Jacques Dupuis
Pour le Règne de Dieu. Quelle Église ? Quelle mission ?


Jacques Dupuis qui a enseigné la théologie dogmatiique en Inde et à l'université grégorienne de Rome est l'auteur de Vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux, Paris, Cerf 1997, de Homme de dieu, Dieu des hommes, Paris, Cerf, 1995, et de bien d'autres publications de valeur. Article reproduit de Spiritus n° 159; juin 2000, p. 227-240.

Le Règne de Dieu n'a pas toujours eu en théologie la place centrale qu'il occupe aujourd'hui, spécialement en ce qui regarde l'ecclésiologie, la théologie de la mission et, plus récemment encore, celle des religions. Le but de cet article est de montrer l'influence que la redécouverte en théologie du Règne de Dieu est en train d'exercer sur la théologie de la mission de l'Eglise à laquelle elle ouvre des horizons plus larges.

L'article se développe en trois sections principales. La première partie rappelle l'identification faite dans les documents officiels antérieurs au concile Vatican II et au concile lui-même entre l'Église et le Règne de Dieu présent dans l'histoire. L'évolution post-conciliaire vers une distinction-en-relation entre l'une et l'autre ouvrira la porte à des perspectives nouvelles. La seconde partie étudie certains des 'modèles principaux de l'Église qui ont été proposés à travels les siècles et qui ont influencé différents concept: de la mission jusqu'au récent concept de l'Église comme 'sacrement du Règne de Dieu présent dáns le monde'. La troisième partie demande quelles sont les conditions nécessaires, spécialement aujourd'hui pour que l'Église, en tant que sacrement du Règne, puisse en être un signe crédible pour le monde et pour les hommes, particulièrement dans les pays où l'Eglise ne représente qu'une minorité infime de la population globale. L'Église doit être une Église 'décentrée' et 'servante': elle doit en outre être une Église pauvre qui fasse sienne la cause des pauvres et des opprimés en s'identifiant avec eux.

L'article se conclut en notant qu'une perspective régnocentrique en ecclésiologie et en théologie de la mission semble plus adaptée au monde pluraliste dans lequel nous vivons aujourd'hui et qui caractérisera sans aucun doute le nouveau millénaire que nous abordons.

1. Règne de Dieu et Eglise : identification ou distinction

J'ai rappelé ailleurs, dans ses grandes lignes, l'histoire du rapport entre l'Église et le Règne de Dieu dans la théologie avant le Concile Vatican II, au Concile lui-même et dans le magistère post-conciliaire.

Quelques rappels

J'ai fait voir, à travers des exemples notoires, que la théologie préconciliaire identifiait le Règne de Dieu, pour autant qu'il est déjà présent dans l'histoire avec l'Église. J'ai cru pouvoir afffirmer que la Constitution Lumen Gentium du Concile retient la mëme identification. Cela semble ressortir clairement de passages tels celui où, en parlant de l'Église, la constitution déclare qu'elle "forme de ce royaume le germe et le commencement sur terre" (L.G. 5), ou encore qu'en elle "le Règne du Christ (est) déjà mystérieusement (in mysterio) présent" (L.G. 3). Si cette présence est qualifiée comme 'mystérieuse', elle l'est en ce que le Règne ou l'Église — qui lui est identifiée — même si déjà présent dans le monde, doit encore croitre jusqu'à atteindre sa plénitude eschatologique.

Après avoir examiné les documents conciliaires et postconciliaires, j'ai cru pouvoir retenir que le premier document qui affirme clairement une distinction entre l'Église et le Règne de Dieu déjà présent dans le monde est l'encyclique Redemptoris Missio (1990) de Jean Paul II. Le Pape y affirme:

"Il est donc vrai que la réalité commencée du Royaume peut se trouver également au-delà des limites de l'Église, dans l'humanité entière, dans la mesure où celle-ci vit 'les valeurs évangéliques' et s'ouvre à l'action de l'Esprit qui souffle où il veut et comme il veut (cf. Jn 3,8); mais il faut ajouter aussitôt que cette dimension temporelle du Royaume est incomplète si elle ne s'articule pas avec le Règne du Christ, présent dans l'Église et destiné à la plénitude eschatologique" (RM 20).

