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Zénon
Manirakiza La signature des Accords pour la Paix et la Réconciliation, Arusha, 28/8/2000, a été un événement très important pour le peuple burundais et la communauté internationale intéressée par notre crise. Cest un geste qui a ouvert les pistes dun nouveau tournant, au cours duquel les langues vont se délier et les nouvelles orientations pour la réconciliation séclore. Mais, à cet instant, nous sommes encore entre le dilemme et le paradoxe. Cette date a été précédée de troubles intenses dus aux affrontements entre la rébellion et larmée régulière, particulièrement dans les contrées faisant frontière avec la Tanzanie et la RDC (Rutana, Ruyigi, Cankuzo, Bujumbura Rural, Bujumbura Mairie). La signature des Accords, avec réserve pour la plupart des parties en négociation, a mis en exergue les intentions dune classe politique fortement divisée, qui a désormais opté pour le fonctionnement en deux zones bien tranchées: le camp hutu dit G7 et le camp tutsi dit G 10. Nos analyses antérieures avaient en effet démontré lincapacité, pour des médiateurs allaités aux techniques occidentales, découter et de concilier plus de deux groupes en conflit. À cela, il ny a quune raison : le cartésianisme le veut ainsi. Mais, cette stratégie bipolaire cadre bien avec limage actuelle de la société burundaise qui a sombré dans des divisions profondes dont lexplication logique ne peut être donnée que par les conflits dintérêts ou la protection farouche des positions figées. Intérêts hutu, intérêts tutsi. Qui représente désormais les intérêts du peuple, dans son ensemble ? Il y a lieu dexcuser ces faux pas de notre classe politique car, comme on lentend souvent dire, le problème ethnique est à considérer avec sérieux, en ce moment précis où il a pris des dimensions qui résistent à la démagogie et à la fausse diplomatie. En fait, les flots de sang des citoyens massacrés sans autre forme de procès, sur une base de manipulation politique, ont coulé sur un territoire ouvert à lobservation des Nations. Inutile, désormais, davancer des propos visant à nier lévidence de lexistence des idéologies misanthropes. Le crime a été commis à plusieurs reprises sans que le citoyen moyen se rende compte de lactivisme dun noyau très solide, occupé à créer la confusion et la zizanie dans la société, à des fins purement égoïstes. Cest maintenant, peut-être, le moment de dire haut les souffrances de tout un peuple, opprimé depuis lindépendance de sa patrie, par des élites avides de régner, de régner, même sur des tombes à ciel ouvert ! La reconnaissance de cette tare très grave pour la société, nous avons ici nommé lintégrisme ethnique, peut être considérée comme un premier pas vers laveu des fautes commises individuellement ou collectivement, pourvu que le diagnostic soit accompagné de mesures sérieuses visant à conjurer la résurrection de ce mal. À ce propos, le Protocole n° 1 des Accords a affirmé la consécration de la discrimination ethnique opérée à des fins politiques. Cette même reconnaissance, même exprimée du haut de la chaire des Nations, peut également se retourner contre les acteurs politiques. Il suffit dintérioriser les contours de ce mal. Et le refus du fonctionnement en stéréo offrira un terrain, un ghetto et même une geôle favorables à la creation des idéologies divisionnistes encore plus finement élaborées. Lidée de scinder le pays en hutuland et tutsiland a-t-elle déjà été chassée des cerveaux ? Pas sûr. Loin de moi la tendance à loccultation des faits. Les mémoires non encore libérées des traumatismes lies à la guerre, créeront pour longtemps encore des dispositions psychologiques dont la légitime finalité restera la conservation de lespèce entendue ici dans le sens de la protection des membres dune même ethnie qui auront échappé aux massacres. Une classe politique déréglée Le comportement actuel de notre classe politique, encouragé par les exigences du cartésianisme sur lequel fonctionne la Médiation, pour plus de facilité devant un conflit burundais aux nombreuses ramifications, donnera certainement des ailes à tous les pêcheurs en eau trouble quune politique unitariste naurait pas tardé à disperser. Sans rejeter lidée avancée, selon laquelle le problème ethnique a été tellement exacerbé par les exclusions et les injustices de tout genre que personne ne saurait remettre la question en position marche-arrière, nous devons nous rendre à lévidence et croire également que lethnisme