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Michael
Amaladoss, SJ Est-il possible pour une personne qui appartient à un groupe socio religieux particulier de se sentir chez elle dans un autre groupe, et d'y participer ? Si nous explorons cette question à un niveau abstrait, soit sociologique, soit philosophique, la réponse sera probablement non. Chaque religion considère sa vision du monde et ses doctrines comme absolument vraies. Il paraît impensable que quelqu'un puisse professer en même temps deux tels systèmes de vérités. Sociologiquement, la religion est une source profonde d'identité personnelle et sociale, même dans les sociétés dites sécularisées. C'est pourquoi il semble questionnable qu'une personne puisse affirmer son identité en participant à deux groupes socio-religieux différents en même temps. Mais, phénoménologiquement, nous rencontrons des gens qui semblent à l'aise avec deux traditions religieuses différentes. Aussi je pense que cette question ne doit pas être traitée abstraitement mais plutôt en référence à quelques exemples concrets. Des anthropologistes et des théologiens, par exemple, parlent du phénomène de double ou parallèle religion dans la religiosité populaire.2 Quelques exemples bien connus sont les cultes afro-brésiliens du Brésil et beaucoup d'Églises Indépendantes en Afrique. Dans les cultes afro-brésiliens, par exemple, des groupes de personnes qui se disent chrétiennes invoquent des saints qui ont en même temps un nom chrétien et un nom africain. De l'extérieur on considère ces cultes comme des systèmes religieux syncrétistes ou parallèles. Mais leurs adeptes semblent vivre confortablement ces cultes. Une combinaison et même une intégration des religiosités cosmiques locales avec les sotériologies métacosmiques pan-locales sont perçues, non seulement comme normales, mais même comme inévitables et nécessaires par des théologiens comme Aloysius Pieris du Sri Lanka.3 Ces phénomènes se trouvent partout dans le monde quand les dites "grandes religions" se répandent dans de nouvelles zones géographiques. La nature cosmique et métacosmique des différents éléments ne fait pas de problème pour leur coexistence ou même pour leur intégration; Les gens de fait vivent dans différents mondes symboliques et semblent passer de l'un à l'autre avec une certaine facilité. La coexistence, si ce n'est l'intégration, entre les deux est souvent marquée par les conditions locales historiques et sociales. Diverses études de la religiosité populaire dans différents continents ont montré que, à côté des liturgies officielles et approuvées des Églises, des personnes invoquent d'autres pouvoirs – souvent des esprits et leurs ancêtres – dans les moments où elles ont besoin d’être protégées d'un danger, de guérison de maladies physiques, mentales ou sociales, et pour établir des relations favorables avec les puissances de la nature et de la société.4 De tels rituels semblent prévaloir aux moments des rites de passage dans la vie individuelle et sociale. Ces pratiques sont diversement condamnées, tolérées ou même encouragées sous la forme de dévotions populaires par l'Église officielle. Des lieux et des moments sacrés, des médiateurs puissants vivants ou morts, des pèlerinages et des pénitences spéciales sont courants partout dans le monde, même aujourd'hui. A un niveau plus élitiste, dans les récentes années beaucoup de chrétiens pratiquent des méthodes orientales de méditation et de concentration. Une méthode n'est pas simplement une technique. Elle mène à faire une expérience. Ces expériences ont un sens spirituel – théologique particulier dans une tradition religieuse donnée. Certaines personnes peuvent utiliser ces méthodes d'une façon superficielle pour trouver un certain calme mental, et se sentent heureuses que ces méthodes semblent, à un certain niveau, non religieuses. Elles peuvent même être promues comme telles. D'autres personnes peuvent rester fermement enracinées dans leur tradition religieuse, mais semblent profiter de certains beaux textes ou symboles ou pratiques d'une autre tradition religieuse qu'elles cherchent à intégrer à leur propre tradition. La double appartenance n'est pas un problème ici. Mais il existe d'autres personnes qui aussi luttent avec leurs sens spirituelles – théologiques, comme par exemple, Swami Abhihiktananda.5 Des gens comme Gandhi semblent avoir eu une certaine facilité à accepter Jésus et les Évangiles, sans cesser d'être hindou. Quand des personnes appartenant à une tradition religieuse particulière rencontrent une autre tradition à une certaine profondeur et trouvent ses écritures et ses pratiques spirituelles inspirantes et attractives, la tendance normale est d'essayer de les intégrer dans leur propre tradition à travers un processus de réinterprétation et/ou d'adaptation. Mais dans les années récentes nous trouvons des exemples de personnes qui ont cherché à faire l'expérience des deux traditions sérieusement sans chercher à les intégrer trop rapidement, mais