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John L. Esposito Le Fondamentalisme Islamique À laube du 21ème siècle, le "fondamentalisme islamique" ou lIslam politique reste une force puissante dans un grand nombre de sociétés musulmanes et une question dintérêt mondial. Le fondamentalisme islamique, terme couramment employé pour désigner le renouveau islamique contemporain, est un mouvement religieux étendu mais divers, qui se propage depuis plus de deux décennies dans une bonne partie du monde musulman, de lAfrique du Nord à lAsie du Sud-Est. Le paysage du monde musulman aujourdhui révèle lémergence de nouvelles républiques islamiques (lIran, le Soudan, lAfghanistan), la prolifération de mouvements islamiques qui jouent un rôle politique et social majeur et parfois laffrontement politique dextrémistes radicaux violents. Dans les années 1980, lIslam politique était simplement assimilé à lIran révolutionnaire ou à des groupes clandestins comme le Djihad islamique ou lArmée de Dieu. Le monde musulman des années 1990, lui, est un monde où les Islamistes participent au processus électoral. On en voit qui sont premier ministre, chef de cabinet, président dAssemblée nationale, parlementaire ou maire, dans des pays aussi différents que lÉgypte, le Soudan, la Turquie, lIran, le Liban, le Koweït, le Yémen, la Jordanie, le Pakistan, le Bangladesh, la Malaisie, lIndonésie ou Israël/Palestine.
Les mouvements contemporains sont issus de cet héritage et des formations plus récentes comme celle des Frères musulmans en Égypte ou du Jamaat-i-Islami (société islamique) dans le sud de lAsie, qui sont nées sous limpulsion de Hasan al-Banna et de Mawlana Mawdudi, respectivement à la fin des années 1930 et au début des années 1940. Ces deux formations sont devenues les prototypes idéologiques et administratifs des mouvements islamiques daujourdhui. Dans la conception du monde qui est la leur, lIslam est un mode de vie complet, qui se suffit à lui-même et où religion et politique sont imbriquées. Ainsi, lIslam est mêlé à la vie publique autant quà lobservance des préceptes ou des rites religieux. Et les Frères musulmans et le Jamaat ont créé des structures modernes efficaces pour réaliser leur objectif, à savoir linstauration dun régime et dune loi islamiques par la mise en oeuvre dune action politique et de programmes sociaux.
Les causes du "fondamentalisme" sont culturo-religieuses, politiques et socio-économiques. Le plus souvent, on trouve mêlées la foi et la politique (et non lune sans lautre). Les situations dinjustice politique et sociale (autoritarisme, répression, chômage, logements et services sociaux défectueux, mauvaise répartition de la richesse et corruption) sajoutent aux préjudices liés à lidentité et aux valeurs culturo-religieuses. À partir de la fin des années 1960, une succession de crises et déchecs a discrédité de nombreux régimes et les modèles dinspiration occidentale consistant à former des élites modernes, ce qui a eu pour effet de déclencher une politique protestataire, réformatrice et révolutionnaire, ainsi quune quête didentité. Cest ainsi quest née l "Alternative islamique", qui transparaît dans des slogans tels que "LIslam est la solution" ou "Ni lEst ni lOuest" . Parmi les "échecs" les plus visibles qui se sont révélés être des catalyseurs, il faut citer: 1) la guerre israélo-arabe de 1967 (guerre des six jours) où Israël a infligé une défaite décisive aux armées coalisées dÉgypte, de Syrie et de Jordanie, et occupé le Sinaï, la Cisjordanie, Gaza et Jérusalem-Est; lannexion et la création dune Jérusalem "réunifiée" sous domination israélienne a transformé la libération de Jérusalem et de la Palestine en un problème islamique transnational; 2) les soulèvements malais et chinois de 1969 à Kuala-Lumpur, qui ont révélé les tensions croissantes entre la majorité musulmane malaise et une minorité chinoise assez importante et prospère; 3) la guerre civile de 1971-72 au Pakistan et au Bangladesh, qui a marqué léchec du nationalisme musulman qui, lors de lindépendance en 1947, devait forger lidentité et lunité nationale pakistanaise; 4) la guerre civile libanaise (1975-1990) qui avait notamment pour cause la répartition inégale du pouvoir économique et politique