en Asie. Les images à l'Ouest semblent en relation avec l'identité d'une communauté conquérante, comme le Christ Roi, ou avec une piété émotionnelle et privée comme le Christ souffrant ou le cœur transpercé de Jésus. Ces dernières images peuvent être utilisées pour renforcer un comportement moral en créant un sentiment de culpabilité. Christ a souffert tout ceci pour moi. Les images du Christ Roi aidaient à donner légitimité à l'autorité civile et ecclésiastique, et à justifier ses abus. Il y avait à côté un Christ mystique qui était présent dans les sacrements, médiateur de la grâce du salut. Aucune de ces images ne serait vraiment attirante en Orient.

En Asie, Jésus aurait été perçu comme un Sage, qui aurait réalisé dans sa propre vie l'empressement au don total de soi, même jusqu'à la mort. Il était une personne libre, ouverte à l'amour et il allait à la rencontre de tous, tout en étant particulièrement sensible aux pauvres et aux personnes marginalisées. Il était un itinérant, "un sannyasi", qui n'avait pas de racines parce qu'il appartenait à tout un chacun partout ; un pèlerin toujours en route parcourant une étape de plus, en compagnie de beaucoup d'autres, sur le chemin du Royaume. Il n'avait pas besoin de s'engager dans une campagne de propagande bien orchestrée pour faire connaître la Bonne nouvelle. Les gens entendaient parler de lui ; ils virent ses oeuvres et les foules se rassemblèrent autour de lui pour l'écouter, si bien qu'il n'avait réellement pas de temps pour lui seul. Il n'avait pas une grande organisation de soutien, pas de quartier général institutionnel. Quelques femmes riches l'aidaient à survivre, non pas à lancer quelques grands projets sociaux pour ceux dans le besoin. Mais il parlait des problèmes réels des gens et n'hésitait pas à critiquer les riches et les puissants quand ils devenaient des oppresseurs. Il promouvait l'esprit du Jubilé, esprit d'égalité et de partage, de justice et de fraternité, de pardon et de réconciliation. Son amour était inconditionnel. "Aimez vous les uns les autres comme je vous ai aimés" était son unique loi. Il a parlé du grand amour que Dieu porte aux personnes à travers bien des images et des histoires, soulignant l'un ou l'autre point par un miracle. Beaucoup d'hindous et de bouddhistes en Asie ont été attirés par le Jésus des évangiles, quoiqu'ils fussent critiques du christianisme des Églises. Pour les chrétiens, bien sûr, une telle distinction entre un Jésus "éthique" et un Jésus "sacramentel" n'est pas acceptable. Mais arrêtons-nous pour nous demander qu'elle est l'image de Jésus que nous projetons quand nous ne cessons de répéter jusqu'à la nausée que Jésus est l'unique sauveur.

Le Chemin

Quand Jésus proclamait la bonne Nouvelle de l'amour inconditionnel de Dieu par des images telles que celles des oiseaux dans l'air ou des paraboles comme celle du "fils prodigue", il n'avait pas de leçons complémentaires obligatoires, qu'il aurait délivrées lui-même ou confié à un assistant, sur le mystère de la providence divine et sur l'interaction entre l'amour miséricordieux et la justice dans les relations de Dieu avec les êtres humains. Cependant nous avons constamment le souci des credo et des dogmes et de leur interprétation correcte, et nos catéchismes deviennent de plus en plus longs. La Bonne Nouvelle n'est pas annoncée comme un corps de vérités à propos de Dieu. C'est une invitation à expérimenter Dieu comme amour, non pas par quelque chemin abstrait, distant et mystérieux, mais dans la vie personnelle de chacun. Nous comprenons l'amour de Dieu par l'expérience que nous faisons de son pardon et nous faisons l'expérience du pardon de Dieu quand nous nous pardonnons les uns aux autres. Nous reconnaissons que tout ce que nous avons est don de Dieu quand nous mettons tout ce que nous avons en commun et le partageons avec les autres selon les besoins des uns et des autres. La Bonne Nouvelle est en premier lieu une manière de vivre et de se relier à l'autre. Ce n'est pas une exploration spéculative. C'est une "orthopraxis" (pratique juste), non pas simplement une orthodoxie. Les asiatiques seront totalement à l'aise avec ceci. L'hindouisme parle de quatre "margas" ou chemins de libération. Le bouddhisme initie la personne sur le chemin aux huit branches pour se libérer du désir. Le christianisme aussi a été connu comme la "Voie" dans les premiers siècles.

