|
Shalini Mulackal*, pbvm Christologie Féministe Asiatique Aujourdhui, les femmes du monde entier séveillent et prennent conscience quelles aussi sont des êtres humains créés à limage et à la ressemblance de Dieu. De plus en plus de femmes prennent leur juste place dans la société. Elles essaient de participer et dapporter leur contribution propre dans tous les aspects de la vie sociale. La théologie ou le discours sur Dieu ne fait pas exception, même si elle a été une prérogative masculine jusquà tout récemment. Dans la communauté de foi, des femmes de différentes parties du monde réfléchissent et expriment leur foi à part tir de leurs perspectives et de leur expérience propre.
Les discussions théologiques continuent à témoigner du rôle central du Christ dans la foi chrétienne. Au cours des siècles, les chrétiens ont fait de grands efforts pour comprendre et exposer le sens de la personne de Jésus pour leur contexte historique particulier. Aujourdhui, la question christologique : "Qui dites-vous que je suis ?" reçoit aussi une réponse des femmes asiatiques et cette réponse a un accent particulier, provenant de leurs expériences de souffrance et doppression.
La violence perpétuée envers les femmes revêt de multiples facettes sur ce continent: lélimination sélective des foetus féminins, linfanticide, les pratiques discriminatoires envers les petites filles et les veuves, la violence domestique et les abus sexuels de toutes sortes. En Inde, il y a un viol toutes les 47 minutes, du harcèlement toutes les 44 minutes, des brutalités toutes les 35 minutes et un enlèvement toutes les 44 minutes. Selon le Ministère de la justice, il y a 2 viols denfants par jour. La prostitution enfantine est un phénomène croissant en Inde, aux Philippines, en Thaïlande, au Népal, etc.. Selon un étude menée en 1994 par le Bureau International du Travail, rien quen Inde, il y aurait 400.000 enfants prostitués.... Dans lensemble, les femmes reçoivent toujours moins de nourriture, moins de soins médicaux, moins de possibilités déducation ou de travail, moins de repos te de loisir que les hommes. En Asie, les femmes sont sans cesse profondément meurtries et mortellement blessées. Elles ne sont pas seulement réduites en esclavage du fait du militarisme, du néocolonialisme, de loppression socio-politique; elles sont encore plus marginalisées du fait de laliénation religio-culturelle. Les préjugés patriarcaux profondément ancrés dans les cultures asiatiques continuent à déshumaniser les femmes et à empêcher un grand nombre de faire une expérience de vie qui en vaille la peine et qui ait du sense. Pourtant, cette expérience de discrimination du fait de leur sexe ne peut être séparée dune situation de pauvreté, de maladie et doppression propre aux habitants du tiersmonde. "Quest-ce qui est unique pour nous, femmes asiatique?", demande la théologienne féministeSun Ai Lee-Park de Corée: "cest le contexte particulier de notre réalité économique, politique et religio-culturelle".
Selon le théologien indien Sebastian Kappen, il existe en Inde une triple aliénation de Jésus. Jésus est aliéné par le culte, les dogmes et linstitutionnalisme. "Il (Jésus) est enterré sous le poids des couches accumulées de rituels, de rubriques, de canons, de concepts, de légendes, de mythes, de superstitions et dinstitutions... Il est donc du devoir de tous ceux qui ont au coeur le message despérance de Jésus, de le libérer de la prison du culte, du dogme et de linstitutionnalisme, pour quil puisse, comme jadis, montrer du doigt les scribes, les pharisiens, les anciens, les prêtres et les Hérode daujourdhui".2 Dans lensemble, cette observation vaut également pour les autres Églises asiatiques. Si nous voulons que Jésus fasse sens pour ce continent, il faut nous concentrer sur Jésus libérateur et montrer comment il peut être source de lumière et dinspiration pour les millions dAsiatiques qui vivent sous le poids de loppression organisée. En même temps, il est encourageant de noter quune christologie différente est en train de naître en Asie chez les femmes en général et chez les peuples marginalisés, particulièrement les dalits et les membres des tribus aborigènes 3 en Inde, les Minjung en Corée. Beaucoup dAsiatiques sidentifient au Christ souffrant, brisé dans la lutte contre linjustice.4 Dautre part, la caractéristique de Jésus qui peut transformer la société asiatique est sa fonction de prophète. La tâche des prophètes, comme