Jacqueline Thevenet
L'Église Catholique en Mongolie depuis 1992
(10 November 2000)


La fondation

L’année 1990 fut marquée en Mongolie par un tournant décisif. Dans la mouvance de la perestroïka de M. Gorbatchev et de la chute du mur de Berlin en 1989, un groupe de jeunes démocrates mongols obtint la démission du gouvernement communiste, l’instauration du multipartisme et la tenue des premières élections libres (29/07/1990).

Presque aussitôt, la nouvelle « République mongole » ou Mongolie tout court, démocratique et libérale, soucieuse de se tailler une place sur la scène internationale, se chercha de nouveaux interlocuteurs. Parmi ceux-ci figurait le Vatican. En janvier 1991, le second vice-Premier ministre du nouveau gouvernement, D. Dorligdjav, fut envoyé en mission auprès du Saint-Siège afin d’exprimer le souhait de voir s’établir, entre la Mongolie et le Vatican, des relations diplomatiques, et d’accueillir en Mongolie des missionnaires susceptibles de promouvoir les œuvres sociales et éducatives.

Un accord de principe fut conclu pour les relations diplomatiques, qui s’établiront de fait deux ans plus tard. Quant à l’envoi de missionnaires, la solution était toute trouvée. Cette missio sui juris, créée en 1922 et confiée, comme nous l’avons vu, aux pères de Scheut, allait enfin pouvoir se réaliser, et qui d’autre que cette même Congrégation de l’Immaculé Cœur de Marie (C.I.C.M.) pourrait mieux s’en acquitter ?

Le P. Jérôom Heyndrickx, directeur de la Fondation Ferdinand Verbiest de Louvain et grand spécialiste de l’Eglise en Chine, fut désigné pour mener une enquête préliminaire. Au cours de sa visite en Mongolie, du 18 au 25 octobre 1991, il prit tous les contacts utiles, tant avec les plus hautes instances politiques du pays - le président de la République, le vice-Premier ministre, le ministre des affaires étrangères - qu’avec les représentants de l’administration, de l’université et des académies, les dirigeants de la Croix-Rouge et des œuvres sociales, les mouvements internationaux de solidarité et quelques ambassades étrangères.

Ces différents contacts l’amenèrent à conclure que les missionnaires catholiques étaient effectivement attendus en Mongolie, mais dans le plus grand respect des traditions bouddhistes du pays ; que leurs efforts devraient être soutenus, matériellement et spirituellement, par la province chinoise de Scheut qui comprenait à l’époque Taiwan, Hongkong et Singapour ; que d’autres congrégations et des sponsors devraient leur venir en aide; et qu’enfin les œuvres sociales et éducatives qu’ils seraient amenés à mettre sur pied serviraient un jour de canaux par où passerait le message évangélique (47).

Les trois premiers missionnaires de Scheut désignés pour la Mongolie arrivèrent à Oulan-Bator le 10 juillet 1992, veille de la fête nationale du Naadam. Tous les trois avaient déjà une expérience missionnaire de l’Asie : Wenceslao (dit Wens) Padilla, philippin, 43 ans, depuis quinze ans à Taiwan et nommé supérieur pour la Mongolie ; Robert Goessens, belge, 64 ans, depuis trente-sept ans au Japon ; Gilbert Sales, philippin, 30 ans, depuis trois ans à Hongkong. Mais aucun des trois ne connaissait encore le mongol, et leur premier souci fut évidemment d’apprendre cette langue afin de nouer dès que possible des contacts avec la population. En attendant, leurs seuls interlocuteurs étaient des diplomates étrangers ou des membres d’organisations internationales, quelques Mongols quand même aussi par le truchement de l’anglais.

Logés d’abord à l’hôtel, puis dans six appartements successifs (ils devenaient rapidement trop petits pour le nombre de visiteurs), les prêtres s’organisèrent tant bien que mal pour donner des cours d’anglais, célébrer la messe pour les « expatriés » et ceux qu’ils appelaient les « venez et voyez » - en d’autres termes les Mongols intrigués par leur mode de vie et invités à venir y voir de plus près.

Gouvernement mongol et Vatican

L’absence totale de prosélytisme était la règle d’or du P. Padilla et de ses compagnons. Mais ce n’était peut-être pas celle des communautés protestantes ni surtout celle des sectes qui s’étaient rapidement mises à fleurir en Mongolie. Au point que le gouvernement édicta, le 30 novembre 1993, une loi interdisant toute activité religieuse contraire aux coutumes et traditions mongoles et prescrivant, pour toute ouverture d’un lieu de culte nouveau, l’agrément des autorités locales et du ministère de la Justice (48).