vivant plutôt en tension. Comment pouvons-nous comprendre ces expériences ? Cela peut aider, avant tout, de distinguer entre différents types de rituels. Les actions symboliques socio-religieuses ou les rituels semblent appartenir à trois catégories. Certains sont basés sur les besoins et répondent aux problèmes ordinaires et aux tensions de la vie. À ce niveau, des gens ne semblent pas avoir de problème à franchir les frontières religieuses. Les centres de pèlerinage et les sanctuaires aussi bien que les cérémonies de guérison célébrées par des groupes charismatiques ou pentecôtistes attirent des foules de personnes de différentes religions. Une certaine utilisation des méthodes de méditation dans des traditions comme le yoga, le vipassana et le zen, n'a pas besoin d'aller au-delà ce niveau où elle répond à un besoin particulier de paix personnelle et mentale. Les personnes qui les utilisent se centrent sur des postures reposantes, des exercices de respiration, et des techniques pour calmer l'activité et l'agitation mentales par concentration sur la respiration ou sur une image verbale, picturale ou sonore. D'autres rituels marquent la relation d'un individu avec un groupe social à des moments importants de son existence. Ceux-ci sont appelés rites de passage. Ceux-ci sont si étroitement liés à l'identité d'une communauté et à son intégration que personne n'appartenant pas à cette communauté ne cherchera à les pratiquer. Ceci est particulièrement vrai des rituels qui accompagnent les mystères de la naissance et de la mort et l'événement de l'initiation à l'âge adulte. Coupés de la communauté, ces rituels n'auraient aucun sens. Il est significatif que même dans les sociétés sécularisées dans lesquelles les gens ne pratiquent plus leur religion en aucune façon significative, ces gens restent fidèles aux rituels qui entourent la naissance, l'initiation à l'âge adulte et la mort. Il semble qu'il y ait un besoin de marquer ces événements par certains gestes au sens transcendant d'une part, et d'autre part un besoin de sentir et même de célébrer son appartenance à une communauté constituée par un tel sens. Une troisième sorte de rituels sont ceux qui expriment la transcendance, reliant une personne dans une communauté avec la Réalité ultime. Ceux-ci sont des célébrations de louange, de reconnaissance et d'intercession. Les fêtes de la plus part des religions, les pèlerinages et les rituels du culte tels que l'Eucharistie sont premièrement tournés vers le Transcendant, relativisant dans ce processus même les structures symboliques à travers lesquelles ils se célèbrent. Des gens ne se sentiraient pas libres de participer dans des rites de passage6 d'un autre groupe religieux. Mais au niveau des rituels qui sont basés sur les besoins et centrés sur des objets et des lieux "sacrés", et des personnes de pouvoir, ainsi qu'au niveau des rituels de transcendance, des gens semblent prêts à franchir les frontières. Dans un sens large, cette attitude semble indiquer que ces personnes sont capables de faire la distinction entre le Transcendant et les divers mondes socio-symboliques à travers lesquelles le Transcendant est médiatisé et rendu présent dans l'histoire. Cette manière d'être prêt à franchir les frontières dans les rituels qui ne sont pas strictement socio-structurels, vaut la peine qu'on y réfléchisse. L'expérience religieuse est symbolique Les humains comme esprits dans un corps vivant en communauté sont des êtres symboliques. Toute expérience humaine, y compris l'expérience religieuse, est symbolique; elle est médiatisée à travers de symboles. Quoique ce soit dans la nature ou dans la vie humaine pourrait devenir symbolique quand un groupe de personnes lui donne un sens spécial en connotation avec un contexte particulier. Une action sociale peut aussi devenir symbolique de cette manière. Une action dan un groupe humain impliquant la communication est nécessairement médiatisée par des symboles. Certains diraient que toute pensée et activité humaine même quand une personne est seule, est symbolique; Même des expériences de vacuité semblent être les corollaires négatifs de symboles positifs. Mais nous n'avons pas besoin d'approfondir ce point ici. Personne ne fait l'expérience de Dieu ou de l'Ultime comme tel ; seul Dieu le peut. Dieu est expérimenté par les humains comme manifesté dans une expérience particulière, personnelle ou sociale, ou un événement dans lequel ils sont impliqués de quelque manière, au moins comme observateurs. Ceci arrive toujours dans un contexte historique et culturel particulier. L'expérience est donc vécue, exprimée et communiquée à travers des symboles. De telles expériences s'authentifient souvent par elles-mêmes. Les gens qui ont fait cette expérience peuvent essayer de l'expliquer aux autres. Mais eux-mêmes n'ont pas besoin de preuve à son propos. Et preuves ou démonstrations ne peuvent pas induire une expérience. Les symboles ne sont pas des produits arbitraires et conventionnels comme des signes. Ils