risque dêtre encouragé et exacerbé par les stratégies divisionnistes en vogue. Pour nous, lessentiel ne se limite pas à lélaboration des idéologies sur lesquelles peuvent fonctionner les institutions politiques. Nous avons tout simplement chez nous le problème de création dune vision. Les partis politiques actuels, calqués sur le modèle de laffrontement ethnique, ne peuvent pas être porteurs dune vision vraiment politique, se mettre au dessus de la mêlée et conduire le pays vers une réconciliation effective. Un simple coup doeil sur les faits et gestes qui marquent le fonctionnement interne de chaque parti, considéré dans lesprit de ses statuts et confronté à la loi régissant laction partisane, chasse de lesprit tout espoir dun changement positif. Le fonctionnement en stéréo, qui est devenu impossible pour le G7 et le G10 ne peut pas être favorisé par les divisions internes qui déchirent aujourdhui les partis les plus représentatifs lUPRONA et le FRODEBU. Lappât du gain, lavidité du pouvoir et la protection des positions mal acquises sont les pièges principaux qui, en définitive, prouvent que laction politique chez nous est dépourvue de vision. La signature des Accords peut-elle donc être considérée comme un événement qui pourra participer à la création dune vision politique unifiée pour le salut dun peuple tant meurtri ? Le pessimisme affiché par les générations nostalgiques du passé risque fort de prendre le dessus sur loptimisme des jeunes leaders avides dentrevoir lenracinement de la démocratie sur un terrain mal préparé. Loin de moi lidée de considérer les Accords comme un texte caduc. Mais le fossé est grand et béant, entre la saine vision de la réconciliation défendue théoriquement par le Texte et les possibilités, sur le terrain burundais, de lapplication des principes y étalés. Une autre source de découragement, quil est facile de détecter chez les citoyens qui sont à la fois le réceptacle et le terrain dapplication des Accords, cest le regain actuel de la violence alors que lencre des signatures nest pas encore séchée. Les parties véritablement concernées par le conflit ne semblent pas encore sensibles au contenu de lAccord. Problème de confiance donc, dans la possibilité dappliquer les Accords, couplé du manque de préparation des consciences armées. Les peurs des uns et des autres, nous disons bien les inquiétudes de larmée légale et de la rébellion face aux Accords, risquent de remettre à plus tard, et encore à plus tard, lavènement tant attendu de la fin des hostilités, que peut hypothétiquement garantir par écrit un Accord de cessez-le-feu. Nous en avons une expérience amère en Afrique : ils sont restés lettre morte les Accords de Lusaka (conflit en RDC), dArusha (cas du Rwanda 1993-1994). Dabord, cessez le feu Nous avons, un jour, participé à un plateau radiodiffusé où il fallait nous exprimer sur lurgence ou non dun Accord de cessez-le-feu. Notre opinion là-dessus, cétait dinsister clairement et sans détour sur la fin immédiate des hostilités comme préalable à tout autre Accord. Car, dans notre entendement, il est franchement inhumain de prétendre, par la signature dun Accord de paix, voler au secours dun peuple que les groupes armés prennent plaisir à assassiner jour après jour. Au fait, si lAccord est signé et que les têtes des innocents continuent de tomber, que devient la finalité de ce texte, si dense soit-il ? Qui est donc là pour protéger le peuple, le petit peuple ? Nous faisons semblant dignorer que les nouveaux cas de meurtres ravivent de nouvelles rancoeurs toutes prêtes à allonger la spirale de la violence. Nous ne voulons pas moraliser la situation, ni désapprécier les bonnes intentions et parfois labnégation de toutes les personnes impliquées dans les débats pour le retour à la paix. Nous voulons simplement exprimer la nécessité dune vision, qui doit précéder toute invention de plan stratégique pour le retour à la paix. Sinon, cette paix naura aucune importance pour le peuple quelle est censée secourir. Le peuple se lasse de plus en plus de cette paix que profèrent des lèvres mal intentionnées. Cest dans cette même optique quil faut peut-être placer lopinion en pleine généralisation selon laquelle la classe politique ne cherche que sa propre paix, tout à fait différente de celle dont le peuple a soif. De fait, les discussions peuvent se poursuivre, et les débats se nourrir à volonté de nouvelles donnes, une fois que le peuple est à labri des tempêtes du fusil et des tenailles de