En dépit du fait que la venue des pères de Scheut était due à une initiative du gouvernement mongol et que « la liberté de croire et de ne pas croire en matière religieuse » était inscrite dans la constitution de 1992 (49), n’allait-on pas assister à une progression telle du christianisme que ce dernier porterait préjudice aux religions traditionnelles du pays, le chamanisme, le bouddhisme tibétain, l’islam (50) ?

C’est pourquoi, pendant les quatre premières années de son existence, la mission catholique de Mongolie ne fut reconnue et enregistrée que comme « organisation non gouvernementale » (ONG). Le 15 juin 1996 seulement, elle obtint - pour un an, renouvelable - le statut d’« organisation religieuse » et, deux ans plus tard enfin, l’autorisation permanente d’exister en tant qu’« Eglise ». C’était là un privilège unique, qui montre en quelle estime le gouvernement mongol tenait l’action, efficace mais toujours réservée, des pères de Scheut.

L’autre pôle d’autorité, face au gouvernement mongol, était le Vatican. Le nonce du pape en Corée du Sud, Mgr Jean Bulaitis, reçut aussi la charge de la Mongolie et se rendit pour la première fois dans ce pays en 1993, afin de présenter ses lettres de créance au président P. Otchirbat. Dès 1994, l’« ambassade » du Vatican en Mongolie fut considérée comme ouverte, mais ce n’est qu’en 1996, quand fut achevée la construction du bâtiment de la « Catholic Church Mission » dont il sera parlé plus loin, que le nonce prit possession du 4ème étage de cet immeuble pour en faire le siège de la nonciature. Lors de sa sixième et dernière visite à Oulan-Bator en mai 1997, avant d’être muté pour l’Albanie, Mgr Bulaitis installa et meubla complètement cet appartement du 4ème étage, qui appartient de plein droit au Saint-Siège.

Dans le même temps ou presque, un jeune diplomate, S. Bold, fut désigné comme ambassadeur de Mongolie auprès du Vatican, et l’est encore actuellement. Il réside toutefois à Genève, où son pays possède une représentation permanente auprès de l’ONU.

Le deuxième nonce du pape en Mongolie, Mgr Jean-Baptiste Morandini, présenta ses lettres de créance au nouveau président de la République, N. Bagabandi, dans les derniers jours d’octobre 1997 et rencontra à cette occasion le Premier ministre, M. Enkhsaikhan (51). Ayant été lui-même longtemps missionnaire au Guatémala, Mgr Morandini tint à ses confrères d’Oulan-Bator un discours empreint de sagesse et de bon sens, qui restera longtemps gravé dans leurs mémoires. « Prenez soin de votre santé, leur dit-il en substance, car un missionnaire en bonne santé est un missionnaire heureux. Prenez des vacances chaque année, car vous êtes ici dans une situation particulière. Le pape et l’Eglise universelle ont le regard tourné vers vous, mais procédez avec prudence et précaution. La force de votre église réside dans son unité. N’entreprenez rien sans en référer à votre supérieur, le P. Padilla : il est mon supérieur à moi aussi. Sachez que je vous aiderai et soutiendrai toujours » (52).

Les enfants des rues

Avant de considérer l’impact spirituel des missionnaires sur la population mongole, il convient d’évoquer ici une réalité qui s’imposa à eux, dès le début, comme une priorité absolue : l’accroissement démesuré du nombre d’enfants des rues, véritable plaie sociale de la Mongolie depuis la chute du communisme. Ils étaient, dit-on, environ 300 à Oulan-Bator en 1992 ; ils y sont maintenant un millier…

Fugueurs ou abandonnés par leurs familles, ces enfants se regroupent en bandes, traînant dans les rues, dormant sous terre autour des canalisations du chauffage urbain, vivant de mendicité, de rapine et de prostitution. Bien des organismes s’emploient à étudier les causes du mal et à en juguler les effets. Pour les uns, c’est l’extrême pauvreté des parents qui entraîne l’abandon des enfants (53), pour d’autres, c’est plutôt la détérioration du tissu familial par l’alcoolisme, la violence et les séparations conjugales qui amène les enfants à s’enfuir de chez eux et à tenter leur chance en ville, entre eux, librement et sans contrainte d’aucune sorte (54).

