Claude Geffré
(Propos recueillis par Grégoire Ndaki)

Le dialogue, une nécessité pour une Église minoritaire


Claude Geffré, dominicain et théologien réputé, réfléchit depuis plusieurs années sur l'interreligieux. A l'occasion de la Semaine mondiale missionnaire, il nous livre ici ses vues sur le dialogue interreligieux et sa place dans la perspective missionnaire. Article reproduit de Peuples du monde, n° 328, octobre 1999.

Quel bilan fait l'Église du travail missionnaire ?

Il me semble qu'à la veille du troisième millénaire, l'Église fait un bilan de l'activité missionnaire en faisant un double constat. D'abord, que le message chrétien a été adressé à tous les hommes par le jeu de la mondialisation et de la facilité des communications et que, malgré cela, l'Église a de plus en plus conscience de n'être qu'un petit troupeau dans le monde. A la perte de la pratique religieuse dans les Églises traditionnelles et historiques semble correspondre dans l'ensemble du monde une confrontation entre le christianisme et les autres grandes religions qui font preuve d'une vitalité nouvelle. Autant la Mission hier a été dans le sillage de l'Occident colonial, autant aujourd'hui nous vovons des hommes et des femmes appartenánt au monde occidental de plus en plus séduits par les religions et les sagesses de l'Orient et plus particulièrement de l'Extréme-Orient.

A la fin du vingtième siècle, on assiste donc à une confrontation entre le christianisme et la civilisation qu'il a pu engendrer et puis l'Islam, non seulement comme religion, mais comme civilisation avec une ambition mondiale. Depuis Vatican II, l'Église a porté un jugement positif sur les grandes religions non chrétiennes. Mais toute la stratégie de l'Eglise a consisté à concilier ce jugement positif sur les religions non-chrétiennes avec l'affirmation de l'urgence de la mission permanente de l'Église. A première vue, cela est difficile à concilier. C'est tout le travail de là théologie, à la lumière du dialogue interreligieux et en fonction d'un pluralisme religieux apparemment insurmontable, de réinterpréter le salut chrétien et la nature de la mission de l'Eglise.

Le dialogue interreligieux nest-il pas au fond l'axe par lequel la mission est amenée à se transformer?

A partir du moment ou les autres religions ne sont pas purement et simplement identifées à l'erreur, à l'idolâtrie, à l'absence de toute exigence morale, c'est une nouvelle tàche pour l'Église de concilier des vérités différentes sans pour autant aboutir à une some d'équivalence entre le christianisme et les autres religions. Il s'agit d'affinner que le christianisme est la vraie religion parce qu'il témoigne du vrai visage de Dieu en Jésus-Christ et en même temps de ne pas porter un jugement purement négatif sur les autres religions.

Comment faire cette conciliation ?

C'est le problème du dialogue. II ne peut pas y avoir un vrai dialogue si on ne commence pas par être fidèle à soi-même, à sa propre vérité et à sa propre identité. Mais le dialogue suppose aussi de se placer sur un plan d'égalité avec l'autre, en respectant son point de vue et donc ses convictions religieuses, sa prétention à une certaine vérité, l'ensemble de ses pratiques et de ses coutumes. Comme vous pouvez le constater, c'est un dialogue qui est diflicile parce qu'il peut conduire à un certain scepticisme sur sa propre vérité, finalement à un type de relativisme devenu courant et selon lequel toutes les religions se valent et qu'on n'a que la religion de sa naissance et de ses origines. Dans cette optique, pourquoi continuerait-on à firmer la suprématie du christianisme et pourquoi rappellerait-on aux chrétiens le devoir missionnaire? Je pense que c'est une vision un peu rapide.

Théologiquement, nous devons nous souvenir que Dieu veut sauver tous les hommes, qu'il y a donc un plan de salut qui embrasse toute l'humanité depuis que celle-ci existe. L'Esprit et le Verbe de Dieu sont donc au travail dans l'humanité. C'est ce que Vatican II a reconnu en affirmant qu'il y a des rayons de la vérité du Christ, des semences de bonté et de sainteté dans les autres religions. Il faut donc théologiquement prendre au sérieux l'idée d'un pluralisme des religions qui n'est pas simplement le résultat de l'aveuglement coupable des hommes ou le résultat du retard ou de l'échec de l'Église, mais comme un élément du dessein mystérieux de Dieu. II y aurait une some de pédagogie de Dieu à l'oeuvre dans les autres traditions religieuses pour les acheminer à la découverte du Vrai Dieu. Ce ne sont toutefois que des pierres d'attente par rapport à la plénitude de la Vérité qu'on trouve à l'intérieur de la révélation chrétienne.

Donc, on ne peut pas affirmer que toutes les religions se valent?