la misère conséquente à la guerre. Or, pendant quon fait publicité de la paix, la guerre redouble dintensité. Tout donne aujourdhui à croire que la classe politique burundaise, si lente à converger tous les efforts vers la creation dun environnement pacifique, ne cherche que sa propre paix synonyme de pouvoir, de règne, de domination. Ce ton porte une certaine gravité qui sexplique par le souci de protéger le peuple avant tout, lui qui est le dépositaire légitime de tout pouvoir à visage vraiment humain. Il est vrai que la navette de nos politiciens entre Bujumbura et les métropoles de la médiation (Arusha, Nairobi, Pretoria, etc...) nest pas futile en soi. Mais elle devrait, mille fois plus que les dépenses quelle se plaît à occasionner, apporter un mieux au peuple dont la liberté et la survie doivent finalement être le point central de tous les débats. Il sagit donc, pour tous les acteurs concernés, de tout revoir, pour mettre les boeufs avant les charrues, cest-à-dire de parler Paix et Pain du Peuple et de sengager corps et âme dans cette direction. Et tout peut se faire moyennant la cessation des hostilités. Parallèlement à la poursuite des débats qui se mènent à lextérieur du pays, lurgence se fait beaucoup sentir, dengager une dynamique de dialogue à lintérieur du pays. Toutes explications étant données, les Accords signés ont pour finalité de créer une plate-forme favorable à la poursuite des débats entre acteurs politiques. La population, elle, reste en laisse. Linformation fuse à compte-gouttes ; et dans un langage politique quasi hermétique, sur les tenants et les aboutissants de cette cadence des négociations. Jeu de dupes, jeu dopportunités, protection des positions figées, refus du changement, protection des malfaiteurs impunis... tels sont des thèmes que lon pourrait développer pour découvrir, en fin de compte, la fibre qui agite notre classe politique. Cet environnement flou et teinté dombres dincertitude crée linertie dans la société civile qui hésite, ne sachant plus dans quel sens diriger ses efforts. Même lÉglise Catholique semble ne pas savoir à quel saint se vouer, placée quelle est dans cette confusion créée par les deux vitesses contraires, lAccord et la guerre qui se poursuit. Église et publicité des Accords Cette situation, qui met à la tangente les décideurs en action, nest pas de nature à faciliter la publicité que pourraient faire des Accords lÉglise Catholique et dautres organisations de la société civile. Les appels qui se font entendre aujourdhui, insistent sur la participation des corps organisés à la diffusion du texte des Accords et à la sensibilisation tous azimuts du peuple. LÉglise Catholique (65,3 pour cent de la population) pourrait bien participer à la publicité, avec résultats palpables au bout du compte. Or, le texte a été pensé dans des cultures et dans des langues inaccessibles au commun des mortels : le français et langlais. La traduction en Kirundi de ce texte nest pas encore une réalité. Même le jour oú elle sera disponible, elle ne va pas effacer de la mémoire collective les commentaires parfois acerbes ou les remarques variées quen ont déjà fait les journalistes toujours alertes ou les politiciens qui ont émis des réserves fondées sur les intentions de lAccord. Une autre ambiguïté à relever, ce sont les exigences de la morale qui, à notre sens, ne peuvent permettre la consécration de la gestion dune société sur une base de scission à caractère ethnique. Quon lappelle "système de parité", quon tende à expliquer le bien-fondé de la réflexion polarisée, rien ne pourra justifier, pour lÉglise et toutes les organisations avides de lunité et de la réconciliation, cette facilité à donner le flanc au mal de lintégrisme ethnique. En cette période précise, où les Accords ont déchaîné les appétits, préparant ainsi les ambitions politiques, il serait dangereux pour les agents pastoraux de participer à une danse dont le rythme et la mélodie ne sont connus que des seuls acteurs de la classe politique. Il est bon den saisir le contenu pour sapprêter au sauvetage des brebis. Parce que le peuple qui "consomme" le discours politique parfois controversé est le même peuple qui sabreuve à la Parole de Dieu et à ses impératifs moraux. Le danger de participer à la vulgarisation de lAccord, par les agents pastoraux, cest de confondre leur rôle de sel et lumière du monde et la gestion du temporaire qui, de toute légitimité, doit rester du ressort de lacteur politique ainsi que le veut