sont de quelque manière en relation avec la réalité expérimentée, la personne en communauté qui fait cette expérience et le contexte dans lequel cette expérience arrive. Les symboles sont donc enracinés. Ils ne sont pas comme les mots d'un langage et les signes conventionnels en science qui peuvent être saisis et utilisés par n'importe qui n'importe où. Les actions symboliques comme des événements prennent souvent la forme de récits. Les symboles peuvent aussi être réels / physiques et/ou personnels / relationnels. Chaque religion a certaines expériences primordiales qui forment ses fondations, et qui sont exprimées dans des récits (mythes et/ou écritures) et des actions socio-symboliques (rituels). La pratique religieuse devient alors une tradition qui cherche à faire revivre et à réactualiser de telles expériences de fondation. La mémoire alors joue un grand rôle; La tradition est une expérience socio historique enracinée dans une communauté particulière. Puisque l'expérience religieuse est historique, elle est limitée. C'est une expérience de la Réalité Ultime. Ce n'est pas une expérience de cette réalité comme telle, mais médiatisée par les circonstances sociales et historiques de sa manifestation. C'est une expérience véritable de l'Ultime. Mais ce n'est pas l'expérience de la Vérité ou de l'Ultime comme telle. Chaque symbole exprime une corrélation entre la réalité expérimentée et la personne dans la communauté qui fait cette expérience. C'est un absolu dans le relatif. C'est une relation qui tient en tension la Réalité expérimentée et la communauté qui en fait l'expérience. C'est cet enracinement dans une relation qui la sauve d'être simplement relative. Le relativisme est normalement subjectif. Mais une relation suppose toujours un lien avec un objet qui tient en échec la pure créativité du sujet. Chaque symbole a une dimension apophatique construite en lui-même. Ceci veut dire que même quand quelqu'un est attaché au symbole, cette personne sait et sent que la Réalité est au-delà du symbole. La personne ne relativise pas le symbole. Mais elle expérimente qu'il est limité. Cette expérience fait place à d'autres symboles. De tels nouveaux symboles peuvent être rencontrés et expérimentés dans sa propre vie s'il y a une recherche et une progression dans cette vie. Mais dans certains cas, il est possible, bien sûr, que quelqu'un ne fasse pas cette expérience jusqu'à ce que cette personne rencontre quelqu'un d'autre ou une autre groupe avec un système symbolique différent. Puisque les symboles sont limités de cette façon, un pluralisme de symboles de la même réalité, même au sein de la même tradition religieuse, est possible. Le pluralisme peut aussi marquer une progression ou un développement dans une tradition. Tous les symboles d'une tradition peuvent ne pas être également adéquates par rapport à la réalité. Ils peuvent ne pas avoir une signification égale pour la tradition. Certains peuvent avoir un rôle clef. Quelqu'un peut ne pas se sentir à l’aise avec tous les symboles, même dans sa propre tradition. Une personne peut aussi être sélective en ce qui concerne les symboles qu’elle rencontre dans d'autres traditions ecclésiales ou religieuses. Nous pouvons faire la différence entre respecter quelqu'un qui suit une particulière tradition symbolique et, pour nous-mêmes, nous sentir ou non chez nous dans cette tradition, précisément parce que les symboles sont enracinés dans un contexte socio-culturel. Faire l’expérience d'un contexte socio-culturel différent peut être nécessaire pour être capable d'apprécier les symboles qui l'accompagnent. Symboles et pluralisme des religions Différentes religions correspondent à des expériences symboliques et des expressions différentes de la même Réalité Ultime par différentes communautés humaines, dans différents contextes historiques et culturels. Nous croyons vraiment qu'il n'y a qu'un seul Dieu ou Ultime Réalité. Le fait que différentes religions se réfèrent à la même Réalité Ultime ne veut pas dire qu'elles sont équivalentes ou qu'elles ont un égal mérite, etc. Donc, des déclarations comparatives comme "Toutes les religions sont les mêmes" ou "Toutes les religions sont également vraies" devraient être évitées. Certainement elles ne peuvent pas être faite à priori. Il est même douteux qu'elles puissent être faites à posteriori. Quelque fois nous entendons des personnes dire que les mystiques ont la même expérience de Dieu, quoique les expressions symboliques de leurs expériences soient différentes. Je pense que non seulement les expressions, mais les expériences elles-mêmes sont différentes. Cette différence vient de deux directions. Les contextes historiques et culturels des individus et/ou des communautés faisant ces expériences sont différents. Et donc, les médiations symboliques sont différentes. Les symboles affectent non seulement l'expression mais aussi l'expérience que quelqu'un fait de la réalité, puisque chaque symbole touche seulement à un aspect de la