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Camille
Cornu "Dans lensemble de lInde, une sorte dopposition larvée à lÉglise semble bien exister, sous le déguisement de nationalisme, de fidélité à la religion et aux traditions nationales... Dans lÉtat de Madhya Pradesh, toute une agitation a été suscitée contre lactivité missionnaire : elle comporta des attaques à main armée contre les biens et personnes des chrétiens ; à New-Delhi, il sest même fondé une organisation dont le but avoué est "de sopposer aux activités anti-nationales des missionnaires". Ces phrases sont-elles extraites du journal dun missionnaire de lan 2000 ? Non. Elles sont extraites du compte rendu de la région de lInde 1959, page 98. La phobie des conversions au christianisme ne date donc pas daujourdhui ni dhier. Il est pourtant difficile den accuser maintenant les missionnaires étrangers. Ils ne seraient plus que 1 168 daprès le gouvernement qui évite de révéler leur moyenne dâge. Ces vieillards ne peuvent plus "faire grand mal" comme aurait dit Clemenceau à un Mgr Despatures, MEP, plutôt dépité. En Inde aujourdhui, tout religieux chrétien est appelé "missionnaire" quelle que soit sa nationalité et est suspect de chercher à convertir par tous les moyens. Peur justifiée ? Après 2000 ans dévangélisation les chrétiens nont pourtant pas largement entamé lhindouisme puisque, toutes dénominations confondues, ils ne sont que 2,5 % de la population, soit en gros 25 millions sur un milliard. Lévangélisation en Inde serait plutôt, numériquement parlant, un échec. Alors pourquoi cette crainte de voir lhindouisme disparaître pour cause de conversions ? Dautant que ces attaques et accusations arrivent à un moment où jamais la communauté chrétienne comme telle na tant cherché à se rapprocher de lhindouisme. Certes, des personnalités, De Nobili, Monchanin et autres, lavaient toujours tenté. Aujourdhui, cest lÉglise qui cherche à senraciner dans le monde culturel hindou. Elle épluche son vocabulaire pour en expurger tout terme agressif, elle repense ses activités pour les rendre totalement transparentes. À aucune époque lÉglise en tant que telle ne sest voulue si proche de lhindouisme, na tant cherché à se repenser dans un enracinement culturel et cultuel hindou ; jamais les chrétiens navaient exprimé leur foi à travers tant de signes cultuels hindous. Alors pourquoi le christianisme est-il perçu comme un ennemi alors que la modernité, qui est loin de chercher à sinculturer, ne provoque pas de vagues ? Hindouisme et Tolérance On dit et répète que lhindouisme est tolérant. Sans doute, mais la tolérance, comme la non-violence quon lui accorde sans discernement, sont des qualités pratiquées par des personnes et comme telles acquises, pas innées. Que na-t-on pas dit de la non-violence indienne ! Un exemple, le magazine Outlook, du 7 août 2000, publie quen 1983 il y eut 427 cas déclarés de jeunes femmes brûlées pour cause de dot non payée. En 1998, il y en eut 6 917 ! Tolérants ? Indifférents serait un qualificatif plus approprié. Indifférence apparente, du moins jusquà nos jours, à la conversion des hors-castes, (un propriétaire hindou me disait : "Tant quils ne deviennent pas communistes, pas de problème") et, je crois, à la conversion au christianisme. Un ami hindou : "Vous les chrétiens, vous êtes comme nous, mais les musulmans". Jai entendu cette remarque plusieurs fois. Indifférence au Dieu que vous vénérez, oui, et vous pouvez vénérer celui que vous voulez, mais ceci ne vous permet en aucune façon de changer de religion. À moins, bien sûr, que ce soit pour rejoindre lhindouisme. Vénérez Jésus si ça vous chante, mais restez hindous. On se réfère toujours au Mahatma Gandhi et chacun sabrite derrière lui. Il pratiquait une forme de tolérance, mais laquelle ? On a trop vite fait limpasse sur son opinion au sujet des conversions, opinion qui découle en droite ligne de sa foi hindoue au karma. Par ailleurs, il est bien clair quon ne peut pas lui reprocher davoir été conséquent avec sa foi. Ses convictions sont douce musique à certains qui nont ni sa générosité, ni sa grandeur dâme, ni son intelligence, ni sa tolérance ! Ils sabritent derrière son prestige pour justifier leurs brutalités, mais Gandhi aurait préféré se faire broyer vif plutôt que dexercer une violence physique contre quiconque. Ce nest plus le cas. On est fondé à se demander dans quelle mesure ces mouvements intégristes sont autorisés à se qualifier du titre de représentants de lhindouisme, alors que ce sont les hindous eux-mêmes qui sont les plus virulents critiques de ces égarés. Pourtant, ils sont bien arrivés au pouvoir ! Comment sont-ils