C'est l'objection qu'on entend couramment. Cette objection me paraît procéder d'une vision simpliste qui consiste à dire, si le christianisme n'est pas la Vérité à l'exclusion de toutes les autres, alors le christianisme n'a pas de primauté et de priorité par rapport aux autres traditions religieuses. Je croix qu'il faut s'habituer à cette idée que la Vérité chrétienne, nous l'acceptons dans la foi comme plénitude de la révélation, mais cette vérité chrétienne, qui est la vérité sur le mystère de Dieu et les rapports de l'homme à Dieu, n'est pas exclusive de toute autre vérité dans l'ordre religieux. A la limite, elle n'est pas non plus inclusive à toute autre vérité d'ordre religieux. Il y a une pluralité de vérités qui n'est pas contradictoire avec l'excellence du Christ comme plénitude de la Vérité. Je ferai volontiers une distinction entre l'universalité du Christ qui est une universalité de droit, laquelle est présente dans le coeur des hommes, mais sous-jacente à tous les balbutiements que sont les traditions religieuses et l'universalité du christianisme comme religion historique. Il y a de fait une prétention légitime du christianisme à l'universalité, s'il est vrai que l'Évangile est le bien de tout homme. Mais on ne peut pas dire que dans le temps de l'histoire, le christianisme comme religion va inclure et expliciter toutes les diverses richesses qui se trouvent dispensées dans les autres religions. Et je ne dirai pas que tout ce qu'il y a de valable dans les autres religions ne soit que de l'implicite chrétien.

Donc, on n'a pas à craindre un bradage du message chrétien à travers le dialogue interreligieux?

Je sais que c'est un risque. Mais je dirai que c'est toujours dans le dialogue avec autrui qu'on approfondit sa propre identité. Il faut avoir la provocation et l'interpellation de l'autre pour avoir une meilleure intelligence de la vérité que j'ai reçue moi-même. Et puis surtout, il ne s'agit pas d'un bradage mais de découvrir que la vérité dont je me réclame n'est pas ma propre vérité. Elle m'a été gratuitement donnée afin que je puisse en témoigner. Il se peut qu'il y ait des aspects inédits de cette vérité que je découvrirai dans mon dialogue avec l'autre. Ainsi, je ne prends pas comme un risque permanent cette ouverture à l'autre, car dialectiquement l'identité croît avec l'ouverture à l'autre.

Vous voulez dire par là qu'on peut attendre un approfondissement du message chrétien à travers le dialogue interreligieux?

Je fais ce pari-là. Nous constatons déjà dans l'Église que le dialogue intérreligieux a été un stimulant très fort pour la réflexion chrétienne. Cela n'a pas conduit à une relativisation de la révélation chrétienne, mais à une meilleure intelligence du salut, de la mission et du visage de Dieu ninsi que de la grandeur du mystère du Christ. Dans le cas du salut, c'est dans le dialogue interreligieux que nous comprenons mieux que le salut n'est pas seulement libération du péché, libération de la mort pour la vie éternelle, mais aussi guérison de l'homme dès ici bas, guérison de toutes les aliénations dont il est victime. Dans ce sens, tout en maintenant le caractère spécifique du salut chrétien comme ouverture sur un Royaume de Dieu au-delà, une coopération est possible entre le christianisme et d'autres grandes religions qui se sentent également responsables de la figure historique de l'homme, de la création et de l'avenir de la planète-terre.

D'autre part, le dialogue interreligieux nous a conduits à un approfondissement de la mission de l'Église. Je dirai en deux mots que lorsque la mission est vécue dans l'horizon du pluralisme religieux et du dialogue interreligieux, elle n'est plus autant polarisée sur la conversion de l'autre, comme si c'était la condition sine qua non pour le salut éternel. Nous savons en effet que le plan de salut dépasse les moyens dont peut disposer l'Église. C'est ainsi qu'à la lumière du dialogue interreligieux, la Mission apparait avant tout comme témoignage rendu à l'amour de Dieu et à l'Évangile, comme action pratique au service des hommes. Ce type de mission est toujours possible quelle que soit la petitesse de l'Église dans les nations qui ont pour religion dominante l'Islam ou l'Hindouisme. Elle devient témoignage de la vie, prière silencieuse, Évangile vécu, et dialogue, même si pour des raisons politiques et de sécurité il y a pour les chrétiens (prêtres, religieux et laïcs) une difficulté à annoncer clairement Jésus-Christ.

Cela est particulièrement vrai pour les pays musulmans ?

Dans ces pays, et nous en avons un bon exemple à travers l'Algérie, l'Église est condamné à une certaine discrétion dans le domaine de la mission au sens traditionnel du mot, c'est-à-dire au sens de la mission publique. Mais la présence des minorités chrétiennes témoigne encore une fois que la Mission n'est pas simplement proclamation ehplicite de Jésus-Christ, mais qu'elle se fait aussi par tout ce qui peut être entrepris au service des hommes au nom de l'Évangile.