Sans doute les deux causes se conjuguent-elles mais, quoi qu’il en soit, les missionnaires ne pouvaient passer à côté du problème. Une de leurs premières actions fut donc d’approcher ces enfants et de leur venir en aide en leur procurant de la nourriture, des vêtements, un toit. Plus tard peut-être pourrait-on en ramener quelques-uns dans leur famille, les scolariser, leur apprendre un métier.

Un premier Centre pour enfants des rues fut ouvert par les pères en 1995, dans une maison appartenant à la ville d’Oulan-Bator, district de Sükhbaatar, au nord de la cité. Le succès fut mitigé, les aînés des pensionnaires s’étant enfuis au bout de peu de temps pour retrouver leur liberté (55). Aussi l’effort se porta-t-il désormais sur les plus jeunes (de 3 à 12 ans) et sur la formation d’éducateurs mongols, dont trois furent engagés à plein temps, après trois mois de probation. Le nombre des enfants recueillis se mit à augmenter régulièrement. Ils étaient déjà une cinquantaine à la fin de l’année 1997 lorsque la mission put inaugurer, dans le district de Bayangol (quartier ouest d’Oulan-Bator), une maison de quatre étages, le « Verbist Care Center » ainsi baptisé en l’honneur du fondateur des scheutistes, Theophile Verbist. Six mois plus tard, les enfants étaient au nombre de soixante-dix ; en octobre 1999, quatre-vingt onze ; et maintenant (avril 2000), cent dix...

Les qualités humaines et professionnelles des éducateurs et de tout le personnel salarié du Centre (ils sont 26 actuellement) forcent l’admiration. Dirigés de main de maître par le plus jeune des trois fondateurs de la mission catholique d’Oulan-Bator, Gilbert Sales, ils font régner dans la maison une atmosphère de joie et de confiance, une propreté et une vigilance sanitaire auxquelles ces enfants n’ont certes pas été habitués. Tout est fait aussi pour qu’ils puissent se mêler à d’autres enfants, pour des jeux, des camps de vacances ou à l’école. Ils sont maintenant pratiquement tous scolarisés, à l’école maternelle ou primaire du quartier. Certains ont pu être repris par leur famille et, pour la première fois en décembre 1998, une fillette de trois ans a été légalement adoptée par un jeune couple mongol. Gilbert Sales connaît, dit-on, tous les « trous » d’Oulan-Bator qui servent d’abri aux enfants des rues et il continue d’y effectuer une tournée tous les mercredis. Une fois par semaine aussi, le Centre distribue une soupe chaude et des vêtements propres à tous les pauvres du quartier. Les fonds proviennent principalement de la congrégation de Scheut, mais aussi des Œuvres pontificales missionnaires (OPM), de l’Aide à l’Eglise en détresse (AED), d’associations caritatives diverses et de nombreux bienfaiteurs privés.

Le personnel missionnaire

Mais si l’œuvre des enfants des rues attire l’attention par son ampleur et sa réussite, elle n’a évidemment pu être réalisée que grâce à de nombreux renforts en « personnel » missionnaire, tant féminin que masculin.

Les premiers à venir aider les fondateurs furent, en juin 1994, deux frères C.I.C.M. (on entend par « frères », ceux qui se préparent à la prêtrise) : Raul Villanueva, philippin, et Liévin Mukenga Mutombo, de la République démocratique du Congo. Puis vinrent, en 1996 et 1997, deux autres frères congolais, Gabriel (dit Gaby) Tshimanga et Pierre Kasemuana Kitengia (57), ainsi qu’un frère philippin, Philip Enriquez Borla, et un père belge, Wim Bollen, actuellement retourné au pays ; également en 1997, un prêtre séculier coréen, Norbertus Lee.

En juillet 1995 étaient arrivées par ailleurs trois sœurs I.C.M. (la branche féminine de Scheut), dont deux philippines et une belge précédemment aux Philippines, suivies l’année d’après de trois sœurs coréennes de Saint-Paul de Chartres et de quatre sœurs de la Charité, dites « sœurs de mère Teresa » : une italienne, une polonaise, une indienne et une bengalie.

Et tout ce petit monde, à la suite d’ailleurs des vétérans, se mit vaillamment à apprendre le mongol à l’université d’Etat, dans la pratique journalière et surtout grâce à des séjours d’immersion totale dans des familles mongoles d’accueil.