nous le voyons dans lAncien Testament, consiste à dénoncer les maux de la société, tout ce qui déshumanise et empêche lêtre humain de devenir ce quil est appelé à être. Les évangiles synoptiques témoignent de la proclamation du Règne de Dieu par Jésus (Mc 1,14-15). Cette proclamation était diamétralement opposée à tous les types doppression. La vision du Règne de Dieu est celle dune communauté où chacun a du prix et où tous sont reliés les uns aux autres dans un respect mutuel. Deux éléments étaient tout à fait clairs dans cette proclamation. Dune part, lépanouissement de la personne et de la communauté humaine dans un projet davenir : pas nimporte quel avenir mais lavenir absolu, libre de toute aliénation ; dautre part, cet avenir est déjà là, en germe dans la propre personne de Jésus, dans sa parole et son action. 5 La société juive au temps de Jésus était caractérisée par une hiérarchie sociale injuste qui déshumanisait la majorité des gens. Sur cet arrière-plan, Jésus proclame un royaume dégalité, de justice et damour, en paroles et en actes. Les valeurs du Royaume quil a prêché étaient subversives, comparées à celles de la société dans laquelle il vivait. Jésus était bien le prophète de la contre-culture. Sa proclamation du Royaume était aussi un appel au repentir, à se détourner du péché et à répondre à Dieu. Un repentir pour les péchés personnels et structurels. Le péché structurel sexprime en règles, lois, coutumes et institutions déshumanisantes de la société. La critique radicale que Jésus fait de la loi et du culte frappe à la racine du péché structurel. Tout le message de Jésus peut être résumé en un appel à devenir des êtres humains authentiques.6 En dautres termes, cest un appel à répondre à linvitation que Dieu fait de devenir ce quon doit être, de passer dune existence inauthentique à une existence authentique, de la fragmentation à la plénitude ou au salut. Ce Jésus qui a proclamé le royaume de justice, de liberté et dalliance et qui a défié toutes les structures oppressives, cest celui qui fait sens en Asie aujourdhui.
"Dans toutes les sphères de la société asiatique, les femmes sont dominées, déshumanisées et déféminisées ; elles sont objet de discrimination, dexploitation, de harcèlement; elles sont utilisées comme des objets sexuels et considérées comme des êtres inférieurs et doivent toujours être subordonnées à la soi-disant suprématie masculine. À la maison, à léglise, devant la justice, en éducation et dans les médias, les femmes sont traitées avec préjugés et condescendance".7 Une christologie asiatique féministe jaillit alors dun processus didentification avec les femmes opprimées de ce continent. Méme si beaucoup de ces femmes ne sont pas chrétiennes, Jésus est pour elles celui qui prend leur parti, qui vient les guérir de leur situation brisée. Ce Jésus révèle un Dieu qui ne justifie pas linjustice mais sy oppose. Les féministes asiatiques essaient de vivre cette christologie en se joignant aux femmes de différentes religions dans une lutte commune pour la vie. Pour elles, Jésus nest pas le sauveur mais un sauveur, quelquun qui, parmi dautres, montre la voie dun avenir nouveau au-delà de la pauvreté et de la violence.8 Conscientes du contexte multi-religieux de lAsie, les féministes asiatiques nuniversalisent pas Jésus comme le seul sauveur. Elles contextualisent plutôt son histoire comme un modèle particulier de la lutte de lespérance en une communauté de justice et damour, concrétisée pour elles, ici et maintenant, dans les femmes asiatiques qui luttent pour défendre la vie contre la souffrance injuste. 9 Qui est Jésus pour les femmes asiatiques? Est-il le révélateur masculin dun Dieu masculin? Les femmes asiatiques voient la masculinité de Jésus comme une particularité historique et non comme indicatrice de la masculinité de Dieu, exclusive du féminin. Les féministes asiatiques sont toutefois conscientes dappartenir à une Église qui exclut les femmes de lordination, sous prétexte que le Jésus historique était de sexe masculin. Elles sont aussi conscientes que "ni la judéité de Jésus, ni sa présence physique au premier siècle dans une communauté nont été gardées comme particularité essentielle, contrairement à sa masculinité".10 Elles croient que le Christ ressuscité a transcendé toutes ces particularités, y compris sa masculinité. Elles considèrent que leur tâche est daffirmer lhumanité de Jésus plutôt que sa masculinité. 