Il faut même aller plus loin, car certains textes des encycliques et du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux précisent que le dialogue lui-même est un aspect intrinsèque de la mission. C'est un dialogue de salut comme disait Paul VI. Car, quand un dialogue se noue entre un chrétien et un musulman, ce n'est pas seulement un dialogue entre un chrétien et un païen, mais entre deux enfants de Dieu. Ce dialogue devient comme une invitation à une certaine conversion au sens d'une révolution mentale dans la manière dont moi-même je vis la vérité à laquelle je crois. Dans le dialogue, je vérif a par moi-même les exigences de la vérité dont je me réclame. Et je pense qu'à partir de ce dialogue fait entre deux êtres qui se réclament chacun de leur propre vérité, on est conduit à la fois à un approfondissement de sa propre vérité et, peut-être, à un certain partage d'une vérité plus haute qui déborde les vérités partielles dont chacun témoigne.

Dans le cas du dialogue entre chrétiens et musulmans, il me semble que dans la quête d'un Dieu 'toujours plus grand' pour reprendre une expression musulmane, il peut y avoir une émulation réciproque. Grâce au musulman, le chrétien aura peut-être un sens plus exigeant de la grandeur, de la transcendance et de l'unicité absolue de Dieu. Inversement, peut-être le musulman découvrira-t-il qu'il doit concilier cette transcendance de Dieu avec la proximité de Dieu à l'homme, ce que le Coran appelle le Dieu très miséricordieux.

A l'intérieur du dialogue interreligieux fait-on une distinction entre religions et croyances? Il semble qu'il ne soit pas beaucoup question des religions animistes ?

Vous avez à la fois raison et tort. Dans la littérature la plus répandue, on parle des grandes religions du monde, ce qui, tout de suite, fait penscr à l'Islam, l'Hindouisme et le Bouddhisme, le Confucianisme et le Taoïsme. Très rarement l'expression 'religions du monde' fait penser à l'animisme ou à ce qu'on appelle aussi 'religions traditionnelles' en Atrique, en Océanie ou en Amérique du Sud. Je crois qu'il faut bannir l'idée de grandes religions opposées à des petites religions car du point de vue de l'histoire des religions, cela n'est pas pertinent. Cela risque d'être méprisant pour ces soi-disant petites religions. Mais je ne dirais pas que l'Église pratique cette distinction. Bien sûr, elle dialogue avec les religions les plus répandues et les plus instituées, mais que ce soit en Afrique, en Océanie ou en Amérique, la notion de dialogue reste valable. Il n'y a qu'à regarder les textes officiels du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux pour voir qu'on traite des 'religions traditionnelles'.

Pouvez-vous nous parler maintenant des institutions qui, à l'intérieur de l'Église, sont chargées de gérer le dialogue interreligieux et des moments qui ont pu le marquer ?

Depuis le concile, il y a eu des textes révolutionnaires, mais aussi des gestes importants, prophétiques. C'était déjà le cas sous les pontificate de Jean XXIII et de Paul VI. On citera toujours comme une leçon de choses de ce qui est enseigné par Vatican Il, la fameuse rencontre d'Assise de 1986, année qui a suivi le discours de Jean-Paul II aux jeunes rassemblés sur le stade de Casablanca. Comme geste prophétique, il faut signaler la rencontre pour la première fois de l'évêque de Rome et du grand rabbin de la synagogue de Rome, en 1995. Ce sont des gestes concrets qui traduisent une évolution de la pensée de l'Église par rapport à ce qu'on appelle de manière un peu pejorative les religions non chrétiennes. Par ailleurs, sur le plan institutionnel, il y a eu le Secrétariat pour les religions qui est devenu le Conseil pontifical pour le dialogue intetreligieux, lequel publie tous les ans des documents. A cela, il faut ajouter les differentes initiatives prises par les Églises en fonction des situations locales de dialogue avec les représentants des grandes religions présentes. Car nos societés sont de plus en plus pluri-religieuses aussi bien en Europe que dans d'autres pays du monde. Le dialogue interreligieux a été pour une grande part une initiative de l'Église catholique. Mais on trouve la mime volonté à l'intérieur du Conseil oecuménique et dans beaucoup d'Églises protestantes.

Un observe aussi la même volonté de dialogue de la part des reprèsentants de ce qu'on appelle les grandes religions du monde. C'est vrai en Asie, dans certains cas pour l'Islam et pour certaines minorités religieuses d'Amérique du Sud, même s'il fàut reconnaître par ailleurs que ce type de dialogue reste très modeste. Mais devant les urgences auxquelles nous devons faire face, toutes les religions ressentent une responsabilité historique. Elles se sentent interpellées pour que l'homme ne soit pas complètement déshumanisé soit par la misère, soit par les abus de la société de consommation. D'où le dialogue très intense dans le domaine des droits de l'homme, et du respect des ressources de la terre. Vous connaissez sans doute la conférence mondiale des religions pour la paix qui est née à Kyoto au Japon en 1970.

Réf. : Euntes (Digest), Vol. 34, n° 1, Mars 2001.