Découvrir la Bonne Nouvelle comme le Chemin est aussi réaliser que les chemins sont aussi divers qu'il y a de personnes. Pour chacun, le chemin doit être discerné en tenant compte des circonstances, de la volonté de Dieu pour cette personne à ce moment là, et de la liberté de la personne elle-même. Le discernement est un art, et les personnes y deviennent expertes par la pratique. Mais en fin de compte, c'est une manière d'écouter l'Esprit présent et parlant à chacun de nous et aussi par chacun de nous. Il est plus facile d'imposer un ensemble clair de règles pour guider l'agir des personnes au lieu de risquer un mauvais discernement. Mais aucune règle, aussi claire soit elle, n'est universellement applicable. Quand vous marchez sur un terrain difficile, vous gardez en tête le but à atteindre et vous cherchez quel est le prochain pas à faire. Vous ne déterminez pas à l'avance une "voie royale". Encore que, oui, il y a un principe qui est presque une voie royale. Quand le Christ viendra dans sa gloire, il ne vous demandera pas de compte sur votre Christologie, mais si vous avez nourri les affamés, habillé les nus, visité les prisonniers, etc., (Mt 25).

En Asie aujourd'hui, je pense que le christianisme ne présente pas une voie spécifique à la fois asiatique et chrétienne. Nous avons le système sacramentel et les dévotions pour les gens ordinaires et des groupes de prières pour les élites. Tout ceci est importé de l'Occident sans relevance spécifique pour les gens et les situations en Asie. Quand le christianisme offrira une façon de vivre qui invite, alors probablement il attirera les gens.

La Communauté

D'après la vie de Jésus, il semble clair qu'il désirait qu'un groupe de gens continue son œuvre dan le monde. Il était probablement convaincu que l'ensemble d'Israël n'allait pas suivre le Messie. Mais il voulait un groupe de témoins, qui seraient des prophètes itinérants, voyageant aussi légèrement que possible, vivant là où ils seraient bien venus, proclamant le Royaume de Dieu et appelant les personnes à se convertir et à faire l'expérience de la proximité de Dieu à travers leur activité de guérison. Il ne s'attendait pas à ce qu'ils aient une vie établie et plaisante. Ils seraient persécutés (cf. Mt 10 ; Lc 9, 1-16). Jésus désirait former de petits groupes dispersés de témoins et de prophètes. De telles personnes, heureusement, n'ont pas disparu de l'Église. Les fondateurs de beaucoup de congrégations religieuses visaient à faire revivre de tels groupes charismatiques et évangéliques. François d'Assise en est un exemple remarquable. Mais à côté de tels groupes, les dominant et les rendant obscurs, nous trouvons une administration puissante qui revendique de parler au nom de Dieu et d'avoir le monopole de la Vérité, pour offrir un accès infaillible à la grâce divine dans ses rituels, et même pour remettre certaines des punitions dues au péché personnel. Elle recherche le support des pouvoirs économiques, politiques et de celui des medias, et prospère grâce à eux. Elle semble croire dans les grands nombres.

Comment pouvons nous réinventer l'Église en Asie comme un réseau de communautés "Bonne Nouvelle" ? Parmi les religions asiatiques, le bouddhisme a été une religion "missionnaire". Il s'est répandu à travers l'Asie, s'adaptant aux situations locales et s'intégrant dans la culture locale, affirmant une continuité plutôt qu'une discontinuité, tandis qu'il tenait ferme à ses quatre nobles vérités. Nous, nous sommes si soucieux de la clarté de notre identité. Nous construisons des murs (littéralement) autour des bâtiments de nos missions. Nous souhaitons avoir des lois précises qui gouvernent chaque chose et prévoient toute éventualité. Nous ne permettons pas aux gens de vivre de la liberté de l'Évangile et de l'Esprit.

Des communautés selon l'Évangile seraient des communautés ouvertes, avec des centres bien définis mais des frontières ouvertes, auxquelles on puisse se référer aisément, se mêlant à, dialoguant ou collaborant avec d'autres communautés sans renier les convictions de leur foi spécifique, mais prêtes à marcher ensemble dans la recherche de valeurs humaines et spirituelles communes. Ces communautés n'ont pas besoin de financement élaboré, d'administration importante, de personnel très formé et d'une organisation massive. Tout ce dont elles ont besoin, c'est de quelques personnes enthousiastes, de préférences jeunes, mordues par la personne de Jésus et par le rêve du Royaume.

Les gens parlent aujourd'hui de réformer les institutions. Pour révéler la face asiatique de la Bonne Nouvelle, nous voudrions plutôt en détruire beaucoup qui bloquent la redécouverte de la Bonne Nouvelle et l’effort pour réinventer la communauté évangélique. Nous devrons rendre l'initiative aux asiatiques sans les patroniser subtilement. Y sommes-nous prêts ?

 

Note

Johnson, Elisabeth A., 1985, "Jesus, the Wisdom of God: A Biblical Basis for Non Androcentric Christology", Ephemerides Theologicae Lovanienses, 61 : 261-294.

 

Réf. : Texte de l'auteur pour SEDOS. Traduction : Père Philippe Bedin, service documentation - Oeuvres Pontificales Missionnaires - Coopération Missionnaire, Paris. E-mail: bedin@opm-cm.org (SEDOS bulletin 2002, Vol. 34, 4, avril)]. Mai 2003.