11 Les autres éléments de la christologie susceptibles de libérer les femmes en général et les Asiatiques en particulier sont le ministère de Jésus, sa mort et sa résurrection. En Luc 4, 16-19, nous avons en résumé le programme du ministère de Jésus. Celui-ci comprend la proclamation du Règne de Dieu qui est une puissante force de libération pour les femmes. Ceux qui sont à la périphérie des structures établies seront les premiers dans le Royaume. Au cours de son ministère, Jésus a montré sa préférence pour les marginalisés. Les femmes dalit, les minjung, les aborigènes dAsie peuvent tout à fait sidentifier aux marginalisés du temps de Jésus. Jésus a traité les femmes avec bienveillance, comme des personnes humaines dignes de respect. Il les a appelées à être ses disciples et elles étaient là, libres de laccompagner sans aucune crainte de harcèlement (Lc 8, 1-3). Jésus ne les a jamais traitées comme des objets sexuels. Au contraire, ses relations avec elles étaient de personne à personne. En Jean 4, Jésus rencontre la Samaritaine. Le dialogue entre eux est marqué par une commune recherche de la vérité de la vie. Jésus voit cette femme comme une partenaire égale dans le dialogue. Comme le fait remarquer Virginia Fabella : "Non seulement elles (les femmes) comptaient pour lui comme amies, mais il a affirmé quelles étaient dignes de confiance et capables dêtre des disciples, des témoins, des missionnaires et des apôtres".12 Lattitude de Jésus envers les femmes de son temps et la façon dont il les a traitées est puissance de libération, libération si nécessaire aux femmes asiatiques, susceptible de leur donner une identité propre sans que celle-ci soit dépendante dun homme. Les souffrances et la mort de Jésus ont également un sens très fort pour les femmes asiatiques. En écho à leur douleur, limage qui revient le plus souvent dans les expressions théologiques des femmes asiatiques est limage du serviteur souffrant. Limage de Jésus souffrant permet aux femmes asiatiques de donner sens à leur propre souffrance et à leur service. Tandis que beaucoup de femmes identifient leurs souffrances à celles de Jésus de façon passive, dautres voient dans la passion de Jésus un acte de solidarité avec son peuple. Pour elles, Jésus est un homme intègre et compatissant qui sidentifie aux opprimés. "Cette image des souffrances de Jésus donne aux femmes asiatiques la sagesse de faire la différence entre la souffrance imposée par un oppresseur et la souffrance qui découle de prises de positions en faveur de la justice et de la dignité humaine".13 Ainsi, les militantes philippines qui ont repris la lutte pour leurs sceurs et les autres pauvres souffrants considèrent que leur souffrance est rédemptrice.14 Dautre part, quelques femmes ont pris conscience que les sources de leur oppression ne sont pas seulement socio-économiques, mais que cette situation senracine dans une longue histoire patriarcale. Alors, en accord avec dautres théologiennes féministes, elles considèrent la crucifixion de Jésus comme un immense cri contre le patriarcat. Du cóté transpercé du Crucifié, le pouvoir sort transformé en amour qui se donne. La croix nous montre la kénose du patriarcat.15 La kénose de Jésus fut le chemin de sa glorification (Ph 2, 6-11). Cest à cause de sa résurrection que Jésus est proclamé Seigneur. La dimension libératrice de limage de Jésus comme Seigneur libère les femmes asiatiques de la fausse autorité que le monde exerce sur elles. Reconnaître la seigneurie de Jésus cest dire non à la domination patriarcale et libérer les femmes asiatiques, les préparant à obéir à Dieu seul et non aux hommes. En plus de la signification nouvelle donnée aux images traditionnelles de Jésus, tel le serviteur souffrant et le Seigneur, certaines femmes ont créé de nouvelles figures. Elles ont exprimé la présence de Jésus-Christ dans leur culture, dans les religions traditionnelles et dans les mouvements politiques séculiers. Elles osent utiliser certains symboles politico-religieux de leurs mouvements pour décrire la signification de Jésus pour les femmes asiatiques aujourdhui. Leurs figures christologiques émergent de leur expérience de lutte pour une pleine humanité. Certaines de ces figures représentent Jésus comme libérateur et martyr politique, tandis que dautres le montrent comme une mère, une femme, une shaman. Jésus libérateur apparaît dans de nombreux écrits de femmes en divers pays dAsie. Les femmes aspirent à