Une distinction décisive

Cela veut dire que, tout en étant présent de fàçon spéciale dans l'Église, comme on l'expliquera plus loin, le Règne s'étend cependant au-delà des limites de l'Église, et les membres des autres traditions religieuses peuvent en être membres pourvu qu'ils en vivent les valeurs et aident à les diffuser dans le monde.

Ce texte est décisif pour notre propos. Il reconnaît explicitement que la réalité historique du Règne de Dieu s'étend au-delà de l'Église, à tout le genre humain; qu'elle est présente partout où les valeurs évangéliques sont vivantes et actives et où les personnes s'ouvrent à l'action de l'Esprit. Le texte affirme en outre que, dans sa dimension historique, le Règne reste ordonné à sa plénitude eschatologique et que l'Église, dans laquelle il est présent de façon spéciale, se trouve, dans le monde, au service du Règne à travers l'histoire. Une distinction est donc établie, d'une part entre le Règne dans le temps et sa dimension eschatologique et, d'autre part, entre le Règne et l'Église.

Le Règne de Dieu se trouvait sans aucun doute au centre du message et de la mission de Jésus, de sa pensée et de sa vie, de ses paroles et de ses actions. Le 'sermon sur la montagne' et les 'béatitudes' sont la 'constitution' du Règne de Dieu. Toutes les paraboles de Jésus y font référence; les miracles le montrent présent et opératif Ce Règne, que Dieu avait commencé d'instaurer dans le monde à travers la vie terrestre de Jésus, devint réellement présent par le mystère de sa mort et de sa résurrection.

Il n'y a donc pas de 'solution de continuité' entre le caratière 'régnocentrique' du message de Jésus et le 'christocentrisme' du kérygme apostolique. L'Évangile atteste en outre que, pour Jésus lui-méme, le Règne annoncé par lui comme déjà présent doit se développer vers sa plénitude. Jésus a-t-il cependant établi un rapport d'identité entre le 'mouvement' eréé par lui et destiné à devenir 'l'Église', au sein duquel il établit une autorité compétente, et le Règne de Dieu qu'il annonçait? Ou, au contraire, le Règne était-il pour lui une réalité plus ample, au service de laquelle il plaçait d'avance son Église?

Nous savons que la mission historique de Jésus fut principalement, sinon exclusivement, dirigée vers Israël. Dans Mt 15,24, Jésus fait explicitement profession de n'avoir été envoyé "que pour les brebis perdues de la maison d'Israël" et, tandis qu'il envoie les 'Douze' en mission, il les avertit de ne pas prendre "le chemin des païens" et de ne pas entrer "dans une ville des Samaritains", mais d'aller plutôt "vers les brebis perdues de la maison d'Israël" (Mt 10,5-6). C'es notations peuvent étre considérées en toute probabilité comme substantiellement authentiques.

Passage inauguré par Jésus

Cependant, Jésus montre une grande admiration pour la foi du centurion qu'il rencontre à Capharnaüm: "En vérité, je vous le dis, chez personne je n'ai trouvé pareille foi en Israël" (Mt 8,10). Il profite de la foi d'un 'païen' pour annoncer que des multitudes venues de l'Orient et de l'Occident entreront s'asseoir à table dans le Règne des cieux (Mt 8,11-12). Cette entrée des 'autres' dans le Règne de Dieu n'est pas purement eschatologique; elle a lieu en un premier temps dans l'histoire, comme l'atteste la parabole du banquet (Mt 22,1-14; Lc 14,15-24). Par ail leurs, à l' occasion de 'passages' à travers la Samarie et la Syro-Phénicie, Jésus entre en contact avec des gens qui n'appartiennent pas au peuple élu. Une fois encore, il s'émerveille de la foi de ces 'païens' et accomplit, à leur requête et en leur faveur, des miracles de guérison (Mc 7.24-30; Mt 15,21-28).

