Maurice Barth, o.p.

Réflexion sur le Chiapas et l'Amérique latine
Présentation du Directeur de "Volcans" au Colloque National sur le Mexique,
À l'Assemblée Nationale le 15 janvier 2001


La CIA a ouvert récemment ses archives concernant son rôle en Amérique latine, durant les années de dictatures. Il y est officiellement révélé ce que tous ceux qui sont attentifs à la géopolitique latino-américaine savent déjà depuis longtemps sur le soutien apporté par les gouvernements américains aux régimes répressifs. Pas seulement des soutiens d’ailleurs, puisque ce sont parfois les E.U. qui ont suscité les coups d’État des généraux, comme au Chili et au Guatemala, ne reculant pas devant le mensonge pour parvenir à leurs fins.

Le rôle joué au Guatemala a été particulièrement cynique et meurtrier : plus de 200 000 victimes. On comprend que les E.U. ne se soient guère empressés de signer le projet de création de la Cour pénale internationale de justice ! Et la trop fameuse École des Amériques qui a formé des milliers de militaires latino-américains à la torture et à l’assassinat existe toujours - sous un autre nom - en dépit des nombreuses pétitions pour sa fermeture, en Amérique même, y compris de la part des évêques. D’ailleurs, en faisant une démarche de vérité, il n’en ont pas pour autant fait acte de repentir et encore moins proposé de réparer les dommages. Ne s’agissait-il pas d’une guerre contre le danger communiste, vrai ou supposé, et donc d’une défense de la civilisation, de la "guerre froide" ? Au service de cette stratégie, tous les moyens étaient bons.

Il faut bien reconnaître que les gouvernements démocratiques européens ont été plutôt timides dans leurs protestations contre les atteintes aux droits des personnes humaines et des peuples et n’ont pas eu le courage de se désolidariser ouvertement de la politique américaine en Amérique latine. Là encore, le supposé danger communiste justifiait tous les silences, c’est- à-dire les complicités.

Si j’évoque ces tristes événements qui ne sont pas à l’honneur des gouvernements démocratiques occidentaux, c’est parce que des manoeuvres semblables pourraient bien se reproduire et que notre vigilance doit rester en éveil. Le mouvement zapatiste a révélé au monde occidental l’existence, en Amérique latine, d’un phénomène qui est né dans les années 70, je veux dire le réveil indien, l’apparition de mouvements indiens coordonnés réclamant le respect de leurs droits et de leur identité. Or il est clair que ces mouvements indigènes, dans leurs revendications pour des réformes agraires, pour des structures démocratiques réelles, pour la justice, mettent en cause les intérêts des grands propriétaires et de certaines sociétés transnationales. (Au Guatemala c’était l’United Fruit qui se voyait lésée de son pouvoir exorbitant).

II faut donc tirer la sonnette d’alarme, désigner à l’opinion publique internationale un "ennemi de la civilisation occidentale" afin de justifier par avance des mesures répressives. C’est ce que vient de faire récemment la CIA qui, renouvelant sa stratégie antérieure devant ce nouveau danger, a lancé un avertissement sans équivoque (Jornada du 19/12/ 2000) : "Les mouvements indigènes de résistance seront un des principaux défis pour les gouvernements latino-américains dans les l5 années qui viennent". Selon ce texte "les mouvements s’étendront depuis le Mexique jusqu’à la région amazonienne, appuyés par des réseaux transnationaux d’activistes des droits indigènes et soutenus par des groupes internationaux de droits humains et écologistes financièrement bien fournis, "bien financiados" !

Si nous sommes réunis ici aujourd’hui, c’est, en effet, pour exprimer notre solidarité au mouvement indigène du Chiapas et par lui à tous les mouvements indigènes du Mexique et d’Amérique latine. Oui, nous revendiquons hautement notre appartenance à ce réseau international dénoncé par la CIA et nous voulons bien être les "bonnes âmes" sur lesquelles ironisent certains. Quant à savoir si nous sommes "bien financiados", nous invitons la CIA à venir consulter nos comptabilités : elles ne sont pas classées "secret défense".

Je souhaite que nos responsables politiques, nos sociétés commerciales et industrielles, nos services de coopération ne se laissent pas, une fois de plus, manipuler par les pressions américaines, mais portent leur attention sur ces mouvements indigènes, sur la légitimité de leurs revendications, et soutiennent leurs efforts de construction d’une société vraiment démocratique dans laquelle ils aient leur place tout en jouissant pleinement de leurs droits propres.