arrivés au pouvoir ? À lindépendance, lInde fut gouvernée par une élite très "anglicisée", largement indifférente à la question religieuse ou, en tout cas, respectueuse des opinions. Avec le temps, cette élite occidentalisée a disparu de la politique et aujourdhui, ceux de niveau intellectuel équivalent sinvestissent plutôt dans les affaires tout en restant, ne loublions pas, de culture profondément hindoue. Ce sont eux qui votèrent ou amenèrent au pouvoir la droite hindoue actuelle qui leur promettait le prestige dune Inde renouvelée, hindoue, puissante et ... dotée de la bombe atomique. Cest ainsi que, peut-être sans le vouloir explicitement, mais certainement sans déplaisir, une certaine élite hindoue, mais avec un vernis de culture occidentale, a favorisé larrivée au pouvoir de la droite actuelle avec son programme de "diabolisation" du christianisme. Quand on sème la haine, on récolte la tempête et on voit arriver des gens prêts à se faire et faire justice sans se préoccuper des lois. Il est surprenant de constater quil y a toujours et partout des volontaires pour exécuter les basses oeuvres. Même si celles-ci ne sont pas directement guidées par les différentes mouvances de la droite au pouvoir, personne ne croira quelles ne sont pas téléguidées ou, au minimum, ne jouissent de son approbation, pas toujours silencieuse. Et sest répandu le sentiment que sattaquer aux chrétiens est sans danger. Le cas le plus clair et presque caricatural est le soutien apporté par des associations créées spécialement pour soutenir un certain Dara Singh, meurtrier présumé dun missionnaire protestant australien, Graham Stewart Staines et de ses deux enfants, brûlés vifs dans leur jeep, en janvier 1999, dans un village de lOrissa, à louest de lInde. Le journal Deccan Herald, du 9 avril 2000, publie la citation suivante dune association fondée pour la défense de lassassin présumé : " Si le Seigneur Rama avait tué (le démon) Ravana de nos jours, il aurait été emprisonné. Par conséquent, il ne faut pas être surpris que Dara Singh soit arrêté, mais sil nest pas libéré aujourdhui, il le sera assurément demain. Pour nous, Dara Singh est le dieu de notre ère (yug), arrivé pour protéger lhindouisme qui traverse une passe difficile. Il est comme Rama qui devint un dieu après avoir tué (le démon) Ravana et qui boucla ainsi une ère de malheurs. Dara Singh a déjà obtenu la stature dun dieu parmi nos concitoyens après avoir donné une leçon à ceux qui étaient lancés dans une entreprise de conversions sous couvert de service social". En fait, ce M. Staines soignait les lépreux et il est possible que certains, parmi eux, soient devenus chrétiens, ce que jignore. Même les lépreux peuvent discerner lamour dans la main qui les soigne. Mais lextrême droite hindoue ne veut y voir quun appât pour attirer des conversions et donc inciter les pauvres à trahir la religion mère quest lhindouisme. La nation étant, selon eux, hindoue, devenir chrétien est manquer de patriotisme, trahir sa patrie et sa culture. Ces raccourcis un peu rapides incitèrent un certain Julio Ribeiro, ancien Directeur général de la Police à Bombay et au Punjab, au temps où cet état menaçait de faire sécession, à publier une lettre remarquable parue dans The Hindu, du 29 juillet 2000, sous le titre : "Un appel à la raison". Un appel à la raison "Je suis un Indien et jen suis fier. Jai servi mon peuple et mon pays à Mumbai (Bombay), au Gujarat et au Punjab quand personne dune ancienneté comparable ne voulait y aller. Jai échappé à deux tentatives dassassinat. Une à Jallandar, en 1986, et une autre à Bucarest, en Roumanie, en 1991. Je ressens très fortement combien il est ridicule de haïr quelquun simplement parce qu il appartient à une autre religion. Cest pire dessayer davilir sa religion et cest une aberration de tuer quelquun au nom de sa religion ou au nom de Dieu ... ... Aujourdhui mon esprit est en pleine confusion. On me dit que, puisque je suis chrétien, je ne peux pas être Indien. Mon intelligence ne peut admettre cette position. Pendant 70 ans, je me suis toujours saisi comme Indien et je désire être regardé comme tel. Personne na le droit de me dire que je ne puis vivre dans mon propre pays, dans la dignité et lhonneur. Je suis incapable de comprendre comment quelques fanatiques sont soudainement devenus si vicieux quils tuent nos prêtres et nos religieuses, attaquent les lieux chrétiens de prières, leurs écoles et leurs résidences. Si certains se sentent menacés par le bon travail des missionnaires, ils seraient bienvenus à conduire eux-mêmes des activités sociales similaires au lieu de les détruire. Cela ferait beaucoup