Il ne faut pas se méprendre à penser que ces miracles accomplis en faveur 'd'étrangers' n'ont pas le même sens que celui que Jésus attribue à ses autres miracles; tous signifient que le Règne de Dieu est présent et opératif. Les guérisons et les exorcismes en faveur des 'autres' indiquent donc que le Règne de Dieu est également présent et actif parmi eux; il s'étend à tous ceux qui y entrent à travers la foi et la conversion à Dieu (Mc 1,15).

On ne peut donc dire que pour Jésus le Règne s'identifie au 'mouvement' qu'il a créé et qui était destiné à devenir l'Église. Il faut plutôt reconnaître que Jésus mettait à l'avance l'Église au service du Règne lorsqu'il envoyait les 'douze' en mission en leur enjoignant d'annoncer la venue du Règne (Mt 10,5-7). La 'bonne nouvelle' que l'Église devra annoncer après la résurrection (Mc 16,15) est celle-là même que Jésus annonça pendant sa vie terrestre: la venue du Règne (Mc 1,15). L'Église est destinée à annoncer non elle-même mais le Règne de Dieu.

2. Modèle de l'Église et de la mission

Dulles a montré que les 'modèles', comme le terme est employé en théologie, ne s'excluent pas réciproquement mais sont plutôt complémentaires. Il a appliqué cette complémentarité à divers modèles théologiques de l'Église et de la révélation. Je voudrais distinguer ici quatre modèles de l'Église et de la mission qui, tout en n'étant pas nécessairement opposés entre eux, représentent des perspectives diverses, plus ou moins propices à un concept large de la mission évangélisatrice. Il s'agit des modèles suivants: le modèle de l'Église comme la 'barque de salut', le modèle de la mission comme 'plantation de l'Église'; le modèle de l'identité entre l'Église et le Règne de Dieu; le modèle de l'Église comme 'sacrement du Règne'.

Lorsque se développa l'axiome 'Hors de l'Église point de salut', on se référa à un modèle de l'Église comme 'barque de salut'; on la comparait à la barque construite par Noé dans laquelle lui-même et sa famille furent sauvés du déluge. Ceux qui se trouvaient au dehors furent perdus. De même les hérétiques et les schismatiques, en sortant de la barque du salut qu'est l'Église, se sont perdus de façon coupable. Avec un tel modèle d'Église, il est clair que quiconque se trouve en dehors d'elle ne peut trouver le salut, et la compréhension de l'axiome 'Hors de l'ÉgIise point de salut' se fait de plus en plus restrictive. On suppose que les 'païens sont coupables pour ne pass être devenus chrétiens'. On ne pose même pas la question de savoir si les autres traditions religieuses ont ou non quelque valeur positive pour ce qui a trait au mystère du salut de leurs membres. La possibilité de salut à leur endroit, même si elle n'est pas entièrement niée, est considérée eomme une possibilité lointaine et douteuse. En conséquence, la mission de l'Église consiste presque exclusivement à annoncer l'Évangile et l'Église comme unique voie de salut pour tous les hommes et à les inviter de façon pressante à devenir ses membres. Le concept d'évangélisation est un concept étroit: évangéliser est proclamer l'Évangile.

Le modèle de la mission comme plantation de l'Église permet un certain élargissement des perspectives. On reconnait quelque valeur positive aux traditions religieuses en tant que 'pierres d'attente' en vue du christianisme et de l'Église, en qui le mystère du salut en Jésus Christ vient à notre rencontre. L'Église, en laquelle le mystère du salut est offert à tous les hommes, doit devenir eftèctivement présente partout dans le inonde afin que tous puissent entendre la bonne nouvelle de Jésus Christ et partager en son Église le mystère du salut. Pareil modèle, tout en ètant plus généreux à l'égard des traditions religieuses, témoigne cependant d'une perspective très ecclésiocentrique de la mission.