Mais qu’en est-il de la politique européenne et française à l’égard du Mexique ? Monsieur le ministre des Affaires Étrangères, dans un article du Monde Diplomatique (décembre 2000), affirme vouloir "refonder la politique étrangère française" et déplore "le manque d’analyse et de réflexion, chez nous, sur l’état du monde, la politique étrangère et les relations internationales". Il a même refusé de signer, à Varsovie, un texte en faveur d’"une sainte alliance des nations démocratiques choisies par le seul département d’État sur la base de critères contestables".

Nous prenons acte de ces bonnes résolutions, mais nous ne pouvons que constater un certain nombre de démarches qui ne vont guère dans le sens d’une "refondation".

Ainsi le parlement européen n’a pas hésité à ratifier le traité commercial avec le Mexique, estimant par là que ce pays satisfait à la clause des droits humains, ce qui est en contradiction avec les dénonciations des organismes internationaux des droits de l’homme, en particulier de l’ONU.

Le 12 novembre 1998, le gouvernement français a apporté sa collaboration à la police mexicaine par un "Accord de coopération technique en matière de sécurité publique" avec le gouvernement mexicain dans le but de renforcer le professionnalisme de la police mexicaine dans sa lutte contre la délinquance organisée. On nous dit que c’est pour sensibiliser la police mexicaine aux droits de la personne humaine. Outre que le Mexique dispose suffisamment d’organisations compétentes pour faire ce travail, je ne pense pas que la police française soit un modèle du genre si je me réfère à certains avertissements de la Cour européenne des droits de l’homme. Enfin il n’y a pas de garantie concernant la participation de cette police à des actions répressives. La revue "Volcans" a organisé une pétition, l’été dernier, contre cette coopération. Et nous avons recueilli les signatures de nombreuses organisations et personnalités, y compris d’un syndicat de police.

Et la dette continue de peser lourdement sur le Mexique - comme sur tous les pays du tiers monde - en dépit des déclarations d’intention de nos gouvernements. Écoutez ce chef indien Aztèque : "Moi aussi, je peux réclamer des intérêts. Les Archives des Indes font état ... de ce que, entre les seules années 1503 et 1660, sont arrivés en Espagne 185 000 kilos d’or et 16 millions de kilos d’argent en provenance d’ Amérique" (DIAL n° 2405 ).

Il est assez pittoresque d’entendre le nouveau président du Mexique apporter lui-même un démenti à ceux qui, chez nous, faisaient l’éloge de la démocratie mexicaine. N’a-t-il pas reconnu lui-même que la révolte zapatiste avait des racines profondes dans la situation de misère et de marginalisation des populations indigènes du Chiapas et que la présence massive des militaires au Chiapas (un soldat pour 9 habitants, sans compter les paramilitaires) était un obstacle à la paix?

Situation socio-économique

Le premier des droits humains, c’est le droit à la vie et à une vie digne. Or, au Mexique, selon les critères de l’ONU, de 1988 à 1999, la population pauvre est passée de 59 à 73 millions. L’inégalité est criante : 10 % des plus riches gagnent 43 % du revenu total du pays, alors que 43 % de la population survit avec un revenu de moins de 2 dollars par jour (Rapport de la B.M.)

L’éducation et la santé n’ont pratiquement plus de budget. Les privatisations ont concentré les richesses en quelques mains.

La dette extérieure s’élève à 260 millions de dollars, soit 2.650 $ par habitant. Selon un document édité au Mexique, en 1999, par la Commission mexicaine de défense et de promotion des droits humains et par le Centre des DH Francisco de Vitoria, on a enregistré une augmentation notable des violations du droit à la vie, à l’intégrité et à la liberté des personnes, à la sécurité juridique. Ceci sous forme de détentions arbitraires, de disparitions forcées, de tortures et d’exécutions, visant en particulier des membres des groupes insurgés, de dirigeants paysans et d’organisations sociales, spécialement dans les États du Chiapas, de Guerrero et de Oaxaca. Des massacres comme ceux d’Acteal et d’El Bosque ont été minutieusement programmés, visant la population sans discrimination. Ces faits ont été dénoncés par la Commission des droits humains de l’ONU, mais les vrais responsables n’ont jamais été poursuivis.

Les 3 millions et demi d’habitants du Chiapas (plus d’un million d’Indiens) sont les plus pauvres du Mexique. Leur PIB était, en 1996, 1.466 contre 8.129 dans la capitale. Pourtant, les ressources naturelles ne manquent pas : le Chiapas est le premier État producteur de pétrole et d’électricité, mais les habitants n’en sont de loin pas les premiers bénéficiaires. Il y a du bois, du gaz, du café (35 % de la production nationale), des troupeaux, du maïs, des bananes, mais la majorité de ces produits va vers d’autres États du Mexique ou à l’étranger et le produit de la vente ne revient que partiellement au Chiapas.