réalité. Deuxièmement, la Réalité Ultime elle-même, particulièrement si nous croyons qu'elle est personnelle, peut se manifester différemment à différentes personnes dans différentes circonstances sociales et historiques. Chaque religion est adéquate pour ses adeptes dans la mesure même où elle médiatise une expérience de l'ultime pour eux. Les différentes religions peuvent être perçues comme différents paradigmes de la rencontre entre l'humain et le divin. Je ne pense pas qu'il y ait des religions qui représentent des efforts purement humains pour atteindre l'Ultime Réalité. Ceci irait contre la présence et l'action universel le de Dieu dans le monde. Certaines religions prétendent à une révélation particulière de Dieu. Mais, pour être compris par un groupe humain, Dieu doit parler dans un langage particulier dans un contexte socio historique particulier. Deuxièmement, Dieu peut choisir les aspects de son moi divin qui sont révélés à ce groupe particulier d'humains. Troisièmement, les humains en exprimant et célébrant la révélation qu'ils ont reçue de Dieu, sont limités par les structures symboliques et les contextes socio historiques de leur célébration. C'est ce qui rend possible une compréhension croissante ou un approfondissement de la révélation. Aucune révélation particulière ne peut être totalement adéquate au mystère infini et inexhaustible de Dieu. Puisqu'une communauté humaine est engagée dans l'expérience symbolique et l'expression de l'Ultime, non seulement les limites, et des agents humains et des médiations symboliques, mais aussi l'état de péché de l'humanité sous ses nombreuses formes peut influencer les structures symboliques et leur usage. Des structures socio politiques ou même économiques peuvent conditionner à la fois les médiations et leurs célébrations. Mais il y a toujours des individus ou des groupes prophétiques dans chaque tradition religieuse qui mettent au défi ces limites et cherchent à les réformer. Si différentes religions correspondent à différentes expériences symboliques de l'Ultime, une expérience symbolique particulière ne peut pas devenir le critère pour juger de l'authenticité ou de l'adéquation des autres expériences. Nous pouvons cependant parler de critère négatif. Si chaque manifestation symbolique a une certaine authenticité, elles ne peuvent pas se contredire mutuellement – quoiqu’une telle contradiction ne devrait pas être assumée trop facilement et trop rapidement. Des critères communs de jugement devraient être élaborés par le dialogue. Chaque tradition religieuse est unique à sa manière propre. Au-delà de ceci, si une tradition particulière prétend à un certain caractère unique dans le contexte de l'ensemble, ceci peut seulement être une affirmation de foi, et non une déclaration basée sur une comparaison. Comme affirmation de foi, évidemment, elle n'est pas compréhensible par les autres. Cependant, même cette foi doit être rendue pleine de sens dans un contexte historique, si elle doit avoir quelque signification pour la vie de la communauté et ne pas rester une déclaration abstraite faite a priori. Et une telle recherche de sens ne peut pas se faire au détriment des autres communautés religieuses. En pratique, cependant, chaque grande ou métacosmique religion déclare être la meilleure, sinon la seule voie vers Dieu. Leur effort pour convertir les autres à leur propre voie a quelque fois été agressif. La conversion d'une tradition religieuse à une autre n'est cependant pas exclue. Mais ce n'est jamais le résultat d'une étude comparative des différentes traditions. Chaque religion médiatise une relation entre le divin et l'humain. Donc une conversion peut seulement être la réponse à un appel de Dieu. Nous pouvons explorer les conditions socio historiques d'un tel appel, mais l'appel lui-même est ultimement un mystère qui concerne la liberté de Dieu et la liberté de l'individu ou du groupe appelé par Dieu. Dans l'histoire, des conversions d'une religion cosmique à une sotériologie métacosmique ont été courantes. De telles conversions sont normalement le fait de groupes. Les conversions d'une sotériologie métacosmique à une autre sont rares. Les gens qui ont une certaine expérience de tels cas disent que ceci n'est jamais un passage facile d'une religion à l'autre mais inclut une certaine rupture. Par exemple, la personne qui devient étrangère à une religion pour quelque raison que ce soit, découvre soudainement le sens d'une autre religion dans le cours d'une recherche de sens. Aucune religion ne peut prétendre que sa structure symbolique n'est pas symbolique, mais réelle, représentant l'Ultime Réalité comme elle est en elle-même, tandis que les autres religions ne seraient que symboliques. Le pluralisme religieux n'est pas un relativisme parce que le fondement de la vérité des structures symboliques n'est pas le caractère limité des humains comme sujets, mais le caractère absolu de l'Ultime. Cette structure, combinée avec la réponse de la communauté dans son engagement de foi, peut