Répondant à leur vocation propre, les trois groupes de religieuses eurent dès le départ des tâches distinctes et bien définies. Les sœurs I.C.M. aident étroitement les prêtres de la mission en donnant des cours d’anglais, de bible et de catéchisme, en animant les liturgies, en encadrant les groupes de jeunes et d’enfants dont nous parlerons plus loin, et en coordonnant les fonctions des sept salariées de la maison (secrétariat, cuisine, entretien des locaux). Elles habitent un appartement à cinq minutes à pied du bâtiment de la mission.

Les sœurs de Saint-Paul de Chartre ont choisi de centrer leur apostolat sur la petite ville de Dzuun Mod, à une quarantaine de kilomètres au sud d’Oulan-Bator. Et elles ont réussi là-bas, avec l’aide de Gaby Tshimanga et le soutien de la municipalité locale, à mettre sur pied, en quatre années de temps, un orphelinat d’une soixantaine d’enfants, des classes de couture et des cours d’informatique pour débutants.

Les sœurs de mère Teresa, elles, ont planté leur tente - ou plutôt leurs trois petites cabanes, protégées par des palissades - à Yarmag, un village situé à mi-chemin entre Oulan-Bator et l’aéroport. Elles s’occupent des familles dans le besoin, et en particulier des enfants qui, faute d’habits convenables, de bottes et de fournitures scolaires, ne peuvent aller à l’école. Elles leur donnent à manger tous les midis et leur apprennent à lire, a à écrire et à compter. Une minuscule chapelle, où le P. Goessens vient dire la messe tous les mercredis et où elles ont obtenu de pouvoir garder le Saint-Sacrement, brille au cœur de cet abri des plus pauvres.

Les pères et les frères de Scheut, eux, œuvrent dans tous les domaines, bien que chacun ait aussi sa fonction propre. Wens Padilla, le supérieur, coordonne le travail de toute l’équipe missionnaire - ce qui n’est pas rien, vu la diversité des pays d’origine et des familles religieuses qui la composent. C’est lui, bien entendu, qui dialogue avec les autorités et qui veille au bien-être matériel et spirituel de tous. Il a été reçu en audience privée par le pape Jean-Paul II lors de sa visite ad limina en octobre 1995 et a participé au Synode des évêques d’Asie à Rome, en avril-mai 1998. A cette occasion, il a publié un texte que l’on pourrait qualifier de « charte de la mission de Mongolie » et que nous reproduisons en annexe.

Robert Goessens, le doyen d’âge, aumônier des trois groupes de religieuses, est souvent sollicité pour les retraites et les récollections. Fort de ses 37 années passées au Japon, il donne des cours de japonais à quelques Mongols très motivés. Gilbert Sales, nous l’avons dit, est devenu le directeur du Centre Verbist pour les enfants des rues où il a élu domicile depuis sa création. Raul Villanueva remplit les fonctions de trésorier et procureur de la mission. Avec une équipe de jeunes qu’il forme au métier de charpentier-menuisier, il répare et améliore sans trêve les locaux de la mission et du Centre Verbist. Pierre Kasemuana, ordonné prêtre à Oulan-Bator le 13 septembre 1998 - une grande première ! - est devenu curé de la paroisse Saints Pierre-et-Paul dont nous parlerons plus loin. Il assume toutes les tâches pastorales qu’on est en droit d’attendre d’un curé... plus quelques autres. Philip Borla et Gaby Tshimanga achèvent actuellement leurs études de théologie, le premier à Manille et le second au Cameroun. Norbertus Lee a mis en chantier en 1997 une ferme agricole de 1 000 ha, la « Canaan Company », à 200 km à l’ouest d’Oulan-Bator. Dans un pays où domine l’élevage et non l’agriculture, son initiative est très remarquée.

Activités de la mission

Au fur et à mesure que s’accroissait le personnel de la mission et que grandissait le nombre de Mongols qui la fréquentaient, le besoin impérieux d’un local approprié se fit sentir. Aucun appartement ne pouvait convenir, il fallait une maison entière dans laquelle seraient regroupés la chapelle, les chambres-bureaux des pères, un réfectoire et une cuisine, des salles de cours et de réunions. Toute l’année 1995 se passa à mettre au point le projet, à obtenir les autorisations nécessaires et à entamer la construction d’un bâtiment en briques de cinq étages, sur un terrain du district de Bayandzurkh, dans le secteur est de la capitale. Le transfert commença en février 1996. « Nous vivons maintenant dans notre propre maison », écrivait fièrement Robert Goessens le 10 juillet de cette année-là, 4ème anniversaire de la fondation de la mission (58). Depuis lors, il faut bien le dire, on se sentit vite à l’étroit, en particulier dans la chapelle, prévue pour une centaine de personnes alors qu’en 1999 déjà, près du double s’y rassemblait tous les dimanches.