20 familles détiennent la majorité des terres. 59 % des habitants perçoivent un salaire inférieur ou égal au smig ; près de 60 % des enfants ne sont pas scolarisés. 54 % sont sous-alimentés (80 % dans les régions montagneuses et forestières). Le taux de mortalité est le plus fort du pays : 15.000 personnes meurent chaque année de maladies curables.

Les projets du nouveau gouverneur du Chiapas

Dans son discours d’intronisation comme gouverneur du Chiapas, Pablo Salazar Mendiguchia a affirmé : "À partir d’aujourd’hui le pouvoir sera exercé conformément aux institutions démocratiques, à l’éthique, avec une parole de vérité, à l’écoute des gens, en rendant ponctuellement compte de tous les actes du gouvernement de l’État. Le pouvoir sera exercé en faveur de ceux qui ne l’ont jamais eu, de ceux qui l’ont toujours subi dans la souffrance. Il sera utilisé pour faire justice et pour gouverner avec équité". Il a également promis qu’ "à partir de maintenant nous ouvrirons un bureau du commerce extérieur et nous ouvrirons des bureaux de commerce dans différents pays du monde en vue de faciliter nos exportations ... Notre défi le plus important est le développement d’une politique sociale qui nous permette de réduire les inégalités et la marginalisation dans laquelle a été maintenu l’État du Chiapas. Cette politique sociale sera respectueuse des différences culturelles et visera particulièrement les secteurs de la population traditionnellement négligés : les femmes, les indigènes, les déplacés, les enfants en danger. Cette politique s’appliquera fondamentalement en trois domaines : lutte contre la pauvreté, pour l’éducation et la santé". Il se propose également de résoudre les conflits agraires, de lutter contre la corruption et en faveur des droits de l’homme, particulièrement dans le système judiciaire qui fera l’objet de réformes de structure. La vérité devra être dite sur des massacres comme ceux d’ACTEAL et EL BOSQUE. Enfin P. S. favorisera la reprise du dialogue avec l’EZLN, demandera l’abrogation de la commission (illégale) pour la remunicipalisation du Chiapas, la libération des prisonniers zapatistes et des responsables d’occupations de terres, la dissolution des groupes paramilitaires, la démilitarisation. Enfin, il mettra tout en oeuvre pour la réconciliation entre les groupes en conflit dans la population.

L’énorme défi posé au gouvernement du Chiapas est d’ordre structurel et culturel

Le nouveau gouvernement de V. Fox lui permettra-t-il de mettre en oeuvre cette politique ? V. F. a-t-il lui-même la volonté d’affronter ces défis au niveau national ? L’avenir le dira. Cependant, au regard de certains faits, il est légitime de poser des questions et de rester vigilants, car il est peu probable que le nouveau pouvoir ait l’intention de rompre avec les effets pervers du néo-libéralisme et de la mondialisation.

Durant sa campagne électorale, V. F. a fait de nombreuses promesses intéressantes concernant le Chiapas, en premier lieu celle de reprendre le dialogue avec les zapatistes. Le 9 janvier, il a affirmé, lors d’une réunion privée avec les membres de la COCOPA, qu’il était "en train de faire le nécessaire pour que le Congrès ratifie les accords sur les droits des indigènes".

La nomination de Luiz Alvarez au poste de "Commissaire pour la paix" a été considérée comme positive par les zapatistes. Quelques prisonniers ont été libérés et d’autres libérations sont en cours. Le gouvernement a reconnu (18/12/2000) la légitimité des municipes autonomes zapatistes.

Par ailleurs il a promis d’augmenter le niveau de vie des populations rurales, la productivité et la rentabilité au moyen de grands programmes de commercialisation, de développement, d’éducation, de distribution de l’eau .… Il a annoncé un programme de développement de 80 000 millions de pesos en faveur de la région sud-est du Mexique qui comprend, entre autres, Guerrero et Chiapas.

Il a également proposé de convertir les paysans en petits et moyens entrepreneurs dans des ateliers de transformation (maquilas), dans l’éco-tourisme et l’artisanat. Ce dernier programme a évidemment suscité les réactions des zapatistes qui y voient un moyen de disloquer la société indigène et manifestant pour le moins une méconnaissance du monde indigène, ce qu’a souligné le Congrès national indigène qui estime que le gouvernement de Vicente Fox ne connaît pas la réalité indigène et l’invite à venir s’informer avant d’entreprendre des actions superficielles. S’il est nécessaire de ratifier les Accords de San Andres et réformer la Constitution - affirme le Congrès indigène - il importe aussi et avant tout de transformer les cœurs et les mentalités de la société envers les communautés indigènes. Le Congrès indigène estime aussi que les signaux adressés jusqu’à présent par le gouvernement aux populations indigènes ne sont pas clairs et que la création annoncée de nouvelles instances, comme le Bureau pour le développement des peuples indigènes, n’est pas une solution.