lenseignement social de lÉglise. Enfin, compte tenu de la division qui sévit au sein même de la classe politique, il ne serait pas aisé pour les agents pastoraux de saligner à la fois en faveur et en défaveur dun groupe politique donné, soit le G7 ou le Gl0 étant entendu que les mêmes groupes ne manquent pas de sympathisants au sein de la hiérarchie catholique. Cette situation ambiguë rappelle bien le dilemme de la période électorale (1991-1993) au cours de laquelle on a déploré le fanatisme politique de certains agents pastoraux, qui nont pas eu de scrupules à sacrifier le souci de lunité et de la communion à lautel de lavidité pour le pouvoir de leurs frères de sang. À cette époque, lépiscopat burundais avait adressé une lettre pastorale au Peuple de Dieu pour inviter les agents pastoraux à prendre des distances face au débordement possible, créé par le fanatisme partisan. Aujourdhui, lépiscopat burundais a apprécié le pas franchi avec la signature des Accords et il encourage les acteurs concernés à poursuivre les débats pour conclure vite un Accord de cessez-le-feu. La juste mesure de la prudence va donc continuer à innocenter lÉglise, placée quelle est devant des situations à la fois ambiguës et contradictoires. Ce quil serait loisible de faire en cette situation, nous le résumons dans les axes suivants : 1. La prédication prophétique Cest-à-dire lengagement concret et osé des agents pastoraux à prêcher par lexemple, à braver la peur et les commentaires, à annoncer le Message de Paix et de Justice. Il est temps, aujourdhui plus quhier, dincarner le Christ au milieu du peuple en souffrance, qui nespère pas dans un salut politique proche. Le peuple, muselé et peu représenté dans les débats en cours, a besoin de connaître ses droits et ses devoirs qui ne sauraient être inspirés que par la Sainte Vision sur le terrain qui voit séchouer un à un les échafauds de lédifice purement humain de la paix tronquée. 2. La primauté de la créativité La pratique de la foi, chez nous, a toujours obéi aux stimuli de la simple routine et du spectaculaire, en négligeant presque limpérative action visant la protection de la vie et lépanouissement de la personne humaine. Aujourdhui plus quhier, nous avons besoin de léclosion dun leadership religieux responsable, qui dénonce sans détour cette tendance à encourager la polarisation ethnique. Les laïcs, infantilisés au fil des années, doivent se ressaisir maintenant et prendre les devants, pour ne pas laisser les seuls acteurs politiques connus donner ses titres de noblesse à la division ethnique. Le compromis et le consensus qui sortiront de cette stratégie anti-chrétienne ne seront que la protection mutuelle des responsables des hécatombes que notre peuple a connues. Clairement, puisque les putschistes de 1993 et les spécialistes de lintégrisme ethnique ne veulent rien avouer, la vengeance risque de sinstaller dans le chaos que peut provoquer léchec possible de la mise en application des Accords. Cest au milieu de cet engrenage que les laïcs responsables, décidés à rompre les chaînes du statu quo, doivent montrer le bon chemin à suivre, inspiré par la non violence évangélique encore à apprendre et à maîtriser. Ce nest pas tellement la simple innocence quil faut privilégier en ce moment. Plus que les voeux pieux, laction inspirée par la Parole de Dieu est souhaitée. Les Congrégations religieuses, dans le strict respect de leurs charismes, sont tout indiquées pour servir de noyaux organisés, capables de faciliter lenracinement de la spiritualité dans lenvironnement immédiat des communautés catholiques (écoles, camps militaires, quartiers, prisons, etc). Il faut peut-être le dire ici et maintenant. On ne peut donner que ce quon a. Appelées à servir de modèle dune vie vraiment offerte à Dieu, Père de tous et infiniment miséricordieux, à Jésus son Fils, Premier Non-Violent Actif également miséricordieux, au Saint-Esprit source de toutes grâces et de tous dons et prenant pour Mère et intercesseur la Sainte Vierge, Reine de la Paix, les communautés religieuses doivent être marquées, en leur sein, de la fraternité et de lunité. Or, la société et ses membres ont été blessés. Nous portons, conscients ou non, la blessure morale des tragédies horribles que nous avons connues. La division ethnique est aux antipodes de la fraternité qui doit caractériser toute communauté chrétienne, toute communauté vraiment religieuse. Relisant les fiches collectées au cours de lEnquête pour lAnalyse Socio-Pastorale