Dès le début, et presque aussi pressant que l’appel tacite des enfants des rues, une demande de cours d’anglais émana de jeunes adultes mongols. Autant en effet, pendant la période communiste, le russe occupait le premier rang des langues étrangères à apprendre pour poursuivre des études supérieures ou faire carrière dans le monde des affaires, autant, depuis 1990, l’accent avait été mis sur l’apprentissage de l’anglais. Aussi tous les missionnaires, hommes ou femmes, présents à Oulan-Bator et pour qui l’anglais est devenu la langue commune d’échange, se mirent-ils à l’enseigner aux Mongols. Comme pour tout le reste, les débuts furent modestes, mais à la rentrée d’octobre 1996, on comptait déjà une centaine d’étudiants, répartis selon le schéma traditionnel en trois niveaux : débutants, moyens, avancés. A la rentrée de 1999, ils étaient 200, si bien qu’on dut dédoubler les cours et faire appel, parmi les « expatriés », à des enseignants volontaires. L’université d’Etat d’Oulan-Bator et plusieurs instituts supérieurs privés enseignent évidemment, et depuis longtemps, les langues étrangères. Mais l’atout des cours dispensés à la mission est d’une part leur gratuité, d’autre part la fréquentation quasi journalière des pères et des sœurs anglophones et surtout la participation aux liturgies toujours bilingues (mongol/anglais).

L’encadrement des jeunes et des enfants constitue une autre tâche éducative en pleine expansion. Des dizaines d’enfants de 5 à 16 ans, et de jeunes jusqu’à 20/25 ans, trouvent à la mission non seulement, s’ils le désirent, des cours de catéchisme, mais aussi des sessions de formation et des camps de vacances dans la steppe, si proche et accueillante. Le brassage entre milieux sociaux, culturels et même religieux des enfants et des adolescents, dont beaucoup ne sont pas baptisés, s’avère difficile mais bénéfique. Deux délégués du groupe « Youth of Light » (Jeunesse de Lumière) ont participé avec Gilbert Sales au Congrès des Jeunes à Manille en 1997, quatre sont venus à Paris avec Gilbert Sales et Pierre Kasemuana pour les Journées Mondiales de la Jeunesse (JMJ) en 1998, deux encore ont participé avec Philip Borla aux Journées de la Jeunesse d’Asie en Thaïlande en 1999. Depuis lors se sont aussi créés à la mission des équipes de « couples pour le Christ » et de « célibataires pour le Christ ».

Dans le domaine social et caritatif ou, pour employer une terminologie plus actuelle, dans le domaine de l’« humanitaire », il faut signaler aussi des actions ponctuelles auprès des malades, des personnes âgées, des prisonniers, sans compter une étroite collaboration avec le jardin d’enfants n° 8 de la ville d’Oulan-Bator, situé dans le même quartier et qui accueille des enfants handicapés mentaux. Un groupe « Faith and Light » (Foi et Lumière) s’est constitué en 1996 pour soutenir moralement les familles de ces enfants.

Les fruits spirituels

Bien que l’accent ait été mis dès le début, et selon le vœu du gouvernement mongol, sur l’action sociale et éducative des missionnaires, leur politique du « venez et voyez » ne tarda pas à porter ses fruits. Petit à petit, le nombre de Mongols assistant aux célébrations liturgiques dépassa celui des « expatriés », et si l’attrait de l’anglais compte pour beaucoup dans une première approche de l’Eglise, la beauté de la liturgie, la facilité du contact avec les missionnaires, leur exemple de vie et le caractère profondément humain de leur prédication en amènent quelques-uns à s’interroger sur le Dieu des chrétiens, à se faire instruire sur la religion catholique et, en finale, à demander le baptême.