On peut, d’autre part, se poser des questions sur la marge de manoeuvre du pouvoir exécutif face au Congrès fédéral en majorité conservateur. Il n’y a, pour le moment, aucune garantie pour que les intentions proclamées par l’exécutif soient ratifiées par le Congrès. Enfin, si on donne, en général, comme date probable pour la reprise des négociations, le mois de mai 2001, d’autres parlent d’un processus qui pourrait durer deux ans !

Les zapatistes posent trois revendications fondamentales et immédiates comme condition indispensable pour le rétablissement de la paix et la reprise du dialogue : 1. La reconnaissance constitutionnelle des droits des peuples indigènes. 2. La libération des zapatistes prisonniers dans tout le territoire de la république. 3. Le retrait total de sept positions de l’ armée dans la zone de guerre.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Quelques prisonniers ont été libérés, mais il en reste plus d’une centaine. Le gouvernement a annoncé l’évacuation de deux des sept postes militaires. En même temps il estime qu’il y a moins de 10 000 militaires dans le sud-est, ce qui a donné à Marcos l’occasion d’ironiser sur les qualités de comptable du président.

Il existe une grande confusion sur la démilitarisation. Tandis que le gouvernement annonce la dislocation de certaines positions, on apprend que de nouveaux postes ont été mis en place dans ces mêmes zones.

Quant à la visite d’une délégation zapatiste au Congrès, qui est prévue pour février, le président n’a toujours pas donné de garanties. D’autre part les instances de direction de la chambre des députés ainsi que le groupe PAN-PRI du sénat ont fait savoir qu’ils n’étaient pas disposés à recevoir des encapuchonnés, car ils ne reçoivent que des personnes bien identifiées.

De son côté, cependant, la conférence des évêques a estimé que la marche des zapatistes est une initiative positive, car ainsi l’EZLN sortira de la clandestinité et manifestera sa présence comme force politique.

Le chancelier Jorge G. Castaneda a promis que le gouvernement prendra des mesures unilatérales en faveur de la détente, mais il estime que les zapatistes doivent également faire un pas en avant, ce qu’ils n’ont pas fait jusqu’à présent.

Le PAN a fait savoir qu’il ne donnera pas son aval à la démarche de V. F. en matière de droits et culture indigènes. Il propose un nouveau projet spécifiant que la prise en compte des demandes indigènes ne doit pas porter atteinte aux structures de l’État mexicain.

On voit par ces exemples que nombreuses sont les contradictions que devra affronter le gouvernement.

D’autre part, il est certain que pour la population du Chiapas, même si les trois revendications étaient satisfaites, cela ne résoudrait pas tous les immenses problèmes auxquels elle doit s’affronter : Jugement des responsables d’exécutions sommaires et de massacres, démocratie, reconstitution du tissu social détruit par la "guerre de basse intensité", retour des réfugiés (24 000), problèmes de la terre, propriété du sous-sol, lutte contre la corruption. Etc . . .

Le passé de V. F. n’incite pas à l’optimisme en ce qui concerne les possibilités de changements politiques en profondeur, tant au niveau national qu’international. S’il a choisi quelques ministres d’une autre tendance que la sienne, ses collaborateurs immédiats appartiennent, pour la plupart, au secteur le plus réactionnaire de la société mexicaine. On y trouve des membres de l’Opus Dei et des Légionnaires du Christ, ce qui en dit long, car ce sont ces milieux qui ont obtenu le déplacement de don Raul qui devait succéder à don Samuel comme évêque de San Cristobal de Las Casas. Cela signifie aussi la mise en place de l’ "ordre moral", avec son cortège de sectarisme et d’intolérance, de retour vers un passé de soit-disant chrétienté (alors que l’État mexicain est laïc, de par sa Constitution).

Si j’en crois Carlos Monsivals (Le Monde Diplo. Décembre 2000), il y a dans l’entourage de V. F. un conseiller (problèmes de l’environnement), Victor Lichtinzer, particulièrement compétent pour résoudre le problème de la pauvreté. Il aurait fait ce constat lumineux : "Les pauvres sont pauvres parce qu’ils le veulent, parce qu’ils manquent de volonté et de détermination...".

Comme dit Marcos, il faut surtout changer les mentalités et les coeurs. Et comme disait un Indien à don Samuel : "Ce n’est pas le cavalier qui est malade, c’est le cheval".

Réf. : Texte de l’auteur.