L'évangélisation reste réduite à la proclamation du Christ; la mission consiste à mettre le salut à la disposition de tous à travers la présence universelle de l'Église. La tâche principale et presque exclusive de l'activité missionnaire consiste à établir et à développer les structures ecclésiales et à faire croitre le nombre des membres de l'Église. Le succès de la mission est évalué en vertu du nombre de 'convertis' au christianisme et de la croissance des communautés chrétiennes. La mission s'identifie à la plantation de l'Église qui proclame. Annoncer Jésus Christ signifie en fait aímoncer l'Église elle-mêrne.

Une mission trop ecclésiocentrique

Nous avons rappelé plus haut que la constitution Lumen Gentium du Concile Vatican II continue d'identifier le Règne de Dieu avec l'Église présente dans le inonde et dans l'histoire. Le Concile recotuiait clairement l'existence de valeurs positives dans les autres traditions religieuses, et même de 'semences du Verbe' (Ad Gentes 11,15) et d'élèments 'de vérité et de grâce' (ad Gentes 9), pour ne parler que des expressions plus positives et plus éloquentes mises en oeuvre par le Concile au sujet de ces traditions. Le Concile recommande positivement le dialogue interreligieux entre les membres de l'Église et ceux de ces traditions (Nostra Aetate 2, Gaudium et Spes 92). Néanmoins, en fonction de l'identification que le Concile retient entre le Règne de Dieu dans le monde et l'Église, sa notion d'évangélisation reste encore étroite; l'évangélisation n'est autre que la proclamation de Jésus Christ, Sauveur universel, que l'Église adresse aux 'autres'. Pour importantes que puissent ëtre les autres tâches de l'Église, elle ne font pas partie de sa mission évangélisatrice comme telle.

L'inclusion, dans la mission évangélisatrice de l'Église, du dialogue interreligieux comme aussi de l'engagement pour une libération humaine intégrale et pour la justice dans le monde, sera un développement du magistère et de la réflexion théologique post-conciliaires. En témoigne de façon très claire le document sur 'Dialogue et mission' publié par le seerétariat pour les Non-Chrétiens en 1984 (n. 13). Tout en affirmant clairement la nécessité de l'Église pour le salut (Lumen Gentium 14), le Concile n'a pas voulu faire sien l'axiome 'Hors de l'Église point de salut'. Reste cependant que l'identification du Règne avec l'Église fait que la perspective du Concile reste fortement ecclésiocentrique. En annonçant Jésus Christ, l'Église s'annonce elle-même en tant que sacrament universel de salut. Pour autant qu'elle reste identifiée au Règne de Dieu en quoi consiste la 'bonne nouvelle' annoncé par elle, l'Église semble rester en quelque sorte centrée sur elle-même. Un décentrement de l'Église reste en attente, tel que ne peut produire son identification par le Concile avec le Règne de Dieu présent dans le monde.

Vers une Église décentrée

C'est pourquoi des théologiens aujourd'hui, en harmonie avec la redécouverte de la distinction entre l'Église et le Règne de Dieu, proposent le modèle d'Église comme 'sacrement du Règne de Dieu présent dans l'histoire'. Cela revient à développer ultérieurement l'affirmation du Concile selon laquelle l'Église est 'sacrement universel de salut', dans le sens que le Règne de Dieu déjà présent dans l'histoire n'est autre que le mystère du salut réalisé en Jésus Christ, universellement à l'aeuvre parmi les hommes. On met ainsi en évidence la priorité du Règne de Dieu présent, par rapport à l'Église fondée par Jésus Christ au service du Règne instauré en lui par Dieu.

L'Église est ainsi décentrée d'elle-même pour être entièrement centrée sur le Règne en qui elle trouve sa raison d'être et par rapport auquel elle est entièrement 'relationnelle'. En pareille perspective, l'Église ne s'annonce plus elle-même mais bien le Règne de Dieu en Jésus Christ, au service duquel elle a été instituée par son Seigneur. Sa tàche consiste avant tout à témoigner de la présence active du Règne, à en aider la croissance dans le monde et dans l'histoire par la promotion des 'valeurs évangéliques', et à l'annoncer aux autres.