entre Chrétiens et Musulmans, laquelle a donné naissance aux principaux groupes chiites, AMAL et le Hezbollah, inspiré et soutenu par lIran; 5) la révolution iranienne de 1978-79, événement crucial dont limpact sest étendu à terme sur tout le monde musulman et lOccident; 6) le conflit israélo-arabe qui a engendré ses propres mouvements islamistes, comme le HAMAS et le Djihad islamique dont lIntifada a renforcé la vigueur dans les années 1980; 7) le marasme économique qui a sévi à la fin des années 1980 en Tunisie, en Algérie, en Jordanie et en Turquie et qui a été à lorigine du mécontentement social et de lapparition de mouvements islamiques particuliers. Les échecs de lOccident (quil sagisse de son modèle de développement ou de sa fonction dallié politique dans le conflit israélo-arabe), joints à la peur de la pénétration et de la domination culturelles de lOccident, ont été des thèmes constants de la renaissance islamique. Nombreux sont ceux qui ont attribué les maux de leur société à linfluence et au pouvoir excessif (politique, économique, militaire et socio-culturel) exercés par lOccident et, en particulier, par les deux super-puissances, les États-Unis et lex-Union soviétique. Dans la mesure où elle procédait à une occidentalisation et une sécularisation progressives, la modernisation a été considérée comme une forme de néocolonialisme exportée par lOccident et imposée par les élites locales, comme une maladie minant lidentité et les valeurs culturelles et religieuses autochtones et les remplaçant par des valeurs et modèles de développement dimportation. Bien que les mouvements islamiques soient essentiellement à visée locale ou nationale, les problèmes internationaux comme le conflit israélo-arabe et la libération de Jérusalem, loccupation soviétique de lAfghanistan, les affrontements en Bosnie, au Cachemire, en Tchétchénie et au Kosovo ont également joué un rôlé important dans la politique musulmane. La richesse pétrolière et lappui de lArabie saoudite, des autres États du Golfe et de la Libye ont apporté un soutien international aux programmes dislamisation de certains gouvernements et aux mouvements islamistes particuliers.
Parallèlement, lintensification des appels en faveur de la participation et de la démocratisation politique dans le monde musulman a entraîné dans certains cas une libéralisation politique, dans dautres une répression. Là où les gouvernements ont ouvert leur régime politique, des organisations islamiques ont participé aux élections et ont émergé comme la fraction dominante de lopposition dans des pays comme lÉgypte, la Tunisie et la Jordanie où des candidats islamiques ont non seulement conquis 32 des 80 sièges du Parlement mais aussi accédé à cinq postes ministériels. En Algérie, le Front islamique du salut (FIS) a triomphé aux élections municipales et parlementaires du début des années 1990. Craignant laccession du FIS au pouvoir, larmée algérienne est intervenue. Bien des gouvernements du monde musulman et de lOccident ont été stupéfaits de constater que ce qui leur avait paru impensable se produisait: laccession dun mouvement islamique au pouvoir, non par les armes mais par le vote. Les apparents succès des mouvements islamiques en matière électorale ont conduit certains gouvernements, notamment en Tunisie, en Algérie et en Jordanie, à supprimer leur opposition islamique, sous prétexte que les extrémistes religieux menaçaient de "prendre la démocratie en otage" et dutiliser le régime politique pour semparer du pouvoir et imposer leur volonté. Selon plusieurs experts, de nombreux gouvernements du monde musulman, dont la légitimité politique est fragile et dépend dun important appui des forces de sécurité, ne tolèrent quune "démocratie sans risque" (cest-à-dire une libéralisation politique qui ne menace ni leur pouvoir ni leur régime). Si certains gouvernements et experts voient dans le "fondamentalisme islamique" une grave menace pour la stabilité de leurs sociétés et la politique mondiale, dautres soutiennent quil importe de distinguer entre les mouvements populistes authentiques qui sont prêts à collaborer avec les institutions du régime, et les inconditionnels du refus qui cherchent à renverser les gouvernements par une révolution violente.