de lÉglise Catholique du Burundi 1998, nous nous rendons compte jusquà quel degré lintégrisme ethnique a infiltré les esprits, sans épargner ceux des personnes dévouées au Seigneur et à la Sainte Vierge. Ce paradoxe, sans toutefois le gonfler à lexcès ni lexploiter à des fins nuisibles pour les communautés religieuses, doit être considéré à sa juste mesure pour que les religieux y prennent garde chaque fois que de besoin. Le réflexe ethniciste est facile à détecter dans la communauté à loccasion, par exemple, des nominations à des postes de responsabilité. Le souci de la vérité, du dialogue permanent et de la fraternité peut redresser la situation. Si le Peuple de Dieu ne trouve pas de modèles tout près de lui, si la foi populaire dans les bonnes intentions des religieux fait place à la suspicion des relations intra-communautaires, rien ne pourra venir au secours de la candeur ordinaire du peuple. Une fois aux abois, le peuple ne pourra que tendre la main à tout aventurier, à tout marchand dillusions. Plus grave encore, si une communauté religieuse tolère laction néfaste dun religieux intégriste, elle contribue directement à la pollution morale du milieu environnant. Si nous avons longuement insisté sur la conversion profonde au sein des communautés religieuses, cest parce que les Burundais ont été témoins de leur capacité à encadrer le Peuple de Dieu avec fermeté et succès. Que serait devenue lÉglise, après la persécution des années 1984, 1985 et 1986, si quelques laïcs responsables et quelques religieux intrépides, navaient pas déployé tous leurs charismes pour suppléer à labsence des prêtres mis sous les verrous, laissant derrière eux le Peuple esseulé devant des églises fermées à double tour ? Et voilà, la routine a déjà repris, faute dune décantation sérieuse de leçons à suivre, à partir de la gravité des secousses que la hiérarchie catholique a subies en cette période. Il sagissait, bien sûr, dun conflit ouvert entre lÉglise et lÉtat. Il était dès lors facile de distinguer le bourreau de la victime et de solliciter les secours nécessaires. Aujourdhui, le ver est dans la semence. Nous devons inventer une cure salvatrice. Face à lintégrisme ethnique qui a été créé progressivement grâce à la complaisance ou à la com-plicité de ceux que léthique aurait dû conduire plutôt au prophétisme qui nexclut pas le sacrifice et le martyre, quelle autre attitude prôner si ce nest le rejet des pratiques routinières qui confortent tout simplement les Élus de Dieu dans une innocence qui ne sauve pas. Le peuple pleure, nous prions pour lui et nous pleurons avec lui, sans jamais nous soucier dêtre pour lui la lumière qui sauve. Cette attitude léthargique est dictée par la peur. Elle tranche totalement avec la détermination du Christ qui a accepté tous les outrages non pas pour se laisser aller allègrement au suicide mais pour interroger les consciences et créer définitivement une autre vision de la lutte en vue de la libération et de la vie de la multitude. Ici se trouve posée la question de savoir si les hommes et les femmes dÉglise aiment vraiment le Peuple de Dieu, de cet Amour désintéressé dont Jésus Christ a aimé son épouse : lÉglise. De cet amour divin qui se trouve blessé à la seule idée de penser à la perdition dun seul parmi cette multitude qui braque ses yeux sur nous. La créativité dont nous parlons présentement a pour finalité la conversion du coeur, qui permette de laisser jaillir la lumière au milieu de tout un peuple gavé de mensonges et dillusions, qui est devenu, par ailleurs, incapable dimaginer que sa société peut renaître des cendres. Créer, créativité, invention de nouveaux schèmes de pensées, de nouveaux genres de vie, dans un environnement socio-politique menacé de zizanie et de chaos. Cest cela que nous voulons. Cest cela le sens de lexistence de lÉglise. Nous avons besoin de voir séclore une nouvelle vision, un nouveau leadership. Que, du sein de la terre burundaise émerge un Mahatma Gandhi, un Martin Luther King, un Jean GOSS, etc... un Burundais capable de générer une nouvelle race de Burundais qui rejettent la lutte armée au profit de laction non-violente. LÉglise est toute faite pour engendrer ce type de visionnaires. Il suffit, pour elle, cest-à-dire pour tous les baptisés, guidés par leurs pasteurs, de dire non à la passivité devant cette panoplie dinjustices qui nous accablent tous. Nous avons besoin de vivre, nous avons besoin dagir. Réveillons-nous donc ! 