Cette tàche ne se limite pas à l'annonce mais comprend, comme parties itégrantes de l'évangélisation, le dialogue interreligieux et l'engagement pour la justice et la libération de l'homme. L'Église continue la mission de Jésus qui consista à annoncer la proximité, et même la présence déjà opérative, du Règne de Dieu instauré en lui par Dieu même (cf. Mc 1,15).

Jésus annonça la présence active du Règne de Dieu parmi les hommes. De même, l'Église, comme sacrement du Règne de Dieu présent, doit offrir au monde, à travers sa vie entière, à travers ses paroles et ses oeuvres, un témoignage vivant et crédible de la présence de ce Règne.

Église, sacrement du Règne

Entre l'Église et le Règne de Dieu il existe, selon l'encyclique Redemptoris Missio, "une relation singulière et unique qui, sans exclure l'action du Christ et de 'Esprit-Saint hors des limites visibles de l'Église, confere a celle-ci un rôle spécifique et nécessaire" (RM 18). Comment concevoir ce rôle? Et, plus précisément, comment comprendre que l'Église est dans l'histoire le sacrement du Règne de Dieu déjà présent? Le Concile disait que, dans l'Église, le Règne de Dieu est déjà 'mystérieusement présent' (Lumen Gentium 3). Cela faisait référence à la présence, anticipée dans l'Église, du Règne de Dieu orienté vers son complément final. Mais, en appliquant à l'affïrmation du Concile la théorie sacramentaire, on comprendra plutôt que l'Église est le sacrement (in mysterio) de la réalité du Règne le Dieu en tant que déjà présent, dans le monde et dans l'histoire. L'Église est le sacrement du Règne de Dieu'. Ce qui veut dire —- pour reprendre une formule du locument final de la conférence de Puebla — qu'en eile "se manifeste de façon risible ce que Dieu est en train de porter silencieusement au terme dans le monde entier. Elle est l'endroit où se concentre au maximum l'action du Père" (n° 132).

La présence de l'Église-signe dans le monde rend donc témoignage au fait que Dieu y a établi son Règne en Jésus Christ. D'autre part, en tant que signe efficace, l'Église contient et produit la réalité qu'elle signifie et donne accès au Règne de Dieu à travers sa parole et son action. Mais la nécessité de l'Église n'est as telle que l'accès au Règne de Dieu ne soit possible qu'en devenant ses membres; les 'autres' peuvent faire partie du Règne de Dieu et du Christ sans être membres de Église. La présence du Règne de Dieu dans l'Église est cependant une présence privilégiée puisqu'elle a reçu du Christ "la plénitude des biens et des moyens de salut" (RM 18). Elle en est le 'sacrement universel' (LG 48). C'est pourquoi tous ceux qui accèdent au salut et au Règne en dehors d'elle, tandis qu'ils ne lui sont pas corporés en tant que membres, sont cependant 'ordonnés' (ordinantur) vers elle, comme l'affirme la constitution Lumen Gentium 16, sans pour autant reprendre la doctrine antérieure des 'membres de désir'.

Église, témoin du don de Dieu

Comme le note un auteur récent: "Dire que l'Église est 'sacrement de salut', c'est affirnier qu'elle témoigne d'une réalité qui la traverse elle-même mais déborde ses frontières, qu'elle garde en même temps un rapport inéluctable avec cette réalité. Si elle est le sacrement (signe et instrument) du salut, elle ne saurait en être l'origine ni même l'unique lieu de réalisation, mais en est plutôt l'humble servante. L'institution est tout entière ordonnée à révéler la source de ce salut et à préparer sa venue au coeur de l'histoire.… Dire que l'Église est comme 'le sacrement du salut', c'est souligner qu'elle ne saurait être le signe d'elle-même mais de ce salut qui vient de Dieu. Elle dévoile le salut mais ne le possède pas. Si elle demeure, c'est pour signifier la permanence du don de Dieu par le Christ, dans l'Esprit" (J. Rigal, L'Église en chantier, Cerf 1995, pp. 58-59).