Parallèlement, les missionnaires introduisirent de plus en plus de textes et de chants en mongol dans la liturgie, en se faisant aider pour les traductions par une jeune chrétienne de Mongolie-Intérieure, venue achever ses études d’histoire à Oulan-Bator. Leur catéchèse aussi s’améliora au fil du temps, notamment grâce à un confrère de Singapour qui vint en juin 1997 leur enseigner les méthodes les plus modernes du « rite de l’initiation chrétienne des adultes ».

Les treize premiers baptêmes (six hommes et sept femmes, entre 18 et 40 ans) et premières communions eurent lieu à Pâques 1995, suivis trois mois après des premières confirmations. Ce rythme se maintint les années suivantes en sorte que la paroisse d’Oulan-Bator compte actuellement (avril 2000) une centaine de Mongols baptisés, dont quelques enfants. Le sacrement des malades fut administré pour la première fois en septembre 1998, à une jeune fille de 16 ans, tuberculeuse, qui avait été baptisée à Pâques 1997. Le premier mariage entre deux catholiques mongols a été célébré en décembre 1999. Enfin, l’ordination sacerdotale de Pierre Kasemuana et l’ordination diaconale de Philip Borla, respectivement en 1998 et 1999, ont en quelque sorte consacré la maturité de l’Eglise catholique en Mongolie.

Quand on demande aux jeunes chrétiens mongols d’aujourd’hui ce qui les a amenés à demander le baptême, bien peu se réfèrent à des critères rationnels, mais presque tous évoquent le contact direct et personnel avec Dieu - expérience qui fait défaut, disent-ils, dans le bouddhisme tibétain. « Je comprends, déclare l’un d’entre eux, qu’être chrétien, c’est être une personne qui a reçu l’amour de Dieu ». Ou encore : « En venant à cette église, l’espace vide de mon cœur s’est trouvé rempli » - « La raison pour laquelle je viens ici maintenant, et continuerai à venir, est comme un appel. Je pense que ce doit être Dieu et ma foi qui m’appellent ».

Il va sans dire que l’Eglise catholique d’Oulan-Bator entretient des relations fraternelles avec les Eglises protestantes locales (épiscopale, luthérienne, anglicane), notamment dans le cadre de l’action en faveur des enfants des rues et lors des rencontres de la semaine de l’unité des chrétiens. Avec les autorités du bouddhisme tibétain, un dialogue a été amorcé au cours de rencontres avec le supérieur du monastère de Gandan, principal foyer de cette religion à Oulan-Bator, et avec celui du monastère de Dashtchoikorlon. Et l’on a pu remarquer, à l’ordination de Pierre Kasemuana, que les quatre moines bouddhistes présents à la cérémonie avaient joint leurs mains à celles des prêtres concélébrants pour bénir le nouveau prêtre. « La présence de Dieu était là manifeste : un Dieu qui rassemble tous les peuples », écrivait Wens Padilla (59).

Projets et perspectives

Deux faits récents ouvrent des perspectives sur l’avenir de l’Eglise en Mongolie : le séjour d’un an de trois jeunes Mongoles - dont Oyungherel, la fidèle secrétaire-traductrice de la mission - à l’Institut de formation catéchétique de Gaming (Autriche) en 1996-97, et la présence actuelle à l’Université grégorienne de Rome d’un jeune homme et d’une jeune fille, dont la formation catéchétique doit s’achever en juin 2001 (60). On parle aussi de trois jeunes hommes qui « envisageraient de devenir prêtres » (61). Du côté missionnaire, deux projets sont avancés : l’arrivée de frères salésiens de don Bosco qui viendraient de Corée pour fonder en Mongolie une école technique, et la présence d’un jésuite tous les ans.

Le P. Padilla, lui, voit plus loin encore. A plusieurs reprises déjà, il a envoyé ses collaborateurs en voyage de prospection à Darkhan et à Erdenet, deux villes industrielles du nord du pays, où la mission pourrait un jour essaimer. Il a obtenu l’an dernier (10 juillet 1999), de la ville d’Oulan-Bator, la concession d’un terrain de 2 ha pour la construction d’une nouvelle maison. Il songe aussi, dit-on, à des missionnaires itinérants qui suivraient les éleveurs nomades dans leurs déplacements. Tout récemment enfin, faisant écho au souhait exprimé par l’ambassadeur de Mongolie au Vatican, il évoquait la création possible en Mongolie de tout un « complexe missionnaire », avec église certes, mais aussi avec d’autres « services » gratuits : hôpital, jardin d’enfants, école technique, centre pour handicapés mentaux (62).