avoir une valeur normative absolue pour cette communauté, parce que c'est la manière dont Dieu la rejoint. Rencontre interreligieuse Dans un tel contexte de pluralisme des symboles religieux comment devons-nous comprendre la rencontre interreligieuse ? Je pense que nous devons éviter deux extrêmes. Un extrême serait de dire que chaque religion est non pas simplement un système symbolique différent mais aussi un groupe humain socio-culturellement différent. Elles ne sont pas compatibles. Cette incompatibilité est de plus compliquée par les revendications absolues que fait chaque religion. L'ascension du fondamentalisme religieux rend la situation encore plus difficile. La rencontre interreligieuse, où et quand elle est possible, peut tendre à la connaissance mutuelle et l'élimination des préjugés, et mener à la tolérance mutuelle. Pour le fondamentalisme, même un respect mutuel serait problématique. Tout rapprochement plus grand entre les religions aurait un goût de syncrétisme. L'autre extrême serait de dire que les différentes religions sont simplement différents systèmes symboliques d'une seule et même réalité. Ils médiatisent la même expérience. Quoique la pratique particulière de quelqu'un se limite normalement à celle de la communauté à laquelle cette personne appartient, la participation à des célébrations symboliques d'autres religions n'est pas seulement possible, mais même bien venue. Toutes les religions mènent à Dieu comme toutes les rivières conduisent à la mer. Les symboles peuvent être différents, mais ils conduisent tous au même Dieu. Tandis que le premier extrême exagère les différences, le second ne les prend pas en compte sérieusement. Les différences entre les religions sont évidentes. Nous avons besoin d’être clairs à propos de l'unité sous jacente qui les relie en quelque façon. Cette unité a deux dimensions. D'un côté nous croyons qu'il n'y a qu'un seul Dieu et que ce Dieu est présent et actif dans toutes les religions, quoique les médiations symboliques de cette activité puissent être différentes. Nous croyons de plus que toutes les religions recherchent la satisfaction des besoins fondamentaux des humains, besoin de donner sens et d'atteindre à la plénitude au milieu du mal prévalent dans le monde et la vie humaine. D'un autre côté, les personnes appartenant à différentes religions dans la plupart des parties du monde aujourd'hui appartiennent à la même société civile et sont engagés à établir les fondations communes morales et spirituelles de la vie publique en collaboration avec les autres croyants et toutes les personnes de bonne volonté. Les conflits entre des groupes religieux ne manquent pas dans le monde d'aujourd'hui. Mais nous croyons que de tels conflits ont à être dominés dans un esprit d'harmonie et de paix. C'est dans ce contexte socio religieux que je voudrais situer le phénomène de la rencontre interreligieuse. Tandis que les religions ont un but commun et une orientation commune et joue un rôle commun dans la société, elles sont différentes. Elles ne sont pas simplement des symboles différents de la même réalité; Elles sont des relations différentes de différents groupes de personnes avec Dieu. Ces différences étant socio culturelles, elles constituent l'identité socio personnelle des personnes. Cette identité peut grandir ou changer. Mais elle doit être prise en compte sérieusement. Ceci semblerait d'autant plus important si c'est différences sont dues à la liberté de Dieu et des humains. L'attitude correcte envers les autres religions semble être le respect et une disposition au dialogue dans la poursuite précisément d'un but social commun. Mais dans ce processus les religions se découvrent mutuellement et une interaction, non seulement au niveau social mais aussi au niveau religieux, devient possible. Un dialogue entre des traditions religieuses différentes, qui dépassent une simple compréhension mutuelle, pour s'interpeller et s'enrichir mutuellement, semble donc possible. Le terrain pour ce dialogue est la réalisation des limites de sa propre expérience historique et culturelle quand une communauté culturelle et religieuse arrive au contact vivant et non polémique d’une autre. Mais la croissance doit venir de l'intérieur de la tradition. Quand des personnes appartenant à une tradition religieuse particulière rencontrent une autre tradition à une certaine profondeur et trouvent ses écritures et ses pratiques spirituelles inspirantes et attractives, la tendance normale est d'essayer de les intégrer dans sa propre tradition à travers un processus de réinterprétation et/ou d'adaptation. On parle, par exemple, de "Yoga chrétien" ou de "Zen chrétien". Ceux-ci sont vus comme des techniques pour calmer l'esprit avant de s'engager dans une prière sérieuse ou la contemplation. Double appartenance Mais dans les années récentes, nous avons des exemples de personnes qui ont recherché à faire sérieusement l'expérience de deux traditions sans chercher à les intégrer l’une dans l'autre trop