3. Priorité "Jeunesse" Dans cette ligne du réveil pour la réhumanisation, lÉglise peut compter sur la jeunesse catholique. La révision des statuts et devises des Mouvements de jeunesse peut aider à converger tous les objectifs et toutes les orientations vers la lutte non-violente. Cette conviction pourrait, par exemple, aider à mieux organiser la jeunesse autour des idéaux de fraternité, dégalité, de paix et réconciliation. Seulement, sans leaders capables de servir de modèles, la jeunesse ne peut que se complaire dans la routine et la léthargie de ses aînés. Au fait, à quoi servent tous ces jeux, toutes ces prières et toutes ces parures qui ne changent rien à ces violences qui nous entourent ? La hiérarchie catholique se trouve donc interpellée pour quen plus des messages moralisants, elle se mette debout et en avant comme un pèlerin pour montrer à la jeunesse le chemin de la détermination pour sa liberté et son avenir. Progressivement, et sans que personne ne sen rende compte, les cieux ont tendance à se refermer sur nous, faisant de notre peuple une masse silencieuse incapable de devenir maîtresse de son destin. Au fur et à mesure, la crise nous a tous affectés. Elle a fait de nous un peuple qui a peur de lever le petit doigt pour dire haut ses souffrances. Pourquoi, face à cette insécurité qui a installé un couvre-feu diurne et nocturne sur notre terroir, la hiérarchie catholique na pas encore pensé à la création dun cadre dexpression pour aider les voix étouffées à être entendues sous tous les cieux catholiques capables dintervenir positivement dans notre société ? Crier sur les toits, hurler même, pour appeler des secours, puisque la société devient de plus en plus exsangue. En supposant, par exemple, que tout le monde na pas été créé pour être en totale sympathie avec la manipulation des armes ni pour exercer sa profession en ayant conscience de participer à lélimination physique de tous les adversaires, rien ne peut expliquer ce silence qui empêche de réclamer haut et fort le droit de lobjection de conscience. Et la hiérarchie catholique est en droit de donner le ton pour entrevoir dautres possibilités dencadrement de la jeunesse. Il ne sagit pas de sopposer à l"encadrement patriotique" de la jeunesse mais de créer dautres espaces visant la même finalité. Par exemple, négocier avec lÉtat la possibilité, pour les jeunes allergiques aux armes, de passer la même période du Service Militaire à mettre leur bénévolat au service des déplacés, des enfants de la rue ou des victimes du SIDA. Les défis sont multiples et variés sous nos cieux. Il sagirait également, puisque tout donne à penser que le système éducatif se trouve perturbé par cette nouvelle donne, de favoriser du même coup lélitisme chez nous. À ceux qui sont les plus méritants (note élevée après la passation de lExamen dÉtat) et qui portent dans leur psychisme les séquelles de la guerre, lÉglise et lÉtat devraient être en mesure daccorder des bourses détudes. Cette catégorie de la jeunesse a besoin de tranquillité et de sécurité physique pour devenir la crème du Burundi de demain. Face à la fuite des cerveaux sous des cieux plus favorables à la recherche scientifique, il ny a pas meilleure stratégie. La piste "priorité jeunesse" peut également aider à "ressusciter" la conscience de ces milliers de jeunes burundais jetés sur le chemin de lexil par lintégrisme ethnique en action. À lendroit des jeunes réfugiés, aux coeurs rongés par la rancoeur et lincertitude des lendemains, lÉglise a longtemps hésité à lancer des messages de compassion et de solidarité alors que toutes les donnes sont connues quant aux motifs de lexil et aux conditions de vie dans leurs camps de fortune, loin de leur patrie. Ils crient au secours, les réfugiés et les déplacés, pour que leur Église les console. Église, console les tiens ! Si les Accords de Paix sont appliqués, ce qui nest pas envisageable dans le court terme, le rapatriement des réfugiés sera un véritable tournant, qui mettra sur la place publique labsence de prospective, dévaluation et de prise de conscience dune Église locale devenue inapte à précéder les événements et ainsi envisager lavenir de ses membres. LÉglise, qui est habituée à suppléer aux carences dun État mal géré (reprise des écoles et dispensaires, avec la Politique dAjustement Structurel), risque fort de sengager dans les actions de réhabilitation des réfugiés sans avoir pris conscience de toutes les dimensions de la problématique de lexil et du rapatriement. Notre suggestion est que, pour prendre le taureau par les cornes, on commence préalablement à sattaquer aux défis de la jeunesse en général et de la jeunesse exilée en particulier (sans oublier les jeunes déplacés ou regroupés...). 