être libérées des multiples forces oppressives qui pèsent sur elles. La situation historique de lAsie, faite de siècles de colonialisme, de néocolonialisme, de pauvreté, de dictature militaire et de cultures patriarcales, continue à tenir les femmes dans la soumission. Il leur est donc naturel de voir en Jésus leur libérateur et de se sentir affermies par lui. Les femmes philippines qui participent à la lutte du peuple pour sa libération expérimentent dans leur propre vie " lévénement-Jésus". Elles voient plutôt Jésus comme un révolutionnaire ou comme un martyr politique.16 Un certain nombre de figures féminines de Jésus ont vu le jour dans différents points de lAsie, suivant les situations et les expériences. La figure de la mère est très répandue. De nombreuses femmes asiatiques voient en Jésus une mère pleine de compassion, qui ressent profondément les souffrances de lhumanité et qui souffre et pleure avec elles. Il pleure avec les mères qui ont perdu leurs fils dans les guerres et avec toutes les femmes coréennes dont les fils et les filles ont été enlevés par la police secrète. Selon la théologienne indonésienne Marianne Katoppo, leur figure de Jésus-mère casse les modèles paternalistes, autoritaires et hiérarchiques de nos vies et construit, entre les personnes, une relation "maternelle et attentionnée, qui met au monde et accompagne la croissance". 17 Outre sa figure maternelle, certaines femmes asiatiques voient en Jésus Christ une figure féminine. Dans son article "Asian Women and Christology", Virginia Fabella partage ce quelle a appris des Coréennes. Lexpérience de vie des femmes coréennes, en tant que Minjung des Minjung, est elle-même han, parce quelles subissent une oppression politico-économique qui sajoute à la domination masculine perpétuée par le système confucéen. Han est un sentiment qui mêle le ressentiment et lindignation en même temps que labandon, la résignation et le manque destime de soi. Selon une femme coréenne, " Jésus-Christ aura un sens pour nous sil est lexorciste de notre han". 18 Pour ces femmes, le salut et la rédemption cest être libérées du han accumulé. Le shamanisme est la religion coréenne traditionnelle. Dans cette religion, cest le shaman, habituellement une femme, qui est le guérisseur, le soutien, le conseiller des femmes coréennes, tout comme Jésus le fut durant son ministère public. Les femmes coréennes voient en Jésus le prêtre du han et le voient plus naturellement sous une figure féminine que masculine. Enfin, la théologienne indienne Gabriele Dietrich, utilise aussi des images féminines pour Jésus. Elle établit un lien entre la menstruation des femmes et le fait que Jésus ait répandu son sang sur la croix. Elle relie lEucharistie et lécoulement de sang mensuel des femmes. Elle exprime cela dune manière très forte dans son poème:
Et tous les mois, mon sang Me rappelle Que le sang Cest la vie. Cest vous Qui avez inventé Les machines de mort Qui sèment le deuil Trois kilotonnes dexplosifs Pour chaque être humain Habitant de la terre... 19
Notes:
(2) Sebastian Kappen, Jesus and Freedom (Jésus et la liberté), New York, Orbis Books, 1977, p. 23. (3) Cf. p. 24. (4) Voir Aloysius Pieris, "Le Christ a-t-il une place en Asie? Vue panoramique", dans Concilium, 246 (1993), pp. 55 sv. (5) Kappen, op. cit., p. 58. (6) Kappen, op. cit., pp. 134-135. (7) Cf. "In Gods Image (à l image de Dieu)", septembre 1987, p. 19. (8) Cf. Virginia Fabella, "Christology from an Asian Womans Perspective", in We Dare to Dream: Doing Theology as Asian Women, Maryknoll, N.Y., Orbis, 1990, pp.3-14. (9) Ibidem. (10) Monica Melanchton, "Christology and Women" in We Dare to Dream: Doing Theology as Asian Women, Maryknoll, N.Y., Orbis, 1990, p. 17. (11) Ibid., p.18. (12) Op. cit., p. 6. (13) Chung Okyun Kyung, Struggle to be the Sun Again, Maryknoll, N.Y., Orbis Books, 1991, p.57. (14) Cf. Virginia Fabella, "Asian Women and Christology" dans In Gods Image, Septembre 1987. (15) Elisabeth A. Johnson, "Consider Jesus: Waves of Renewal in Christology", Londres, Chapman, 1990, p. 111. (16) "Women and the Christ Event", dans les Actes de la consultation des femmes, Manille, EATWOT (Association oecuménique des théologiens du tiers monde), 1985. (17) Marianne Katoppo, "Mother Jesus", Logos, octobre 1983, p. 12. (18) Cf. Virginia Fabella, op. cit., p. 17. (19) Cité par Chung Hyun Kyung, op. cit., p. 67.
Réf.: Mission de lÉglise, supplément du n. 128, juillet 2000.
|