"LIslam de qui ?". À qui incombe-t-il dinterpréter lIslam et de le mettre en application ? Aux chefs dÉtat qui, dans leur immense majorité, sont des rois non élus, des militaires ou danciens militaires (cf. la Maison de Saoud en Arabie saoudite, Khadafi en Libye, Omar al-Bashir au Soudan), aux oulémas ou à lélite religieuse comme en Iran, ou à des premiers ministres ou des députés élus ? Historiquement, les oulémas étaient les conseillers des souverains, les gardiens de la religion qui bénéficiaient de la protection royale. Dans leur écrasante majorité, les oulémas daujourdhui continuent de se considérer comme les premiers interprètes de lIslam et, en conséquence, comme un maillon nécessaire de tout processus dislamisation. Au vingtième siècle, cependant, leur rôle et leur efficacité ont été contestés et par les mouvements séculiers et par les modernistes et les militants islamiques. Les critiques relèvent que lIslam na pas de clergé, que la formation islamique classique de nombreux oulémas les prépare mal à faire preuve de créativité et defficacité face aux réalités contemporaines et que la notion dérudit ou dexpert (alim, pl. oulémas) doit désormais être étendue à de nombreux domaines nouveaux (léconomie moderne la médecine, la biochimie, etc.). Limmense majorité des organismes et dirigeants islamiques ont été des laïcs qui revendiquent le droit dinterpréter lIslam et contestent les prérogatives exclusives des oulémas en la matière. Lincitation récente à un engagement politique et à une démocratisation plus grande et le pouvoir que cette tendance accorde en puissance aux assemblées nationales élues vient encore défier lautorité traditionnelle des institutions politiques comme des institutions religieuses. La seconde question "Quel Islam ?" concerne le processus dislamisation de lÉtat et de la société: sagit-il de les restaurer ou de les réformer ? Certains réclament un État islamique fondé sur la remise en vigueur des formulations classiques de la loi islamique. Dautres insistent sur la nécessité de réinterpréter et de reformuler la loi à la lumière des nouvelles réalités de la société contemporaine. Il convient de garder en mémoire plusieurs faits historiques importants. Comme toutes les traditions religieuses, lIslam est un idéal qui a revêtu de nombreuses formes dans lhistoire et sest prêté à des discours de niveaux divers. Il a été subordonné à la raison, cest-à-dire à linterprétation humaine, et au contexte historique et social. Si lépoque de Mahomet et de la communauté de Médine est restée le paradigme idéal, il ny a pas eu dans lhistoire un modèle dÉtat islamique unique et bien défini. La loi islamique elle-même est le fruit de prescriptions divines et dinterprétations humaines, conditionnées par une conjoncture sociale. Les militants islamiques contemporains ont donné leurs propres interprétations ou paradigmes qui sont eux-mêmes des constructions humaines fondées sur des textes sacrés. On peut aujourdhui mesurer cette diversité en relevant les positions opposées de lÉtat et de la société sur des questions comme la différence entre les sexes (le statut de la femme et son rôle dans la société, le port du hidjab ou voile islamique), les droits des minorités, la réforme agraire et la démocratisation en Arabie saoudite, en Iran, en Afghanistan, au Pakistan, en Malaisie, en Turquie, en Égypte et en Algérie. Le fait détablir une distinction entre des visions religieuses et des réalités politiques rivales conduit souvent à un réductionnisme religieux qui tend à considérer les conflits au Soudan, au Liban, en Bosnie, en Azerbaïdjan, en Indonésie ou en Israël/Palestine en des termes purement religieux, cest-à-dire à en faire des affrontements entre Musulmans et Chrétiens ou entre Musulmans et Juifs. Si les communautés de ces pays peuvent être définies dans leurs grandes lignes en termes religieux ou confessionnels, voire qualifiées de sectes-comme cest le cas pour les communautés catholique et protestante dIrlande du Nord ou les communautés tamoul (hindoue) ou cingalaise (bouddhiste) du Sri Lanka - les différends et les querelles civiles tiennent souvent davantage à des griefs politiques (comme le nationalisme ethnique ou loccupation, sopposant au désir dautonomie et dindépendance) et socio-économiques quà la religion