L'universalité du Règne de Dieu consiste dans le fait que les chrétiens et les 'autres' partagent le même mystère du salut en Jésus Christ, même si le mystère les atteint par des voies differentes. Les 'autres' ont accès au Règne de Dieu à travers l'obéissance à Dieu dans la foi et la conversion, pour autant qu'ils vivent et promeuvent les 'valeurs du Règne'. L'appartenance commune des chrétiens et des 'autres' au Règne de Dieu présent dans l'histoire attire des conséquences importantes pour les uns et pour les autres. En fait, elle explique comment les chrétiens et les 'autres' sont appelés à construire ensemble le Règne de Dieu dans le monde à travers les temps. Ce Règne, dont ils sont co-participants et co-membres, ils peuvent et doivent le construire ensemble, par la conversion à Dieu et la promotion des valeurs évangéliques, jusqu'à ce qu'il aboutisse, au-delà de l'histoire, à sa plénitude eschatologique (cf. GS 38).

Dans le partage, le dialogue et l'annonce

La coopération dans la construction du Règne de Dieu s'étend en outre aux differentes dimensions qui le caractérisent, que l'on peut appeler 'horizontale' et 'verticale'. Les chrétiens et les autres croyants construisent ensemble le Règne de Dieu chaque fois qu'ils adhèrent de concert à la cause des droits humains, chaque fois qu'ils oeuvrent ensemble pour la libération intégrale de toute personne humaine, mais spécialement des pauvres et des opprimés. Ils le construisent en outre en promouvant les valeurs religieuses et spirituelles.

Dans la construction du Règne les deux dimensions, humaine et religieuse, sont inséparables. La première est en réalité le signe de la seconde. Rien ne fournit probablement au dialogue interreligieux une base théologique plus profonde, un motif plus vrai, que la conviction que, en dépit des différences qui les distinguent, les membres des différentes traditions religieuses — membres coparticipants du Règne de Dieu dans l'histoire — cheminent ensemble vers la plénitude du Règne, vers la nouvelle humanité voulue par Dieu pour la fin des temps dont ils sont appelés à être co-créateurs avec Dieu.

Ce qu'on vient de dire n'enlève rien à 'l'orientation' des 'autres' vers le mystère de l'Église en tant que 'sacrement du Règne dans l'histoire'. On a rappelé plus haut la raison fondamentale pour cette orientation, à savoir le fait qu'à l'Église a été confiée 'la plénitude des biens et des moyens de salut'. Seule l'Église est à même de partager avee les 'autres' la connaissance explicite de leur Sauveur, Jésus Christ, par son annonce de la parole. En elle seule, ils peuvent venir en contact avec l'événement christique du salut à travers l'économie sacramentelle instituée par le Christ, au centre de laquelle se trouve la célébration eucharistique.

II s'ensuit que, comme eux-mêmes restent orientés vers le mystère de l'Église, de façon analogue le dialogue interreligieux, tout en étant de par lui-même une expression authentique de la mission évangélisatrice de l'Église (cf 'Dialogue et mission', 13), reste 'orienté' vers l'annonce de l'Évangile de Jésus Christ par laquelle les 'autres' sont invités à devenir disciples de Jésus Christ dans la communauté chrétienne. Le document 'Dialogue et annonce' (1991), publié par le Conseil pour le dialogue entre les religions et la congrégation pour l'évangélisation des peuples, le dit clairement, là où il affirme: "Le dialogue... ne constitue pas toute la mission de l'Église.… Il ne peut pas simplement remplacer l'annonce mais reste orienté vers l'annonce; c'est en elle en effet que le processus dynamique de la mission évangélisatrice de l'Église atteint son sommet et sa plénitude" (n° 82). La mission évangélisatrice de l'Église, comme il avait été dit dans le document du Secrétariat pour les non-chrétiens, 'Dialogue et mission' (1984), est une 'réalité unitaire mais complexe et articulée' (n° 13). Tandis que le dialogue figure parmi ses 'éléments principaux', elle ne s'épuise pas dans le dialogue mais culmine dans l'annonce.