rapidement mais vivant plutôt en tension entre les deux. Comment pouvons nous comprendre cette expérience dans le contexte de ce que nous avons dit ? Je voudrais exclure une approche superficielle qui regarde le monde des religions comme un supermarché dans lequel quelqu'un fait un tour, piquant les meilleures méthodes et les éléments qu'il/elle trouve utiles pour ses propres buts. Je voudrais aussi exclure les gens qui prétendent utiliser les symboles de différentes traditions religieuses, passant librement des uns aux autres. Ceci est du syncrétisme. Ces gens ne savent pas ce que la religion signifie. Probablement ils ne sont enracinés dans aucune religion. Ils traitent les symboles comme des coquilles désincarnées qui peuvent être remplies avec le sens que chacun souhaite leurs donner. Ils passent d'un Gourou à un autre, d'un culte à l'autre, d'une pratique à une autre pratique. Avec une telle attitude, ces personnes ne trouveront nulle part rien de durablement satisfaisant. De toute façon, je ne parle pas d'eux ici. Je ne parle pas non plus de la religiosité populaire dans laquelle les personnes comptent sur des centres de pouvoir spirituel pour leur guérison. Ces personnes demeurent à un niveau cosmique qui est en dessous du niveau ou l'appartenance religieuse devient une question et un problème. Aller trouver un spécialiste rituel pour une guérison ou pour un bénéfice matériel revient à aller trouver un docteur. Il n'y a pas de sens personnel et social impliqué dans cette démarche. Il n'y a pas d'engagement de foi. Les rituels et les symboles sont utilisés dans la mesure où ils "marchent". Il peut y avoir d'autres personnes qui, dans une situation de vie commune et de dialogue, essayent de contacter l'autre et de comprendre le point de vue de cet autre. Ceci est digne d'éloge. Cela aide la personne à se libérer de préjugés. Mais ceci n'est pas un problème de double appartenance. Je pense que la double appartenance entre dans le tableau quand des personnes se sentent réellement appelées à être loyales envers deux traditions religieuses. Un exemple que je connais est celui d'Abishiktananda qui a découvert la tradition spirituelle hindoue sur la montagne sacrée de l'Arunachala, et a cherché à en faire lui-même l'expérience de l'intérieur et a lutté pour arriver à un accord en tant que chrétien. Il prétendait avoir fait l'expérience advaïtique d'unité non duale. Mais, en même temps, il a été fidèle aux psaumes et à l'Eucharistie jusqu'à la fin de sa vie. J'ai l'impression que, jusqu'à peu de temps avant sa mort, il n'était pas capable de réconcilier harmonieusement sa double appartenance. Ce fut une lutte de toute sa vie. Une des raisons pour cela a pu être qu'il lui manquait les principes et outils théologiques nécessaires pour trouver un sens positif à la situation. Je pense que le concept de phénomène liminoïde peut aider à donner sens à cette expérience. Expliquons ce concept. Liminalité et Communitas Les anthropologistes analysant les rites de passage mettent en évidence trois stades dans ces rites : la séparation, la mise à l’écart, l'agrégation. Ces stades sont particulièrement évidents dans les rituels d'initiation. Les adolescents sont séparés du groupe dont ils formaient une part jusque là, ils sont gardés en marge de la société et ils reçoivent un entraînement vigoureux les initiant aux secrets du groupe social, puis ils sont intégrés dans la société des adultes. Limen en latin signifie "le seuil". La période d'entraînement intensif en marge de la société est appelée période liminale. Elle est comparée à l’existence dans le sein de sa mère ou à l’agonie, avant de naître ou de ressusciter à nouveau. Durant cette période, le groupe n'est pas structuré et est égalitaire. Il n'y pas de différence de statut entre ses membres. Même les différences sexuelles peuvent être minimisées en adoptant une robe sans forme commune à tous. La liminalité se réfère à ce stade intermédiaire dans le processus de changement d'un état de la société à un autre. C'est comme si un artiste réduisait une statue en un bloc d'argile avant de le remodeler en une autre statue. Il y a une passivité qui est une source de non créativité. Le noviciat dans les ordres et les congrégations de religieux et de religieuses peut être appelé une période liminale étant une période de transition et d'entraînement (re-créatif) entre la vie dans le monde et la vie dans l'ordre religieux. La liminalité est caractérisée par la communitas – une expérience d'égalité et d'unité – en contraste avec une structure. Un stade semblable de transition peut être perçu dans des fêtes comme le Carnaval à l'Ouest ou le Holi en Inde durant lesquelles les structures sociales traditionnelles semblent détruites pour une certaine période de temps en un geste cathartique. D'une façon semblable, pendant des pèlerinages, une certaine quantité de pénitence, de renonciation et de fraternité s'établit dans le groupe des pèlerins qui sont en route vers le sanctuaire sacré. Le terme a aussi