en tant que telle. Le sécularisme tendancieux de nombreux dirigeants politiques, universitaires et journalistes constitue un obstacle subtil mais puissant à la compréhension et linterprétation du fondamentalisme religieux (quil soit musulman, chrétien ou juif). Ceux-ci, en effet, voient dans le sécularisme non pas simplement une possibilité ou un choix (parmi dautres), mais un impératif (le seul choix "rationnel"). Ces "fondamentalistes séculiers" considèrent donc lassociation de la religion et de la politique comme tout à fait anormale (puisquelle sécarte de la norme séculière), irrationnelle et dangereuse. Ils ne font pas de distinction entre ceux qui font partie du courant social majoritaire et les extrémistes violents, parce quil leur paraît plus facile de rejeter purement et simplement les "fondamentalistes" pour cause de fanatisme religieux. Ce problème nest pas seulement dactualité dans les sociétés musulmanes: il transparaît aussi dans les tensions et les débats que génère actuellement le rôle de la religion dans la société en Israël et le droit dit "chrétien" aux États-Unis. Lhypothèse selon laquelle le fait de mêler la religion et la politique conduit inévitablement au fanatisme et à lextrémisme a été lun des principaux facteurs qui ont amené à conclure que tous les mouvements islamiques sont extrémistes et que lIslam et la démocratie sont incompatibles. Cest commettre une erreur et aller à lencontre du but recherché que de ne pas différencier les mouvements islamiques, cest-à-dire ne pas distinguer ceux qui sont majoritaires ou modérés (désireux dagir à lintérieur du système et de susciter un changement à partir de la base) et ceux qui sont de violents extrémistes. Il est rare que les actes de violence dextrémistes juifs ou chrétiens soient assimilés au judaïsme ou au christianisme majoritaire; et cest à juste titre que lon considère une telle assimilation comme une distorsion aberrante ou lexploitation abusive dune religion. Or un discernement comparable est souvent absent lorsquil est question de lIslam et du militantisme islamique. Le recours à la violence est un sujet particulièrement controversé. Il est parfois difficile de distinguer les modérés des extrémistes. La frontière entre les mouvements de libération nationale et les organisations terroristes est souvent floue ou dépend de langle politique dans lequel on se place. Les héros révolutionnaires américains étaient des rebelles et des traîtres pour la Couronne britannique. Menahem Begin et Itzhak Shamir, les groupes Irgoun et Stern, Nelson Mandela et le Congrès national africain et, jusquà une date récente, Yasser Arafat et lOLP ont été considérés par leur opposition comme des terroristes et les dirigeants de mouvements terroristes. Des questions analogues se posent ailleurs. La théologie chrétienne de la libération et les mouvements auxquels elle a donné naissance en Amérique latine et centrale constituent-ils simplement une force révolutionnaire crypto-marxiste ou un mouvement populiste authentique ? Il se peut que les terroristes dhier soient précisément cela : des terroristes; mais il arrive aussi quils parviennent à se faire reconnaître rétrospectivement comme les dirigeants de mouvements nationalistes authentiques et deviennent les chefs dÉtat daujourdhui. Pour comprendre la nature des mouvements islamiques contemporains, il faut être capable de dépasser les clichés monolithiques faciles. La diversité dont témoignent les souverains et les gouvernements du monde musulman transparaît aussi dans les différents mouvements islamiques, depuis les groupes modérés et pragmatiques qui sengagent au sein du régime, jusquaux extrémistes radicaux qui cherchent purement et simplement à renverser les pouvoirs en place et à imposer leur propre conception de lIslam. Les Frères musulmans dÉgypte et de Jordanie, le Jamaat-i-Islami du Pakistan, le parti Refah de Turquie, la mouvance al-Nahda de Tunisie et le Front islamique du salut de lAlgérie, pour nen citer que quelques uns, se sont détournés de la violence et ont participé à la démarche politique électorale. Dans le même temps, le Gamaa Islamiyya en Égypte, le Groupe islamique armé en Algérie et des organisations favorables au Djihad dans bien des.pays se sont lancés dans la violence et le terrorisme.