3. Vers une Eglise, signe crédible du Règne

Une Église décentrée

Jésus est entré dans la gloire à travers sa résurrection des morts. Tel est le message formel du Nouveau Testament. De la croix à la résurrection, sa condition humaine se renverse, pourrait-on dire, car il passe de l'humiliation de la croix à la gloire du Père, au-delà du sépulcre. Ce retournement est exprimé de façon heureuse dans l'hymne aux Philippiens (2,6-11). Désormais, le Christ se troúve glorifié iuprès du Père mais son corps ressuscité garde les empreintes de la passion.

La tradition chrétienre a insisté sur ce point, voulant souligner l'identité personnelle entre le crucifé et le ressuscite. La résurrection de Jésus ne supprime pas nais rend authentique la kénose de la vie terrestre et de sa mort en croix. Celui qui est ressuscité est celui-là même qui fut crucifié. Le Nouveau Testament d'abord, et la tradition chrétieiuie ensuite, celle d'Oecident d'une part et Belle d'Orient d'autre part, expliquent que, du côté transpercé du Christ sur la croix et de sa résurrecction est issue I'Église, son Corps, destinée à perpétuer son mystère en le signifiant et le reproduisant en elle-même.

Or, tandis que le Christ est désormais dans la gloire du Père, l'Église poursuit son pèlerinage à travers les siècles en l'état de kénose, à la suite de son Maître, pour atteindre enfin, dans l'eschaton, à la plénitude de la nouvelle création. En quoi doit consister cet état de kénose de l'Église pérégrinante si elle veut, comme elle le doit, reproduire dans sa chair le modèle kénotique de l'incarnation du Verbe de Dieu?

L'Église ne trouve pas en soi sa raison d'être; elle la trouve dans le Christ. Elle n'est pas fin en soi. Comme Jésus se référait enfèrement au Père qui instaurait son Règne en lui, de même L'Église doit se référer entièrement à Jésus Christ et au Règne instauré en lui par le Père. Elle doit donc être entièrement rapportée au Christ et au Règne de Dieu, elle doit le 'signifier' en rendant visible et tangible le mystère. Or, être signe est une position incommode et périlleuse car un signe doit pointer vers le signifié qui le dépasse, en ce cas vers Jésus Christ et le Règne de Dieu.

L'Église devra donc s'assurer de ne pas se refermer sur elle-même en oubliant sa fonction signifiante. Si elle le faisait et dans la mesure où elle le ferait, elle deviendrait 'insignifiante' ou même un 'contresigne'. L'Église doit être un signe vivant du règne de Dieu. Elle doit donc rendre témoignage au Règne par sa vie en le rendant visible et tangible pour les hommes, en en reproduisant en elle-même les valeurs, en les promouvant à travers des engagements différents et, enfin, en en annonçant la présence active dans le monde; En bref seule une Egfse évangélisée elle-même peut servir le Règne de Dieu. Il y va de sa crédibilité.

Une Église servante

Comme Jésus s'identifia au 'Serviteur de Dieu', ainsi l'Église doit-elle être à son tour servante. Comme Jésus fut 'l'homme pour les autres', ainsi l'Église doit être une 'Église pour les autres'. Reste à se demander ce qu'implique pour l'Église d'être servante. Pour le voir, il suffit de se rappeler les instructions formelles de Jésus à ses disciples: le disciple n'est pas plus grand que le Maître (Jn 13,16); qui veut être grand parmi vous qu'il se fasse le serviteur de tous (Mt 20,27).

A la dernière cène, Jésus donna, de cet humble service, une leçon concrète inoubliable lorsque, se levant de table, il commença à leur laver les pieds (Jn 13,1214). Et il conclut: "Je vous ai donné l'exemple pour que vous agissiez comme j'ai agi envers vous. En vérité, en vérité je vous le dis, l'esclave n'est pas plus grand que son maître ni l'envoyé plus grand que celui qui l'envoie. Sachant cela, heureux serez-vous si vous le faites (Jn 13,15-17).