4. Rien sans loecuménisme Le retour au sens du sacré, au culte de la vérité et du pardon ne peut être favorisé, au Burundi, que par une synergie à créer, qui prenne pour point de mire lHumanité de Jésus. Plus que la routinière Contemplation des merveilles accomplies par Jésus Christ en faveur de lhumanité, qui risquerait dailleurs dendormir les consciences dans un spiritualisme sans résultats palpables, nous avons besoin dun profond ressourcement précédé dune plongée profonde dans la Bible. Il ne sagira pas de renforcer les sentiers battus du sporadique dialogue interreligieux mais de créer des occasions de rencontre vraiment fraternelle, autour de la Parole de Dieu et des veillées de prière ou de louange. Dun coup, nous aurons favorisé lacceptation mutuelle et la réconciliation. Dans cette ligne, le respect de lautre, lécoute empathique et lentraide au sein de la communauté citoyenne doivent être ciblés en tant que ressources de laction synergique en faveur dune paix vraiment partagée. Cette paix qui ne peut, en aucun cas, être considérée comme le butin de la classe politique, dune confession religieuse ou dun quelconque corps organisé. Oui, cette paix, à laquelle tous les humains sont appelés à communier parce quelle est le résultat des efforts de tout un chacun et surtout, émanation bienfaisante de la Miséricorde de Dieu accordée à lhumanité. Cest à cette condition quun veritable mouvement non-violent pourra senraciner véritablement au Burundi et participer au changement indispensable de la face du monde salie par la rapacité des puissants, légoïsme des âmes avides dun pouvoir sans partage, lintégrisme ethnique pris comme tremplin pour un pouvoir totalitaire et la corruption, sources sûres de loppression du faible et du sans voix. Grâce à lunification des efforts, à la tolérance et à la réconciliation au sein des confessions religieuses, nous pourrons aller plus loin, car nous aurons brisé le carcan qui nous enferme dans le ghetto du manichéisme. En conclusion Les Accords pour la Paix et la Réconciliation, considérés dans leur fond et dans leur forme, ne sont quun beau texte. Leur finalité, qui ne devrait plus attendre, est la création dun environnement pacifique au Burundi. Elle est retardée par les spéculations tout à fait inhumaines qui nhésitent pas à sacrifier la vie humaine à lautel des débats finalement stériles. Il est vrai que chaque groupe armé a ses raisons de poursuivre les attaques et les razzias. Mais rien ne peut justifier cette stratégie misanthrope qui consiste à faire du peuple le tremplin et le prétexte ou alors le bouclier humain, bouc-émissaire de toutes les barbaries que les élites élaborent. En clair, les Accords risquent de rester lettre morte, puisquils nont pas été précédés par le dialogue autour de la cessation des hostilités. Que peut attendre le peuple des sans voix, à la place dune quiétude, seule qui permette denvisager un avenir ? Ceci ne veut pas dire que ces Accords ne servent à rien. On peut sen inspirer pour bien faire, mais on doit faire attention à la polarisation ethnique quils semblent favoriser sans scrupules. En plus, lexpérience vécue par dautres pays a suffisamment montré linfidélité de nos élites aux principes et méthodes pour le salut, même quand ils sont consignés et signés dans un Document appelé "Accords de cessez-le-feu" ou "Trêve". Il revient donc à la masse silencieuse de séveiller pour chercher elle-même la Paix dont elle a besoin. Nous avons préconisé la lutte non armée, la lutte non violente, à la place de linnocence routinière, synonyme de léthargie, dinertie et de passivité complice. Dans la noble vision du respect absolu de la personne humaine, de la protection de la vie, la lutte non violente profitera des acquis de notre société qui nest pas, quon le veuille ou non, fondamentalement polémophile. Il est terminé le temps des Textes finement élaborés mais plaqués sur des réalités étrangères, le temps des débats longs et stériles. Revenir à lessentiel pour laisser triompher la vérité, protéger la vie, chercher la Paix pour le peuple, cest cela, vraiment, aller vers un Accord de Paix. Le reste nest que futilité, jeu de dupes, perte de temps.
Réf.
: Vivons en Église (Informations et documentation pastorales),
n° 9-10, Septembre/Octobre 2000. |