de bien au pays si les pauvres et ceux qui sont sans défense recevaient plus dattention et se sentaient respectés par leurs compatriotes. Jaccepte que les missionnaires sont un danger pour les droits acquis de ceux qui exploitent lignorance et la pauvreté de la section la plus marginalisée de nos compatriotes. Ces bénéficiaires de droits acquis excitent des éléments extrémistes pour effrayer ceux qui sont devenus les amis des plus pauvres. Plutôt que de battre et tuer ces bienfaiteurs des pauvres, ces égarés feraient mieux de les imiter, construire pour eux des écoles, dispensaires et hôpitaux, soigner les handicapés et les mourants, exercer différentes oeuvres de charité et montrer ce niveau de compassion qui est le dynamisme intérieur du christianisme... ". La modernité Plus que le christianisme, la modernité ne représente-t-elle pas un danger pour "les valeurs hindoues" telles que le respect de la famille, les anciens, la femme comme compagne et mère, laustérité, la pureté sexuelle, le sens du sacré, etc. Mais ces valeurs sont-elles spécifiquement hindoues ? Il est sûr que la modernité atteint la classe riche en priorité. La revue India Today, qui ne vise pas un milieu pauvre, publiait il y a quelques mois une étude sur les étudiants, démontrant que les relations prémaritales étaient loin dêtre inconnues chez eux. Le succès inconstestable des "pubs" à Bangalore où les jeunes se retrouvent entre eux dans un vacarme denfer ne doit pas exactement correspondre aux "valeurs hindoues" ! Chacun sait que la famille unie est de plus en plus remplacée par la famille nucléaire, que les femmes exerçant un métier sont et seront de plus en plus indépendantes, que les jeunes nont quune ambition : partir en Amérique, mère de tous les vices, mais aussi source de beaucoup de gros sous. Et largent na pas dodeur ! Lélite au pouvoir nhésite pas plus à envoyer ses enfants étudier dans cet enfer occidental et, éventuellement, y faire carrière quelle nhésite à les envoyer étudier dans de "bonnes" écoles chrétiennes en Inde. Il est juste de lui accorder la sagesse de ne jamais sêtre attaquée aux écoles chrétiennes les plus huppées. Pourquoi le ferait-elle quand ces écoles donnent exactement ce quelle demande : une bonne préparation à un bon métier, avec une bonne connaissance de langlais, grâce à quoi, on insistera que toute léducation doit être donnée dans la langue maternelle pour les autres ! Développement et alphabétisme Le prix Nobel indien, Amartya Sen, fit ressortir dans sa thèse quà la racine du développement, il y a généralisation de lalphabétisme et accès aux soins sanitaires essentiels. Il fut accusé par le VHP (groupe extrémiste hindou) de comploter avec Mère Teresa et les missionnaires chrétiens pour affaiblir lhindouisme ! Ça ne vole pas haut, sans doute, mais cest logique dans leurs perspectives : chacun doit rester à la place à lui assignée par la naissance, alors seulement règne lharmonie pour la plus grande satisfaction des mieux placés. Ce qui irrite les bien-pensants hindous, cest que les chrétiens éduquent non seulement les riches mais les pauvres aussi. Ce ne peut être que pour en faire des adeptes de leur foi. Pourquoi la gratuité ne semble-t-elle pas entrer dans leur vocabulaire ? On peut se demander si la fameuse harmonie asiatique ne vise pas autre chose que la protection des droits acquis (ou accaparés) par les riches. Tout baigne dans lhuile si chacun reste à la place à lui assignée par son karma, donc sa naissance. Lextrême-droite hindoue na-t-elle pas, même après 53 ans dindépendance, dautres causes à défendre que de se battre contre les moulins à vent des conversions, ou pour des temples à rebâtir à lemplacement de mosquées ou églises ? Il y a 500 millions danalphabètes en Inde, largement de quoi occuper toutes les bonnes volontés, mais le désirent-ils ? (Si ces gens-là sont éduqués, qui nettoiera nos toilettes ?) Pourtant, si ces pauvres ne rencontrent jamais lamour chez ceux quils considèrent supérieurs, croiront-ils jamais que lamour existe ? Et si, layant découvert, ils rejoignent la foi de ceux qui les ont aimés, faut-il les en blâmer ? La conclusion dun article de Mme Tavleen Singh dans India Today, du 28 août 2000, sera aussi la mienne : "Pour moi limage la plus poignante de cet anniversaire de lindépendance (15 août 2000) restera la vue denfants pieds nus, vendant des drapeaux nationaux aux croisements de rues à Mumbai. Ils étaient très jeunes mais certains avaient quand même un plus petit dans leurs bras et travaillaient du matin au soir de notre fête nationale la plus importante".
Réf. : Missions Étrangères de Paris, n° 354, Décembre 2000. |