Pour régler ces problèmes, il faut réformer lIslam. Selon la loi islamique, les non Musulmans sont des citoyens de second ordre ou dhimmis ("protégés") qui forment leur propre communauté. En échange de leur allégeance envers lÉtat et de lacquittement de la capitation, ils sont libres de pratiquer leur culte et dépendent de leurs chefs religieux et des lois régissant lexercice du culte, la vie privée, léducation et la famille. La plupart des États musulmans contemporains accordent les mêmes droits civiques à tous les citoyens, quelle que soit leur appartenance religieuse. Toutefois, la résurgence contemporaine de lIslam a réactivé les pressions qui sexercent pour que soit juridiquement réaffirmée lattitude traditionnelle à légard des non Musulmans qui a, certes, été modifiée par la législation actuelle, mais est restée inchangée dans la mentalité de nombreux Musulmans. Les minorités non musulmanes connaissent certaines limites dans les États islamiques. Étant donnée lidéologie officielle, certains se demandent sil est légitime de laisser des non Musulmans occuper des postes clé dans le gouvernement. Dans de nombreux États musulmans contemporains, tous les citoyens, quelle que soit leur religion, peuvent exercer une fonction officielle, sauf celle de chef dÉtat ou de Premier ministre. Ce pluralisme séculier, moderne et libéral, est aujourdhui contesté par ceux qui pensent que lidéologie islamique de lÉtat exige un engagement envers lIslam. Dans cette hypothèse, il serait exclu que des non Musulmans occupent des postes de responsabilité dans le gouvernement, lassemblée législative, la justice ou larmée, qui sont les lieux où lidéologie de lÉtat est élaborée et mise en oeuvre. En outre, les organisations islamiques radicales rejettent totalement la participation de non Musulmans au gouvernement, car ils la jugent contraire à lIslam. Ce rejet sapplique souvent non seulement à ceux qui sont membres dautres religions mais aussi aux Musulmans qui nacceptent pas leur interprétation radicale de lIslam. Sils tentent de réexaminer et de redéfinir les principes et les valeurs de lIslam et leur adaptation aux réalités changeantes de la vie moderne, les Musulmans devront sinterroger sur le problème crucial du rôle et du contenu de la loi islamique. Les questions auxquelles le contexte contemporain les invite à répondre sont notamment celles de savoir sil leur faut simplement remettre en vigueur la loi islamique telle quelle a été définie dans le passé ou sil est nécessaire dactualiser les principes et les valeurs de la shariah et les adapter aux conditions de vie modernes, den donner une nouvelle interprétation (ijtihad) ? La question du statut et du rôle des non Musulmans est lun des principaux aspects de la loi islamique traditionnelle qui devra être abordé dans le cadre de cette démarche. Sans doute la situation des non Musulmans dans les pays à régime islamique était-elle bien préférable à celle des non Chrétiens dans la chrétienté mais, selon les critères des États modernes, lattribution du statut de dhimmis aux non Musulmans aujourdhui reviendrait à en faire des citoyens de seconde zone. Le règlement de ce problème est important non seulement pour les non Musulmans qui habitent en terre dIslam mais pour les relations entre Chrétiens et Musulmans dans le monde. Étant donné lhistoire des croyances et des relations entre Musulmans et Chrétiens, les deux communautés ont dimportants défis à relever pour redéfinir leur position religieuse lune par rapport à lautre. Toutes les deux ont le désir de rester fidèles aux exigences de leurs textes sacrés et de leur foi, mais elles veulent aussi se prêter, autant que possible, à un réajustement de leur position (ou de leur doctrine). Si les Musulmans reconsidèrent le rôle et le statut des non Musulmans, les Chrétiens doivent également être prêts à reconsidérer des questions aussi importantes et controversées que le statut prophétique de Mahomet et la place ou la valeur du Coran dans la Révélation - questions doctrinales qui sont au coeur des relations entre le Christianisme et lIslam. De fait, certains penseurs et organismes religieux musulmans et chrétiens réfléchissent actuellement à ces questions, au plan national comme au plan international. Le fondamentalisme islamique fait partie du phénomène mondial de retour au religieux. Comme les autres familles religieuses telles que le judaïsme et le christianisme, le monde musulman présente une grande diversité dorientations. Bien des Musulmans préfèrent que la religion se limite à la vie privée. Dautres aimeraient voir leur société et leur famille plus fermement enracinées dans leur foi et leurs traditions islamiques. Pour beaucoup, il sagit dune affaire plus sociale que politique. Pourtant, dans tout lIslam, on a vu de nombreux Musulmans sengager résolument dans la bataille pour intégrer lIslam à lÉtat et à la société. Cette bataille a pris bien des formes. Si la religion a été exploitée par certains au point de devenir un instrument doppression et non de libération, elle a également réapparu comme une force politique et spirituelle de premier plan. Au cours du prochain millénaire, les questions de foi et didentité continueront de jouer un rôle essentiel dans lIslam comme dans les autres religions. On ne peut nier les divergences spirituelles ni les conflits qui ont opposé les trois grands monothéismes. Pourtant, nos origines abrahamiques communes, les périodes de coexistence et de coopération (comme la Convivencia en Andalousie) et les conceptions, valeurs et préoccupations religieuses partagées seront tout autant mises en relief, au fur et à mesure que nous aborderons les enjeux du nouveau millénaire dans lequel lIslam existera au même titre que le Christianisme et le Judaïsme, non seulement dans les pays musulmans, mais aussi en Europe et en Amérique.
Réf. : SIDIC, Vol. XXXII, n. 3, 1999. |