été employé dans un sens plus large pour indiquer une société contrastée symbolisée soit par un individu soit par un groupe social. Victor Turner, qui a développé cette notion de liminalité d'une façon extensive, mentionne des personnages comme le Bouddha, François d'Assise et Gandhi comme des personnalités liminales. Des artistes créateurs tendent aussi à être des personnes en marge de la société. Turner continue : La catégorie de liminalité est utile pour comprendre un phénomène culturel tel que des autochtones assujettis, de petites nations, de saints mendiants, de bons samaritains… les ordres monastiques et beaucoup plus.7 Ce qui est important ici est de noter que la liminalité ne se réfère plus seulement à un stade de transition dans la vie d'un groupe, mais aussi à des personnes et des groupes permanents comme les ordres monastiques dans la mesure où ils sont des sociétés en contraste à la marge d'un ordre social bien structuré. Cependant, ce sont de tels groupes marginaux ou liminaux qui "fréquemment génèrent des mythes, des symboles, des rituels, des systèmes philosophiques et des œuvres d'art".8 La structure et la communitas se balancent l'une l'autre non seulement d'une façon diachronique dans les rituels, mais aussi d'une façon synchronique dans la vie sociale. Les groupes qui vivent la communitas peuvent acquérir un rôle prophétique dans la société. Dans la vie de l'Église on peut aussi découvrir des aspects de communitas dans les célébrations sacramentelles comme l'Eucharistie. À la table eucharistique, idéalement, chacun participe également dépassant les distinctions de statut, de caste et de classe. L’Eucharistie donc devient une célébration de la communitas. Nous sommes maintenant en position pour comprendre les descriptions de la liminalité et de la communitas fournies par Victor Turner. Les attributs de la liminalité ou d'une personne liminale ("gens du seuil") sont nécessairement ambigus, puisque cette condition et ces personnes échappent à, ou passent à travers le réseau des classifications qui normalement situent les états et les positions dans l'espace culturel. Les entités liminales ne sont ni ici ni là; elles sont entre les positions assignées et disposées par la loi, la coutume, la convention et le cérémonial.9 Les liens de la communitas sont indifférenciés, égalitaires, directs, subsistants, non rationnels, existentiels, Je-Tu. La communitas est spontanée, immédiate, concrète, pas abstraite… Elle ne fusionne pas les identités ; elle les libère de la conformité à la norme générale, quoique ceci soit nécessairement une condition transitoire si la société veut continuer à opérer d'une façon ordonnée. C'est le "fons et origo" de toutes les structures et au même moment leur critique… La communitas tend avec effort vers l'universalisme et l'ouverture, c'est une source de pure possibilité.10 Double appartenance et liminalité Je pense qu'au niveau de l'identité socio-religieuse contrôlée par les rites de passage, les personnes appartiennent à une tradition particulière. Ceci devrait normalement impliquer une loyauté de base envers le monde symbolique de cette tradition, quoique certains puissent ressentir une certaine liberté pour prendre de la distance par rapport à certains éléments de cette tradition et éventuellement pour aller au-delà d'elle. Mais quelques personnes peuvent être appelées à franchir les frontières et à entrer dans le monde symbolique d'autres religions. Sociologiquement, elles n'appartiennent pas aux deux religions simultanément. Je pense que la double appartenance en ce dernier sens est impossible. Mais, quoiqu'elles appartiennent à une religion sociologiquement, elles sont en marge des deux religions et elles appartiennent aux deux religions symboliquement et expérimentalement. Je pense qu'elles ne devraient faire aucun effort pour les réconcilier superficiellement en découvrant des analogies, encore moins de chercher à les intégrer l'une dans l'autre. Quelqu'un ne vit pas formellement dans deux mondes symboliques au même moment. Les systèmes symboliques religieux sont comme des paradigmes : ils pendent ensemble. Mais la personne se sent libre de passer de l'un à l'autre. Dans le processus cette personne tendrait à relativiser les deux systèmes non dans leur relation l'un à l'autre, mais dans leur relation à l'Absolu dans un sens apophatique, sans abandonner aucun d'entre eux. La double appartenance dans ce sens semble possible. Ces personnes peuvent être capables de passer d'un système symbolique d'expérience à l'autre, soit par la pratique de techniques particulières comme le yoga ou le zen, ou grâce à la compagnie des membres d'un autre groupe religieux. Dans le contexte d'une rencontre interreligieuse émergeante, ces personnes ont un rôle prophétique et créatif dans leur propre communauté. Elles sont capables de faciliter, non pas tellement l'intégration des deux systèmes religieux pour former une troisième entité religieuse plus élevée, mais un courant de dialogue qui conduise