L’avenir, on le voit, est largement ouvert. La dernière née, ou presque, des Eglises de mission dans le monde déborde de vitalité et d’idéaux. Elle a largement pris le relais des évangélisateurs du XIXe siècle en Mongolie-Intérieure et plus encore des chrétiens de jadis, dispersés dans les steppes de l’Asie centrale. Pourquoi ne tiendrait-elle pas la route dans la Mongolie d’aujourd’hui et de demain, porteuse de tant d’espoirs et de désirs ?

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Notes:

(47) HEYNDRICKX Jeroom, C.I.C.M., A New C.I.C.M. Mission to Mongolia : a Report on a Visit to Mongolia, Oct 12-25, 1991. C’est dans ce rapport qu’est citée, page 8, la phrase du professeur Bira reproduite dans notre introduction.

Cité dans AUBIN Françoise, « Une colonie étrangère d’un type nouveau à Oulan-Bator et dans les environs : les prêtres et religieuses catholiques (1ère partie) », Anda n° 32, janvier 1999, p. 6. - Sur le développement de la mission en Mongolie depuis 1992, on lira aussi avec intérêt les dossiers « Mongolie » de Jean-Michel Mazerolles dans Solidaires n° 383, juillet-août 1996, et de Noak / Le bar Floréal dans Peuples du monde n° 295, septembre-octobre 1996. - Par ailleurs, Eglises d’Asie (EDA) a donné à de nombreuses reprises, depuis 1992, des nouvelles de la mission de Mongolie : cf. les n° 105, 111, 113, 120, 125, 131, 152, 167, 169, 199, 200, 211, 215, 258, 265, 286.

(49) Art. 16, § 14. Voir aussi l’art. 19, § 2 dans lequel est rappelé le « droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ».

(50) Décret du 23 mars 1994.

(51) Cf. BAATARBEEL Ch., « Vatican Ambassador meets Enkhsaikhan », The Mongol Messenger, November 12, 1997, p. 2.

(52) D’après Pedicab n° 180, November 1997, p. 17.

(53) « Living in a manhole », enquête de The Economist Newspaper Limited, cité dans Pedicab n° 207, February 2000, p. 21-22.

(54) TSHIMANGA Gaby, « The C.I.C.M. Center for Children », Pedicab n° 169, December 1996, p. 11-13.

GOESSENS Robert, « La Mission catholique d’Oulan-Bator : propos recueillis par J. Thevenet », Anda n° 27, octobre 1997, p. 10-11.

Décédé accidentellement à Hongkong le 11 mai 1996. – La présence majoritaire de scheutistes philippins et congolais à Oulan-Bator s’explique par le fait qu’en 1953 et 1954, des séminaires C.I.C.M. s’étaient ouverts dans ces pays pour favoriser la formation d’un clergé autochtone. En outre, dès 1967, la congrégation mit en œuvre son « internationalisation », à savoir l’envoi de membres du clergé indigène dans des missions autres que celles de leur pays d’origine. Cf. RAPOL Dirk, C.I.C.M., « Pourquoi s’internationaliser ? », Spiritus n° 109, 1987, pp. 376-380.

(57) Sur leur expérience à tous deux en Mongolie, cf. KASEMUANA Pierre, « Premiers pas dans les steppes : en Mongolie », Spiritus n° 151, juin 1998, p. 145-154 ; TSHIMANGA Gabriel, « Vient le temps où l’on est chez soi : du Congo en Mongolie », ibid., p. 202-206. Sur l’ordination de Pierre Kasemuana, voir en particulier Zhonglian n° 82, décembre 1998, p. 8-9, et Actualité des religions, n° 1, janvier 1999, p. 7.

(58) Pedicab n° 165, August 1996, p. 12. Il faut savoir toutefois qu’en Mongolie, comme dans d’autres pays d’ailleurs, « l’Etat (ne) peut concéder des terres à des ressortissants étrangers (que) contre loyer et pour une période déterminée » (Constitution, art. 6, § 5).

(59) Lettre circulaire de Wens Padilla, Ulaanbaatar, December 10, 1998.

(60) Agence internationale Fides n° 3990, 19 décembre 1997, NF 1003-1005.

(61)D’après Zhonglian n° 82, décembre 1998, p. 9.

(62)Lettre circulaire de Wens Padilla, Ulaanbaatar, December 18, 1999.

Ref.: EDA (Eglises d'Asie), n.6, Juin 2000.