Cela vaut pour toute l'Église, mais spécialement pour ceux qui, en elle, exercent l'autorité, laquelle, comme le Concile l'a rappelé, est conçue dans l'Église comme un 'service', un service destine principalement aux petits et aux humbles: "En vérité, je vous le dis, dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait" (Mt 25,40). La leçon ne pouvait être plus claire. Jésus s'identifie avec les pauvres, les souffrants et les opprimés que l'Eglise doit servir en priorité, en découvrant en eux le Christ qui souffre.

Tel est le secret du service des pauvres et des victimes d'un monde injuste. Pour être au service des pauvres, l'Église d'aujourd'hui doit s'identifier avec eux, assumer leur cause, défendre leurs droits, élever une voix prophétique pour dénoncer les structures injustes qui les emprisonnent dans l'esclavage, s'engager conerètement au service de leur liberation intégrale.

Dans ce but, l'Église doit être véritablement libre, c'est-à-dire sans aucune connivence ou compromission avec les structures qui peipétuent l'oppression des pauvres. En somme, elle doit se dégager de tout ce qui l'empêche d'exercer la vraie liberté évangélique dont elle a besoin pour devenir la voix des sans-voix. Comme Jésus devint un signe de contradiction en dénonçant l'hypocrisie et l'injustice de son temps, ainsi en sera-t-il de l'Église dans la mesure où elle se fera réellement servante des petits et des méprisés. Tel est le prix que l'Église devra payer pour devenir vraiment une Église servante.

Une Église pauvre

Jésus assigna une place privilégiée aux pauvres dans le Règne de Dieu (Jc 6, 20). Le Règne de Dieu leur est spécialement destine parce qu'en eux les valeurs du Règne sont présentes et actives. En outre, Jesus n'a pas été seulement en faveur des pauvres, mais il s'est personnellement identifié avec eux, faisant sienne leur cause, s'associant à eux de façon préférentielle. Jesus fut pauvre avec les pauvres. Cela faisait partie de la kénose du Fils de Dieu en humanité.

La pauvreté doit donc aussi faire partie de la kénose de l'Église en ce monde si elle doit reproduire en elle le modèle laissé par le Seigneur. Cela suppose que l'Église soit en faveur des pauvres, mais cela ne suffìt pas. Elle doit être non eeulement l'Église pour les pauvres mais aussi des pauvres. Mais comment l'Église peut-elle vraiment être l'Eglise des pauvres sans être pauvre avec eux ? LÉEglise est appelée non seulement à épouser la cause des pauvres mais à s'identifier avec eux en partageant leur sort.

Aujourd'hui plus que par le passé, l'Église est appelée à être l'Église pour les pauvres en devenant l'Église avec les pauvres. Comme elle appartient à l'ordre des signes, l'Église doit étre conforme à Jésus et au Règne pour que la qualité de son témoignage ne soit pas affaiblie et son pouvoir signifiant obscurci. C'est pourquoi l'Église doit reproduire en elle le modèle de son Maître qui s'est fait pauvre pour nous rendre riches. Le 'dépouillement' du Fils de Dieu en Jésus est 'la raison théologique décisive pour laquelle l'Église doit être une Église pauvre.

Se convertir à une perspective régnocentrique de l'Église

C'est en Jésus Christ que le Règne de Dieu a été établi par Dieu dans le monde et dans l'histoire. L'Église a à jouer un rûle imprescriptible par rapport à la promotion et à la croissance du Règne. Elle l'accomplit en rendant témoignage à la présence du Règne à l'oeuvre dans le monde, en s'y conformant elle-méme en sa vie et son action, en en promouvant les valeurs et en l'annonçant.

Si l'on tient compte de ces clarifications et de ces précisions, il semble certain qu'une perspective régnocentrique de l'Église et de sa mission évangélisatrice est capable aujourd'hui de lui ouvrir des horizons nouveaux et plus amples, d'assurer l'authenticité et la crédibilité de son témoignage. L'Église doit se laisser 'convertir' au Règne de Dieu pour pouvoir en annoncer la présence et la venue en ce monde comme 'bonne nouvelle' pour les hommes d'aujourd'hui et de demain.

Réf. : Euntes (Digest), Vol. 34, n° 1, mars 2001.