les deux communautés religieuses vers une convergence coopérative plutôt que vers un conflit. Le besoin de personnes marginales Cet essai peut donner l'impression que j'ai construit un argument pour justifier le comportement idiosyncrasique de quelques individus excentriques qui ont occasionnellement franchi les frontières religieuses et qu'une telle liminalité (marginalité) dans le domaine de l'identité religieuse est une chose rare. Au contraire, un tel ministère de médiation entre les religions n'est pas non commun et semble aujourd'hui plus nécessaire que jamais.11 En premier lieu, il y a eu une ouverture progressive aux autres religions de la part des chrétiens après le second Concile du Vatican. D'une appréciation négative des autres religions nous en sommes venus maintenant à accepter la présence et l'action du Saint Esprit dans les autres religions. Le dialogue avec les autres religions est aussi devenu une politique officielle. Durant les vingt dernières années, les chrétiens en Inde ont discuté, favorablement, de la possibilité d'utiliser les écritures d'autres religions, non seulement pour la prière privée, mais aussi lors du culte officiel, ainsi que de la possibilité de partager le culte avec des membres d'autres religions dans les deux directions. L'usage de techniques asiatiques de sadahna (effort spirituel) comme le yoga, le zen, le vispassana, etc., est devenu commun, non seulement parmi les asiatiques mais aussi parmi les chrétiens du monde entier, en dépit des réserves officiels. Quoique l'Église officielle n'a pas été capable d'aller au-delà, pour différentes raisons, de l'invitation faite aux membres des différentes religions de venir prier ensemble pour la paix à Assise (1986 ; 2002) et à Rome (2000), des rencontres vivantes durant lesquelles des personnes de différentes religions lisent leurs écritures ensemble, partagent leurs pensées et leurs problèmes et prient ensemble, ont eu lieu régulièrement dans diverses parties de l'Inde depuis le concile du Vatican. Quoique nous ne puissions pas dire que de telles pratiques soient le fait de chrétiens partout, le nombre de personnes qui y participent est considérable. Tous ces gens seront des chrétiens "du seuil" en quelque sorte, quoique à des degrés différents. Deuxièmement, en dépit d'une telle activité de dialogue d'un côté, les religions sont de plus en plus en conflit partout. De tels conflits sont causés par le fondamentalisme religieux, et le communalisme qui utilise la religion comme outil politique. Des gens sont à la recherche de leur identité. Dans une telle situation, le dialogue entre les religions est devenu urgent et impératif. Les personnes liminales, du type que nous avons décrit ci-dessus, peuvent jouer un rôle important en promouvant un tel dialogue, contrebalançant ainsi l'influence du fondamentalisme. Conclusion Je pense qu'une telle double appartenance est possible grâce à une forte croyance en, si ce n’est une expérience de l'unité et de la transcendance de l'Ultime. Je pense que quelqu'un ne devient pas une personne liminale en le décidant. J'ai déjà dit que la religion est une relation entre l'humain et le divin. C'est une réponse à un appel et un engagement. Franchir les frontières religieuses devrait donc être une réponse à une vocation spéciale et non un chemin que quelqu'un choisit à la légère. Ce serait désastreux de relier ceci à un pluralisme post-moderne qui décourage toutes les sortes de discours d'ordre métaphysique, parce que leurs racines sont précisément l'unité de l'Ultime et la croyance en l'harmonie de base de toutes choses et de toutes religions. Ce n'est pas un scénario superficiel dans lequel il est dit que toutes les religions mènent à Dieu comme toutes les rivières mènent à la mer. La double appartenance prend au sérieux le monde des symboles et apprécie, et respecte ses racines humaines, historiques et culturelles. Le phénomène de double appartenance lui-même peut être vu comme un symbole de l'appel à la transcendance et à la convergence conduisant à la communauté eschatologique ultime et à l'harmonie. Notes Liminalité = (psychologie) situation de celui qui se trouve sur le seuil = marginalité. 2 Robert J. Schreiter, Constructing Local Theologies, Maryknoll: Orbis, 1985, pp. 144-158. 3 Aloysius Pieris, An Asian Theology of Liberation, Maryknoll: Orbis, 1988, pp. 69-86. 4 Thomas Bamat et Jean-Paul Wiest (eds), Popular Catholicism in a World Church, Maryknoll: Orbis, 1999. 5 Swami Abhishiktananda, Ascent to the Depths of the Heart, Delhi: ISPCK, 1998. 6 En français dans le texte. 7 Victor Turner, Process, Performance and Pilgrimage New Delhi: Concept, 1979 p. 150. 8 Ibid. p. 151. 9 Victor Turner, The Ritual Process, Chicago: Aldine, 1969, p. 95. 10 Victor Turner, op. cit., p. 150.
Réf. : Texte de l'auteur. Aussi publié dans Vidyajyoti (Journal of theological reflexion), Janvier 2002. Traduction par Philippe BEDIN, service de documentation, OPM-CM, Paris.
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